Chapitre 10
Brume et plume
And all I can taste is this moment
And all I can breathe is your life
When sooner or later it's over
I just don't wanna miss you tonight
And I don't want the world to see me
'Cause I don't think that they'd understand
When everything's made to be broken
I just want you to know who I am
"Iris"
Alors qu'ils allaient emprunter le premier tournant de leur chemin, celui qui ferait définitivement disparaitre de leur vue le camp des natifs, Dria s'arrêta. Les hommes marchant devant ne l'entendirent pas faire halte. Si elle se déplaçait sans bruit, il était difficile d'ignorer le pas des hommes du ciel dans le calme de la forêt. Elle se retourna et regarda au loin le campement de guerre. Même si elle avait toujours détesté s'y rendre, aujourd'hui elle le quittait non sans regret. Elle les entendit s'arrêter, puis le bruit de brindilles se cassant et celui de la terre se soulevant légèrement lui parvinrent, de plus en plus près.
- Dria, dit Kane.
Elle soupira, se disant que lorsqu'elle détournerait le regard, ce serait pour de bon. Elle tenta de figer cette image dans sa tête, sachant que le temps serait long avant de revoir quoi que ce soit de son peuple à nouveau. Dria tourna la tête vers l'homme l'ayant interpelé.
- Viens, il reste encore beaucoup de chemin à faire, et nous devons arriver avant la tombée de la nuit.
Elle se contenta de hocher la tête tout en se remettant en route. Marcus fit signe à Bellamy et Sinclair de poursuivre. Ils étaient à bonne distance devant eux, mais Kane ne tenta pas de réduire l'écart qui les séparait, il resta plutôt à marcher aux côtés de Dria. Ils avancèrent ensemble sans un mot, sans rien d'autre que le bruissement des pas des hommes pour accompagner le silence que tous maintenaient. Les heures filèrent avec le vent qui faisait courber la cime des arbres décharnés.
Plus le temps passait et plus leur périple lui semblait interminable. Non pas qu'elle n'eut jamais fait plus grand voyage, mais le poids de ses sacs la torturait terriblement. La simple pesanteur de ses vêtements sur ses bandages la faisait déjà souffrir avant de quitter le camp. Et maintenant, le seul fait de marcher, de sentir les plaies tirer sur sa peau à chaque nouvelle foulée était devenu trop pénible. Dans un gémissement étouffé, elle repassa les sangles en bandoulière par-dessus sa tête et laissa les sacs s'affaler par terre. Elle les regardait jonchant le sol et ne s'imaginait pas les remettre en place.
Kane se retourna pour la voir poser les mains sur ses genoux, puis se redresser, un air accablé sur le visage. Il remarqua les besaces à ses pieds. Il s'approcha et sans même lui donner le choix, souleva les sacs et passa les sangles sur ses épaules. Ceux-ci n'étaient ni lourds ni encombrants et il se dit que s'ils étaient trop pour elle, ils ne le seraient pas pour lui. Marcus la vit lever les yeux vers lui et il put les observer pleinement. D'un vert clair, ils n'étaient ni menaçants ni durs, rien qui se comparait à ce qu'il avait constaté chez les natifs qu'il avait côtoyés.
- Merci, dit-elle en soupirant.
Kane ne put qu'être surpris en entendant ce mot qu'il croyait absent de leur vocabulaire. Il hocha la tête et l'invita à se remettre en marche.
La forêt des environs était dense et les arbres s'élevaient très haut vers le ciel. Grimpant en hauteur, luttant sans cesse pour se tailler une place au soleil, là où ils émergeaient enfin vers la lumière. Leur imposante stature rendait impossible de voir par-delà, si bien que ce ne fut qu'à l'orée du bois que Dria aperçut enfin l'Arche. Elle s'immobilisa à sa vue, ébahie par ce qui se dressait plus loin devant elle.
- L'Arche, laissa-t-elle échapper dans un murmure de stupéfaction.
- Ce n'est qu'une partie, nous l'appelons le camp Jaha.
Dria ne comprenait pas ce qu'il voulait dire, mais elle ne demanda pas davantage. Elle n'arrivait toutefois pas à s'imaginer plus grande structure, plus gigantesque encore que tout ce qui lui était donné de voir.
Alors qu'ils s'éloignaient des bois, qu'ils s'approchaient de plus en plus du portail, le spectacle lui semblait de plus en plus surprenant. Car chaque pas les rapprochant du camp ne faisait qu'accroitre son impression de grandeur. Elle ne pouvait en détourner le regard. Elle scrutait chaque détail qui devenait de plus en plus perceptible à mesure que diminuait la distance les en séparant.
Kane prit les devants pour la première fois durant le voyage de retour. Les gardes postés aux grilles actionnèrent les mécanismes d'ouverture, leur libérant le passage. Ils le saluèrent à l'unisson.
- Chancelier.
Leur visage solennel de dura qu'un court instant. Quand ils la virent, entrant entre Bellamy et Sinclair, leurs regards se durcirent. L'un d'eux eut même le réflexe de lever son arme.
- Non, dit Marcus d'une voix ferme, mais calme.
Il avait posé sa main sur le fusil que l'homme brandissait vers la jeune femme, le forçant à le pointer vers le sol. Le soldat se retourna vers son chef, ne comprenant pas ce qui se passait, ce qu'elle faisait ici. Car ce garde ne faisait pas la différence, pour lui, il s'agissait de la commandante des natifs, de celle qui les avait trahis au moment crucial du siège du Mt Weather.
Au ton de Kane, Dria sortit de sa rêverie contemplative pour réaliser ce qui se passait tout juste au-devant d'elle. Elle remarqua les hommes armés qu'elle n'avait pas vus plus tôt, toujours absorbée par l'Arche, ou du moins la partie devans elle. Ceux-ci avaient l'air agité et ils la regardaient d'un regard mauvais. Elle s'arrêta puis, sans s'en rendre compte, recula vers le portail qui s'était tout juste refermé. Plus ils la fixaient et plus elle désirait se soustraire à eux. Sinclair la vit faire et se précipita vers elle.
- Dria non attend!
Il la rejoignit juste à temps pour lui saisir le bras et la tirer vers lui. Quelques secondes encore et elle se serait adossée au grillage électrifié.
Il la saisit pour la secouer légèrement, pour tenter d'obtenir son attention. Il se retourna pour voir ce qu'elle fixait par-dessus son épaule. Il vit les gardes plus loin devant avec Kane et les regards hostiles qu'ils lui lançaient. Il la secoua à nouveau, pour la forcer à l'écouter avec attention.
- Dria écoute-moi bien.
Il la fit se retourner pour qu'elle observe le portail. Il pointa les fils de fer qui le parcouraient de part en part, se croisant à de nombreux endroits.
- Tu vois ça, ces tiges métalliques, elles sont électrifiées…
Il se rendit vite compte qu'elle n'avait pas la moindre idée de ce qu'il voulait dire.
- Cela signifie qu'elles sont dangereuses et que tu ne dois jamais t'en approcher et encore moins les toucher, tu pourrais en mourir Dria tu me comprends?
Elle fit oui de la tête, les yeux grands ouverts, stupéfaite du danger que comportait déjà le camp Jaha et ce, à quelques enjambées de l'entrée.
Bellamy et Marcus vinrent les rejoindre alors que les hommes armés s'éloignaient vers le camp.
- Il faut s'attendre à d'autres représailles de ce genre Kane, dit Sinclair tout en relâchant les bras de Dria.
- J'ai envoyé ces hommes rassembler tout le monde, je n'attendrai pas qu'il y ait d'autres rencontres de ce genre.
- Ou pire encore, laissa échapper Bellamy en regardant Dria.
Il sentit le poids du regard réprobateur du chancelier se poser sur lui et il s'en voulut d'avoir prononcé ces mots. Il la vit le regarder à son tour et constata toute la peur dans son regard. Ces yeux craintifs et captivants à la fois renforcèrent son sentiment de culpabilité.
Octavia et Lincoln étaient grimpés sur l'une des sections de la station spatiale. Si elle avait jadis vogué librement dans les confins de l'espace, elle s'était perdue en chemin. Désormais, elle s'était échouée et solidement ancrée sur cette terre autour de laquelle elle avait gravité durant si longtemps. Leur danse continuelle avait fait place à une violente étreinte dont elle n'avait pu se défaire. Maintenant, bien qu'elle continuait à abriter les gens du ciel, elle servait également d'observatoire. Pour ceux qu'elle ne pouvait convaincre de son hospitalité, elle servait à observer la forêt qui leur manquait terriblement. Plus natifs que peuple du ciel, ils n'arrivaient pas encore à se mêler à tous. L'amertume de la tournure des récents évènements leur avait fait renoncer à la vie parmi ce peuple des bois. Octavia ne s'était jamais sentie plus à sa place que lorsqu'elle était la seconde d'Indra. Bien qu'elle n'ait pas hésité une seule seconde à choisir son frère avant toute chose, bien que Lincoln fut à ses côtés, il y avait ce vide qui la tenaillait. Ce profond sentiment d'imposture alors qu'elle observait les habitants du camp Jaha.
Ils virent des gardes rassembler les gens et les guider de l'autre côté du campement. Ils se levèrent et sans être vus de quiconque, traversèrent le vaisseau. Ils s'accroupirent et regardèrent le grand rassemblement. Au-devant de la foule, le chancelier avait pris la parole et bien que le son de sa voix qui portait loin leur parvienne, ils n'arrivaient pas à en distinguer les mots exacts. Un peu plus en retrait, il y avait Sinclair et à sa droite, Bellamy était de dos et semblait parler à quelqu'un derrière lui. Lorsque ce dernier fit un pas de côté et qu'enfin ils virent qui se tenait devant la foule avec les conseillers, Octavia enfonça ses ongles dans la main de Lincoln qu'elle tenait dans la sienne.
- Lexa, dit-elle les dents serrées.
Elle la regardait au loin et toute la rage qu'elle lui inspirait avait même éclipsé le fait de se demander ce qu'elle pouvait bien faire ici, et seule de surcroît. Octavia se leva pour se diriger droit vers elle. Si elle n'était pas certaine de ce qu'elle s'apprêtait à lui faire, elle n'arrivait plus à rester en place à attendre. Lincoln l'interrompit dans son élan. Il lui agrippa fermement le bras et la ramena en position accroupie. Elle se tourna vers lui, le regard assassin. Elle fut toutefois surprise de constater qu'il avait les yeux tournés vers le rassemblement et surtout sur Lexa. Ses sourcils étaient froncés et il semblait perplexe, scrutant avec attention, comme si quelque chose n'allait pas, du moins hormis la présence de la commandante.
- Lincoln laisse-moi, dit-elle en le repoussant avec hargne.
Il la saisit à nouveau et elle soupira de colère.
- Ce n'est pas Lexa, dit-il.
Octavia se retourna pour regarder à nouveau. Au moment même, Kane lui faisait signe d'approcher et semblait la présenter à tous.
- Tu vois comme moi, dit-elle en la pointant.
Elle n'en pouvait plus d'attendre. Elle se redressa et cette fois, Lincoln ne l'en empêcha pas. Il fit de même et la suivit alors qu'elle descendait en se laissant glisser tout en bas de la navette. La chute était haute et risquée, mais elle atterrit en souplesse et avec agilité. Ils coururent jusqu'à rejoindre l'attroupement près de l'entrée du camp. Non sans peine, ils se frayèrent un chemin jusqu'à l'avant. Les gens se pressaient les uns contre les autres, tentant désespérément de voir et d'entendre tout ce que disait le chancelier. Lorsqu'enfin ils émergèrent à l'avant, Octavia n'arrivait plus à contenir tout ce qui remontait en elle. Le bombardement de tonDC, la trahison au Mt Weather, tant de vies perdues dont la sienne. Si elle n'avait pas péri lors que ces évènements, elle y avait toutefois tout perdu. Elle allait porter sa main à son dos pour saisir une dague qu'elle avait dissimulée lorsque Lincoln l'immobilisa. Il la prit dans ses bras, non dans une étreinte réconfortante, mais davantage pour la maitriser.
- Regarde bien, lui murmura-t-il à l'oreille sous le regard accusateur de Kane.
Il avait vu Octavia se hisser devant tout le monde et comment elle avait porté la main à l'arrière de son corps le regard meurtrier.
- Regarde Octavia, ce n'est pas la commandante, c'est… Dria.
L'annonce d'une nouvelle alliance avec les natifs n'avait pas été aisée, mais Kane savait trouver les mots. Lorsque les termes de cette nouvelle paix au prix de l'échange avaient été énoncés, les réactions avaient été plus que défavorables. Dria était restée sans mots, à regarder tous ces gens qui, déjà, ne désiraient que son départ, si ce n'était sa mort.
Elle connaissait la manière dont Lexa régnait sur les siens et comment ses décisions, quoi qu'imposées, étaient acceptées sans un mot, sans une réaction. Une soumission et une discipline qu'elle ne cessait de devoir revendiquer, impitoyable et forte. Pour Dria, Lexa était tel l'arbre centenaire se dressant seul au milieu d'une clairière. Celui qu'on ne peut s'empêcher, non pas seulement de regarder, mais de contempler. Celui qui grimpe si haut dans le ciel, si majestueux et robuste. Celui qu'on observe avec admiration et dont la prestance et la grandeur qui en émanent clouent sur place. C'est ce qu'était Lexa, puissante et magnifique à la fois. Mais tel cet arbre solitaire, elle affrontait seule tous les périls. Car les arbres des forêts n'ont de force que par leur nombre. Ils s'élancent vers les hauteurs, une course sans merci pour atteindre le soleil, poussant sans se renforcir individuellement. Leur force venant de l'unité, mais sachant toujours que jamais ils ne pourraient se dresser seul tel le grand arbre de la clairière. Voilà ce qu'était le prix du privilège de l'admiration qui coupait le souffle, le pouvoir dans la solitude, la grandeur dans l'adversité.
Si Lexa gouvernait sans compromis, le peuple du ciel était dirigé d'une toute autre manière. C'est ce qui avait tant apeuré Dria. De voir comment tous réagissaient à l'annonce de leur chancelier. Comment il devait défendre ses idées pour qu'elles soient acceptées. Mais Marcus Kane avait su contenir les siens. Il avait su les convaincre alors qu'au début de son discours, Dria n'aurait jamais cru cela possible.
Voilà que tout avait été dit et que tous retournaient maintenant à leur occupation, non sans restes de réticences et d'appréhension. Alors que la foule s'était entièrement dispersée, deux étaient restés là à la fixer. Dria ne pouvait détacher ses yeux de ceux de la jeune femme qui la dévisageait. Il y avait tant de colère et de mépris en elle. Dria savait que ce n'était pas réellement à elle qu'était destinée cette hargne qui l'avait poussée à se rendre jusqu'à elle à l'avant de la foule. Dria détacha son regard et regarda ses vêtements. Elle soupira. Une fois de plus dans sa vie, elle recevait ce qui revenait de droit à Lexa.
Bellamy passa à côté d'elle et alla rejoindre celle qui la fixait toujours.
- Octavia, dit-il.
Lincoln la relâcha. Elle s'éloigna de lui et le regarda avec cette même colère qui ne la quittait pas.
- Mais qu'est-ce que c'est que ça Bel?
Il alla s'approcher pour lui murmurer à l'oreille quand ils furent interrompus.
- Lincoln? S'interrogea Dria qui venait tout juste de poser les yeux sur lui.
- Dria, laissa-t-il échapper dans un soupir.
Ils s'avancèrent l'un vers l'autre sous les regards étonnés d'Octavia et Bellamy.
- Mais que fais-tu ici, lui demanda-t-elle?
- Je te retourne la même question.
Elle esquissa un léger sourire, réalisant tout le soulagement que lui apportait ce visage familier.
- Vous êtes arrivés un peu tard, dit-elle en jetant un bref coup d'œil à Octavia sur leur droite. Lexa a conclu une nouvelle alliance avec le peuple du ciel. Comme lors de l'instauration de la coalition des douze clans elle a demandé à ce que nous procédions à …
- L'échange, termina-t-il.
Elle hocha la tête.
- Mais qui a pris ta place?
- Clarke, les interrompit Bellamy.
Octavia et lui s'approchèrent d'eux.
- Combien de temps seras-tu avec nous, demanda Lincoln?
- Nous, s'enquit Dria qui ne savait toujours pas ce qu'il faisait ici.
Il prit la main d'Octavia qui le laissa faire, quoiqu'il était évident qu'elle lui en voulait toujours. Dria haussa les sourcils en constatant là chose.
- Octavia, je te présente…
- Octavia? Le coupa Dria.
Celle-ci la regarda d'un air méfiant, ne sachant pourquoi elle semblait déjà la connaître. Octavia fit un pas vers elle, toujours le regard aussi menaçant, la défiant sans cesse, ne voyant encore que Lexa en elle. Dria recula et se heurta contre Marcus qui les avait rejoints sans qu'ils ne s'en aperçoivent.
- Suis-moi Dria, dit-il en regardant tous les autres avec autorité et fermeté.
Il la prit par le bras et ils s'éloignèrent ensemble. Après quelques pas elle ne put s'empêcher de regarder par-dessus son épaule. Non sans surprise, elle remarqua qu'ils ne l'avaient pas quittée des yeux. Ils s'éloignaient à leur tour quand elle se retourna pour regarder où Kane la conduisait.
Elle qui avait observé avec admiration l'Arche de l'extérieur, elle aurait bientôt la chance d'y pénétrer. Ils arrivèrent à l'entrée et les portes s'ouvrirent automatiquement. Dria sursauta, n'ayant jamais été exposée à aucune forme de technologie. Marcus sourit avec bonté, sans se moquer, davantage en appréciant cette belle naïveté qui émanait d'elle. Il leva le bras pour lui indiquer de passer devant, d'enfin entrer dans l'Arche. Les yeux de la jeune femme brillaient de curiosité alors qu'elle fit précautionneusement un pas en avant. Kane appuya sa main au milieu du dos de Dria pour l'inviter à poursuivre. Celle-ci se cambra violemment à son geste, laissant échapper un gémissement étouffé alors qu'elle s'éloignait de lui. Il referma ses doigts et écarta sa main sans comprendre ce qui avait causé une telle réaction.
- Pardonne-moi Dria je ne voulais pas…
Elle leva la main vers lui pour qu'il cesse de s'excuser, car cela était inutile. Il vit dans ses yeux maintenant humides qu'elle ne dévoilerait rien. Il ne chercha pas à en savoir davantage et inclina la tête pour conclure ses regrets.
- Si tu veux bien me suivre, dit-il d'une voix douce camouflant péniblement l'entremêlement de remords et de curiosité qu'avait provoqué la réaction de Dria.
Elle prit une profonde inspiration les mains sur ses genoux, la douleur l'élançant vivement. Elle se redressa et lui confirma d'un hochement de tête qu'elle était prête à poursuivre. Il la conduisit à travers ce qui lui sembla être un labyrinthe de couloirs interminables. Tout comme de l'extérieur, l'Arche était faite de métal. Il y avait ici et là des fils et des conduits qui pendaient du plafond, le résultat d'un atterrissage peu orthodoxe. Néanmoins, la station était en bon état considérant ce qu'elle avait traversé, demeurant un refuge dans un monde incertain, dans l'espace comme sur la terre. Dria aurait voulu qu'il marche plus lentement, qu'il s'arrête même à plusieurs reprises, mais Kane allait droit devant. Elle n'avait pas le temps de tout voir, de tout capturer en mémoire. Ils avaient passé devant de nombreuses portes vitrées et elle n'avait pu qu'entrapercevoir brièvement ce qu'elles dissimulaient et ceux qui s'y trouvaient. Bien qu'elle aurait voulu s'attarder un peu partout, elle ne voulait surtout pas perdre le chancelier de vue. S'il y avait une seule chose qu'elle désirait encore plus que d'assouvir sa curiosité des lieux, c'était de rester auprès de cet homme. Il était le seul, pour ainsi dire, qui ne semblait pas désirer son départ, ou sa perte. Bien qu'il fût l'actuel chef de ces gens, elle ne faisait pas confiance à leur loyauté envers la hiérarchie et l'ordre de la discipline. Même si elle ne s'identifiait pas à la majorité des natifs qu'elle trouvait trop brutaux, elle devait leur concéder cela, ils obéissaient à la commandante sans aucune condition. La domination incontestée de Heda avait ses avantages, et le fait d'être Heda sis également.
Ils arrivèrent dans une section comportant de nombreux couloirs qui à leur tour comptaient de nombreuses pièces.
- Nous voici dans les quartiers de résidence. Je te montre les tiens? dit-il avec ce petit éclat dans les yeux.
Elle lui sourit, et hocha frénétiquement la tête, toujours aussi émerveillée et enthousiaste par la découverte de cet endroit. Les lieux si surprenants lui faisaient presque oublier les gens peu accueillants. Elle n'éprouvait aucune rancune envers eux, mais espérait tout de même que cela leur passerait, l'efficience de l'échange en dépendait.
Ils empruntèrent le couloir le plus éloigné et y marchèrent pour atteindre la dernière cabine tout au bout. La porte était close et contrairement à celles qu'elle avait vues plus tôt, elle n'était pas vitrée. Dria s'étonna de voir que celle-ci ne s'ouvrait pas à leur approche. Elle passa sa main devant, tentant de l'actionner. Elle se résigna et se tourna vers Marcus qui la regardait avec le même amusement au fond des yeux. Il tendit la main vers une plaque circulaire plus en relief sur le mur à la droite de la porte.
- Pour entrer, tu appuies ici, dit-il en posant la main sur l'endroit en question.
La porte glissa sur le côté et révéla un petit studio. Il comprenait deux lits superposés, un peu d'ameublement et un grand hublot donnant sur la forêt au loin.
- Je te laisse t'installer. Je serai à l'extérieur avec la garde si tu as besoin de quoi que ce soit.
Il allait poser sa main sur son épaule, mais se ravisa au dernier moment, laissant sa main en suspend tout près d'elle pendant un court instant.
- Oh, j'allais oublier, dit-il en retirant les sacs de Dria qu'il portait toujours.
Il les posa à ses pieds et s'éloigna. Dria le regarda partir puis posa les yeux sur ses sacs en soupirant, ayant encore en tête le souvenir de la douleur que le fait de les porter lui avait causé.
Les heures avaient passé depuis qu'elle était pénétrée dans la cabine qui lui avait été attribuée. Elle avait refermé la porte et ne l'avait pas rouverte depuis. Alors qu'elle avait vu le ciel s'assombrir là dehors, elle avait entendu le couloir s'animer. Elle n'avait pas osé sortir, elle avait préféré rester ici, dans cette chambre froide et toute faite de métal, comme tout le reste de l'Arche d'ailleurs. La nuit avait fini par s'installer et les bruits ambiants avaient cessé. Tous s'étaient endormis, tous sauf elle. Du plus loin qu'elle se rappelle, elle n'avait jamais dormi plus de quelques heures d'affilée, le sommeil n'ayant jamais vraiment réussi à prendre le dessus sur elle.
Dria avait rangé les vêtements de Lexa dans la commode libre près des lits jumeaux. Le pauvre sac qui les avait transportés du camp des natifs à ici avait les coutures qui étaient sur le point de céder sous l'ambition qu'avait eue Lexa en le chargeant. Le long manteau que lui avait confié sa sœur était suspendu dans la penderie avec la besace vide. Elle l'avait regardé et la voyait le porter, voyait comment avait dû la voir le peuple du ciel.
Si ce n'était de ranger le peu de choses qu'elle avait emporté avec elle, elle était restée assise auprès du hublot, à contempler au loin la nature sauvage qui jurait avec tout ce métal froid qu'était le camp Jaha. Elle patientait en silence, attendant que tous soient complètement passés dans le monde des rêves, profondément loin dans la quiétude de la nuit. Quand enfin la lune se leva par-delà les montagnes lointaines, elle décida que le moment était venu. Elle se redressa et passa une main à son dos toujours sensible. Dria sentit la moiteur des bandages sous ses vêtements et se dit qu'elle se devait de les changer, encore. Elle traversa la petite pièce, ramassant au passage le sac qu'elle n'avait pas vidé de son contenu, celui qui contenait son nécessaire de soigneuse. Elle ne se résigna pas à le passer à l'épaule, mais se contenta d'en tenir la sangle dans sa main. Dria alla appuyer sur le bouton circulaire tout à fait similaire à celui qui se trouvait à l'extérieur de sa cabine. La porte s'ouvrit dans un glissement mécanique. Elle passa la tête hors de la chambre. Il n'y avait personne. Elle sortit et referma derrière elle. Dria parcourue le couloir à pas couvert, se déplaçant sans bruit.
Elle marcha au hasard dans le labyrinthe que lui semblait cette station. Il n'y a avait que quelques faibles lumières rouges ici et là pour guider sa balade nocturne. Si ce n'était de ce faible halo lumineux, l'endroit était totalement plongé dans la noirceur. Car ici, la lumière de la lune qu'elle aimait tant n'arrivait pas à la rejoindre. Elle parcourut encore bien des allées se ressemblant toutes les unes les autres, tant qu'elle se demandait si elle ne tournait pas en rond. Ses doutes s'envolèrent lorsqu'elle aperçut au loin, une faible lumière blanche qui émanait d'une pièce vitrée. Toujours en silence, le pas léger, elle s'en approcha. En regardant à l'intérieur, elle laissa échapper un soupir de soulagement en remarquant qu'il s'agissait de l'infirmerie. Elle l'avait tout de suite compris en voyant tous ces lits, ces armoires renfermant des bocaux et fioles. Dria referma les yeux un instant, le souvenir du Mt Weather lui revenant en tête, revoyant les fioles entre ses mains, revoyant tout ce qui s'en était suivi alors. Elle grimaça à ses souvenirs et rouvrit les yeux pour chasser ses pensées qu'elle ne désirait qu'oublier. En se relevant, les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes sans qu'elle n'eût à appuyer sur quoi que ce soit. Dria resta figée sur place, priant que le bruit de celles-ci n'ait pas réveillé les personnes qui s'y trouvaient endormes. Elle retenait sa respiration et sentait son cœur battre dans ses oreilles. Après des secondes qui lui semblèrent des heures, elle se résigna à expirer, réalisant que le bruit n'avait alarmé personne.
Dria pénétra dans l'infirmerie, marchant avec précaution pour que sa courte présence ne soit pas remarquée. Tout au fond, une lumière blanc vaporeux illuminait faiblement les lieux. Guidée par cette clarté ambiante, elle parcourut les environs, cherchant de nouveaux pansements qu'elle pourrait subtiliser. Ses recherches furent brèves, car elle en trouva dans le premier tiroir qu'elle se risqua à ouvrir. Elle prit deux rouleaux, l'un pour l'immédiat et un autre qu'elle rangea dans son sac pour plus tard.
Maintenant qu'elle détenait ce dont elle avait besoin, elle laissa sa curiosité la pousser à continuer sa visite. Toujours dans le plus grand silence, elle ouvrit les portes des pharmacies, scruta les fioles, les instruments de métal poli et froid. Elle allait repartir quand son regard se posa sur les deux lits qui étaient occupés. Sur eux, reposaient deux femmes, l'une semblait être de son âge et la seconde paraissait plus âgée quoi que seulement pour pouvoir être la mère de celle-ci, non pas d'avantage. Près des femmes qui dormaient d'un sommeil agité, respirant fortement et à rythme irrégulier, se trouvaient deux hommes assoupis. L'un était sur une chaise, le haut du corps posé sur le bas du lit de la jeune femme. L'autre était également sur un fauteuil, mais près de l'autre femme.
Dria les regardait, ces pauvres femmes qui semblaient souffrir terriblement, et ce, même dans leur sommeil. Elle savait qu'elle se devait de retourner à sa cabine, qu'elle ne devait pas s'attarder ici, mais elle n'arrivait pas à s'y résoudre. Elle se mordit la lèvre, décidant qu'elle ne pouvait rester sans rien tenter. Dria n'avait aucune idée du mal qui affligeait ces femmes et ne pouvait donc risquer un quelconque remède. Ce qu'elle pouvait toutefois faire, c'était de rendre leur sommeil plus léger et profond à la fois. Elle traversa la pièce et posa sur un comptoir le sac qu'elle tenait à la main. Elle défit les liens qui le tenaient fermé et le déroula. Il s'étendit en longueur sur l'entièreté du meuble où elle s'était rendue, proposant fines lames et instruments ainsi qu'un innombrable lot de médicaments et de plantes médicinales. Elle sortit ce dont elle avait besoin et partit à la recherche de bocaux quelconques. Dria se souvenait d'en avoir aperçu il y avait quelques instants à peine. Cela lui revint en tête et elle alla chercher les récipients creux nécessaires. La jeune femme prit les herbes sèches choisies précédemment et les réduisit en poudre entre ses mains. Elle laissa tomber le tout au fond d'un des deux bols qu'elle avait rapporté au comptoir. Elle se saisit de deux fines pierres qui scintillèrent lorsque la lueur blanchâtre les illumina. Dria sortit ensuite une brindille d'une des pochettes de son sac. Elle l'appuya sur l'une des roches et avec l'autre, donna quelques petits coups secs et précis. En un instant, une flammèche se prit à l'extrémité de la tige. Dria la déposa dans le bocal contenant les herbes émiettées. Rapidement, la poudre se consuma et produisit une fumée que Dria savait rougeâtre. Néanmoins, dans la pénombre de l'infirmerie, il était impossible d'en distinguer la couleur. Elle posa le second bol sur le premier pour contenir les vapeurs. Avant de s'éloigner, elle se saisit d'une grande plume noire ayant jadis appartenu à un corbeau. Dria la piqua dans sa longue tresse et traversa à nouveau la pièce pour aller rejoindre les femmes, emportant sa mixture avec elle.
Dria alla se placer entre les deux lits. Elle souleva le bol faisant office de couvercle et le plaça sous le second. Elle passa ensuite sa main à ses cheveux pour saisir la plume noir de jais. Alors que la fumée s'élevait lentement dans les airs, elle la redirigea d'un mouvement long et précis vers le visage de la plus jeune des deux femmes. Dria avait décidé de commencer par elle, car celle-ci semblait souffrir plus encore. Sans s'en rendre compte, elle inspira les vapeurs que la jeune soigneuse dirigeait vers son visage. Cela ne prit qu'un bref moment pour que son corps se relâche. S'il était secoué de soubresauts et si la douleur crispait ses traits ensommeillés, maintenant il reposait dans une quasi-immobilité sur le lit. Sa respiration n'était plus saccadée et son ventre se soulevait au rythme désormais constant et profond de celle-ci. Dria esquissa un léger sourire de satisfaction et passa à la seconde femme.
Quand elle eut terminé, elle replaça à nouveau le second bol sur le dessus de l'autre, limitant la fumée qui avait maintenant fait son œuvre. En se retournant elle sentit son cœur bondir dans sa poitrine à la vue de l'homme, auparavant assoupi au pied du lit, qui se tenait debout et ne la lâchait pas des yeux. Dans sa stupeur elle fit tomber les bols dans un vacarme de tintement métallique. L'autre homme qui dormait dans le fauteuil se réveilla en sursaut, regardant à droite et à gauche, toujours entre deux mondes. Les femmes allongées, quant à elles, reposaient trop profondément maintenant pour que même ces sons alarmants ne puissent les atteindre.
- Je… je…
Elle n'arrivait pas à trouver les mots alors elle se pressa à ramasser ce qu'elle avait maladroitement laissé tomber par terre. Celui qui s'était éveillé en panique avait maintenant repris ses esprits et s'était approché de la femme auprès de laquelle il dormait quelques instants plus tôt. Il enfila son stéthoscope et commença à prendre ses signes vitaux. Son regard changea quand il réalisa l'état dans lequel elle se trouvait maintenant, rien qu'il aurait pu prédire quand il s'était endormi à ses côtés. Elle était désormais calme et paisible, comme si toute la douleur qui l'accablait l'avait finalement quitté. Il se retourna pour voir l'autre homme qui était aussi à constater l'état de la femme qu'il veillait. Ils échangèrent un regard complice de stupéfaction puis se tournèrent vers la femme qu'ils avaient surprise. Elle refermait son sac à toute vitesse, maudissant le fait de s'être attardée ici. Dria allait sortir en trombe lorsque les hommes l'en empêchèrent. Plus intrigués que menaçants, ils l'avaient rejointe et s'étaient postés devant la porte pour éviter qu'elle ne sorte, du moins pas sans s'être expliquée, mais surtout, présentée.
- Hey, hey attend, dit l'un d'eux en levant la main vers elle. Je ne voulais pas t'effrayer, où cours-tu de la sorte?
- Et qui es-tu en fait? souligna l'autre.
Dria les regardait tous deux et la sortie qu'ils bloquaient. Elle n'arrivait pas à trouver les mots, le cœur se débattant encore dans sa poitrine. Ils se regardèrent entre eux un instant quand ils virent qu'elle n'osait une réponse.
- Je suis Wick.
- Et moi Jackson, je suis médecin ici et…
Il regarda au fond de la pièce Abby et Raven qui reposaient sereinement maintenant, et ce, grâce à elle. Il se souvint que Kane avait cherché à le voir en fin de journée pour lui parler de l'assemblée qu'il avait manqué plus tôt. Faute de temps et de ressources pour alléger ses responsabilités, il n'avait pu lui accorder cet entretien. Il avait eu toutefois vent de l'arrivée d'une native, il avait également perçu des bribes de conversation à ce sujet et n'avait retenu que très peu si ce n'était de cela. Wick, quant à lui, avait assisté à la présentation de celle-ci durant le court moment où il avait quitté le chevet de Raven. Toutefois, il n'avait que peu souvenir, car ses pensées étaient ailleurs, étaient restées auprès de la jeune femme qu'il veillait sans cesse depuis leur retour.
- Je suis Dria, fini-t-elle par dire à demi-mot.
- Dria… tu es la sœur de la commandante, compléta Wick alors que l'assemblée lui revenait en tête.
Elle se contenta de hocher la tête tout en n'arrivant pas à retenir un rictus de douleur. Dans sa tentative de s'éclipser, elle avait mis son sac en bandoulière. Mais la peur qui lui faisait oublier à douleur se dissipait peu à peu, laissant la souffrance revenir à elle.
- Ça va? s'enquit Jackson.
Elle fit signe que oui, mais il était difficile de la croire.
- Je peux? demanda Dria en pointant la porte du bout du menton.
Comme si cette simple demande les ramenait au moment présent, les hommes haussèrent les sourcils en réalisant qu'ils lui bloquaient le passage. Ils se reculèrent et sans rien ajouter elle se hâta de sortir. Ils la regardèrent s'éloigner dans la lueur que projetaient les faibles lumières rouges du couloir.
- Elle leur a fait quoi tu penses? demanda Wick.
Jackson détourna les yeux du corridor, car elle avait emprunté un tournant, sortant ainsi de son champ de vision.
- Je ne sais pas …
Il ne termina pas sa phrase, laissant ses mots en suspens. Mais si ses paroles ne le quittaient point, ses pensées, elles, vagabondaient au loin, suivant Dria dans les innombrables allées sombres de l'Arche.
