4) Un jeu dangereux
Elle finissait son repas lorsque le marié l'aborda en s'inclinant et se présentant comme étant le patron.
– Êtes-vous satisfaite de notre service ? Avez-vous aimé ?
– Tout à fait, oui merci. C'était très bon. J'étais affamée.
– Je vois ça. Lui dit-il en donnant un coup d'œil à l'assiette vide. Peut-on vous proposer un café ?
– Ça serait avec plaisir, mais d'abord laissez-moi vous offrir toutes mes félicitations à l'occasion de votre mariage.
– Je vous en remercie.
– Vous êtes courageux de continuer à travailler un jour comme celui-ci.
– Oh mais, je ne suis pas aux fourneaux aujourd'hui. Je suis juste venu vous saluer et vous remercier d'avoir choisi notre restaurant... vous semblez être notre dernière cliente.
Elle regarda autour d'elle et rougit.
– Je suis réellement confuse. J'ai mangé très lentement...
– Il n'y a aucun mal. Voulez-vous prendre votre café avec nous ?
Elle rougit de nouveau.
– Non, merci. C'est bien gentil à vous. Je ne voudrais pas vous déranger plus longtemps... Et puis, je ne suis pas habillée pour un mariage et je dois partir.
– Voyons ! Il n'y a pas de dérangement. En Grèce, nous n'aimons pas les "non" à une invitation... Mon épouse désirait un mariage campagnard, nous n'allons donc pas nous arrêter à vos vêtements. Surtout que les danses vont commencer. En avez-vous déjà vues ?
– Non, pas vraiment.
– Et puis, il y a quelqu'un qui voudrait faire votre connaissance. Lui avoua t-il avec un sourire jusqu'aux oreilles.
– Quelqu'un ? Me rencontrer, moi ?
Elle n'eut pas le temps de demander à en savoir plus, qu'il la prit par le bras et l'entraîna vers la fête.
– Alors, c'est dit ! Venez, je vais vous présenter.
Face à elle se trouvait un homme le dos tourné.
– Laissez-moi vous présenter mon cousin, Milo. Au fait, fit Anastasio. Je ne connais pas votre nom.
Prononçant les premières lettres de son prénom, l'homme aux longs cheveux blonds se retourna sur elle et elle le vit.
Pendant quelques secondes, elle le fixa, pétrifiée. Il s'avança vers elle.
Shaina reconnu le cousin comme étant le Scorpion d'Or. Anastasio attendait lui toujours une réponse de sa part.
Que faire ?
Il était interdit de quitter le Sanctuaire sans en prévenir l'un des officiers de l'État-Major. Il était connu pour honorer son règlement et celui de la chevalerie.
Elle pensa qu'il pourrait lui créer de graves ennuis.
Il valait donc mieux faire comme si elle n'était pas Shaina, faire comme si de rien n'était. Après tout, il ne l'avait réellement jamais vue sans son masque... et puis, partir le plus vite possible après son café. Voilà ce qu'elle avait décidé.
D'une voix étranglée, elle arriva à balbutier quelque chose au hasard.
– Je m'appelle Sh... Silvia.
Anastasio fit alors les présentation.
Milo lui proposa de prendre place à ses côtés pour faire plus ample connaissance. Manifestement, elle l'intriguait et c'était précisément ce qu'elle ne voulait pas mais de peur de susciter encore plus de curiosité en lui, à regret elle accepta l'offre de sa compagnie.
– Pourrais-je vous demander si nous nous sommes déjà rencontrés ?
– Je ne le pense pas. Je vis d'ordinaire une vie plutôt recluse.
– Ah bon ! Et pourquoi ?
La question fut posée comme un coup de canon. Elle but une gorgée de sa boisson et décida d'adopter un ton tranquille.
– Je suis le professeur d'orphelins.
– Grande responsabilité ! Ici du côté de Chryso ?
– Non pas du tout. Je suis venue admirer le site archéologique de Delphes mais il y avait tellement de monde que j'ai décidé d'y retourner plus tard.
– Vous avez loué une chambre en ville ?
Au fait, ayant foncé de l'avant comme d'habitude et ce sans réfléchir, l'éventualité de passer la nuit hors du Sanctuaire ne l'avait même pas effleurée. Elle n'y avait tout simplement pas pensé mais devant cette question, elle se tut.
Au moment où le vin lui fut servi, des hommes se levèrent spontanément entre les tables en levant leurs bras vers le ciel.
- N'ayez pas peur, Silvia. Lui dit-il. Ce n'est qu'une danse, le Zeibekiko que nous appelons également, celle de l'aigle.
Elle sursauta deux fois. D'abord, parce qu'elle l'avait vu la fixer, questionneur, lorsqu'elle ne répondait pas au prénom de Silvia. Forcément n'étant pas le sien, elle n'y prêtait pas attention.
Et ensuite, lorsqu'il prononça le mot aigle qui la ramenait inévitablement à Marine et son disciple.
La chorégraphie des hommes qui se tenaient debout, descendaient vers le sol et remontaient vers le haut, tournoyant autour de leur verre d'ouzo les bras tendus horizontalement. C'était la première fois qu'elle voyait cette tradition.
Enchaînant sur le folklore, elle lui demanda quand ils se mettraient au Sirtaki.
– Ah ! le Hasapikos... Il va venir, ne vous inquiétiez pas.
Un invité vint alors s'agenouiller auprès d'elle, lui fredonnant une sérénade qu'un musicien accompagnait d'accords de bouzouki. Elle ne comprit pas toutes les paroles mais les sentit profondément émouvantes.
Milo lui dit que cet homme la trouvait belle et lui chantait une mélodie amoureuse.
– Qui oserait lui jeter la pierre ?
Intimidée, fermant les yeux, elle prit une profonde respiration, se laissant baigner par son chant mélancolique et puis, le remercia pour sa poésie chantée.
Toujours à ses côtés, il lui demanda:
– Êtes-vous venue de vos contrées pour apercevoir le fantôme de l'oracle ? Ou vous êtes-vous enfuie, cherchant un apollon ?
Devant l'expression du regard du Scorpion, Shaina détourna les yeux. Elle ne le connaissait pas ainsi, au fait, elle ne le connaissait pas du tout.
– N'est-ce pas ce que nous voulons tous, l'apercevoir ?
– Que lui auriez-vous demandé ?
Après ce qu'elle avait vécu: perte, défaite, humiliation, insulte. Elle aurait voulu connaître de quoi serait fait son destin. Toutefois, elle trouva cette idée bien simpliste pour la chevalière qu'elle était.
– A vrai dire, je ne sais pas moi même... mais, probablement qu'elle m'aurait répondu par des énigmes ou par une réponse ambiguë pleine de lauriers.
– Ce n'est pas faux. Lui répondit-il.
– La fontaine Castalie se trouve t-elle loin d'ici ?
– Ah ! Vous êtes venue vous purifier dans ses eaux !
Devant ses yeux inquisiteurs, malgré elle, ses joues se colorèrent.
– Sans l'oracle vous n'avez aucune chance... Appelez donc la Déesse Athéna. Lui lança t-il.
Elle se retourna sur lui lentement, les yeux écarquillés, il ne la regardait pas.
L'avait-il reconnue ? D'après le peu qu'elle savait de lui, il n'était pas du style à être aussi intime et faisant preuve d'autant d'indiscrétion dès une première rencontre.
On le disait plutôt suspicieux.
Elle voulut les quitter poliment mais le marié, mouchoir voltigeant en main, se mit à parcourir la pièce, cherchant son épouse pour ouvrir le bal. Sa femme aimait la musique anglo-saxonne et avait absolument voulu qu'un titre d'Elvis Presley lui soit joué et en ce jour, rien ne pouvait lui être refusé.
La lumière fut tamisée lorsqu'ils s'engagèrent sur la piste de danse sur "Can't help falling in love with you"*
"Wise men say only fools rush in
but I can't help falling in love with you
shall I stay ? Would it be a sin
if I can't help falling in love with you..." *
Il lui prit la main, imitant les couples qui se levèrent pour rejoindre les époux.
– M'accordez-vous cette danse Silvia ?
– Oh, je n'aime pas ça. Lui avoua t-elle.
– La refuser à l'un de vos hôtes serait impoli.
Vu de cette manière-là, effectivement, comment s'y opposer ? Elle ne pouvait rien faire d'autre que se laisser de nouveau emporter par la fête.
Serrée contre lui, elle prit conscience du dangereux jeu auquel elle se prêtait car, les mains posées sur ses hanches étaient celle du Scorpion, l'un de ses supérieurs qui ne savait pas qu'elle abusait de sa confiance. Un nouveau piège se refermait sur elle.
Cette pensée lui donna le vertige.
Lui, maintenant si proche d'elle, était grand, bien plus qu'elle ne se le rappelait. Elle se sentait toute petite. Il la regardait d'un air sérieux avec ses yeux perçants qui la sortit de ses préoccupations.
– Vous savez Silvia, j'ai a vous avouer quelque chose.
– Avouer ? A moi ? Mais, quoi donc ?
– J'essaie de lire dans vos pensées depuis que j'ai posé les yeux sur vous et étrangement j'y arrive très mal.
– Mes pensées ? Oh ! Ne faites surtout pas ça !
– Et pourquoi pas ? La questionna t-il avec un sourire pincé aux lèvres.
– Parce que je suis tout simplement bien moins intéressante que vous l'imaginez !
– Je me permets tout de même d'en douter ! Je pense que nous sommes de la même génération, non ? Et Silvia se ballade seule, Silvia voyage seule. Silvia est-elle seule ?
Elle n'avait aucune intention de dévoiler sa vie privée à une personne inconnue qui de plus était l'un de ses supérieurs.
Cependant, pouvait-elle le blâmer ? Après tout, ils étaient tous les deux jeunes.
Et puis, c'est vrai qu'elle était seule parmi des gens qu'elle ne connaissait pas et pourtant par l'ennui, s'était laissé si facilement convaincre à faire partie de leur soirée. Ce langage physique pouvait prêter à confusion.
Néanmoins, elle arriva à lui sortir une autre phrase banale.
– Oh ! Vous savez les filles, leur âge et l'aventure.
– Vous cherchez-vous un amoureux ?
– Mais non, pas du tout ! Pas du tout !
Milo s'arrêta de danser:
– Que de gestes brusques pour un si simple question !
Shaina surprise se cogna à lui.
– Ne soyez pas offensée, Silvia, mais vous m'intriguez. Je ne sais pas pourquoi mais, je ne pense pas que vous soyez exactement ce que vous prétendez être.
Elle n'osa même pas lever la tête vers lui. Il était perspicace et continuer cette conversation ne ferait qu'attiser sa curiosité. Elle devait se montrer très n'insista pas.
Tout le monde était heureux, les sourires étaient affichés et les pas tournaient.
La musique s'arrêta sous un tonnerre d'applaudissements, ce qui la soulagea.
Il s'inclina et debout à côté de lui, elle voulut aller saluer Anastasio et Elena pour les remercier de leur chaleureuse invitation.
– Je pense prendre congé maintenant. Fit-elle à Milo.
Le son moderne fut remplacé par le traditionnel, celui qu'il savait qu'elle attendait.
– Voilà votre fameux Sirtaki ! Vous n'allez tout de même pas nous quitter maintenant ?
Des groupes se formèrent et tous s'alignèrent pour le danser. On lui proposa de le lui enseigner. Les mains sur les épaules de ses voisins, ils partirent dans une ronde rythmée.
Reculé mais face à elle, il l'examinait. Il pensa cette fois que cette jolie tête dont les grands yeux mangeaient tout le visage, lui était connu.
