CHAPITRE 1 : Malefoy, vous avez dit Malefoy ?

Six mois plus tôt, Septembre 1977.

J'ai mal, très, trop mal. Je me sens mal, également ; je ressens chaque partie de mon corps avec une intensité lancinante, comme si la douleur est le lien connecteur entre la conscience et l'organisme. D'ailleurs, ça l'est.

Je ne me demande pas si j'ai survécu au voyage, d'ailleurs je ne suis pas certaine de le vouloir, mais ce qui est certain, c'est qu'une souffrance pareille ne peut être que signe de vie. Et si c'est proportionnel à l'ampleur de cette souffrance, je suis débordante de vie. Ou peut-être à l'orée de la mort, mais au fond, qu'importe ?

Hermione ouvrit les yeux péniblement, aveuglée par le blanc immaculé de l'infirmerie de Poudlard. Son soulagement d'être seule fut bientôt remplacé par l'accablement d'entendre des voix devant sa porte. « Dumbledore et Pomfresh. » analysa-t-elle sombrement.

C'est le confort qui m'éveille. Sans doutes parce qu'il me parait anormal, à la limite du désagréable. Il est presque douloureux d'avoir si mal à l'intérieur et de ne plus sentir de mal-être physique. Non, je me contente de contempler simplement l'infirmerie de Poudlard, et elle n'a pas changé. Ou elle ne changera pas, si on en croit mon retour de vingt ans dans le passé.


Dumbledore pénétra dans la chambre exiguë, le visage serein ne trahissant pas la légère appréhension qui l'agitait. Hermione se tenait assise en tailleur dans un méli-mélo de couvertures, ses mains tripotant nerveusement le col de sa chemise de nuit, dans un geste dont elle ne semblait pas se rendre compte. Ses grands yeux, que l'émaciation de son visage intensifiait davantage, fixaient le directeur avec cet étrange mélange de soulagement et de détresse, propre à la conscience d'une fatalité prochaine. Elle ne bougea pas, ni ne manifesta d'émotion à la vue du directeur ; sa stabilité à la fois poignante et discrète, avait quelque chose d'un appel au secours intimidant.

Ils se saluèrent poliment.

« Je pense que vous avez quelques petites choses à m'expliquer, jeune fille. »

Je parle. Je lui raconte, sans lui faire grâce d'aucun détail. Et le temps semble se liquéfier, au fil des mots, les miens uniquement. Lentement, je revis toute la catastrophe, mais d'un point de vue extérieur.

Lui m'écoute, ses yeux posés sur moi avec une attention qui ne vacille pas. Je lui conte le massacre, mon désarroi, mon impuissance, ma douleur, couvée par son imperturbable regard paisible. Il m'offre l'écoute, sans jamais intervenir, sans jamais juger, ne dévoilant rien de son opinion, se contentant de me soulager uniquement. A la fin de mon récit, il ne parait pas étonné. Je sais qu'il est un homme placide, mais je lance quand même, mordante malgré moi :

« Vous saviez déjà tout, n'est ce pas ? » Et presque avec regret, il acquiesce et me confie qu'il a pratiqué un sort d'occlumencie pour sonder ma mémoire pendant que je dormais.

Je devrais m'en sentir outrée, fouillée, violée intérieurement, mais non. Au contraire, je m'en sens davantage apaisée : il a vu par mes propres yeux, il partage mon fardeau, ma peine, ma crainte. Lui maintenant sait aussi bien que moi.


Au terme de quelques jours, Hermione fut autorisée à quitter l'infirmerie. Puisque sa tâche était de partager le quotidien des maraudeurs, Dumbledore la pria d'entamer sa Septième année dès lors qu'elle se serait rétablie, physiquement tout du moins.

Il fut convenu qu'elle serait soi-disant originaire de Beauxbâtons ; de plus, il mit à sa disposition une chambre esseulée, généralement utilisée par les préfets en chef. L'un d'eux, de Serpentard, ayant été enjoint de réoccuper les dortoirs communs de sa maison durant quelques temps.

Le soir où il fut décidé qu'Hermione s'installait dans sa chambre, elle s'y dirigea avec empressement, nullement désireuse de croiser quiconque. Seul le préfet l'attendait à la porte afin de lui confier le mot de passe. Le corps amaigri, la cape droite et d'un noir d'encre, la masse volumineuse de ses cheveux qui jouaient le contraste, telle une statue éplorée prenant lentement vie, elle traversa les couloirs déserts, grimpa les escaliers et rejoint sa chambre. Une petite pancarte indiquait le nom « Lucius Malefoy » et presque involontairement, elle haussa les épaules. Elle n'oubliait pas le rôle qu'il avait tenu dans la prise de Poudlard, vingt ans plus tard, mais peu importait, elle n'était plus à cela près ; de surcroît, elle devait se concentrer sur sa mission, qui elle, concernait les maraudeurs.

« Granger. »

Elle sursauta. Le couloir était un cul de sac, et de surcroît, plongé dans l'obscurité, mais lorsque ses yeux se furent habitués à l'absence de lumière, elle distingua une silhouette, au fond, qui se détachait de la pénombre. C'était de toute évidence un jeune homme, bien que le corps fut svelte ; adossé nonchalamment au mur, la tête penché vers l'avant, il ne regardait pas Hermione.

« Granger ?

― Oui ? »

C'était une voix grave, froide. Mais elle était chargée d'une émotion qui avait serré le cœur de la jeune fille. Elle-même se sentait emplie d'une odieuse douleur, d'un désespoir, toutefois dans la voix qui l'avait nommée, il y avait une intonation qui faisait écho à cette douleur, mais également rendue amère par une affliction qu'elle-même n'allait pas jusqu'à ressentir.

« Tu es Lucius Malefoy ? »

Il ne répondit pas aussitôt. Elle le vit relever la tête doucement, et nota la pâleur de son visage, qui contrastait avec l'obscurité. Il hésitait manifestement à parler.

« Oui… »

Qui cherchait-il à convaincre ? Elle ou lui ? Sa réponse avait sonné telle une question. Un silence aurait été plus persuasif, car maintenant, Hermione n'était plus certaine de croire à son identité. Il s'avança vers elle, à pas lents, et un rayon de lumière éclaira son visage qu'elle connaissait si bien.

« Malefoy. » Souffla-t-elle avec tout le mépris que cette simple appellation pouvait contenir, sa surprise passée. « Granger. » Répondit-il sur le même ton, un sourcil arqué, moqueur. Puis il ajouta, avant de s'éloigner à grand pas.

« Endoloris… C'est le mot de passe. »

A moins qu'elle ne fut folle à lier, Drago Malefoy appartenait au futur. Et pourtant, il était là, lui aussi, sous le nom de son père.

Elle s'était allongée, mais le sommeil se faisait désirer. Trop d'images atroces la hantaient.


Flash-back

Février 1996, soit dix-neuf ans plus tard.

Avec une douceur exagérée, je pose mes lèvres sur les siennes. Mes yeux se ferment sur des larmes qui ne doivent pas jaillir, et un instant j'imagine si la situation était différente. J'imagine les traits de Ron, et je reconnais presque sa maladresse dans la main qui glisse dans le bas de mon dos. Mais, par désespoir, la main m'agrippe bien trop violemment pour la croire maladroite, et quand j'ouvre les yeux, ce n'est toujours pas Ron.

C'est au traître, que je souris tendrement, bien que mon cœur lui hurle ma haine. Son autre main me caresse les cheveux, et m'attire à lui plus doucement ; je n'essaie même pas de résister. Des regrets dans le regard, il me souffle :

« Comment peux-tu m'aimer après ce que j'ai fait ?

Je t'aime… Depuis que je te connais. Et comment veux-tu que je sois assez révulsée par ta traîtrise pour oublier l'amour que je te porte ? » Je mens effrontément, mais il brûle tant d'y croire, qu'il ne remet pas mes affirmations en doute.

Je le hais, j'ai tout perdu par sa faute. Par la faute d'un seul être, qui au terme de ses seize printemps, s'est rangé aux côtés du Seigneur des Ténèbres et a tout fait basculer. Le Lord, du coup aidé par son allié le plus improbable, a perpétré un massacre sans nom : membres du Ministère, professeurs, aurors sont morts de sa main. Avant de prendre Poudlard.

Poudlard l'imprenable, Poudlard la majestueuse, Poudlard la protectrice… Poudlard la maison du Lord. Poudlard la tombe de Dumbledore…

Je me penche vers le traître, jouant avec ses cheveux bruns, ne feignant pas la souffrance que je laisse échapper.

« Harry… Je te demande juste… De me laisser un peu de temps. Que mon mal s'apaise… Ne me brusque pas."

Il acquiesce silencieusement. Et malgré ma haine, je reconnais non sans rancoeur, lui devoir une fière chandelle. Seule son influence auprès du Seigneur des Ténèbre m'a valu de rester en vie, mais je ne suis pas certaine que la vie soit un privilège ; à l'exception près qu'il me reste quelque chose à faire. J'en connais les instructions par cœur, pour me l'être répété telle une litanie. C'est mon seul espoir, mon leitmotiv.

« Hermione, tu te rendras dans mon bureau, et trouveras un retourneur de temps dans les cendres de la cheminée. Tu lui feras faire faire un tour, et celui-ci te projettera dix-neuf ans en arrière. D'après moi, en intervenant dans le passé, nous pouvons modifier le futur. Notre ennui est Harry ; surviens dans les relations entre Lily Evans et James Potter, sépares-les, mêles-toi à l'époque et agis selon ce qui te parait logique. »

J'entends encore la voix affectée de Dumbledore. Seulement, il a ajouté :

« Cela dit, je ne t'y force pas car ce retourneur de temps est un peu spécial. Il est à usage unique. Tu comprends alors que en l'utilisant, tu n'as aucun espoir de retour dans le présent. Il te faudra t'accommoder à l'époque, que tu ais réussis ou non. Réfléchis bien. »

Mais tout était déjà réfléchi, Hermione refusait de vivre avec un traître, le Lord, et tous les Mangemorts, à Poudlard, où elle avait vu mourir tant de gens.

Harry ne semblait pas disposé à cesser ses caresses, attentionné envers elle, ne sachant pas comment regagner son estime ; mais cela, elle n'en avait cure.

« Tu es si belle… Je ne sais plus que faire pour te rendre heureuse.

― Donnes-moi le temps, et je serais la plus heureuse à tes côtés. » Dit-elle en lui fermant les yeux d'un baiser déposé sur chaque paupière. Et alors qu'il souriait, enfin un peu détendu, elle brandit un lourd vase au dessus de sa tête, et avec l'horreur mêlée d'une délectation vengeresse, elle le lâcha, et le laissa se fracasser sur le visage encore épanoui d'Harry. Puis, sans chercher à savoir si la vie l'agitait toujours sous le sang qui giclait, elle se jeta hors de la pièce, puisque elle, était encore vivante.

Le bureau de Dumbledore était ouvert. Elle trouva le petit objet cylindrique enduit de cendre brune, et le retourna une fois. Des les dix-neuf années qui défilèrent en arrière, elle ne fut consciente que quelques minutes.

Fin du flash-back