Chapitre 3
Crasses des coins de rue
La journée passa à toute vitesse et la sonnerie des cours sonna la délivrance de chacun, professeurs comme élèves. Lucy s'éveilla difficilement de la sieste qu'elle s'était imposée en mathématiques sous le résonnement strident mais libérateur. Ramassant sa sacoche calligraphiée de kanji et de symboles plus ou moins stylisés, elle disparut rapidement dans les escaliers sous les cris furieux de Monsieur Byro, son enseignant. Elle bouscula deux ou trois idiots heureux qui avaient osé se mettre sur sa route, coupa en sautant par une fenêtre du rez-de-chaussée et se mit à courir lorsqu'elle fut enfin sur le trottoir du boulevard où se situait l'établissement.
Elle s'enfonça dans les profondeurs des quartiers mal famés de la cité, le pas fier. Qui oserait l'attaquer sur son terrain ? Depuis des années qu'elle n'avait été sifflée ou suivie jusqu'à chez elle. Elle savait aussi que ce n'était pas que parce qu'elle pratiquait les arts martiaux. Son père était pour les autres idiots une menace non négligeable. Personne n'osait offenser sa fille. Elle, savait qu'il ne ferai rien mais son sang lui semblait être la meilleure barrière de sécurité, on connaissait jamais ses proches.
Son immeuble apparut dans son champ de vision quand elle tourna après le bâtiment des services sociaux. Et elle entendit un cri, un appel à l'aide. Habituellement, elle aurait ignoré cette supplique et serait rentrée s'enfermer dans sa chambre. Mais la voix lui parut familière et son géniteur ne dirait rien si elle prolongeait un peu son séjour à l'extérieur. Elle contourna donc les poubelles renversées débordant de canettes de bière et vit une ombre penchée sur une autre. A un autre moment, elle passerait sa route. Pas maintenant. Elle s'était jurée de s'améliorer en entrant dans ce nouveau lycée et laisser quelqu'un se faire tabasser n'est pas une bonne façon de commencer. Elle attrapa d'une main le couvercle de fer d'une des boîtes de détritus et s'approcha sur la pointe des pieds. Sauf qu'elle n'est rien à faire. La personne à terre décrocha un coup de pied splendide comme elle en avait vu peu dans le menton de son agresseur, lui crocheta le pied et l'assomma promptement avec une batte de base-ball qui pendait à sa ceinture. La blonde reconnut le visage de l'homme à terre, il s'agissait d'un des lieutenants de son daron, adepte du grand banditisme et du vol à main armée. Hibiki Leaktis traînait dans le quartier depuis l'âge de huit ans, haïssait les petits bourges et draguait les prostituées d'un bar non loin de là. Quel que soit celui qui l'avait blessé ainsi, le Patron n'allait pas faire dans la dentelle pour traquer et venger l'honneur d'un de ses hommes. Lucy prit son regard le plus dur et releva la tête pour savoir qui avait eu l'audace de faire un tel geste. Et là, le choc.
Erza Knightwalker. Sa prof de maths qui s'était présentée le matin même et dont elle avait boycotté le cours l'après-midi. Autant dire qu'elle finissait mal sa journée.
- Mais qu'est-ce vous foutez là ? hurla-t-elle.
La rousse la regarda à peine, s'épousseta dans l'indifférence la plus totale, ramassa son sac à dos et la dépassa comme si elle n'était qu'un vulgaire insecte. Cependant, la blonde entendit très bien les paroles pleines de fiel qui lui étaient attribuées.
- Les professeurs ont une vie en-dehors de leurs élèves, Miss Ashley. J'espère vous voir plus attentive et sérieuse à mes prochains cours qu'à celui d'aujourd'hui. Et vous direz à votre père pour cet imbécile - elle désigna alors le châtain du menton - que la Chasseuse de Fées n'aime pas être prise contre un mur.
Lucy en resta bouche bée face au caractère hautain de son enseignante mais se ressaisit lorsque celle-ci lui rappela du bout de la rue qu'il y avait des exercices pour le lendemain et elle partit en direction de son appartement, non sans avoir auparavant jeté un oeil à Hibiki qui resterait sûrement longtemps allongé.
XXX
Lucy ne faisait jamais ses devoirs. C'est l'une de ses règles d'or et elle préférait choper des heures de colle à répétition plutôt que lever le petit doigt pour satisfaire les besoins sadiques des profs. Elle commençait dès le premier jour de cours et ce, jusqu'à la fin de l'année scolaire.
Pourtant, et inexplicablement aux yeux de tous, que ce soit son père, ses enseignants ou même ses camarades, elle faisait toujours ses devoirs de maths. Mais ni elle, ni Mlle Knightwalker ne pouvait expliquer que, suite à un passage à tabac dans un des quartiers chauds de la ville, l'adolescente respectait la jeune femme comme étant une de ses aînées. La première pour son orgueil ; elle, respecter sa prof de mathématiques, franchement. La seconde pour son honneur ; une personne respectable comme elle ne pouvait pas être la plus grande délinquante que le lycée avait connu quelques années plus tôt.
Oui, elles avaient intérêt à ne pas expliquer cette histoire à qui que ce soit si elles voulaient garder leurs réputation d'êtres implacables.
