Neville dormit mal. Ou plutôt, il dormit peu, ses brèves phases de sommeil hantées par des rêves de l'inconnue de la serre à la voix enchanteresse. Il ne se souvenait pas avoir jamais été autant fasciné par quelqu'un, encore moins par quelqu'un qu'il n'avait jamais vu. Il avait été attiré jadis par l'originalité de Luna, sa capacité à sortir du normal, à se passionner pour quelque chose dont personne ne se souciait, et il avait sans doute fait le rapprochement avec sa passion pour les plantes, qui tournait presque à l'obsession.

La voix suscitait quelque chose de différent en lui. Il se sentait comme en harmonie avec elle, il la comprenait. L'inconnue ne chantait pas par hasard, elle avait du le voir à l'œuvre, comprendre quelles recherches étaient en jeu.

Même si elle se dérobait à ses regards, elle avait montré une véritable compréhension des plantes… Quand il chantait, il avait l'impression que les racines de Mandragore écoutaient, qu'ils étaient seuls au monde… Il s'était déjà cru un peu fou, à donner tellement d'attention à des plantes dénuées de parole, mais il ressentait au plus profond de lui que l'inconnue de la Serre avait le même rapport au règne végétal.

Même après un rapide petit déjeuner et un passage par la Salle de Bains des professeurs, Neville n'avait pas encore tout à fait quitté le monde des rêves. Il se mit distraitement à rédiger un brouillon d'article pour la Revue Britannique de Botanique Magique, mais après une demi-heure, il se rendit compte qu'il avait commis trois grosses erreurs dans le nom des plantes. Il décida de s'arrêter là, et entreprit un autre projet.

Déroulant une feuille de son plus beau parchemin, que lui avait offert Hermione quelques années auparavant, il entreprit d'écrire une lettre.

Son esprit sembla sortir des brumes, et c'est fiévreusement qu'il coucha les mots sur le papier, s'arrêtant de rares fois pour changer une tournure ou deux.

Quand il eut fini, le Soleil avait déjà passé le zénith, Neville allait devoir choisir entre déjeuner ou arriver en retard à son cours avec les première année. Il prit tout de même le temps de jeter un dernier coup d'œil à sa lettre. Il sourit d'un air approbateur, l'inséra dans sa sacoche et fila en direction de la Serre.

Les premières année avaient beau connaître le caractère spécial de leur professeur, ils le trouvèrent incroyablement distrait et perdu dans ses pensées. Mais comme les devoirs pour la semaine d'après se perdirent eux aussi dans les méandres de l'esprit de Neville, ils ne lui en voulurent pas trop, et c'est avec joie qu'ils partirent en direction de leurs Salles Communes.

Une fois la porte de la serre refermée et le vacarme définitivement éteint, Neville s'assit à la table en bois dont il se servait pendant les cours, déplia la lettre et la posa bien en évidence.

Il cueillit ensuite quelques fleurs dans la serre, non sans un pincement de cœur, les installa en trois bouquets à côté de la lettre et partit, non sans avoir adressé un dernier clin d'œil aux mandragore avant de fermer la porte… A moins que ce ne fut destiné à l'inconnue ?

Chère Inconnue,

Je ne sais qui vous êtes, et vous semblez tenir à l'anonymat aussi sûrement qu'une aiguille s'accroche au sapin, je respecterai donc cela. Néanmoins, il semble acquis que vous m'observez depuis déjà un moment, puisque mes recherches n'ont plus aucun secret pour vous. N'est-il pas injuste que vous en sachiez autant sur moi, et que dans le même temps, je ne sache rien de vous… ?

Vous êtes plus fuyante que du pollen de Grenouillette, mais je vous propose un petit jeu. Je laisse sur cette table 3 bouquets. Choisissez celui qui vous plait le plus.

Ce soir, je vous confie mes mandragores, je sais que vous en prendrez soin.

Belle soirée à vous,

Neville.

Neville réussit à contenir sa curiosité, et ne se rendit pas à la serre dans la soirée. Il dîna avec ses collègues, et réussit même à soutenir décemment la conversation avec le professeur Flitwick. Le vieillissant professeur de Sorts et Enchantements n'avait rien perdu de sa malice, et somme toute, Neville passa une bonne soirée. C'est le sourire aux lèvres qu'il se coucha de bonne heure. La balle était dans le camp de la douce intruse.

Neville se leva de fort excellente humeur, il s'habilla prestement, sourit à Mme Pomfresh quand il la croisa dans les couloirs, lui assurant qu'il allait merveilleusement bien et n'avait nullement besoin d'un de ses remontants au goût immonde. C'était Samedi aujourd'hui, des élèves s'entrainaient au Quidditch sur le terrain non loin de la Serre, et leurs cris parvenaient assourdis aux oreilles de Neville, qui ouvrait maintenant la Serre, pressé de découvrir quel bouquet elle avait bien pu prendre. Bien sûr il n'avait pas choisi les bouquets au hasard… Son premier, composé d'une main experte, réunissait des fleurs symbolisant la beauté, la pure esthétique. Le deuxième rassemblait des fleurs aux fragrances ensorcelantes, un condensé de plaisir olfactif. Le dernier enfin, était composé des fleurs qu'il considérait comme le plus empathiques, celles qui semblaient le plus sensibles au contact humain, aux émotions qu'il leur adressait, son préféré entre tous.

Mais la surprise de Neville ne vint pas du troisième bouquet, seul des trois encore sur la table, mais de la présence d'un autre.

Neville s'approcha en tremblant de ce petit bouquet « surprise ». Trois Immortelles, symbole de douleur inextinguible, de regret éternel. Les trois fleurs reposaient sur une feuille de Lotus. Qu'était-ce déjà ? L'erreur ? Il avait lu quelques ouvrages de symbolique florale, mais cela commençait à dater un peu…

nouée ensemble de manière lâche par un tressage de feuilles qu'il semblait reconnaître…

Il ouvrit un tome poussiéreux, et trouva rapidement son bonheur à la lettre I. L'if. Arbre symbolique de la mort par excellence. Bordant les cimetières, il était aussi toxique. On prétendait qu'une simple brassée d'if pouvait tuer un cheval ou un Hippogryffe.

L'air préoccupé, il sortit dans le parc, tentant de se remémorer ce qu'il savait sur la symbolique des plantes, et sur l'art de les combiner pour arriver à faire passer le message que l'on souhaitait. Pourquoi un tel bouquet… Et d'où avait-elle bien pu sortir cette feuille de Lotus en cette saison ?

Il sortit un nouveau parchemin de sa sacoche, sortit d'un étui spécial sa plume de correspondance, piquée à un Focifère lors de son séjour en Afrique. Il n'avait jamais été doué pour écrire, même si son esprit avait toujours aimé imaginer des tournures qu'il aurait pu écrire.

Ma Chère Inconnue,

Vous n'êtes pas plus proche aujourd'hui qu'hier, et pourtant… Vous avez un goût exquis pour les fleurs, c'est un fait, mais votre bouquet me laisse perplexe. Il respire la mort et la douleur, mais reste composé avec un doigté et un art sûr. Quel message voulez-vous me faire passer ? Pourquoi m'aidez-vous, pourquoi vous prêtez vous à ce jeu, pour m'adresser un message aussi sombre ?

Il faut que vous m'expliquiez, et cela risque d'être délicat par bouquets interposés, aussi subtil et riche que soit l'art de la composition florale. Je laisse à votre discrétion le choix d'un jour et d'une heure.

Je vous souhaite une exquise soirée, peut-être aurons-nous le loisir de bercer les racines ensemble ce soir ?

Votre admirateur,

Neville.

Sans même relire, Neville déposa la lettre sur le bureau et sortit de la serre. Il feignit de s'intéresser aux entraînements de Quidditch. Il avait l'intime conviction que de son temps, les élèves étaient plus habiles, mais la dernière fois qu'il s'était permis cette réflexion à voix haute, Minerva lui avait rappelé ses prouesses à lui sur un balai.

Il flâna dans le château, paya même une visite à la Salle Commune des Gryffondor, qui n'avait que peu changé depuis son dernier séjour. Les élèves furent surpris de l'apercevoir, mais semblèrent plutôt contents qu'anxieux, même s'il lui sembla voir un nombre un peu trop élevé de livres de botanique sortis.

Quand l'heure vint, il entra dans la serre. Rien n'avait bougé sur le Bureau, ni dans la Serre d'ailleurs. Il se sentit étrangement seul en chantonnant ce soir-là. Impression d'autant plus étrange qu'il pensait être seul quelques jours avant, et qu'à présent c'était le contraire qui le gênait, comme une sourde impression de manque, sans qu'il arrive à mettre un mot sur ce sentiment. La nuit s'annonçait longue pour Neville, qui non content de n'obtenir que peu de réponses, découvrait de nouvelles interrogations…