7) Fait d'étoiles

Shaina croyait rêver ! Elle avait été embrassée !
Il l'avait soudainement transportée dans un monde de papillons, voltigeant au vent à leur bon gré, dont la sensation avait été celle de leur liberté, celle qu'elle respire lorsqu'elle retire son masque pour contempler la nature qu'elle aimait tant.

Le ravissement de la chaleur humide de sa langue mélangée à la sienne avait provoqué une secousse sur toute la ligne de son corps qui s'était brusquement enflammé.

Lorsqu'il la libéra de son étreinte, elle avait perdu tout sens de l'orientation. Son regard à lui était sévère mais il souriait. Elle voulut alors lui avouer qui elle était réellement mais, étrangement il ne l'écouta pas. Il fallait absolument retourner vers l'auberge.

Toujours aussi désorientée sur le chemin du retour, perdue dans ses pensées, aucun mot n'arrivait à sortir de sa bouche. Ils restèrent silencieux tout en accélérant le pas.

Elle réalisa ce qu'il venait de lui arriver. Pour la toute première fois de sa vie, elle avait été embrassée par un homme ! Et lequel, le Scorpion d'Or ! Son supérieur !

Elle s'en inquiéta mais doucement, la plus grande partie d'elle, celle de la femme, se demandait ce qu'il avait lui ressenti lors de ce baiser. L'avait-il également transporté vers un autre monde ?

Sans un bruit, ils arrivèrent enfin face à l'auberge.
– Voulez-vous entrer avec moi, Silvia ?
– Non, je vous remercie, il est déjà très tard.
– Ecoutez-moi, j'écris une note à Anastasio et je reviens.

Elle le vit s'éloigner, marchant le long de la terrasse qui donnait vers le jardin et lorsqu'elle entendit la porte claquer, à contrecœur, elle décida de s'en aller.

Elle n'aimait pas cette façon de se comporter, car elle dût admettre qu'elle avait apprécié sa présence qui lui avait fait oublier le morosité actuelle de sa vie. Et ce baiser qu'elle avait trouvé magique.

Tout à fait abjecte, le cœur noué par son propre mépris, elle se mit à pleurer et à courir aussi vite qu'elle put, elle sauta d'un arbre à l'autre pour arriver à celui qui camouflait sa boîte.

Après quelques minutes de repos, s'essuyant les larmes qui coulaient, épurant son hideuse âme, pensa t-elle. Son cosmos,la prévint alors qu'un autre s'approchait d'elle. Elle resta clouée là-haut, guettant le voyageur. Ce dernier, elle le devina.

Sentant aussitôt sa présence, il leva les yeux et lui ordonna de descendre.
– Descends de ton arbre immédiatement ! Tout de suite, j'ai dit ! Hurla t-il.

Ne pouvant plus rien faire, elle se devait d'exécuter les ordres d'un plus haut gradé. Surtout d'un de ceux-là. D'un bond, elle se retrouva les pieds au sol, avec sa boîte de Pandore au dos, face à lui dont la boîte était également attachée à ses épaules.

– Comment dois-je t'appeler aujourd'hui, l'Ophiuchus ? Shaina ? Silvia ? T'es-tu dédoublée ? Eh bien, quelle est ta réponse ?

La voix avec laquelle il lui parlait, les yeux avec lesquels il la regardait, le dévoilait sous l'emprise d'une énorme colère et elle s'en effraya mais debout, droite, elle lui déclina nom et grade.

– Mon prénom est Shaina. Je suis chevalier, Saint d'Argent de l'Ophiuchus. Je sers sous les ordres du Grand Pope du Sanctuaire de la Déesse Athéna et je me bats en son nom.

– Pour qui te prends tu donc, Shaina ! Pourquoi t'es-tu moquée de moi ? Et de ma famille ? Lui cria t-il furieux. Et que s'est-il passé dans ta tête pour que tu laisses ta boîte sans surveillance ! Lui demanda t-il méprisant.

Emporté par la colère, il avait hurlé:
– Qu'as-tu a dire pour ta défense ?

Attendant une réponse, il déposa sa boîte de Pandore, pris place dessus. Il la regardait alors, Shaina pâlit et à mi-voix, pour ne pas se donner en spectacle devant un chevalier d'Or, elle lui dit:
– Rien à vrai dire. Je ne peut être que désolée. Le but de cette fuite n'était certainement pas d'abuser de la confiance de quelqu'un, encore moins de celle d'un compagnon de chevalerie... Je voulais me retrouver seule pour réfléchir.
– Réfléchir ? Quoi, ici au Sanctuaire de Delphes ? Il se mit à rire nerveusement. Ne me dis pas que le Serpent d'Athéna a besoin de poser une question à la Pythie ! Lui lança t-il sarcastiquement.

Shaina leva fièrement la tête.
– De quel droit vous permettez-vous de me juger, chevalier du Scorpion, tout or et puissant que vous puissiez être ! Vous n'en n'avez aucun droit !

Milo lui répondit d'une voix cinglante:
– Ici, je n'ai aucun droit, mais dès notre retour au Sanctuaire, je pourrais te dénoncer pour l'attitude que tu affiches depuis la défaite de ton disciple. Qu'as-tu a répondre ?

Elle était accablée qu'on puisse la croire scélérate:
– C'est vrai, je suis impulsive et parfois colérique mais, je ne suis pas une voleuse. Ce soir-là après s'être parlé, j'ai compris mon aviez raison et j'avais tort.
Elle fit un signe pour lui dire qu'elle n'avait pas fini. Il la laissa et elle reprit tout en lui expliquant:
– En ce qui concerne nos masques, nous ne les portons pas toujours. Lorsque nous nous baladons parmi les mortels et hors mission, nous avons le droit de nous dénuder le visage. Imaginez que je l'eus porté au restaurant, j'aurais attiré l'attention sur moi, sur le Sanctuaire et sur notre ordre, c'est tout simplement impossible. Il est difficile d'entrer dans un restaurant aussi calme soit-il pour prendre un repas avec sa boîte de Pandore... je ne voulais pas qu'on me pose des questions non désirées.

Shaina, finalement, s'emporta, furieuse d'avoir été si indûment accusée par lui:
– Quant à votre famille, c'est injuste! Totalement injuste ! Vos paroles sont blessantes, car leur invitation était très amicale, je n'aurais que de bons souvenirs à leurs propos. Lui fit-elle en s'inclinant. Mais, si je me rappelle bien, votre cousin m'a dit que vous vouliez me rencontrer.
– J'admets lui en avoir fait la requête. J'étais d'abord intrigué et puis lors du bal, je t'ai reconnue.

C'est alors que ses yeux lui lancèrent des éclairs colériques. Elle aurait voulu le griffer et lui crier "sadique" mais resta digne:
– Quoi ? Au bal ? Et vous m'avez laissé m'embarrasser jusqu'en fin de soirée et durant toute la visite archéologique ! C'était bien cruel de votre part ! Nous aurions pu mettre un terme à ce jeu ... J'étais joueuse mais contre moi.
Se relevant de son siège d'or, il lui répondit calmement:
– Hm ... Je me suis laissé emporter moi-même par l'amusement de cette charade.

Elle resta silencieuse malgré elle, ennuyée de ce qu'il lui disait. Lui fit quelques pas, il semblait prendre une décision:
– Après t'avoir entendue me fournir toutes ces explications sur ton comportement, devrais-je en conclure, que tu as pensé bien faire mais que tu t'es montrée maladroite ?
Elle tourna la tête vers lui et lui répondit avec une faible voix:
– Cela me paraît bien en être le cas, oui, chevalier d'Or.

Il se pencha sur l'eau pour y voir son image se déformer par les mouvements des petites vagues et continua:
– Et si nous arrêtions de nous battre ?

Il fit de nouveau quelques pas en tapotant du pied les herbes hautes.
– Tu sais, tu devrais savoir qu'être un chevalier d'Athéna, c'est ignorer sa propre douleur pour mieux ressentir celle des autres pour lesquels nous nous battons. Nous avons tous des blessures avec lesquelles nous devons vivre, parfois même survivre. Tes plaies semblent ne pas se cicatriser aussi facilement et rapidement que pour d'autres.

Après son emportement, il lui réapparaissait humain.
– Je n'aime pas qu'on bafoue notre ordre, mais toute personne qui en fait partie est pour ma part déjà estimable. Et puis, tu as beaucoup de qualités. Lui dit-il en se retournant vers elle.

Shaina, les joues roses, mourrait d'envie de lui poser la question qui lui brûlait les lèvres. Malgré le sentiment de panique qui l'habitait, elle eut finalement l'audace de lui demander:
– Pourtant sur le plateau de ruines, vous m'avez embrassée. Etait-ce correct de votre part ? Peut-on mélanger le désir, sa morale et notre devoir ?

Il se retourna sur elle avec un petit sourire au coin de la lèvre, lui expliqua:
– Dans notre code de la chevalerie, il n'y a aucune règle qui nous empêche de convoiter une femme. Nous sommes tous dévoués à Athéna mais, nous sommes également libres. Avec toutes les femmes qui se trouvent au Sanctuaire et vous, les chevalières... la tentation est grande. Tu ne le sais peut-être pas mais certains chevaliers sont pères.

Choisissant ses mots prudemment, il continua en lui affirmant en souriant:
– La morale ? C'est que ton masque cache peut-être tes yeux et ta bouche mais pas les courbes de ton corps de femme. Tu es belle, j'ai été tenté. Je ne vais pas m'en excuser !

Shaina laissa errer à son tour son regard sur le ruisseau, restant silencieuse, essayant de se rappeler les événements des heures passées et rassemblant tout son courage, la voix brisée, elle lui avoua:
– Sous mon masque, je suis une fille et comme beaucoup, je me suis toujours interrogée sur la sensation des lèvres d'un homme qui effleurent celles d'une femme.
Lorsque je me bats, mon cosmos se déploie et je me retrouve parmi les étoiles de ma constellation.
Lorsque vous m'avez embrassée là-haut, c'était comme la création d'autre chose, l'explosion d'étoiles qui peuplaient mon corps et l'irradiaient complètement... et puis, les papillons se sont mis à voltiger en moi...

Elle souffla un petit rire:
– C'est idiot n'est-ce pas ?

Il la regarda abasourdi de ce qu'elle lui disait, il semblait hésiter avant de parler, comme s'il cherchait ses mots:
– C'est vraiment c'est que tu as ressenti lorsque je t'ai embrassée ?
– Oui, du haut de mes seize ans, c'était mon premier baiser et il m'a paru enchanteur.

L'étrange sensibilité avec laquelle elle lui répondit, le déstabilisa et avec un sourire un peu décalé comme gêné, il lui dit:
– Merci.
Il passa sa main dans ses cheveux:
– C'est la première fois qu'on me fait un tel compliment.
Elle leva ses yeux vers lui:
– C'est vrai ?

Emu par le tableau que la nuit lui peignait, devant la ferveur de ses yeux verts plein de repenti, lentement mais inévitablement, il marcha vers elle, il la prit dans ses bras en la serrant, la regardant avec insistance, elle rougit et il l'embrassa.

Debout, enlacés, prenant timidement conscience qu'elle était contre lui, il lui murmura:
– Ainsi, sous le masque de Shaina se cachait des yeux étoilés !

Le cœur battant contre le sien, elle se cacha dans le creux de son épaule. Il lui prit le menton entre les doigts, la contraignant de lever la tête, resserra son étreinte et pris de nouveau possession de ses lèvres.

Dans cette clairière du bois de Delphes, tapissée de fleurs d'apparence féeriques en forme de clochettes éclairant comme des "bec de gaz"* l'eau aux flots irisées qui s'écoulaient sereinement au côté de leurs boites de Pandore.
Vivant de l'amour présent, Milo souleva Shaina dans ses bras.
– Que fais-tu ? Lui demanda t-elle.
– Je vais t'aimer. Lui répondit-il.

Fin

xxx

(*) Bien qu'il le soit déjà noté sur mon profil mais vu que j'utilise pour le premier chapitre quelques mots et phrases venant du kurumanga... Les personnages et textes du manga Saint Seiya ne m'appartiennent pas. Toutes les sources y faisant référence appartiennent à son auteur Masami Kurumada et non à moi.
(*) Le tremblement de terre est cité dans ma fiction "Le Serpent et la pomme".
(*) Tebelakis est le nom de famille que je donne souvent à Milo.
(*) Rencontre ici est utilisé comme synonyme de combat.
(*) Le pope, ici c'est comme le prêtre, pas le Grand Pope de Saint Seiya.
(*) Cérémonie des couronnes. J'ai eu l'occasion d'assister à quelques mariages grecs, c'est le "pope" qui tenait les couronnes et non pas le témoin... Comme, c'est une fan fiction, je donne ce privilège à Milo.
(*) Bouzouki est un instrument populaire en Grèce qui ressemble à une mandoline.
(*) "Can't help falling in love with you" interprétée par Elvis Presley en 1961.