5) A la fontaine
Libérée des danseurs, il lui parut qu'elle l'évitait en restant en conversation avec d'autres. Le gâteau fut servi avec le café et sa liqueur.
– Silvia, je pense vous accompagner sur le site. Etant grec, vous n'aurez meilleur guide que moi.
– C'est gentil mais vous devriez plutôt rester ici avec votre famille. C'est un jour spécial, vous n'avez pas à vous soucier de moi.
– Hors de question de vous laisser vous balader seule là-haut... Et, si je ne m'abuse, celui-ci est interdit aux visiteurs à cette heure.
Les yeux de Milo étincelèrent.
– Ca sera donc avec plaisir.
Visiblement, il se moquait bien de sa réponse. Elle se résigna à se laisser accompagner jusqu'au parc archéologique et c'est ainsi qu'ils prirent congé des jeunes mariés. Milo bouteille à la main.
– Vous allez vous promener avec ce vin jusque là ? Lui demanda t-elle.
– Oui et vous verrez pourquoi.
L'auberge se trouvait au bas d'une vallée qu'ils durent gravir.
– Faites attention, les chemins sont faits de petits cailloux ici.
– Chez nous aussi. Lui répondit-elle.
Les habitations se trouvaient maintenant derrière eux, il n'y avait plus que la lune qui les suivait.
Ils empruntèrent un petit sentier étroit né des falaises qui l'entouraient.
– C'est un passage que les grecs connaissent mais pas les touristes qui n'apprécient guère de marcher pieds presque nus sur une terre de rocaille.
Il arrivèrent sur les ruines du site de la fontaine de Castalie dont les premières marches taillées dans la pierre étaient parsemées de mousses, nourries de l'humidité des lieux.
– Regardez Silvia. Celle-ci fut découverte en 1957 et dépourvue d'eau. La deuxième est en niche, elle abritait les offrandes aux belles du Dieu Apollon. Venez suivez-moi.
Il lui montra un ruisseau aménagé par l'homme pour satisfaire les touristes.
– Voulez-vous y tremper vos mains ?
Ensemble, ils les plongèrent et ensuite, reprirent leur marche.
– Avant d'entrer dans les ruines du temple, avez-vous une offrande à faire ?
– Non, je n'y ai pas songé.
– Je constate que vous disiez vrai lorsque vous parliez d'aventure ... Vous semblez ne penser à rien et surtout, ne répondre à rien.
Elle se recula sous les feuilles d'un arbre espérant qu'il comprenne qu'effectivement elle ne voulait pas parler d'elle.
Il s'approcha et se souvint alors des grands yeux dont la couleur était celle d'un crépuscule dans laquelle ils baignaient et des cheveux foncés que la lune illuminait dans une teinte verdâtre.
D'un petit sourire sournois, il l'invita à poursuivre leur visite.
Arrivés devant les ruines du temple d'Apollon, il se pencha pour arracher du lierre grimpant qu'il tordait dans tous les sens pour en faire une couronne qui lui déposa sur la chevelure. D'une voix calme, il lui dit:
– A défaut de laurier.
Elle rougit violemment.
– Maintenant, je vais vous montrer pourquoi j'ai pris avec moi cette bouteille.
Il l'a déboucha et laissa couler un filet de vin sur la pierre du seuil.
– Espérons que ce soit assez pour la Pythie. Nous nous sommes purifiés et nous lui apportons offrande. Avant d'y entrer, rien à avouer Silvia ?
Shaina le fixa incrédule. Elle pensa qu'il était tout de même impossible qu'il ne l'eut pas reconnue sous les rayons du jour à la taverne, mais qu'il l'aurait démasquée ici dans la sécurité de l'obscurité.
– Nous avons tous un jardin secret, je ne pense pas que l'oracle m'en voudra de tenir le mien caché de tous.
– Soit ! Eh bien entrons ! Lui proposa t-il.
– Quel dommage qu'on n'ait pas pris soin de cet endroit. Il n'y a plus de murs, plus de portes, plus de toit.
– C'est ainsi que s'en va le cycle de nos vies... mais, quel cadeau cette toiture faite de la voie lactée. Lui dit-il levant la tête.
Elle l'imita, fermant les yeux et sourit, espérant que son avenir lui soit meilleur.
Après quelques minutes dans le silence, contemplant l'horizon tapissé d'une forêt dont la couleur s'était assombrie.
– Entendez-vous un bruit ? lui demanda t-elle. Est-ce celui de la fête ? On dirait un refrain mélancolique. Provient-il de chez votre cousin ?
– Non. Nous sommes trop loin pour ça. Je pense que c'est le bruitage que fait l'eau qui s'écoule des roches Phédriades. Son bruit s'envole au vent et s'entremêle aux cyprès, chuchotant au Dieu Apollon qu'un nouveau nymphe vient d'entrer sur son territoire...
Il la regarda droit dans les yeux. Rouge, elle se mit à rire.
– Merci vous me flattez, mais vous ne devriez pas me parler comme ça.
– Pourquoi pas ? Je n'ai rien dit de mal. Nous sommes jeunes et libres. Vous l'êtes, non ?
– Euh oui... mais ne revenons pas vers moi, s'il vous plaît ...
– Vous savez, les oracles étaient d'abord des jeunes beautés que des hommes peu scrupuleux enlevaient ...
Surprise par la liberté dont il faisait preuve à son égard, elle lui demanda:
– Seriez-vous en train de me dire que je n'aurais pas dû accepter que vous m'accompagniez ici, seule ?
– Ne soyez pas idiote. On me sait dangereux mais je ne suis pas ce genre de personne. Conquérir oui, obliger non.
