Chapitre 9

Alexandria


I walked across an empty land

I knew the pathway like the back of my hand

Simple thing where have you gone

I'm getting old and I need something to rely on

I came across a fallen tree

I felt the branches of it looking a me

Is this the place we used to love

Is this the place that I've been dreaming of

This could be the end of everything

So why don't we go

Somewhere only we know

Somewhere only we know

"Somewhere only we know"


Le sentier menant à Alexandria était particulièrement sinueux. Étroit et ne laissant passer plus d'un cheval à la fois, il s'enfonçait loin dans la forêt. Les arbres le bordant se rejoignaient de part et d'autre, comme s'ils tentaient de se refermer sur lui, menaçant d'engloutir les voyageurs s'y étant aventurés. Bien qu'il ne resta presque plus de feuilles attachées aux hautes branches, la lumière du jour peinait à passer à travers. Les chevaux avançaient lentement, se frayant difficilement un passage sur ce chemin hasardeux. La route était longue et silencieuse, chargée des émotions encore lourdes à dissiper. Les aux revoirs avaient été déchirants et chaque instant passé sur ce chemin opposé ne faisait que rappeler combien ils s'éloignaient de plus en plus. Chaque foulée des chevaux les séparait d'avantage, tant vers l'inconnu que l'incertitude.

Pendant les premières heures de ce voyage lent et laborieux, Clarke s'était surprise à regretter de ne pas être rentrée avec les siens. Les revoir pour ensuite les quitter à nouveau lui avait été bien plus pénible qu'elle ne l'aurait imaginé. Mais alors que le soleil avait déjà bien entamé sa descente vers les montagnes, ses regrets s'étaient dissipés, balayés par ses éternels fantômes. Car, où qu'elle aille, peu importe la distance qu'elle parcourait, cela ne semblait jamais être assez loin pour les semer. Dans un souvenir, dans une allusion à cette nuit ou encore dans la quiétude d'un périple silencieux comme celui-ci, ils allaient la rejoindre. Derrière ses paupières closes et même les yeux grands ouverts, ses fantômes l'enlaçaient dans une étreinte de culpabilité et de honte, la berçaient avec eux dans cette mort lancinante. Lorsqu'elle était avec eux, toute envie d'être avec les siens s'envolait loin, aussi loin qu'aient dû partir les âmes qui restaient inlassablement accrochées à elle. Jamais elle n'aurait voulu emporter ce fardeau à l'Arche. Si elle souhaitait y retourner un jour, elle se devait de les en éloigner autant que possible. Car même si elle doutait de s'en libérer un jour, peut-être se perdraient-ils en route vers Polis, dans des chemins aussi sinueux et sombres que celui-ci.

Clarke sentit Java ralentir et remarqua que Lexa, plus loin devant, s'était arrêtée. Son cheval finit par s'immobiliser à son tour tout comme celui de Ryder qui fermait la marche derrière elle. Clarke se redressa légèrement grâce aux étriers pour tenter de voir ce qui motivait cette halte. Elle regardait au-delà de Lexa et n'y voyait rien d'autre que le sentier qui bifurquait vers la gauche. Elle plissa les yeux pour tenter d'y voir plus encore et remarqua que le chemin ne formait pas un tournant, mais bien qu'il se divisait en deux. Il lui avait presque été impossible de discerner l'infime sentier partant vers la droite. Si la route sur laquelle ils se trouvaient était étroite, car elle n'était que peu fréquentée, cette autre allée dominée par la végétation n'avait probablement pas été empruntée depuis bien longtemps. Lexa descendit de son cheval et le dirigea sur le bas-côté pour dégager le passage.

- Viens Clarke, dit Lexa.

La blonde passa la jambe par-dessus la selle et se laissa glisser. Ses pieds touchèrent le sol et ses genoux manquèrent céder sous cette soudaine demande de support. L'intérieur de ses cuisses et son postérieur étaient endoloris et elle se força pour ne pas marcher les jambes arquées. Les rênes de Java en main, elle s'avança vers Lexa et se retourna pour s'étonner de voir que Ryder n'en faisait pas autant. Au contraire, maintenant que le chemin était dégagé, il mena son cheval plus avant jusqu'à être vis-à-vis la commandante. Il tira sur la bride et l'animal s'arrêta.

- Va à Andrews. Nous t'y rejoindrons. Dit-elle d'une voix calme, mais ferme.

- Bien Heda, lui répondit-il en la saluant.

Il fit claquer les rênes et le cheval reprit la route. Elles le regardèrent s'éloigner jusqu'à ce qu'il soit hors de vue, puis Lexa entreprit d'attacher son cheval à un arbre.

- Attache Java, Clarke, il ne peut nous suivre plus en avant.

Clarke s'exécuta. Elle passa ses doigts dans la longue crinière grise du cheval et lui flatta le flanc affectueusement.

- Suis-moi.

Clarke se retourna juste à temps pour voir Lexa qui empruntait le petit sentier. À peine visible, il serpentait à travers les fougères et s'enfonçait encore plus profondément dans la forêt dense. Clarke la rejoignit et très vite, elles furent l'une derrière l'autre à tenter de se frayer un passage parmi la végétation qui avait depuis longtemps repris ses droits en ces lieux jadis fréquentés. Tout comme le reste du périple, elles restèrent muettes. On n'entendait que le craquement des feuilles et des brindilles sous les pas de Clarke, car Lexa avançait à pas de loup. Se déplaçant comme une ombre, elle avançait sans un bruit. Clarke la regardait, si agile et leste, et tentait autant que possible de suivre ses traces, évitant ainsi les obstacles que la forêt semait sur leur chemin. Plus elles avançaient, plus Clarke devenait fébrile. Elle se souvenait des dernières paroles que les sœurs avaient échangées lorsque Lexa avait annoncé leur détour par Alexandria.

« Cueille nos fleurs pour mère tu veux bien. Donne-lui tout mon amour. »

Elle revoyait également le visage de Lexa et ce qu'avait produit cette demande. Mais ce qui la préoccupait le plus était cet unique mot, mère. Clarke n'avait jamais imaginé Lexa avec une famille, peut-être était-ce parce qu'elle l'avait principalement connue sous les traits de la commandante, impitoyable et crainte. Comme si la fonction effaçait la femme qu'elle était, bien camouflée et à peine reconnaissable sous le masque d'Heda. La rencontre de Dria, une face cachée et surtout insoupçonnée de Lexa était déjà une surprise. Clarke avait constaté un côté doux et fragile de Lexa, un côté d'elle qui vivait en Dria, là où seulement elle pouvait lui permettre de perdurer, car en elle, en Heda, cela était impossible. Une découverte de faiblesse compensée par toute la violence et la férocité avec lesquelles elle défendait cette petite partie d'elle-même qui se devait d'être protégée. Malgré que ce lien fût si particulier, celui que représentait l'amour maternel était tout autre. Car être devenu si grand n'effaçait pas cette simple vérité, que dans ces bras l'on puisse être encore petit, enfin. C'était cela qu'appréhendait Clarke, cette rencontre prochaine avec probablement la seule personne pouvant, ne serait-ce qu'un instant, laisser Lexa être petite, enfin. C'était cela qui faisait battre le cœur de Clarke de plus en plus vite, cette curiosité devant cette envie de vulnérabilité chez la commandante. Car jusqu'à présent, elle avait toujours été stoïque et en contrôle, dirigeant sans compromis, dans la guerre comme dans la paix contrainte. Clarke avait hésité, échoué et tant perdu, et Lexa avait été témoin de tout cela, les plaçant à bonne distance l'une de l'autre. Ainsi, l'idée d'enfin pouvoir diminuer cette vulnérabilité non partagée qui les séparait la rendait nerveuse. Comme si c'était l'inaccessible étoile, un mirage qu'on ne peut que poursuivre sans jamais l'atteindre. Pourtant elle était là, le cœur battant la chamade au rythme des branches craquant sous ses pas alors qu'elle suivait Lexa sur ce sentier qui n'en finissait plus.

Lexa s'immobilisa. Elle regardait droit devant. Clarke examina par-dessus son épaule, mais ne vit rien de plus que de la végétation, encore. Lexa se remit en marche, mais bifurqua légèrement hors du sentier. Elle se dirigea vers un amoncellement de lierres et s'arrêta tout juste devant. Clarke resta là sans bouger, sans rien dire, à la regarder simplement. Elle ne pouvait voir son visage, mais elle l'entendit renifler et porter une main à celui-ci. Lexa tendit les bras et agrippa la plante grimpante. Dans un long mouvement, elle tira vers le bas, arrachant ce qu'elle avait saisi. Clarke n'eut pas le temps de se demander ce qui motivait un tel geste, car elle aperçut de la couleur derrière les feuilles encore en place. Lexa arracha le lierre encore et encore, ses gestes devenant de plus en plus durs et combatifs. Lorsqu'enfin elle cessa, elle respirait rapidement, mais la plante avait été vaincue. Elle reposait maintenant à ses pieds, soumise et ayant relâché son emprise sur ce que Lexa avait tant désiré libérer. Clarke découvrit un grand écriteau ravagé par le temps et bien sûr, la flore. On pouvait toutefois encore y lire, ALEXANDRIA. Deux des lettres étaient presque totalement effacées, diluant le titre unique pour le séparer en deux mots, en deux noms, Lexa et Dria.

- Bienvenue à Alexandria Clarke, dit Lexa d'une voix faible tentant de cacher un traître tremblement.

Clarke n'osa rien ajouter, quoiqu'elle n'ait en fait rien à dire. Lexa se pencha et repoussa tout l'amoncellement de lierres qui jonchait le bas de l'écriteau. Toujours accroupie, elle continua à débroussailler la base, vraisemblablement à la recherche de quelque chose. Son regard se verrouilla près du pilier droit et elle s'en approcha. De loin, Clarke ne pouvait bien voir. Lexa semblait récolter des plantes ou quoi que ce soit par terre. Toutefois, la distance lui permettait de voir qu'elle n'arrachait pas avec vigueur, mais cueillait plutôt délicatement. Lorsqu'elle se releva à nouveau, elle tenait en ses mains un bouquet de fleurs sauvages. Alors que Lexa se rapprochait et regagnait le sentier, Clarke put les observer plus en détail. Les pétales, d'un rouge sombre, étaient grands et recourbés aux extrémités. Ils se rejoignaient en un centre creux et noir pour former une fleur d'une beauté ambiguë. Car en les regardant, l'admiration et la tristesse s'entrelaçaient, mélangées par sa beauté et sa noirceur.

Lexa repassa devant Clarke et continua sur le chemin tortueux. Elles se suivirent en silence, une fois de plus. Bientôt, le chemin s'élargit pour se perdre dans une parcelle de forêt clairsemée. Clarke crut d'abord à une clairière, mais plus elle regardait autour plus elle constatait ce que tentait de cacher ces bois. Devant elles se dressaient les restes de ce qui semblait avoir jadis été un village. Ici et là, des amoncellements de décombres ayant abdiqués depuis longtemps devant les mêmes lierres qui avaient recouvert l'écriteau délabré. Ce qui avait probablement abrité des familles entières n'était plus qu'un tas de branches retournant tranquillement à la terre, abrillées sous un manteau de plantes grimpantes. Au-delà, plus au centre de tous ces monticules de végétation, se dressait un dernier vestige combatif. Fait de lourdes pierres grisâtres, un puits gardait encore fidèlement le centre du défunt village. Ni le temps ni la forêt n'avaient eu raison de lui.

Elles s'avancèrent tranquillement, à pas couvert, comme si elles craignaient de réveiller les vestiges endormis. Clarke n'arrivait pas à dégager les yeux du puits. Elle marcha dans sa direction sans se soucier de ne pas être suivie de Lexa. Elle posa ses mains sur les pierres humides et froides. De la mousse avait empli les fissures entre les roches et comme un mortier, elle les liait ensemble. Avec précaution, Clarke prit appui sur le rebord et se pencha pour regarder en bas. Les pierres s'enfonçaient profondément dans le sol, si loin qu'elles se perdaient dans la noirceur. Le cœur du puits était noir et gardait secrètement sa source. Clarke ramassa un caillou par terre et le laissa tomber à l'intérieur. La chute qui ne put être vue fut néanmoins entendue. Le bruit des éclaboussures lui parvint en écho. Lorsqu'enfin elle en détourna son attention, elle ne trouva plus Lexa. Clarke pivota sur elle-même, regardant à droite et à gauche, mais il n'y avait plus que les ruines tout autour. Elle eut envie d'appeler son nom, mais elle ne s'avait trop pourquoi, elle n'avait aucune envie de rompre le silence baignant l'endroit. Il y avait comme une quiétude sinistre dans ce village. Clarke finit par l'apercevoir au loin, par-delà les restes du passé, plus en retrait à la lisière de la forêt.

Lexa était agenouillée au pied d'un grand chêne. Alors que Clarke s'approchait, celle-ci déposait les fleurs à la base du tronc, là où les énormes racines plongeaient dans le sol. Lorsqu'elle l'entendit murmurer seule, la blonde s'immobilisa. Elle n'arrivait pas à comprendre ce qu'elle disait, tant les mots étaient à peine perceptibles et parce qu'ils étaient prononcés en trigedasleng. Lexa cessa de parler et renifla brièvement passant le revers de sa manche sous son nez. Elle les replaça de sorte qu'elles forment un bouquet puis elle se releva. Elle embrassa ses doigts et posa la main sur le tronc au-dessus des fleurs. Quand elle retira sa main, Clarke y découvrit une gravure dans le bois où l'écorce avait été retirée. Elle essayait de voir ce que c'était, mais il lui aurait fallu se rapprocher.

Lexa sembla lire dans ses pensées et lui fit signe de se rapprocher. Alors qu'elle avançait doucement, Lexa caressa à nouveau la gravure du bout de ses doigts. Quand elle fut assez près, Clarke découvrit enfin ce que les sillons incrustés représentaient. Un demi-soleil et une demi-lune formaient ensemble un seul astre.

- Dria et moi avons gravé ceci il y a fort longtemps.

Clarke baissa les yeux vers les fleurs et comprit.

- C'est ici que repose notre mère.

Clarke sentit sa gorge se serrer. Elle qui avait tant appréhendé sa rencontre avec la mère de Lexa, qui avait laissé son cœur s'emballer à cette idée. Voilà qu'elle se tenait devant elle, là où cet arbre imposant l'enlaçait dans une étreinte immuable. Ne faisant plus qu'un avec cette nature que les natifs chérissaient tant, une simple gravure trahissant le lieu de son sommeil éternel. De fins sillons dans le bois signaient leur promesse d'emporter ce souvenir de leur amour pour qu'il reste à jamais vivant.

- Je me trouvais ici et Dria où tu es.

Lexa sentit les souvenirs remonter en elle, ceux d'une autre vie, d'une enfance trop courte.

- Nous ne sommes jamais revenues depuis.

Lexa revoyait ce jour gris et pluvieux. Elle sentait cette même pluie sur son jeune visage. Les gouttes d'eau qui s'entremêlaient aux larmes d'enfant, emportant avec elle l'innocence et la naïveté. Elle ferma les yeux et se laissa emplir par ce souvenir, s'abandonnant à lui. Devant cet arbre et sa mère, elle pouvait à nouveau être petite, enfin.


Lexa déambulait de tout côté en faisant tournoyer une flèche entre ses doigts. Elle portait l'arc en bandoulière avec son carquois et occupait son esprit en agitant le projectile. Dria se tenait près d'elle, immobile, le regard fixé vers leur hutte. Toutes deux attendaient là tel qu'on le leur avait ordonné, impuissantes. La patience de Lexa s'était épuisée depuis longtemps et elle n'arrivait plus à rester en place. Dria vit le guérisseur de leur village sortir de la tente. Lexa se retourna brusquement à l'approche de celui-ci. Elles le dévisagèrent, le regard implorant, miroitant un espoir naïf. Le vieil homme se contenta de secouer la tête en regardant par terre et s'éloigna. Les fillettes se précipitèrent à l'intérieur.

- Lexa, Dria, approchez, dit leur mère d'une voix faible à peine audible.

Elle essayait de se redresser sur le lit où elle était étendue, mais cela semblait être au-dessus de ses forces. Elle se contenta de leur tendre la main.

- Mère, laissa échapper Dria en fondant en larme et en grimpant sur le lit à côté d'elle.

Elle se recroquevilla dans son autre bras et alla appuyer sa tête sur son épaule. Lexa s'approcha à son tour et s'assied sur le rebord du lit. Elle prit la main de sa mère dans les siennes et la posa contre sa joue. Ses larmes coulaient entre ses doigts protecteurs devenus si froids maintenant. Lexa finit par imiter Dria et se lova sur le lit. Leurs petits bras serraient leur mère, l'agrippant de peur qu'elle ne disparaisse. Car si leurs craintes étaient justifiées, leurs tentatives de la retenir était vaines. Toutes trois restèrent allongées là sans rien dire pendant longtemps. Si longtemps que les profonds sanglots des enfants se dissipèrent, ne laissant plus que les soubresauts de leur petit corps secoué par le chagrin. Leur mère les pressait contre elle, offrant le peu de force qui l'habitait pour les étreindre avec tout l'amour qu'elle leur portait.

Elle embrassa le front de Lexa en desserrant son bras qui l'enveloppait.

- Lexa, apporte-moi le petit sac là-bas.

Celle-ci se releva et alla chercher le petit paquet qu'elle lui avait demandé. Elle revint s'asseoir et Dria en fit de même. Elles la regardèrent l'ouvrir et vider son contenu dans la paume de sa main.

- Lexa, celui-ci est pour toi.

Elle lui tendit un pendentif argenté autour d'une fine corde de cuir tressé. Lexa le prit et le fit tournoyer entre ses doigts. Elle contempla le soleil qui y était gravé.

- Dria, celui-là est pour toi.

Dria prit son collier à son tour et regarda la lune que le médaillon figurait.

- Lexa, dit-elle en soupirant, le tien c'est le soleil, car il te représente ma fille. Tu as en toi cette puissante lumière, qui guide et protège. Fais-lui confiance et ne t'en détourne pas, elle te mènera vers la grandeur. Tu es forte ma fille et je ne crains pas pour toi.

Elle se retourna vers sa seconde fille qui avait recommencé à pleurer.

- Dria, ma petite Dria. Sur ton médaillon, il y a la lune. Sa lumière brille différemment du soleil, elle veille en douceur, pure et changeante.

Elle posa sa main sur son torse, sachant ce qui lui arrivait lorsque la crainte la submergeait. Elle savait combien Lexa pouvait se montrer forte et comment elle surmonterait tout. Mais pour Dria rien n'était moins certain.

- Lexa, sois forte pour vous deux et ne laisse pas la peur la gagner.

Lexa hocha la tête frénétiquement, acceptant toute cette responsabilité dont elle n'imaginait pas encore l'ampleur.

- Bien, maintenant prenez le collier de l'autre.

Les fillettes s'exécutèrent sans un mot, se fixant l'une l'autre.

- Lexa, Dria, vous portez l'autre avec vous maintenant. Sachez que peu importe ce qui arrivera et même si vos chemins viennent à se séparer, vous ne serez jamais seule. Car ce lien qui vous unit vous garde ensemble pour toujours, où que vous alliez. On ne peut séparer une âme en deux comme on ne peut vous séparer mes filles.

Elle les ramena près d'elle et toutes trois s'allongèrent ensemble à nouveau. Les heures filèrent en un battement de cils, et ni Lexa, ni Dria, ne purent ralentirent sa fuite. Le temps emporta leur mère avec lui, ne laissant dans leurs bras d'enfant qu'un corps sans vie, pâle et froid.

À la nuit tombée, elle fut enterrée au pied d'un grand chêne. Quand tous lui eurent dit au revoir, quand tous repartirent, il ne resta plus que ses filles, pleurant seules dans la pluie battante. Pleurant leur unique parent, leur chez soi, la fin de leur vie d'enfant. Car tel était leur culture, telle était la rudesse de leur peuple vivant au plus profond des bois. Personne ne prendrait la charge de ces fillettes abandonnées trop tôt, trop jeunes. Elles ne pouvaient compter que sur elles-mêmes.

Lexa et Dria restèrent là dans le froid et la pluie, ne désirant pas quitter cet arbre. Car partir signerait la fin de tout ce qu'elles avaient connu et les plongerait seules dans ce monde hostile. Elles retirèrent un morceau d'écorce et y gravèrent leurs effigies, celles que leur avait confiées leur mère, son dernier présent pour celles qu'elle ne pourrait plus protéger désormais.


Clarke s'approcha pour se retrouver aux côtés de Lexa, le regard posé sur le chêne, pourtant elle semblait regarder bien au-delà.

- Elle est morte alors que nous n'étions encore que des enfants.

Clarke la regarda et ne vit plus la commandante. Elle la voyait elle, Lexa, sans son masque de Heda, sans le poids de la responsabilité qu'elle portait en permanence. Toute la colère motivée par le profond sentiment d'abandon et de trahison qu'elle ressentait pour elle vacillait de plus en plus. Il lui était aisé d'entretenir cette rage lorsqu'elle était seule dans les bois et dans sa tête. Même lorsqu'elle était au camp des natifs, elle arrivait encore à ressentir toute cette rage qui se contenait péniblement. Mais maintenant qu'elles étaient seules, la tâche était toute autre. Surtout maintenant que Lexa lui confiait cette vulnérabilité, sans réserve, sans protection.

- Je sais ce qu'est la douleur de perdre un parent. Mon père est mort il y a peu de temps, il …

Sa voix se noua dans sa gorge alors qu'elle revoyait le corps de son père être expulsé dans l'espace. Elle aurait tout donné pour que ce ne soit pas la dernière image qu'elle garde en mémoire.

- Nous n'avons jamais connu le nôtre, il est mort bien avant notre naissance.

Lexa inspira profondément et expira fortement, comme si elle laissait échapper en un souffle le poids de partager.

- Tu as de la chance d'avoir encore ta mère auprès de toi, un tel lien ne peut jamais être remplacé, ajouta-t-elle.

Clarke hocha la tête, sachant qu'elle avait raison.

- J'aurais aimé connaître ce que c'est d'avoir un frère ou … une sœur. Mais cela était interdit.

Lexa ne répondit pas immédiatement et le silence les entoura.

- Mais Octavia et Bellamy? demanda Lexa qui ne comprenait pas.

- Pour éviter la surpopulation sur l'Arche, il était interdit d'avoir plus d'un enfant. La mère d'Octavia l'a gardée cachée pendant seize ans pour la protéger. Lorsque tout a été découvert, Octavia a été enfermée et sa mère a été condamnée à mort pour son crime.

- Pour avoir eu un deuxième enfant, soupira Lexa qui prenait conscience de ce non-sens.

- Sur l'Arche, tous les crimes étaient passibles de peine de mort, du vol au meurtre et même en enfantant par deux fois.

Clarke secoua la tête, ayant presque oublié comment les règles de l'Arche l'avaient affecté pendant si longtemps. Si les natifs leur avaient semblé barbares, ce n'était que parce qu'ils n'avaient osé se regarder en face.

- Dria et moi sommes nées le même jour…

- Des jumelles, laissa échapper Clarke dans un murmure.

Cela expliquait tellement de choses maintenant. Ce lien si spécial qu'elle avait envié, qui lui avait semblé encore plus fort que celui de simple frère et sœur. Cela expliquait aussi la ressemblance frappante.

- Je ne connais pas ce mot Clarke.

Clarke haussa les sourcils, se demandant comment elle allait lui expliquer le tout, clairement.

- Cela signifie simplement des enfants portés en même temps.

Lexa confirma d'un signe de tête.

- Mais que faisiez-vous lorsque cela se produisait? demanda-t-elle d'une voix à la fois intriguée et soucieuse.

Clarke hésita, tâchant de se rappeler ce que sa mère lui avait dit un jour à ce sujet délicat et surtout pénible.

- Cela était très rare. Dans la majeure partie des cas, soit la mère perdait les enfants avant qu'ils ne viennent au monde, soit ils ne survivaient pas à l'accouchement. Parfois un seul survivait…

Clarke fit une pause, se sentant déchirée d'avouer la suite.

-… parfois les deux survivaient.

- Qu'arrivait-il alors…?

- Le premier était remis à sa mère et le deuxième… était euthanasié.

Lexa la dévisagea, ne comprenant pas ce dernier mot, quoi que l'expression sur son visage laissa présager qu'elle s'en doutait.

- Le deuxième était tué, Lexa.

Ces mots avaient émané difficilement, tant sous le coup de la honte que de réaliser pleinement ce que cela signifiait en le disant à voix haute.

- Alors si nous avions été sur l'Arche, ma sœur Dria aurait été, comment tu dis… euthanasiée?

Clarke fit oui de la tête. Lexa repassa sa main sur l'arbre et alla pour s'éloigner. Clarke sursauta presque lorsqu'elle sentit les doigts de Lexa agripper sa main pour qu'elle la suive. Elle la ramena vers le centre du village, vers tout ce qui tenait encore debout, le puits.

- J'aimais aussi y lancer des cailloux quand j'étais petite.

- Tu m'as entendue, dit Clarke qui se sentait mal maintenant qu'elle savait que Lexa s'adressait à sa mère au même moment.

Lexa esquissa un sourire et Clarke se sentit aussitôt plus légère.

- Nous y lancions de petites pierres un jour lorsque le rebord s'est affaissé.

Lexa pointa le côté où la blonde se tenait et celle-ci releva ses mains et s'éloigna d'un pas.

- Dria est tombée. Elle savait nager mais le puits est profond et il y fait très noir. Quand ils ont finalement réussit en l'en sortir elle n'arrivait plus à respirer.

Lexa plongea son regard dans celui de Clarke.

- Ce n'était pas l'eau, mais la peur. Ce jour-là, j'ai découvert deux choses, cette dangereuse faiblesse de ma sœur et ce lien qui nous unit ensemble.

Clarke secoua la tête, ne comprenant pas ce que Lexa voulait dire.

- Vous nous appelez des…

Lexa frotta ses doigts ensemble, cherchant le terme que Clarke avait employé auparavant.

- Jumelle, compléta la blonde.

- Oui. Les nôtres nous appellent les demi-âmes. Pour nous aussi cela est très rare, je n'en ai connu que quelques autres. Nous croyons que cela est à la fois une bénédiction et une malédiction. Ce lien spécial nous est offert, mais il est aussi pénible à porter et à partager.

L'expression sur le visage de Clarke était mitigée entre l'incompréhension et la vive curiosité d'en savoir davantage.

- Ce lien que j'ai découvert le jour où Dria est tombée dans le puits est l'étrange capacité à ressentir ce que l'autre éprouve.

Lexa posa sa main sur sa gorge puis sur son torse.

- Je pouvais sentir toute sa peur, toute la panique qui se refermait sur elle. Ce jour là, j'ai compris ce que cela signifiait vraiment d'être une demi-âme. Comment nous serions toujours liées. Lorsque nous avons grandi, nous avons compris que cela subsistait malgré la distance, mais qu'il n'y avait que la peur et la douleur qui étaient aussi vives.

Lexa regarda au plus profond du puits.

- Le jour où tu as sauvé Dria, Clarke, j'ai cru …

Elle ne termina pas sa phrase, mais Clarke savait ce qu'elle voulait dire.

- Il est vrai que j'ai d'abord hésité à intervenir, mais quand j'ai repoussé le corps d'Emerson, quand je l'ai vu…

Elle regarda Lexa relever les yeux vers elle.

- J'ai cru qu'elle était toi. Bien avant que je constate la différence, j'étais si…

Elle ferma les yeux un instant, revoyant la scène, se rappelant les secondes où elle avait confondu les sœurs. Ce moment où elle avait ressenti ce qu'elle ne voulait surtout pas ressentir, une satisfaction de la retrouver plus grande que toutes les rancœurs qu'elle éprouvait.

- Je suis heureuse de l'avoir fait, Lexa.

Clarke détourna le regard, ne réalisant pas qu'elle avait dit ces mots à voix haute. Elle sentit à nouveau les doigts de Lexa prendre sa main et murmurer ce mot si doux.

- Merci.

Clarke leva les yeux pour retrouver ceux de Lexa. D'un vert profond et luisant sous un film de larmes retenues, elle la regardait tendrement. Lexa serra ses doigts autour de ceux de Clarke.

- Être forte pour toutes deux, ne pas laisser la peur la gagner, soupira Lexa en détournant le regard un bref moment. C'est la dernière chose que m'a confiée notre mère. Si je laisse quoi que ce soit lui arriver, je trahirai sa mémoire.

Clarke s'imagina une enfant recevant ce fardeau, combien cette promesse faite alors avait dû être lourde à porter.

- Mais aujourd'hui je ne suis plus seulement Lexa, je suis Heda.

Lexa regarda au loin tout en clignant des yeux.

- Le pouvoir et la responsabilité de tous. Un honneur soit, mais qui se doit d'être constamment respecté, craint… et mérité.

Lexa posa son regard sur la main de Clarke qu'elle tenait dans la sienne.

- Aucune faiblesse, dit-elle dans un murmure et verrouillant son regard dans la beauté des yeux bleus de Clarke.

Clarke ne disait rien et se contentait de fixer Lexa. Et même si elle avait voulu dire quoi que ce soit, les mots n'auraient pas pu sortir. Sa gorge était nouée sous toute cette mer de sentiments dévastateurs. Elle savait ce que Lexa voulait dire par faiblesse, elle l'avait toujours su. Mais l'entendre le dire de cette façon et avec, enfin, l'impression qu'elle ressentait quelque chose, lui donnait l'impression d'apercevoir la clarté par-delà la tempête. Mais elles n'y étaient pas encore, loin de là.

- Mon peuple se doit d'être dirigé avec puissance et sans compromis. Ils mettent leur espoir et leur vie entre mes mains. En contrepartie, je me dois d'être un chef digne de ce nom, Heda.

Lexa inspira profondément et s'écarta du puits, toujours la main de Clarke dans la sienne. Elle se trouvait face à face maintenant, quelques pas les séparant.

- Je ne pourrai jamais me permettre de les décevoir, car je paierai par ma vie cette déception. Le règne de Heda dépend de sa force et de sa force uniquement. Je ne peux m'y soustraire ni fuir comme t…

Lexa prit l'autre main de Clarke dans la sienne et approcha d'un pas.

- Condamner Gustus, punir Dria… et ma décision au Mt Weather. C'est tout ce que cela veut dire de devoir choisir avec ma tête et non avec mon cœur. Clarke…

Lexa alla poser sa main sur le visage de la blonde, mais celle-ci détourna la tête. Lexa se ravisa et recula d'un pas.

- Cela explique ta décision, mais ne l'excuse pas Lexa.

Clarke la regarda à nouveau, mais la tempête qui faisait rage en elle était maintenant visible dans le bleu de ses yeux s'étant assombris.

- Clarke, tu peux échouer, fuir mais les tiens t'attendront à bras ouverts. Je n'aurai jamais cette chance. Puisses-tu un jour comprendre cela.

- Aucune excuse c'est ça?

Lexa se contenta de hocher la tête.

- C'est ce que nous sommes, c'est ce que je suis.

- Heda, compléta Clarke sèchement.

- Oui, mais pas seulement.

Lexa relâcha la dernière main de Clarke qu'elle tenait encore et se recula en regardant tout autour.

- Il y a plus à connaitre de ce que je suis, plus que la commandante. Mais je ne peux le montrer, si ce n'est peut-être qu'en cet instant. S'ouvrir et apprendre…

Lexa soupira.

- Voilà ce qu'on attend de cet échange. Voilà pourquoi je t'ai conduite ici, toi. Je n'y ai jamais amené personne, je n'y étais pas revenue moi-même.

Clarke soupira à son tour. Lexa avait bien raison, même s'il était pénible de l'admettre. En l'amenant ici, en lui confiant cette facette de son passé, elle avait fait preuve non seulement de générosité, mais aussi de vulnérabilité.

- Je ne peux agir sur mes choix passés Clarke. Je ne peux t'offrir le repentir que tu demandes. Je t'offre ici et maintenant, à toi de décider.

- Parce que j'ai le choix maintenant, Lexa.

Clarke avait dit ces mots non sous forme de question, mais davantage comme une froide constatation.

- Tu as le choix d'influer sur ce qui est en ton contrôle. Si tu n'as pu décider de participer à cet échange, tu peux néanmoins décider de comment y participer.

Lexa la fixa un instant avant d'ajouter.

- Il y a toujours un bon et un mauvais choix, tout dépend de notre perception et de quel côté nous nous trouvons.

Clarke se demanda si ce qu'elle venait de dire était uniquement pour le moment présent ou si elle faisait également référence à ce qui s'était passé devant les portes du Mt Weather. Bien que Clarke sache très bien que Lexa avait raison, cela n'en était pas plus facile à affronter.

- Bien, Lexa, dit Clarke en soupirant. Je suis ici pour cet échange et surtout pour la paix qu'il représente, je respecterai mes engagements. Je vais te laisser me montrer, je vais écouter et apprendre.

Lexa allait se rapprocher, mais Clarke leva la main vers elle.

- Mais avancer ne signifie pas oublier.

Lexa hocha la tête. Elle regardait Clarke et se demandait si elle connaitrait la profondeur de la blessure que celle-ci tentait de lui dissimuler. Cette plaie qu'elle avait causée et qu'elle espérait voir guérir un jour. Celle-ci ne cicatriserait peut-être jamais vraiment, mais comme elle-même l'avait expérimenté à maintes reprises, on ne meurt pas de ce genre de blessure. Si elles ne nous tuent pas, elles nous rendent encore plus fortes.