Un silence pesant régnait dans la vaste salle aux larges murs décorés de noir. De l'encens brûlait, diffusant son parfum dans toute la pièce. Tous avaient le genou à terre, les mains croisées face au visage devant la dépouille du défunt empereur étendue au centre, surélevée par l'autel sur lequel on l'avait installé. Vêtu d'un kimono blanc, un tissu recouvrait le visage de l'empereur tandis qu'on avait glissé entre ses mains un chapelet.

Ouvrant les yeux, Kougyoku leva lentement la tête. Non loin du corps se tenait l'impératrice ainsi que ses enfants. Ils leurs tournaient le dos mais la princesse savait qu'ils étaient en train de lui faire leurs adieux, récitant leurs dernières prières afin de l'accompagner dans l'autre monde, comme il était coutume de faire... Elle pouvait voir les épaules de Hakuryuu trembler, sans doute était-il en train de pleurer. Puis elle vit sa mère se pencher pour le prendre dans ses bras, lui caressant doucement le dos dans une tentative pour le consoler alors que le jeune prince s'accrochait désespérément à ses vêtements.

Son regard glissa sur Hakuei et ses frères. De là où elle se trouvait, il lui était impossible de savoir ce qu'ils éprouvaient. Pleuraient-ils ? Quelles étaient leurs pensées ? Elle se le demandait avant de pincer les lèvres. Évidemment, ils devaient être tristes... Elle secoua la tête pour chasser ses pensées et se leva quand on leur fit signe qu'ils devaient quitter la salle, ne laissant que ses quatre enfants et son épouse rester auprès de la dépouille. Avançant d'un pas lent, Kougyoku commença à prendre le chemin de sa chambre mais se ravisa. Il fallait qu'elle voit Hakuei... Trois jours s'étaient écoulés depuis le décès de l'empereur et elle n'avait pu la voir, pas plus que ses frères. Elle voulait voir son amie, lui souhaiter ses condoléances et... Elle voulait surtout savoir si elle allait bien...

Poussant un soupir, elle s'arrêta avant de trébucher en sentant quelqu'un la bousculer. Se relevant précipitamment, elle se tassa contre le mur afin de se mettre hors du chemin, tapant sur sa robe pour l'épousseter un peu avant de frotter ses paumes écorchées dans sa chute l'une contre l'autre.

« Si tu ne dis rien, ils continueront toujours tu sais ? »

Elle sursauta avant de lever les yeux et les posa sur le garçon devant elle. A peu près de sa taille, il la regardait avec des yeux à l'éclat rosé, semblables aux siens. Ses cheveux rose encadraient un visage rond et doux quoiqu'un peu inexpressif. Elle finit par bredouiller tout en regardant par terre.

« J-Je... c'est moi qui... était dans le chemin...

_Mais tu es une princesse, ils n'ont pas le droit de te traiter comme ça. »

Kougyoku cligna des yeux avant de relever la tête pour le regarder. Comment savait-il qu'elle était une princesse ? Elle n'avait encore jamais rencontré ce garçon pourtant...

« E-Excuse moi mais... q-qui es...

_Kouha, où es tu passé ? »

Kougyoku sursauta tandis que le garçon se pivota sur ses talons avant d'agiter la main au dessus de sa tête.

« Ici grand frère! »

Koumei ne tarda pas à les rejoindre, haussant un sourcil à la présence de la petite princesse qui baissa aussitôt les yeux vers le sol, dissimulant son visage derrière ses larges manches.

« Ce n'est pas nécessaire de te cacher ainsi tu sais ? Je ne vais rien te faire... »

Il sourit un peu en la voyant risquer un regard par dessus sa manche avant de baisser les yeux vers Kouha qui tirait un peu sur son kimono.

« On peut s'en aller Mei ? J'en ai assez...

_Pas encore Kouha, attends encore un peu... »

Caressant doucement les cheveux du garçon, Koumei le poussa un peu en avant pour qu'il soit face à la princesse.

« Allez, présentes toi correctement, elle ne te connaît pas elle... »

Le garçon fit un peu la moue, gonflant légèrement les joues avant de finalement obtempérer, croisant les mains devant lui.

« Je suis Kouha Ren, troisième fils de Koutoku Ren.

_En d'autres termes, voici ton autre frère avec Kouen et moi-même Kougyoku. »

La petite le regarda, les joues rouge. Elle... avait encore un autre frère ? Il devait avoir à peu près son âge... et il était largement moins effrayant que Kouen. Elle s'inclina pour se présenter à son tour avant de regarder autour d'elle. Koumei la regarda faire un moment avant de demander.

« Tu cherches quelque chose ?

_... N-Non je... Je voudrais seulement attendre pour voir Hakuei...

_Tu sais, je ne sais pas si tu pourras les voir, ils vont être encore occupés pendant un moment.

_... Je... vais attendre encore un peu... »

Koumei la regarda en silence avant de pousser un soupir et de finalement acquiescer, repartant d'un pas tranquille, Kouha sur ses talons.


Restant adossée au mur, Kougyoku s'efforçait de ne pas accorder d'attention aux regards qui se posaient sur elle. Cela faisait maintenant plusieurs heures qu'elle attendait, combien exactement, elle ne le savait pas. Peut-être devrait-elle retourner dans ses appartements mais elle n'arrivait pas à s'y résoudre, pas sans avoir vu sa cousine. Elle finit par se laisser glisser jusqu'à s'asseoir, ramenant ses jambes contre elle, le dos au mur, posant son menton sur ses genoux avant de fermer les yeux. Elle dut s'assoupir sans s'en rendre compte car elle ne réagit pas immédiatement lorsqu'une main se posa sur son épaule pour la secouer doucement.

« Kougyoku, que fais tu là ? »

Clignant des paupières pour chasser les dernières traces de fatigue, elle les frotta avec ses paumes avant de regarder Hakuyuu qui se tenait agenouillé devant elle. Réalisant soudainement qu'elle s'était endormie à même le sol, elle rougit et se leva d'un bond, passant par réflexe ses mains dans ses cheveux pour essayer de les remettre en ordre.

« P-Pardon !

_Tu voulais quelque chose? »

La princesse le regarda timidement. Il semblait aller bien... à ceci près que des cernes commençaient à se dessiner sous ses yeux bleus. Le noir de ses vêtements lui donnait un air pâle et fatigué aussi...

Elle joua avec ses doigts tout en regardant ses pieds, murmurant doucement.

« Je voulais voir comment se portait Hakuei... »

Devant son silence, elle se risqua à le regarder et rougit en voyant un léger sourire étirer les lèvres du prince qui vint lui caresser les cheveux avec douceur.

« C'est gentil, je crois que ça lui ferait du bien de voir une amie... Viens avec moi, je vais t'emmener à sa chambre... »

Il se mit en marche et la petite le suivit, pressant le pas pour rester non loin de lui. De temps à autre, elle lui jetai des regards à la dérobée. Il ne lui paraissait pas différent, un peu fatigué mais en dehors de ça, il était comme avant. Puis l'aveu du journal concernant l'avenir du prince et de son frère lui revint, lui serrant le cœur. Lui aussi allait mourir, il disparaîtrait comme venait de le faire leur père... Elle se mordit la lèvre en sentant les larmes perler aux coins de ses yeux. Elle ne voulait pas ça... surtout pas. Ils étaient les premières personnes à avoir été gentilles avec elle, elle les aimait tellement... Elle laissa échapper un sanglot, attirant par la même occasion l'attention du prince.

« Kougyoku... ça ne va pas ? »

La petite ouvrit la bouche mais la referma sans émettre un son. Qu'est ce qu'elle pouvait bien lui dire ? Qu'il allait mourir aussi ? Son journal lui avait dit de n'en parler à personne... Et il ne la croirait sûrement pas... Elle leva les yeux vers lui en sentant sa main glisser doucement dans ses cheveux alors qu'il s'accroupissait à coté d'elle.

« Kougyoku, si quelque chose ne va pas, tu peux venir m'en parler tu sais ? Je ferais mon possible pour t'aider, je te le promets... »

La princesse se mordit la lèvre et acquiesça avant de sécher ses larmes avec ses mains. Il était gentil... tellement gentil... Elle avança de nouveau à sa suite jusqu'à arriver devant une grande porte. Hakuei était sûrement de l'autre coté... Hakuyuu frappa doucement sur celle-ci.

« Hakuei, Kougyoku est venue te voir. J'ouvre... »

Et sans attendre la répondre, il poussa la porte en bois, faisant signe à la petite d'avancer. D'abord hésitante, la petite prit une profonde inspiration avant d'avancer et d'entrer, sursautant quand la porte se referma. Hakuyuu ne restait pas ? Évidemment que non, il était sûrement très occupé, dire qu'elle lui avait fait perdre du temps... Elle secoua la tête avant de regarder autour d'elle, clignant des yeux devant la grandeur des lieux. Ça n'avait rien à voir avec ses appartements, les pièces étaient bien plus vastes, de larges baies vitrées se cachaient derrière les lourds rideaux aujourd'hui tirés, laissant habituellement les rayons du soleil envahir les lieux. Des tapis luxueux recouvraient le sol tandis que de somptueux meubles en bois sombres garnissaient les lieux. Mais Hakuei n'était pas là elle... Avançant timidement, elle regardait un peu partout. Peut être n'était elle pas ici... Puis elle entendit un léger sanglot et se figea avant de se retourner pour apercevoir une porte entrouverte un peu plus loin. Elle était là... Assise sur son lit, elle lui tournait le dos et sa chambre plongée dans une semi pénombre l'empêchait de bien voir mais... il était évident qu'elle pleurait. Kougyoku crispa les mains sur sa robe. Elle ne pouvait pas entrer comme ça, elle serait mal à l'aise... Pourtant, ce fut bien la voix de sa cousine qui résonna à ses oreilles.

« C'est gentil d'être venue me voir Kougyoku. »

Hakuei s'était tourner vers elle et lui offrait un sourire radieux qui étonna la princesse. Elle... pleurait pourtant à l'instant non ? Elle finit par lui offrir un sourire timide en réponse avant d'avancer pour entrer. Approchant, elle put constater malgré l'absence de lumière directe que ses beaux yeux bleus étaient un peu rouge. Hakuei se leva du lit sur lequel elle était assise pour approcher, gardant son sourire aux lèvres.

« Tu as besoin de quelque chose ? Allons, ne sois pas si gênée, tu es la bienvenue ici tu sais ?

_O-Oui... enfin non, je... »

Elle était un peu déstabilisée devant l'attitude de sa cousine. Elle... ne s'attendait pas à ce qu'elle lui sourit comme ça. Mais...

« Je voulais savoir si tu allais bien... Comme on ne s'est pas vues depuis plusieurs jours, je m'inquiétais...

_Ah oui, ces derniers jours ont été chargés, mais tout va bien ne t'en fais pas. On pourra bientôt repasser nos après midi ensemble, je te le promets ! »

Kougyoku la regarda sans rien dire. Elle... était beaucoup trop souriante non ? Elle ne lui faisait jamais face bien longtemps, se détournant pour aller prendre quelque chose un instant dans ses mains avant de le reposer. Elle pinça les lèvres. Pourquoi se forçait elle à sourire ? Mais Hakuyuu non plus n'avait pas montré sa peine devant elle. La masquait-il lui aussi derrière un sourire comme le faisait sa petite sœur ? Et Hakuren et Hakuryuu ?

Elle prit la main de sa cousine dans les siennes et la serra. Pourquoi, alors qu'ils étaient les premiers concernés par ce qu'il s'était passé, ne pourraient ils pas exprimer leur peine ? Ce n'était pas juste... Elle regarda sa cousine qui s'était figée, lui tournant le dos. Celle-ci finit par la regarder avec un sourire.

« Oui ?

_... Tu n'as pas besoin de te forcer à sourire... »

Hakuei ne répondit pas sur l'instant. Puis un léger rire franchit ses lèvres alors qu'elle regardait par terre, prenant ensuite une inspiration.

« Je suis une princesse... je ne peux pas passer mon temps à pleurer...

_Mais tu es triste non ? »

Elle ne répondit rien, mais son sourire lui se brisa à mesure que ses lèvres tremblaient, jusqu'à ce que les larmes se mettent à rouler sur ses joues. Portant une main à ses yeux, elle sera celles de Kougyoku de l'autre, murmurant d'une voix faible :

« Pourquoi est ce que ça s'est passé comme ça ? Tout allait si bien... »

Kougyoku sentit son cœur se serrer en la voyant ainsi. Sa cousine, si gentille, douce et jolie avec son sourire radieux... Sa cousine et amie était en train de pleurer à chaude larmes, ses épaules secouées par des sanglots. La menant jusqu'au lit, elle la fit asseoir dessus et en fit de même, l'enlaçant doucement. Elle sentit ses larmes se mêler aux siennes au bout d'un moment, gardant malgré tout sa main dans la sienne.


Kougyoku avançait d'un pas lent. Elle était restée quelques heures avec sa cousine, sans réellement parler. Elle ne savait pas quoi dire pour l'apaiser, était-il seulement possible de soulager quelqu'un dans un moment pareil avec des mots ? Elle ne savait pas. Elle ne savait pas non plus si elle avait pu l'aider de quelque manière que ce soit mais... Elle lui avait serré la main, avait pleuré sur son épaule...

Elle s'arrêta de marcher. Elle n'avait vraiment pas envie de rentrer dans ses appartements maintenant. Mais pour aller où alors ? Inconsciemment, elle prit la direction du terrain ou ses cousins avaient pris l'habitude de s'entraîner aux maniement des armes. Les lieux étaient totalement déserts, ce qui n'avait rien de bien étonnant en soi vu les événements survenus. Elle entra dans l'entrepôt où étaient stockées diverses armes en bois. Il y en avait beaucoup, certaines dont elle ignorait même jusqu'à la nature. Son regard s'arrêta sur les épées, celles que Hakuryuu et Hakuei avaient manipulé la dernière fois. D'abord hésitante, elle finit par en prendre une et la regarda. Elle était un peu lourde... pourtant son cousin, bien que plus jeune qu'elle la bougeait sans mal lui... Fermant les yeux, elle essaya de se rappeler de quelle manière ils la tenaient et fit de même... ou du moins essaya. Elle se rappelait qu'ils attaquaient avec seulement une main. Mais à chacune de ses tentatives, l'épée lui échappait des mains. Et ce fut le cas encore et encore, jusqu'à ce qu'elle la laisse au sol. Elle était bien trop lourde ! Mais... Elle se massa les mains tout en continuant de regarder l'arme en bois, songeuse. Puis elle revint vers elle et s'en empara à nouveau. Si elle apprenait à s'en servir... pourrait-elle protéger Hakuyuu et Hakuren ? Elle n'était pas certaine de bien savoir manipuler cette chose un jour mais... il y avait quelque chose dont elle était certaine. Elle ne voulait plus voir Hakuei pleurer. Or, s'il devait arriver quelque choses à ses frères... Elle se mordit la lèvre. Ce ne serait pas seulement Hakuei qui serait triste, elle aussi le serait. Ses cousins qui étaient les fils de l'empereur, qui étaient des personnes importantes pour l'empire... ces personnes lui avaient accordé de l'attention, ils l'avaient laissé venir avec eux... Elle ne voulait pas qu'ils meurent... Son « moi » du futur lui avait envoyé ce journal pour qu'elle change cet événement. Elle se rappela des mots qu'elle avait écrit le jour ou elle avait trouvé le journal.

« Bats toi pour garder ceux qui te sont précieux autour de toi... et surtout prends bien soin d'eux... »

Elle comprenait maintenant pourquoi elle lui avait dit ça. Soit. Peut être ne songeait elle pas à cela en les lui écrivant mais elle le ferait. Et si pour les protéger elle devait en arriver là, alors elle apprendrait à manier les armes. Elle ne laisserait pas ses cousins mourir.