Neville se sentait en excellente forme lorsqu'il quitta l'Infirmerie le lendemain, et même Mme Pomfresh avait semblé sensible à sa bonne humeur. Il ignorait qui avait bien pu se trouver dans la Serre la veille, mais cet intrus avait sauvé son étude, et s'il tenait à rester anonyme, Neville n'irait pas lui chercher des noises, et encore moins des mornilles, pensa-t-il avec un sourire. D'excellente humeur, décidément.
Le cours de troisième année qui suivit fut l'un des meilleurs de sa courte carrière, passionné pendant la partie théorique, il avait senti lors de la partie pratique que certains commençaient à ressentir une partie de son engouement pour les plantes. La sonnerie avait retenti comme à regret, et, Neville en était sûr, ça ne tenait pas uniquement au fait que le cours suivant était celui d'Histoire de la Magie.
L'après-midi fut consacrée au classement de ses notes et à la fastidieuse tâche de répondre à ses messages. Ambroise, son fidèle hibou, n'avait pas chômé pendant la semaine, un nombre croissant de ses collègues botanistes s'intéressant à ses recherches. Mais c'est toujours le sourire aux lèvres qu'il s'acquitta de la tâche, savourant à l'avance le moment où il retournerait voir ses chères racines pour leur comptine quotidienne.
C'est avec amour, une sorte d'amour paternel, qu'il conta des berceuses aux plantes, et celles-ci semblaient apprécier encore plus qu'à l'accoutumée l'exercice. Sa tendance à bégayer devant un public et la timidité qui en découlait avait probablement privé son entourage d'une voix chaude et harmonieuse, mais c'était maintenant les plantes qui en profitaient, elles qui ne se formalisaient pas lorsqu'il trébuchait sur un mot.
Alors que les plantes étaient presque complètement assoupies, il eut comme une étrange impression, comme si quelqu'un l'accompagnait ce soir-là, ajoutant un ton légèrement différent à la comptine. Il s'arrêta brusquement au milieu du dernier couplet. Pendant une fraction de seconde, le chant lui avait semblé continuer, d'une voix trop douce et féminine pour être un simple écho de sa voix.
Les sens en alerte, Neville balaya la serre du regard. Il faisait encore suffisamment clair pour qu'il puisse voir si quelqu'un s'était tenu derrière un bosquet de roses.
- Il y a quelqu'un ? demanda-t-il d'une voix forte qui résonna sur les parois de verre de la serre.
Marchant avec précaution, il fit un tour complet de la serre, sa baguette en main, fouillant avec minutie chaque buisson, examinant chaque parcelle de terrain. Rien. L'intrus, à condition qu'il existe réellement, était d'une discrétion telle qu'il n'avait laissé aucune empreinte, n'avait même cassé aucune branche en allant et venant, et c'était proprement impossible. On ne peut pas transplaner à l'intérieur de Poudlard, Hermione l'avait suffisamment répété. Néanmoins, cette règle n'était pas immuable, loin de là. Les elfes de maison ne rencontraient pas de problèmes pour apparaître et disparaître à l'intérieur des murs, par exemple. Neville se souvenait également que cet enchantement avait été levé à l'intérieur d'une salle du château lorsqu'un instructeur du Ministère de la Magie était venu les préparer à l'examen de Transplanage. Mais cela restait de la magie très puissante, et seule une poignée de professeurs devaient en être capables à Poudlard. Neville tenta de transplaner, imaginant sa chambre, mais rien ne se produisit. Par la barbe de Merlin ! Cet intrus, ou plutôt intruse, si ses oreilles ne le trompaient pas, l'étonnait de plus en plus.
C'est l'esprit songeur qu'il se coucha, mettant de nombreuses minutes à trouver le sommeil, échafaudant des hypothèses toutes plus farfelues les unes que les autres.
Se levant avec une détermination nouvelle, il décida de consacrer sa journée à vérifier les théories les plus crédibles qu'il avait pu imaginer. Ses sujets d'examen sous le bras, il entra dans le bureau de Minerva McGonnagall, l'estimée directrice qui avait pris la suite du Professeur Rogue. Neville ne put retenir un frisson en passant devant le portrait de l'ancien Maître des Potions, qui l'avait traumatisé tant de fois quand il était étudiant au château. Un homme dont il avait même souhaité ardemment la mort après qu'il eut assassiné Dumbledore, avant d'apprendre le stupéfiant double jeu auquel il s'était prêté, et le cran formidable qu'il avait eu de paraître misérable aux yeux de tous pour servir un dessein supérieur. Tout cela le mettait malgré tout mal à l'aise, et Neville ne se sentait pas prêt à mettre les choses au clair dans son esprit quant à ce qu'il pensait au final de l'ancien Directeur.
Minerva parcourut des yeux les sujets et les rangea dans un tiroir de son Bureau. Elle le scruta ensuite d'un œil inquisiteur.
« -Et bien merci Neville, mais vous êtes en avance, les examens sont dans plusieurs mois. Pourquoi une telle précocité ?
-Je… euh je préfère prendre de l'avance, au cas où… je serais trop pris par mes recherches plus tard.
Le visage sévère, celle qui avait été la Directrice de sa Maison le dévisageait, comme si elle doutait des raisons qu'il avançait.
- Neville. Est-ce qu'il y a quelque chose dont vous auriez envie de me parler ? Ces sujets d'examen ne paraissent pas autre chose qu'un prétexte.
- Euh… Oui, Pr… Minerva, vous avez raison, j'aurais … quelques questions à vous poser… Si vous n'avez rien de mieux à faire, bien sûr.
La Directrice sourit d'un air plus amical, et l'encouragea à poursuivre d'un signe de tête.
- Et bien euh… je voulais savoir… Est-il possible de transplaner dans le Château ? Je veux dire, je sais que ce n'est pas possible, mais tout de même… ?
Minerva McGonnagall prit une longue inspiration, et après quelques instants de réflexion, elle secoua la tête.
- Non, Neville, je ne pense pas que ça soit possible. Albus en était capable, Cel… Voldemort aussi sans doute… mais ils ne sont plus, et cela nécessiterait de neutraliser des dizaines d'enchantements complexes. Cela ne fonctionnerait pas plus de quelques instants qui plus est… et … j'en serais avertie. Poudlard est un des endroits les mieux protégés au monde, Neville, je ne vous apprends rien. Je peux vous affirmer qu'aucun sorcier n'a transplané à l'intérieur des murs du château depuis des années. Maintenant, peut-être pourriez vous m'expliquer pourquoi vous doutiez que ça soit impossible ? »
Neville la remercia, prétexta en balbutiant que c'était une question qui lui trottait dans la tête et quitta rapidement le Bureau.
C'est encore plus perplexe qu'il arpentait maintenant les couloirs, saluant distraitement les collègues et élèves qu'il croisait. L'hypothèse d'un sorcier transplaneur était la meilleure qu'il avait pu trouver. C'était sans grande conviction qu'il se rendit en cuisine, convoquant toutes les elfes de maison pour une brève audition. Hélas, il dut rapidement se rendre à l'évidence, les voix des elfes de maison étaient bien trop haut perchées et criardes pour appartenir à sa partenaire de chant de la veille. Une inspection minutieuse de chaque recoin de la serre ne lui fit découvrir rien d'autre qu'une paire de gants protecteurs qu'il pensait avoir égaré ainsi qu'une petite feuille adroitement dissimulée sous un banc où figurait, avec quantité d'erreurs, des réponses usuelles de Botanique. L'imprudent élève avait hélas utilisé un morceau de parchemin à en-tête, et Neville nota mentalement que la jeune Molly Finnigan devrait répondre à quelques questions lors du prochain cours des quatrième année.
Cela n'avait aucun sens. Assis sur son lit, la tête entre les mains, Neville en venait à penser qu'il avait sans doute été victime d'une hallucination consécutive à sa mésaventure avec les doxys, quand il recourut à un exercice mental qui lui avait servi à de nombreuses reprises par le passé.
Qu'aurait fait Harry en pareille circonstance ?
Neville ne disposait pas de cape d'Invisibilité, mais…
Il se leva précipitamment et se mit à fouiller à l'intérieur d'un massif coffre en bois dans lequel il conservait tout le bazar qu'il avait amassé au cours de sa vie. Ecartant d'une pile avec un sourire le Rappeltout offert par sa grand-mère et le faux-gallion de l'A.D., enchassé dans un cadre en noisetier, il mit enfin la main sur ce qu'il cherchait : une paire d'Oreilles Extensibles, offerte par Ron plusieurs années auparavant. Le plan fut rapidement échafaudé, Neville s'installa avec les oreilles dans un réduit situé à quelques mètres de la serre. De plus en plus nerveux alors qu'approchait l'heure des berceuses, Neville attendit néanmoins en silence, guettant avec anxiété le moindre bruit.
Il commençait à ne plus y croire, mais à l'heure dite, la voix douce de la veille entama une comptine. Neville sentit son cœur manquer un battement. Cette comptine… c'était celle que lui chantonnait sa mère avant qu'il s'endorme, il en était sûr à présent, quand bien même il conservait peu de souvenir d'elle avant qu'elle n'ait été rendue folle par les tortures des mangemorts. Les larmes aux yeux, Neville restait interdit. Cette voix était d'une pureté incroyable, mais ce n'était pas celle de sa mère, il en était également certain. Alors que la comptine s'achevait sur un dernier couplet entonné avec une douceur infinie, Neville retrouva ses esprits, et se dirigea vers la serre, plus que jamais résolu à démasquer l'inconnue à la voix de satin.
Personne. La serre était vide, Neville en était persuadé. Aucune branche, aucun caillou n'avait été touché depuis la dernière fois qu'il l'avait inspecté. C'est les yeux grands ouverts qu'il se coucha. Il n'avait pas rêvé, il en était maintenant sûr, mais cela ne l'amenait aucunement plus près de résoudre l'énigme posée par cette voix venue de nulle part.
