L'anxiété de Neville ne diminua aucunement le lendemain matin, puisque sa lettre était toujours présente sur le bureau. Il la prit, la relut, jura en trouvant le ton trop impératif, et la reposa.
Il feignit de s'absorber dans divers travaux de la serre, mais ses yeux étaient au loin, quand il ne balayait pas la serre d'un regard furtif, toujours convaincu d'avoir vu quelque chose - ou quelqu'un. Les mandragores oscillaient doucement, et ne réagirent pas quand Neville fit les prélèvements hebdomadaires, sur les feuilles, racines, et la sève.
Le Maitre des Potions du Château, le professeur Styx un homme entre deux âges plutôt taciturne et renfermé, l'assistait régulièrement lorsqu'il s'agissait de vérifier certaines caractéristiques des Mandragores dans les potions usuelles dans lesquelles elles intervenaient. Il devenait de plus en plus impatient, et montrait un visage nouveau, intéressé, concerné, lorsqu'il travaillait avec Neville, la plupart du temps le dimanche dans l'après midi.
Il faut bien le reconnaître, Neville n'était pas du tout concentré cette fois là, et lorsqu'il renversa pour la deuxième fois un chaudron, Styx lui demanda poliment mais fermement de se concentrer un peu ou de remettre la série d'expériences à plus tard.
Un peu confus, Neville parvint à focaliser son attention pendant quelques heures sur les liquides bouillonnants et les ingrédients à doser.
L'Art des potions n'était pas si compliqué en vérité, pour peu que l'on ait quelqu'un de patient et pédagogue comme professeur, et Neville avait le sentiment de redécouvrir une nouvelle matière. Petit à petit, il reconnaissait des notions, des instructions que Rogue leur avait données, mais cette fois-ci, il n'avait plus la pression terrible qui pesait à l'époque dans les cachots, et si Styx montrait parfois de la mauvaise humeur quand Neville faisait une bévue, il n'avait jamais cherché à l'humilier comme l'avait fait tant de fois Severus.
Ils firent une pause à l'heure de la berceuse, que Neville entonna seul une nouvelle fois, puis se séparèrent dans la soirée, le professeur Styx avait même le sourire : les plants de Mandragore de Neville, qui n'étaient pourtant pas encore à maturité, semblaient avoir décuplé les effets de la potion régénératrice contre la pétrification.
Neville fit un tour à la serre, mais rien n'avait changé, et il avait comme l'impression étrange que quelque chose manquait à la serre, l'avait déserté. C'est donc l'esprit à la fois rayonnant du succès de ses expériences et soucieux de la disparition de l'inconnue que Neville se coucha. Il rêva que les racines le regardaient avec reproche – mais avec quels yeux ? – avant de bouder ses comptines pour se mettre à dépérir.
Il n'eut pas plus de nouvelles pendant les trois jours suivants, aucun mot, aucun signe, aucun chuchotement ne vint apporter de réponse à sa lettre, qui reposait maintenant dans un tiroir du Bureau afin de ne pas être en vue des élèves. Ils le considéraient déjà comme suffisamment bizarre pour leur donner des raisons de chuchoter sur son compte. Neville pesta contre son initiative et sa lettre stupide. Si l'inconnue tenait à rester cachée, c'était son droit ! Voilà maintenant qu'il l'avait fait fuir, et cela le mettait dans un état de tristesse inexplicable.
Ce n'est que le jeudi matin, aux aurores, que Neville remarqua quelque chose alors qu'ils bichonnaient ses plantes. En effet, le grand acacia sous lequel il avait installé un fauteuil en bois pour lire pendant les belles soirées de printemps présentait une bien curieuse branche. Il ne se souvenait pas l'avoir taillé ou avoir prélevé des feuilles pour quoi que ce soit, pourtant une petite branche, un peu cachée car proche d'une des parois de la serre, ne présentait qu'une seule et unique feuille là où ses camarades présentaient un feuillage nettement plus fourni. Aucune feuille ne semblait avoir été arrachée, elles reposaient par terre, tombées apparemment naturellement, et la branche n'avait pas subi de dommage visible. De plus en plus intrigué, il examina alors la feuille rescapée. A peine l'avait-il effleuré qu'elle tomba dans sa paume, comme si elle avait attendu qu'il soit là pour tomber.
Elle présentait une coloration étrange, ou plutôt, deux taches brunâtres se détachaient sur le dessus de la feuille, d'un vert clair.
Son cœur s'accéléra quand il identifia la première tache comme étant une demi-lune, on pouvait même voir l'un des cratères... Il jeta un oeil au calendrier lunaire punaisé sur son bureau. Ce serait cette nuit. C'était elle, cela ne faisait aucun doute. Comment s'y était-elle pris, il n'en avait pas la moindre idée, mais c'était un message, et il lui était adressé, car personne n'aurait pu remarquer cette feuille à part lui.
Il tourna son attention sur l'autre tache. La forme était plus indistincte, comme floue. Il se tritura les méninges un moment, mais n'arriva pas à en deviner le sens. Un lieu peut-être, puisqu'il avait une indication de temps… Frustré de n'arriver à aucun résultat, il expédia le déjeuner et se résolut à faire une courte sieste afin d'avoir l'esprit clair et reposé le soir venu.
On dit que la nuit porte conseil. En tout cas, le début de l'après midi n'apporta rien de plus que des tourments à Neville, qui ne put trouver le sommeil. Il pensait à ce rendez-vous, qu'il allait manquer s'il ne trouvait pas de réponse. Il avait une idée de l'heure, grâce à la Lune, mais où pourrait-elle bien l'attendre ?
Une sourde conviction se faisait peu à peu jour en lui, alors qu'il compulsait un obscur ouvrage sur la symbolique magique. Cette nuit, tout serait résolu, qu'il soit présent ou pas.
La serre… Il devait y avoir autre chose, quelque chose pour l'aider là-bas. Tout partait des plantes, il devait y avoir un indice, un signe qu'il avait manqué. Il fouilla à nouveau chaque bosquet, examina quand c'était possible chaque feuille, chaque fleur et chaque tige, examina le sol, l'humus, le bouquet que l'inconnue avait composé, mais il ne trouva rien, si ce n'est de nouvelles raisons de s'inquiéter, à mesure que ses recherches se révélaient vaines.
C'est mélancolique et préoccupé qu'il berça les racines ce soir là, sa voix retrouvant les intonations tristes qu'avait celle de sa grand-mère peu de temps après l'hospitalisation de ses parents. Le soir arrivait, le Soleil allait bientôt disparaître à l'horizon, et pour ce que Neville en savait, le rendez-vous pouvait bien être à King's Cross ou Azkaban…
Même si Poudlard semblait le lieu plus probable, le château et ses environnants représentaient un territoire étendu, rempli de passages secrets et de lieux cachés…
Pour finir, agacé de ne rien trouver, il s'installa dehors et s'assit dans l'herbe, qui ne tarderait pas à devenir humide de rosée. Le temps était dégagé, les étoiles brillaient intensément, mais même cette clarté des astres ne pouvait apporter de réponse à Neville. Hermione aurait trouvé tout de suite. Elle se serait rappelé avoir vu ce symbole quelque part, aurait feuilleté un ou deux livres qu'elle connaissait presque par cœur pour finir par trouver la solution. Harry aurait eu de la chance, il aurait sans doute vu la réponse lui arriver devant les lunettes, et aurait courageusement affronté ce rendez-vous. Mais Neville était seul, et ce constat ne valait pas que pour ce soir…
Poudlard comptait des centaines d'âmes, mais de qui pouvait-il se dire proche ? McGonagall le connaissait bien, mais elle n'était pas une amie, Styx était un collègue, un dont il se sentait plus proche que d'autres, mais rien de plus. Cette inconnue avait suscité davantage en lui que n'importe qui depuis Luna… et même plus sans doute. Et voilà que son manque de clairvoyance allait lui faire manquer un rendez-vous qu'il avait lui-même demandé… Folle audace d'ailleurs, qui ne lui ressemblait pas trop… S'il avait eu à choisir une fleur pour se décrire, il aurait sans doute opté pour la tulipe, simple d'apparence, lisse, et fragile… mais la tulipe renfermait une grande richesse intérieure, et un acharnement passionné à pousser. Et c'était ce même feu, cette même énergie qui avait rompu les liens de la timidité qui le liait en temps normal. Et ça lui plaisait. Il était d'autant plus abattu par son incapacité à comprendre le message. La lune était maintenant haute dans le ciel, une moitié brillante orpheline… était-elle aussi triste que lui là haut ?
Elle n'en donnait pas l'air, et il faisait si clair qu'on se serait cru une nuit de pleine lune. Au loin, on apercevait même l'orée de la forêt interdite, souvent cachée par le brouillard émanant du lac, et la cabane d'Hagrid, qui était en déplacement, probablement en train d'essayer de faire rentrer une cocatrix en Grande-Bretagne au nez et à la barbe des services du Ministère.
Le sang de Neville se figea dans ses veines. La cabane de Hagrid. Il sortit de sa poche l'enveloppe dans laquelle il conservait la feuille. Ça pouvait coller. On pouvait presque deviner la haute cheminée… et la cabane, vue de la Serre, se trouvait juste en dessous de la Lune, comme les taches sur la feuille !
Il se releva en vitesse et commença à courir vers la cabane. Il n'était pas du tout habitué à la course, mais il arriva tout de même en un temps record à la mansarde, hors d'haleine. Trempé de sueur, le froid nocturne commençait à s'insinuer en lui. Il sortit sa baguette et bredouilla un sort pour se réchauffer, puis un Lumos si piteusement exécuté qu'il aurait fait fulminer Filius, qui n'était heureusement pas présent.
Etait-ce le bon endroit ? Comme pour répondre à sa muette interrogation, la porte était ouverte. Il la franchit en tremblant, et cela n'avait que peu à voir avec la température.
La pièce était obscure, les épais volets avaient été fermés par Hagrid avant son départ, mais elle fut plongée dans le noir total lorsqu'un courant d'air – si c'en était bien un – referma la porte derrière Neville.
Neville fronça les sourcils. Son Lumos était piètre, mais il n'aurait pas du s'éteindre aussi vite. Il ouvrit la bouche pour relancer le sort, quand une voix étouffée et aérienne l'interrompit.
« - Non. »
Neville resta figé, la bouche entrouverte. C'était elle, il aurait reconnu cette voix entre mille. Elle était là, à quelques mètres, moins sans doute… il pouvait probablement la toucher s'il allongeait le bras. Mais évidemment, il restait tétanisé. La bouche sèche, il parvint à articuler au bout d'un moment :
« - Est-ce… v… toi ? »
Il crut entendre un rire étouffé, puis la voix reprit :
- Evidemment… je commençais à douter de ta venue.
- Je … euh il existe des moyens plus explicites pour fixer un rendez-vous.
- Les choses ne sont pas toujours aussi simples qu'elles en ont l'air. »
Cela, Neville était tout à fait disposé à le croire, après les aventures des jours précédents. La voix semblait à la fois proche, et à la fois distante, très distante, comme portée par le vent sur des centaines de lieues.
« - Que… Qui es-tu ? Pourquoi ne puis-je te voir ? Que …
- Tant de questions… Et je n'ai que peu de temps pour y répondre, la nuit est déjà avancée… »
La voix s'interrompit un instant, comme si elle cherchait ses mots.
« - Je ne pense pas que quiconque ai vraiment envie de me voir, toi moins encore si tu savais… mais pour que tu saches, il faudrait que je te raconte, n'est-ce pas ? Es-tu prêt à écouter et entendre ce que j'ai à te dire? »
Neville était subjuguée par cette voix, qu'il avait imaginé tant de fois lui parler, lui murmurer des mots à l'oreille… La question était grave, pesante, il mit un moment avant d'acquiescer, hochant faiblement la tête.
« - Avant de te dire qui je suis, commençons par ce que je ne suis pas. Car je ne suis pas, Neville. On ne peut être et avoir été, et, bien que cela n'ait pas laissé beaucoup d'agréables souvenirs, j'ai été.
- Tu … tu es un fantôme ? s'étrangla Neville.
- Je ne finirai jamais si je suis interrompue… Non. Comme eux, j'ai péri, mais reste tout de même présente d'une certaine manière… Je n'appartiens ni à la mort ni à la vie… mais là s'arrête la ressemblance. Je n'ai pas refusé la mort… Dumbledore a dit une fois à mon maître qu'il existe un sort pire que la mort, et encore une fois, il avait deviné juste.
Oui Neville, j'ai servi le Seigneur des Ténèbres… J'en étais éprise même, follement amoureuse… Follement oui, comme s'il avait jamais pensé à autre chose qu'à lui, ce pauvre Tom… Enfin, j'ai commis nombre d'atrocités, j'ai fait souffrir, Neville, j'ai même tué, et cela remplissait mon cœur de joie. Une joie noire et âcre, mais cela importait peu à ce moment-là, je voulais lui plaire...
Moi la fille de famille pure, élevée dans la tradition, mariée à un médiocre mais fils d'une autre bonne famille, pouvais-je rêver plus beau modèle de puissance, de force ? A la réflexion, oui, évidemment… j'aurais pu rester à la botanique par exemple. J'ai toujours su que j'avais un rapport spécial avec les plantes, quelque chose qui allait au-delà de la simple marotte... Hélas, la botanique, ça ne correspond pas vraiment au standing d'une fille bien née, je suis donc partie dans une autre voie…
Quand j'ai péri, ce n'est pas la quiétude de la mort qui m'attendait… mais des limbes… j'étais réduite à la plus noire partie de moi-même, un être de pure abjection, la cruauté personnifiée… Tom aussi était là, lui aussi condamné à se voir tel qu'il était, à revivre ses actes, ses choix. Mon âme était trop emplie de haine et de noirceur pour passer le voile de la mort, Neville…
- Non ! Cela ne peut être ! Je … Tu … tu peux agir sur les plantes ! Tu n'es pas morte ! Tu n'étais pas au service de Tu-Sais-Qui ! Tu … tu …
Neville avait hurlé ces mots. Dès le début du récit, il avait senti quelque chose se fissurer en lui, et la voix, aux accents implacables de sincérité âpre, avait achevé de briser ses illusions en menus morceaux.
« - Ce n'est pas facile à entendre, mais je dois finir, s'il te plaît… »
La voix semblait plus faible, comme épuisée par le discours précédent. Neville, qui bouillonnait de colère, ne prêta pas attention aux larmes qui naissaient maintenant dans ses yeux. Il déglutit péniblement et se tut.
« - T'es-tu demandé pourquoi tu es le seul à avoir noté ma présence ? Je suis lié à toi Neville… tu l'as peut-être deviné à présent, mais je suis celle qui t'a privé de parents il y a plus de vingt ans de cela maintenant… Je n'ai que peu de prise sur le monde réel, j'ai un contact avec les plantes, c'est vrai… et avec toi Neville. Est-ce que devoir rembourser un crime qui ne peut l'être fait partie de ma peine ? Je n'en ai aucune idée…
Tu as changé Neville… en d'autres temps, d'autres lieux, si d'autres choix avaient été faits… mais il est trop tard, bien trop tard… et même mon simulacre de temps ici touche à sa fin…
Je devais te parler… pour que tu saches… mais… cela demande trop de force… plus que je n'en ai… Les limbes m'attendent. »
La voix se faisait encore faiblissante, à peine plus qu'un souffle, mais paradoxalement, elle semblait s'être encore rapprochée. Neville restait interdit, sous le choc. Il avait rêvé tant de fois qu'il tuait Bellatrix, qu'il vengeait ses parents des souffrances qu'elle leur avait infligées, il avait rêvé qu'il n'était pas un bébé impotent mais un puissant sorcier qui défendait ses parents… Alors pourquoi la colère se teintait-elle d'une tristesse indescriptible ? Les dents serrées, il avait aussi le goût salé des larmes sur les lèvres. Ses mains tremblaient, ne sachant pas si elles devaient étrangler ou étreindre. Bellatrix était à la fois la personne qu'il haïssait le plus et celle qu'il aimait le plus, il s'en rendait compte à présent.
« - Adieu Neville…ça n'a pas de sens… mais je regrette. Merci de m'avoir permis… de faire quelque chose… de m'avoir laissé entrevoir… ce qui aurait pu être…
- Je… Bellatrix ! Reste, je t'en supplie…
- Neville… je ne peux. »
Neville aurait tout aussi bien pu imaginer ces dernières paroles tant elles avaient été basses. Il éclata finalement en larmes, enlaçant le vide devant lui en murmurant :
« - Serre-moi…
… Et va en paix. »
