Chapitre 8

Conseil de paix


In the dark

And I'm right on the middle mark

I'm just in the tier of everything that rides below the surface

And I watch from a distance seventeen

And I'm short of the others dreams of being golden and on top

It's not what you painted in my head

There's so much there instead of all the colors that I saw

I know all your reasons

To keep me from seeing

Everything is actually a mess

But know I am leaving

All of us were only dreaming

Everything is actually a mess

"Dream"


Tous avançaient en silence sur le sentier menant au camp des natifs. La marche était longue et se déroulait dans le calme plat. On entendait le bruit des sabots martelant la terre battue et celui des pas de ceux qui n'avaient pas de monture. Le chant de la forêt complétant son éveil s'entremêlait au rythme de leur cheminement. Le vent soufflait comme s'il tentait d'emporter les dernières feuilles que les arbres gardaient jalousement. Les accompagnant à leurs pensées solitaires, les quelques oiseaux n'ayant pas quitté pour des contrées plus chaudes saluaient le jour, entonnant ici et là leur chant unique. Le chancelier et ses conseillers se laissaient guider par les deux natifs chevauchant à bonne distance, sans toutefois jamais être assez loin pour les perdre de vue. Marcus fermait la marche et laissait ses pensées vagabonder. Il se rappelait lorsqu'il était allé pour demander la paix aux natifs. Toutefois, les choses s'étaient déroulées bien différemment de ce qu'il avait espéré.

Lorsqu'il avait laissé entrer Ryder au camp Jaha pour écouter ce qu'il avait à dire, le message de Heda, il ne s'attendait pas à ce qui lui avait été révélé alors. La commandante requérait la présence de la chancelière et de ceux qu'elle jugerait bon de l'assister pour un conseil de paix. Un conseil au terme duquel serait définitivement scellée une nouvelle alliance. Sinclair et Bellamy lui avaient déconseillé d'accepter, sachant tous deux que la parole de la commandante n'avait plus aucune valeur au lendemain de sa trahison aux portes du Mt Weather. Néanmoins, Marcus sentait qu'il y avait quelque chose de différent dans cette offrande de Lexa. Il savait très bien que cette opportunité, même si elle était pénible à envisager, représentait une chance de se défaire de l'un de leur ennemi. Quant au second, l'hiver froid et sombre, peut-être serait-il plus aisé d'y faire face avec leur aide. Il n'avait donc pu se résoudre à écouter ses conseillers, à tourner le dos à cette paix, aussi hasardeuse soit-elle. Ainsi, reprenant le rôle de chancelier, Bellamy et Sinclair à ses côtés, il se dirigeait vers ce fameux conseil, sans un mot, sans rien d'autre que la quiétude des bois pour contrebalancer le doute qui l'habitait.


Clarke avait quitté la tente de la commandante alors que celle-ci se voyait réaménagée pour recevoir les siens, pour présenter les termes de l'échange. Les préparatifs n'avaient été qu'un prétexte pour s'échapper, ne serait-ce que le peu de temps qui lui restait avant l'arrivée des gens de son peuple. Clarke déambulait entre les huttes, tentant de reprendre ses esprits. Dire qu'elle avait décidé de s'isoler dans la forêt pour être seule loin de tout, loin de tous. Maintenant elle était là à appréhender de revoir les visages de ceux qu'elle avait laissés derrière, qu'elle avait fuis, incapable de faire face à ses actes. Elle s'arrêta net et ferma les yeux. Elle inspira profondément puis expira longuement.

- Le conseil ne t'enchante pas plus que moi on dirait.

Clarke rouvrit les yeux, elle avait reconnu cette voix, à la fois si familière et nouvelle.

- Marche avec moi Clarke, dit Dria en s'éloignant.

Clarke lui emboîta le pas et ensemble elles continuèrent ce qu'elle avait entamé seule.

- J'ai vu ton visage, la nuit où Lexa a annoncé notre échange à ton peuple.

- J'ai participé au dernier et je n'aurais jamais pensé renouveler l'expérience.

- Était-ce si terrible que ça?

- Non pas terrible… elle cherchait ses mots. Je dirais plutôt une grande responsabilité. Lexa t'a expliquée que chaque chef doit fournir la personne lui étant la plus chère.

Clarke fit oui de la tête.

- Je me devais de représenter non pas seulement notre clan, mais aussi Heda. Tu comprends? À la fois un honneur et une responsabilité, du moins c'est ce que me disaient les autres membres du conseil.

- Tu ne le penses pas?

- Lexa est ma sœur Clarke et ma sœur est devenue Heda. J'ai rapidement compris que malgré que ce fût elle qui reçoive cet honneur, je ne serais pas que spectatrice de son règne.

- Heda sis, confirma Clarke.

- Tu sais ce que cela signifie maintenant, j'imagine.

- Je savais que tu lui étais liée avant même que j'entende les hommes qui nous ont ramenés au camp t'appeler de la sorte. Quand je t'ai vu pour la première fois, j'ai cru que tu étais elle. Mais plus je te regardais…

- Plus Lexa disparaissait, la coupa Dria. C'est ce qu'ils disent tous. Il faut admettre que nous nous ressemblons beaucoup elle et moi, du moins en apparence. Ce sont nos yeux qui finissent par nous trahir, car ils ne peuvent cacher toutes les nuances qui nous distinguent.

- Que voulais-tu dire par spectatrice de son règne, demanda Clarke qui n'avait pu se sortir cette phrase de la tête.

- Ce n'est rien comparé à ce qu'elle a dû affronter en devenant la commandante.

- Dis toujours.

- Lexa ne dirige pas totalement seule, il y a un conseil pour l'assister. Celui-ci est composé d'un parent de toutes les précédentes Heda. Dès mon arrivée à Polis j'ai été nommée à celui-ci, mais pas en tant que simple conseillère, en tant qu'intendante.

- Quelle est la différence?

- Je siège au conseil comme les autres, mais en tant que parente de l'actuelle Heda, je deviens l'intendante en son absence. Alors seulement, je préside le conseil et je dirige la capitale.

- Que fais-tu ici alors?

Dria ne put retenir un léger sourire.

- C'est ce que Lexa m'a dit quand je suis arrivée il y a deux jours. Tu as connu Gustus je crois.

Clarke hocha la tête tout en remarquant comment le visage de Dria s'était métamorphosé en disant ce simple nom.

- Il était le conseiller qui l'accompagnait lorsqu'elle quittait Polis. Il en a toujours été ainsi. Nous avons appris sa mort et j'ai décidé de venir prendre sa place.

Clarke se souvint de l'expression sur le visage de Lexa quand elle avait introduit sa lame dans le cœur de celui-ci. Elle réalisa qu'il devait compter plus pour elle qu'elle ne l'avait imaginé. Il comptait pour toutes deux.

- Nous y voilà, dit Dria en pointant à Clarke l'écurie temporaire.

Dria pressa le pas et la distança rapidement. Un homme était affairé à remplir un abreuvoir et les bêtes commençaient à s'approcher. Clarke la vit porter deux doigts à ses lèvres et l'imitation parfaite d'un chant d'oiseau en jaillit. Un cheval gris clair relava la tête. Contrairement à tous les autres qui allaient se désaltérer, il avança d'un pas lent vers la jeune femme.

- Viens Clarke, lui demanda Dria.

Dria passa sa main dans la crinière du destrier lorsque Clarke les rejoignit.

- Voici Java, dans notre langue cela signifie « lance ».

- Comme l'arme?

- Oui, car il court aussi vite que la lance fend l'air.

Dria se déplaça et entreprit de lui caresser le flanc. Elle prit ensuite la main de Clarke pour la lui poser sur le dos du cheval.

- Fais comme moi, tu verras, toutes tes appréhensions s'envoleront.

Dria se déplaça de l'autre côté de la bête. Elles restèrent là sans rien dire, à s'occuper de l'animal, à laisser s'échapper avec chaque caresse toutes les inquiétudes qui les habitaient. C'était comme si le temps s'était arrêté, comme s'il n'y avait plus rien d'autre que ce moment si simple et apaisant à la fois.

- Dria, Clarke, il est temps.

C'était trop beau pour être vrai, se dit Clarke en se retournant pour voir Ryder qui leur ordonnait de le rejoindre. À contrecœur, elles laissèrent Java et le suivirent.

- Je ne pourrai pas l'amener avec moi à l'Arche, dit Dria d'un air désolé. Tu veux bien le prendre avec toi lorsque tu retourneras à Polis? Je ne voudrais pas que n'importe quel guerrier le monte, ils peuvent être si durs avec les chevaux tu sais.

- Avec plaisir.

Ryder s'arrêta devant la hutte et de sa large paume, indiqua l'entrée.

- Ils vous attendent.

Clarke avala difficilement. Dria fit signe à Ryder de disposer et il s'éloigna. Elle posa sa main sur l'épaule de Clarke et verrouilla son regard dans le sien. Sans rien ajouter, elle lui tourna le dos et entra. Clarke la suivit tout en tentant de contrôler sa respiration qui s'accélérait.

- Les voilà, dit Lexa alors qu'elles pénétraient sous la tente.

Des tables avaient été rassemblées pour n'en former plus qu'une et plusieurs chaises avaient été ajoutées pour que tous puissent prendre place. Lexa se tenait du côté ou il n'y avait que deux sièges. De l'autre, Kane, Sinclair et Bellamy étaient debouts et il restait une place à côté d'eux.

Aux mots de la commandante, ils se retournèrent pour les regarder.

- Clarke! s'écria presque Bellamy en se dirigeant vers elle.

Il la prit dans ses bras et la serra si fort, comme s'il craignait qu'elle ne disparaisse, une fois de plus. Clarke referma ses bras autour de lui pour lui rendre son étreinte.

- Bellamy, murmura-t-elle en fermant les yeux.

- Clarke, répéta-t-il pour qu'elle seule entende.

Ils se séparèrent et elle remarqua que Kane et Sinclair s'étaient approchés à leur tour. Marcus lova sa main sur la joue de la jeune femme.

- C'est Aby qui sera heureuse de te savoir saine et sauve.

Au grand soulagement de Clarke il n'avait pas dit « revoir ».

- Comment va-t-elle?

- Elle se repose pour le moment.

Kane remarqua l'inquiétude qu'avait produit sa réponse évasive.

- Jackson m'a assuré qu'elle se remettrait, Clarke, ne t'en fais pas, dit-il en prenant son visage entre ses deux mains.

Il la pressa contre lui, puis lui indiqua le siège vacant entre Bellamy et lui. Dria avait rejoint Lexa de l'autre côté de la table et elles attendaient debout que tous prennent place.

- Marcus Kane, chancelier intérimaire du peuple du ciel, sois le bienvenu, toi et ceux que tu as choisis pour t'assister.

Elle tendit les mains vers l'avant pour leur faire signe de s'asseoir. Tous, y compris elle-même, s'exécutèrent.

- Je vous ai convoqués pour un conseil de paix. Toutefois, sachez qu'il ne s'agit ni d'une proposition ni d'une négociation.

- Forcer la paix? L'interrompit presque Bellamy.

Lexa le foudroya du regard. Kane leva la main vers lui pour le restreindre dans ses propos.

- N'avions-nous pas déjà obtenu la paix commandante? demanda Marcus.

- Non.

Lexa les regarda tous sévèrement avant de poursuivre.

- Nous avions renoncé à vous anéantir pour vaincre ensemble un adversaire commun.

- Un ennemi que vous nous avez préféré au dernier instant.

- Ne testez pas les limites de ma clémence chancelier.

- Je désire seulement connaitre vos nouvelles motivations, car maintenant il n'y a plus d'opposant à vaincre.

- Telle en est la raison. En vainquant, seuls les hommes des montagnes vous nous avez démontré une force insoupçonnée. Nous respectons la force.

- Ce n'aura pas été sans sacrifice, dit-il en prenant la main de Clarke.

Il la serra dans la sienne avant de poursuivre.

- Nous le savons. Encore ce matin la fumée s'élève du bûcher ayant consumé nos morts et les leurs. Tous désormais réunis dans les cendres du passé.

- Et le passé est passé commandante, cette force que vous nous enviez aujourd'hui nous ne la possédons pas telle que vous le croyez…

- Qui nous sommes et ce que nous faisons pour survivre sont deux choses différentes, compléta Bellamy.

Clarke se souvint quand il lui avait dit ces mêmes mots la première fois. En cet instant, ils prenaient tout leur sens.

- Vous avez fait en une nuit ce que nous n'avons pu réussir en près d'un siècle, que vous le vouliez ou non. Un exploit à la fois respecté et … craint.

- Craint?

Lexa hocha la tête.

- Lorsqu'on m'a rapporté que vous étiez sortis vivants de la montagne, lorsque nous avons compris ce qui s'était passé, il m'a fallu faire un choix.

Elle fit une pause où elle prit le temps de prendre une grande inspiration, comme si elle revivait ce dilemme.

- Vous épargner ou vous tuer, tous. J'ai choisi la clémence, en signe de ma gratitude pour tout ce que vous avez accompli… sans notre aide.

Les traits de la commandante s'étaient adoucis et la reconnaissance était lisible sur son visage.

- La paix, soupira Marcus, comme si ce mot représentait enfin quelque chose, comme s'il avait été dépouillé de toute signification, jusqu'à cet instant.

- Pour mon peuple la paix n'est pas donnée, elle s'acquiert au terme de …

- L'échange, la coupa Clarke qui n'avait encore rien dit.

Tous les regards se tournèrent vers elle, les siens surpris qu'elle connaisse déjà les intentions de la commandante.

- Attendez, mais quel échange? demanda Marcus, une pointe d'inquiétude dans la voix.

- Comme nous avons expliqué à Clarke la nuit dernière…

- Comment-ça la nuit dernière? La coupa Bellamy à nouveau.

Lexa serra les poings. Dria glissa sa main sur l'un d'eux et serra ses doigts autour, comme si elle désirait la contenir. Elle ne savait que trop bien ce que désirait Lexa en cet instant. Mais il n'était pas un natif et leurs lois ne s'appliquaient pas à eux, heureusement pour lui. Bellamy s'était levé vers Clarke et la dévisageait.

- Tu es ici depuis quand? Tu…

- Bellamy! dit fermement Kane en se relevant à son tour. Commandante pouvons-nous avoir un moment?

Lexa fit oui de la tête quoique son expression laissait paraitre toute la colère qu'elle éprouvait, que Dria contenait avec peine.

Sinclair prit Bellamy par le bras et le dirigea vers la sortie alors que Kane faisait lever Clarke pour qu'elle les accompagne également. Ils s'éloignèrent pour se trouver hors de vue de tout natif à proximité, mais surtout, pour éviter que la commandante entende ce qu'ils avaient à se dire.

- Clarke.

Marcus s'était approché d'elle et cherchait à croiser son regard.

- Tu es ici depuis quand?

La question avait été posée non pas sur un ton accusateur, mais soucieux. Clarke leva les yeux pour rencontrer ceux de Kane, doux et plus inquiets que réprobateurs.

- Depuis moins d'un jour.

- Pourquoi venir ici?

- Je ne suis pas venue ici, elle soupira. Je traversais les terres du Mt Weather quand je suis tombée sur Dria.

- La sœur de la commandante, dit Sinclair.

Clarke fronça les sourcils, se demandant comment il pouvait savoir cela.

- Lexa nous a annoncé sa présence au conseil alors que nous vous attendions, confirma Bellamy.

Elle hocha la tête avant de poursuivre.

- Elle a été attaquée par Emerson…

- Il a survécu? demanda Bellamy, visiblement inquiet de l'apprendre.

- Il est mort maintenant. Il ne reste réellement plus aucun survivant du Mt Weather désormais.

Elle fit une pause, revoyant le cadavre de l'homme étendu sur le sol.

- C'est moi qui l'ai tué pour qu'il ne la tue pas elle. Peu après, des natifs nous ont retrouvées et je me suis réveillée ici.

- Pourquoi n'es-tu pas repartie? demanda Bellamy.

Clarke savait bien ce que sa question suggérait. Pourquoi alors qu'elle avait choisi de quitter l'Arche était-elle restée ici? Pourquoi pouvait-elle s'attarder avec eux et non les siens? Elle ne risqua pas une réponse, elle-même ne le sachant pas totalement.

Marcus marcha vers elle et prit ses mains dans les siennes.

- Clarke, quand ce conseil sera terminé, tu rentreras avec nous.

Elle le regarda dans les yeux et fit non de la tête.

- Je sais ce qu'est la honte et le remords d'avoir posé un tel geste. Je connais les ravages que peuvent produire tant de remords. Toute cette culpabilité et cette honte d'avoir fauché tant de vie. Crois-moi, je sais tout ça.

Elle regardait ses yeux miroitant leurs regrets complices. Clarke savait qu'il avait porté le même fardeau, la même souffrance en réduisant la population de l'Arche de plus de trois cents personnes s'étant portées volontaires.

- Je te mentirais en disant que le temps finira par apaiser tous tes tourments, mais il aide. On apprend à vivre avec ces blessures ou on meurt par elles. Ne les laisse pas te dominer. Le passé est passé, Clarke.

- Je ne peux pas.

- Si tu peux, tu n'as pas à affronter ça seule. Tu as fait ce que tu devais faire, sans toi nous serions morts dans cette montagne. Reviens avec nous et laisse le temps faire son œuvre.

- Je ne peux pas revoir tous leurs visages. Même seule dans les bois je n'arrive pas à sortir ces images de ma tête. Retourner à l'Arche m'est impossible.

Elle laissa échapper une larme en détachant son regard de Marcus.

- Je suis désolée, je ne rentre pas.

- Nous avons besoin de toi Clarke, dit Bellamy à voix basse.

- Je n'ai plus rien à vous donner … si ce n'est ma participation à l'échange.

- Mais qu'est-ce que cet échange dont Lexa et toi parlez? demanda Sinclair, un peu plus en retrait.

- Je n'ai pas tout compris, mais ça impliquerait que je reste avec les natifs pour un temps.

- Hors de question, Clarke, dit Kane d'une voix calme, mais ferme.

- Marcus, dit Clarke et se décidant à le regarder en face. Si je ne peux retourner avec vous, si je vous ai abandonné parce que je n'ai plus la force de diriger, laissez-moi la chance de faire ça.

- Donner un sens à ton absence.

Elle fit oui de la tête. Kane resta là à la regarder tout en murissant cette option. Il la fixa longuement avant de finalement hocher la tête, se résignant à sa demande.

- Nous les avons assez fait attendre, retournons, dit-il en prenant le bras de Clarke et se mettant en marche vers la tente de la commandante.

Bellamy et Sinclair les suivirent et rapidement, ils furent tous attablés à nouveau face à Lexa et Dria.

- Merci de votre patience commandante, poursuivez, je vous en prie.

Lexa hocha la tête.

- L'échange.

Elle laissa planer ce simple mot qui avait soulevé tant d'émoi avant leur retour.

- C'est par lui que j'ai instauré la coalition entre mes douze clans. Il s'agit d'un gage de confiance dans lequel chaque chef offre en partage la personne qui lui est la plus chère, celle qui représentera son peuple.

Elle regarda tour à tour celles qu'elle avait déjà présentées aux siens lors des bûchers de la veille.

- Clarke est la fille de la chancelière et donc la seule pouvant vous représenter. Je n'ai également qu'une seule personne pouvant accomplir cette tâche, ma sœur Dria.

Les regards se tournèrent vers elle, puis vers Clarke.

- Puisque vous n'êtes pas des natifs et puisque nous avons plus de choses qui nous différencient encore que mes clans entre eux, nous procéderons différemment. Nous allons commencer par échanger Dria et Clarke durant un mois.

- Un mois entier? demanda Kane.

- Oui. Puis Clarke retournera à l'Arche y passer une semaine avec Dria. Dria et Clarke viendront ensuite passer le même laps de temps à la capitale.

- Et l'échange sera terminé?

- Seulement s'il a été jugé suffisant au terme de ces premières étapes.

- Comment en juger et qui en jugera? s'enquit Marcus.

- Moi, et cela dépendra de ce qu'elles auront appris durant le temps passé loin des leurs. C'est sur elles que repose notre alliance, Marcus Kane. Elles doivent tout apprendre pour pouvoir ensuite transmettre leurs connaissances à leur propre peuple. Sans cela, aucun respect et aucune paix n'est possible.

Kane inspira profondément, songeant à cette possible paix avec les natifs. En son cœur il ne demandait qu'à y croire, mais son esprit lui imposait de rester méfiant.

- Nous craignons ce que nous ne connaissons pas, dit Dria, comme si elle avait deviné ce que se disait Marcus.

S'en suivit un long silence durant lequel ils se regardèrent, chacun de leur côté de la table, chacun du côté de son propre peuple.

- Commandante, soupira enfin Marcus pour briser ce calme s'alourdissant de plus en plus. Vous nous présentez ces termes, mais ce n'est ni « une proposition ni une négociation », ce sont vos règles.

Lexa confirma d'un signe de tête.

- Nous n'avons pas le choix d'accepter, ajouta-t-il.

- Vous n'avez jamais eu le choix. Chancelier, depuis le jour où votre peuple est descendu du ciel et s'est approprié nos terres, nous n'avons eu d'autres intentions que de reprendre ce qui était à nous. Malgré que nous ayons combattu côte à côte vous êtes toujours demeuré l'ennemi.

Les regards se durcirent aux dernières paroles de la commandante.

- Nous respectons la force, et respectons celle que vous avez démontrée. Pour moi la paix n'est pas symbole de faiblesse, telle est ma vision. Tous ne la partagent pas, mais en tant que Heda ma vision est celle de tous. Refusez ce que je vous offre et ma vision pourrait bien devenir davantage comme la majorité des miens.

À nouveau, le lourd silence s'installa autour d'eux. Kane referma les yeux et inspira lentement.

- Nous acceptons.


Le conseil s'était poursuivi pendant encore longtemps suite à l'acceptation du peuple du ciel. La commandante leur avait exposé plus en détail les termes de leur échange. Le succès de leur nouvelle alliance et la promesse d'une paix durable dépendraient de leurs deux clans. C'est ensemble qu'ils forgeraient de nouveaux liens en apprenant les uns des autres, bâtissant confiance et respect à travers ce périple que feraient Dria et Clarke.

Le conseil terminé, il ne restait plus que les sœurs sous la tente de la commandante.

- C'est dans cette région que se situe l'Arche, dit Lexa en pointant le plan qu'elle avait sorti la veille. Ce n'est pas très loin d'ici, vous y serez en quelques heures à peine car ils voyagent à pied.

Dria confirma qu'elle avait bien compris.

- À quoi ressemble-t-elle?

- L'Arche? Elle est immense, très haute et toute faite de métal. Je n'y suis pas allée, je ne l'ai vu que de loin. Tu la découvriras bien assez tôt.

- Je pars quand?

- Dans un moment à peine, tout comme Clarke et moi.

Lexa se recula de la table et alla prendre le sac de vêtements que Dria avait prévu pour son court séjour au camp de guerre. En le soulevant, elle remarqua sa légèreté et le secoua brièvement. Alors que Lexa déposait le bagage sur son lit, Dria quitta la table à son tour pour aller la rejoindre. Lexa le vida pour découvrir le peu qu'il contenait, à peine une tenue ou deux.

- Le froid approche Dria et tu ne passeras pas un mois entier avec si peu.

- Je ne devais pas partir pour si longtemps tu sais et… j'ai donné des vêtements à Echo quand elle m'a guidée au Mt Weather.

La commandante hocha la tête. Elle prit le sac et alla le remplir de ses propres tenues. Lorsqu'elle revint, il fermait difficilement. Elle lui tendit également un manteau long, chaud et sombre.

- Merci, mais toi?

- J'ai déjà préparé ce qu'il me fallait pour retourner à Polis, ne t'en fais pas.

Dria regarda les habits de sa sœur pendant un instant.

- Je vais avoir l'air de toi…

- Tu me ressembles déjà.

- Justement, en les portant ce sera pire.

- Quel est le problème?

- Tu ne crois pas que ça nuira quand je vais arriver là-bas? Ils n'auront pas encore été prévenus.

- Tu es qui tu es Dria, n'en aie ni honte ni peur.

- Lexa tu sais ce que je veux dire.

- L'échange ne sera pas plus facile avec eux qu'avec les nôtres Dria. Les intentions de paix de Marcus Kane sont sincères et son peuple le suivra.

- Qu'arrivera-t-il quand il ne sera plus le chancelier, quand la mère de Clarke reprendra le commandement?

- Comme tu l'as dit, elle est sa mère. Elle ne risquera rien qui mettrait sa vie en danger. Ils doivent veiller sur toi comme ils espèrent que je veillerai sur Clarke.

Lexa se rapprocha de Dria et prit ses mains dans les siennes.

- Ne crains rien ma sœur, dit-elle à voix basse.

- Je reviens auprès de toi et voilà qu'il me faut à nouveau te quitter.

Lexa et Dria retirèrent à nouveau leurs pendentifs et répétèrent cette routine qui leur était chère. Elles enlacèrent leurs mains et appuyèrent leur front l'un sur l'autre. Après un moment de proximité trop court, elles prirent le nouveau collier, portant maintenant le symbole caractéristique de l'autre. Elles avaient ainsi l'impression de rester au plus près, et ce, malgré la distance.

- Tu vas me manquer Dria, dit Lexa en lui caressant la joue.

- Et à moi donc.


Lexa et Dria sortirent de la tente de la commandante. Elles y trouvèrent Ryder qui montait la garde, comme toujours.

- Heda.

- Ryder, fait quérir les chevaux, nous repartons pour Polis dès qu'ils quitteront pour l'Arche.

-Lexa, Dria lui prit le bras alors qu'elle se remettait déjà en marche, attend. Je m'occupe des chevaux et je vous rejoins avec eux.

- Bien. Ryder, termine de rassembler le nécessaire pour le voyage et rejoins nous ensuite.

- Heda, dit-il en s'inclinant devant elle avant de s'éloigner.

Lexa se remit en route seule et Dria l'imita. Elle retourna à l'écurie et fit préparer les chevaux de Lexa et Ryder. Elle siffla pour faire approcher Java qui s'exécuta aussitôt. Dria saisit sa bride et se dirigea vers l'homme qui lui approchait les autres montures. Elle alla saisir leurs rênes quand elle entendit une voix derrière elle les réclamer.

- Je m'en occupe Heda sis.

Dria se retourna pour voir Indra s'approcher et mener les bêtes vers elle. Celle-ci fit signe à l'homme qu'elles n'avaient plus besoin de son aide et il repartit s'occuper des autres destriers.

- Tu pars pour l'Arche.

- Oui en effet, dit-elle en se mettant en marche.

Indra lui emboîta le pas, menant les chevaux. Elles s'exécutèrent sans mots jusqu'à ce que l'entrée du camp soit en vue, elle et ceux qui les attendaient.

- Heda sis.

Dria s'arrêta et se tourna vers elle. Indra regardait au loin le peuple du ciel et semblait hésiter à poursuivre. Si sa simple présence et l'assistance qu'elle portait à Dria étaient surprenantes, ce qui se lisait sur son visage l'était tout autant.

- Je vais continuer seule Indra, merci, dit Dria en tendant la main.

Indra lui donna les brides et s'écarta de quelques pas. La jeune femme allait se remettre en route quand Indra la retint.

- J'ai un message pour l'un des gens du ciel.

Dria hocha la tête pour l'inciter à poursuivre. Indra s'approcha et dégaina l'une des dagues qu'elle portait. Elle la lui tendit et plongea son regard noir dans le sien.

- Donne ceci à Octavia.

Dria prit l'arme et écouta le message allant avec celle-ci.


Tous étaient réunis à la sortie du camp des natifs. Dria avait rapporté les chevaux que prendraient Clarke, Lexa et son garde pour retourner à la capitale. Ryder était à charger ceux-ci avec tout le matériel nécessaire à leur voyage. Alors qu'il s'apprêtait à en faire de même avec Java, Dria alla retirer ce qui restait de ses propres effets fixés à la scelle de celui-ci. Lexa lui avait préparé autant de vêtements que pouvait contenir son pauvre sac dont les coutures menaçaient maintenant de céder à tout moment. Cette autre besace qu'elle alla récupérer contenait tout ce dont elle avait besoin en tant que guérisseuse. Tout ceci n'était plus seulement ce qu'elle faisait, mais ce qu'elle était, bien plus qu'une tâche attitrée depuis l'enfance, une vocation. Dria l'ouvrit et regarda à l'intérieur. Elle sourit un bref moment en se disant que cela était aussi un peu de chez elle qu'elle emportait dans ce sac.

- Dria, Clarke, il est temps.

Lexa leur fit signe à toutes deux d'approcher.

- Aujourd'hui vous repartez avec toute la responsabilité d'un peuple. Un dépaysement, mais aussi une chance unique.

Elle posa ses mains sur le cœur de chacune et murmura le reste de ses paroles.

- Ouvrez votre esprit, ouvrez les yeux et voyez à travers ceux de l'autre. Que les chemins qui vous séparent aujourd'hui vous réunissent demain.

Lexa retira ses mains et s'inclina brièvement devant elles. Dria lui rendit son geste et en la voyant, Clarke fit de même.

- Va dire au revoir aux tiens Clarke.

Celle-ci ne se fit pas prier et alla aussitôt les rejoindre. Elle commença d'abord par Bellamy qui la serra fort, encore plus fort que sous la tente de la commandante. Ils restèrent à s'enlacer pendant un bon moment, à échanger des paroles qu'eux seuls entendirent.

- Prends soin d'eux pour moi tu veux.

- Et toi reviens dans un mois.

Ils se séparèrent et Marcus puis Sinclair s'approchèrent pour l'étreindre à leur tour.

- Sois prudente Clarke et puisse se voyage t'apporter la paix intérieure que tu recherches tant, dit Kane en déposant un baiser sur sa tête, comme l'aurait fait un père disant adieu.

- Dis à ma mère…

Elle sentit sa gorge se serrer et ses yeux devenir humides. L'émotion montait si facilement en elle, bien plus aisément que les mots qu'elle cherchait.

- Dis-lui…

Elle n'arrivait pas à poursuivre. Marcus prit son visage entre ses mains et la força à le regarder dans les yeux.

- Je lui dirai Clarke, sois sans crainte, dit-il doucement.

Il la serra dans ses bras et regarda plus loin les aux revoirs des sœurs natives. Celles-ci ne parlaient pas, elles se tenaient simplement l'une devant l'autre. Leurs têtes appuyées l'une contre l'autre, leurs mains entrelacées elles semblaient tenter d'arrêter le temps qui ne filait que trop rapidement et qui bientôt les éloignerait, encore. Elles terminèrent en se serrant dans leurs bras puis elles vinrent les rejoindre.

- Chancelier, je vous confie ma sœur Dria, elle est désormais sous votre protection. Qu'elle me revienne saine et sauve ou l'ère des hommes du ciel sera trop court pour que les miens se souviennent de vous dans les temps à venir.

Marcus regarda les yeux de la commandante et vit par-delà la menace toute la peur et l'impuissance qui la motivait. Il regarda Dria et y vit également la peur dans ses yeux, mais ceux-ci n'étaient aucunement menaçants. Ils le regardaient et il eut l'impression, un court instant, qu'il voyait au plus profond de lui. Il écourta cet étrange échange et posa à nouveau les yeux sur la commandante.

- Vous avez ma parole qu'aucun mal ne lui sera fait.

Il prit la main de Clarke dans la sienne.

- Il en va de même pour vous commandante, ramenez-nous Clarke dans un mois jour pour jour, nous l'attendrons avec impatience.

- Bien, il est temps, vous devez arriver avant qu'il ne fasse nuit et nous avons deux jours de cheval à faire avant…

- Deux jours? La coupa Dria. Mais Polis n'est qu'à une journée de galop…

Le regard de Lexa changea, étrangement mal à l'aise pendant un court instant. Magnanime, Marcus s'éloigna et indiqua à Bellamy et Sinclair de le suivre. Ce que la commandante avait à confier ne les concernait plus maintenant. Pour ce qui était de Clarke, ce voyage était le sien désormais et elle se devait probablement d'être également mise au courant.

- Le voyage sera plus long en effet, car nous ferons halte à Alexandria.

Clarke fronça les sourcils aux paroles de Lexa. Avait-elle bien entendu?

Dria porta sa main à son pendentif et essuya ses yeux qui s'étaient emplis de larmes si rapidement qu'elle n'avait pu se retenir. Elle s'approcha de Lexa, lui pris la main et de l'autre caressa le pendentif de sa sœur.

- Cueille nos fleurs pour mère tu veux bien. Donne-lui tout mon amour.

Lexa fit oui de la tête, les larmes perlaient aux coins de ses yeux, mais, comme toujours, aucune ne lui échappa.