Chapitre 14

Les sages et les stratèges


And you don't need to pretend

That perfection is your friend

'Cause we're all broken

We all end up alone

Show me that you're human, you won't break

Love your flaws and live for your mistakes

Beauty's on the surface wearing thin

Come closer show the marks upon your skin

Show me that you're human

Show me that you're human

"Human"


Clarke était restée à se prélasser dans la baignoire, désirant arrêter le temps dans sa course folle, l'empêcher de filer entre ses doigts. Car en ce moment même, et pour la première fois depuis bien longtemps, elle se sentait profondément bien, tout simplement. Néanmoins, les minutes filèrent sans qu'elle ne puisse les retenir, refroidissant l'eau du bain, lui imposant de se résoudre à en sortir. Elle passa l'une des serviettes, préparées à son attention, autour de son corps et à l'aide d'une autre, entreprit d'éponger ses cheveux dégoulinants. Elle jeta à nouveau un coup d'œil vers l'amoncellement composé de ses vêtements sales. Elle frissonna au souvenir de ceux-ci, n'arrivant pas à croire qu'ils ne l'avaient pas indisposée avant. Clarke les laissa où ils étaient, n'osant s'en approcher à nouveau, leur seule présence la dégoûtant déjà suffisamment. Elle enfila les quelques morceaux de vêtement qu'elle avait pris dans le placard. Clarke avait jeté son dévolu sur ceux-ci, car la jeune servante les avait décrits comme étant des tenues de nuit. Ample, doux sur sa peau encore humide, ils l'enveloppaient d'un réconfort inespéré.

Lorsqu'elle sortit enfin de la salle de bain, elle remarqua qu'un feu avait été allumé dans le foyer de la chambre. Clarke n'hésita pas une seconde à s'en approcher, allant s'asseoir sur le tapis de fourrure. Elle ferma les yeux et laissa sa tête pencher vers l'arrière, ressentant la chaleur qui irradiait de l'âtre crépitant. Elle prit appui sur ses bras et allongea ses jambes vers l'avant, se mettant à son aise pour contempler les lieux où elle résiderait pour un mois entier.

La chambre était grande, très grande. Clarke avait sommairement remarqué les meubles de bois massif, mais maintenant qu'elle était seule, elle prit le temps de les observer avec attention. Ils n'étaient pas que faits de bois, ils étaient finement sculptés. Dans les piliers du lit à baldaquin sillonnaient des lierres et d'autres représentations florales. Ce n'était pas que des meubles, c'était des œuvres d'art. Elle se força à détacher les yeux du lit, trop invitant, se disant qu'elle devait résister à l'envie d'aller s'y allonger. Car si elle s'y abandonnait, elle n'arriverait plus à se relever pour le diner en soirée, la rencontre avec ce fameux conseil. Elle balaya les murs, remarquant pour la première fois qu'ils étaient couverts de cadre. Toutefois, ceux-ci ne comprenaient ni photo ni toile, ils servaient à mettre en valeur d'innombrables spécimens de fleurs séchées. Clarke se releva pour s'en approcher, pour tenter de discerner les détails qui lui échappaient de si loin.

Elle laissa le temps passer tout en s'émerveillant devant cette nature immortalisée sur ces murs. Clarke se dit en elle-même que cet art naïf et simple valait bien plus que tous les chefs d'œuvre qu'elle avait côtoyés au Mont Weather. Il y avait quelque chose d'apaisant dans toutes ces plantes dont elle ignorait les noms. Sachant qu'elle se trouvait dans la chambre de Dria, elle n'eut aucun doute que chacune devait avoir une vertu médicinale quelconque.

Le soleil était passé par-delà l'horizon et il n'y avait plus que la lueur des flammes illuminant la pièce désormais. À cette heure de la fin de la journée, tel que promis, la servante vint cogner à la porte de la chambre.

- Entrez, indiqua Clarke toujours assise à observer le bois du feu se consumer lentement.

Briseïs entra et referma derrière elle. Elle alluma des chandelles aux quatre coins de la pièce et alla chercher des vêtements dans le placard. La servante aida Clarke à revêtir une tenue plus habillée. Rien d'extravagant, mais plus approprié que des habits de nuit. La blonde avait d'abord trouvé le fait de se faire habiller ridicule, se disant qu'elle n'avait besoin de personne pour cela. Mais les tenues des natifs étaient faites de nombreux morceaux de vêtements disparates, rien qu'elle n'aurait su assembler seule tout compte fait. Ensuite, la jeune femme s'attaqua à sa chevelure fraîchement séchée. Elle la noua en une simple tresse lui descendant sur l'épaule, rien d'aussi complexe que ce que Lexa affichait ordinairement. Quand Briseïs eut terminée, Clarke put s'observer dans le grand miroir près du lit. Elle se surprit à s'y trouver belle, mais surtout la satisfaction que cela lui apporta.

La jeune servante l'escorta au niveau inférieur. Elles descendirent les marches, traversèrent la maison pour finalement se rentre aux portes grandes ouvertes d'une ample salle à manger. La pièce se trouvait à l'extrémité de la maison et était vitrée sur trois côtés. Une possible vue splendide que la nuit gardait secrète pour le moment. Alors que Briseïs prenait congé, Lexa arriva, suivi de quatre personnes que Clarke n'avait encore jamais rencontrées. Elle fit entrer les gens qui la suivaient et s'approcha de la blonde. Sans un mot, elle lui fit un léger sourire et l'invita à entrer. Lexa lui assigna le siège au bout de la table et elle alla se mettre complètement de l'autre côté.

- Membres du conseil, je vous présente Clarke du peuple du ciel.

Lexa leva sa main vers elle et les natifs tournèrent leurs regards vers la blonde en hochant la tête respectueusement.

- Clarke, je te présente d'abord Nama.

Lexa indiqua une vieille femme menue à la chevelure blanche comme la neige. La dame sourit tendrement et aussitôt Clarke se sentit plus légère, moins intimidée devant tous ces gens.

- Nama a été la sœur de la première Heda, il y a plus de soixante ans.

Lexa indiqua ensuite l'homme à côté la vieille femme.

- Voici Irsil, frère de la deuxième Heda.

L'homme avait les cheveux grisâtres et semblait avoir vu plusieurs printemps, quoique bien moins que Nama.

- Devant lui, Wost, fils de la troisième Heda.

De loin le plus jeune membre du conseil, il semblait avoir le début de la trentaine. Il sourit également à Clarke, les yeux pétillant au regard charmeur.

- Enfin je te présente Bolfir, père de la cinquième Heda.

Un homme à la carrure imposante s'inclina vers Clarke.

- Le conseil est composé d'un parent de chacune des précédentes et de la présente Heda. Toutefois, il se trouve aujourd'hui en sous-nombre.

Lexa fit une courte pause ou elle sembla ravaler difficilement. Elle se racla la gorge avant de poursuivre.

- Gustus était le frère de la quatrième Heda et Dria comme tu le sais déjà, mon unique sœur et intendante.

Clarke regarda le siège vide entre Wost et Bolfir, puis réalisa qu'elle se trouvait à la place que devait occuper Dria en temps normal.

- Ce sont ces personnes qui dirigent la capitale en mon absence et qui contribuent à son maintien en ma présence. Un conseil restreint d'une importance vitale pour l'ordre et la paix de Polis.

Les membres s'inclinèrent vers leur commandante puis se regardèrent l'un l'autre un bref moment avant de se tourner vers Clarke. Puis, sans prévenir, ils prirent la parole à l'unisson.

- Nous sommes les membres du conseil, les sages et les stratèges. Nous sommes les gardiens et les dirigeants. Nous servons Heda et toutes celles qu'elle habite. Nous vivons dans l'ombre de ses décisions, car nous ne sommes pas ses choix. Nous lui indiquons les chemins que jamais nous ne marcherons. Nous sommes ceux qui veillons et qui lui survivons. Nous sommes les membres du conseil, les sages et les stratèges.

Clarke resta bouche bée suite à ce discours entonné comme une seule voix.

- Tu viens d'entendre le serment du conseil, leur promesse et des vœux les liants pour toujours à ce devoir et cet honneur.

Lexa leva les bras vers les sièges et tous prirent place. En peu de temps, plusieurs serviteurs vinrent porter de nombreux plateaux de nourriture, tous plus appétissants les uns que les autres. On leur servit à boire et bientôt, tous furent à attendre de savourer ce qu'avaient produit les cuisines de la demeure de la commandante. Tous attendaient que Lexa autorise le début du repas.

- Membres du conseil, je vous ai fait venir ici ce soir non pas pour simplement vous présenter notre invité. Vous aurez évidemment remarqué l'absence de Dria et avant de laisser le doute et les craintes vous gagner, sachez qu'elle sera de retour dans un mois. Un mois durant lequel nous serons les hôtes de Clarke, représentante et fille de la chancelière du peuple du ciel.

Les hommes et les femmes se regardèrent l'air soucieux, surtout au mot « représentante » qu'ils n'avaient entendu depuis les jours d'avant coalition.

- Pour une seconde fois, j'ai instauré la paix via le processus de l'échange. Notre peuple et celui du ciel auront conclu une alliance au terme duquel nous serons définitivement alliée et en paix. Voilà pourquoi j'ai envoyé Dria nous représenter auprès d'eux. Voilà pourquoi Clarke se tient ici devant vous ce soir.

Lexa s'avança sur chaise et empoigna la coupe posée devant elle. La levant dans les airs, elle balaya du regard tous ceux qui étaient assis à ses côtés.

- Soit officiellement la bienvenue à Polis, Clarke.

Les membres du conseil imitèrent leur commandante et souhaitèrent également la bienvenue à Clarke. Suite à cela, Lexa les invita à entamer ce festin qui n'avait que trop attendu. Ils mangèrent et burent à la santé et à prospérité de cette nouvelle alliance, heureux d'une paix prometteuse avec ce peuple du ciel. Au cours du repas, Clarke put discuter avec eux et apprendre le rôle de chacun.

Nama faisait non seulement partie du conseil, mais également du groupe des anciens. Composés des ainés de la capital, ils étaient les gardiens d'un passé que les natifs d'aujourd'hui n'avaient jamais connu. Ils étaient les descendants des seuls survivants de l'avant-monde. Ceux dont les parents avaient survécus aux ravages de la terre, les rares pouvant témoigner de ce qui avait jadis été. Nama promis à Clarke que lors de la prochaine cérémonie d'histoire, celle-ci serait invitée à y participer, tout comme bon nombre des enfants de la capitale. Elle aurait ainsi la chance d'y découvrir non seulement l'avènement des natifs, mais également l'origine des Heda.

Irsil, quant à lui, était en charge de tout ce qui attrayait aux constructions de Polis. Il avait participé à l'instauration des grandes murailles encerclant la capitale. Il avait la charge du maintien de tout ce qui était déjà construit et de tout ce qui ne l'était pas encore. Sous sa responsabilité tenaient les fondements même de cette grande ville.

Wost, le plus jeune d'entre eux, du moins en l'absence de Dria, s'occupait à la fois des commerçants et des cultures. Tous ceux qui venaient faire commercent et troc dans la capitale devait se rapporter à lui. Il coordonnait le nombre de participants et ce qu'il était permis d'y vendre. Malgré que cette tâche semblait déjà bien grande, il avait aussi sous sa charge les divers agriculteurs et pêcheurs œuvrant à Polis. Ainsi, il veillait sur tout ce qui permettait à la ville de ne manquer de rien.

Bolfir, lui, avait la responsabilité de la sécurité de la capitale. Il avait la garde sous ses ordres et il veillait sur les frontières. Il maintenait le calme et l'ordre par la discipline et le respect qu'imposaient les gardes de la ville. De concert avec Wost, ils contrôlaient tous ceux qui désiraient transiger avec Polis, gardant un œil attentif sur toutes les allées et venues. Mais maintenant que Gustus n'était plus, il lui incomberait de s'occuper également de l'armée. Pour ce qui était d'accompagner Heda lors de ses sorties, Ryder garderait cet honneur, car ils ne pouvaient plus se passer d'aucun des membres du conseil désormais. Car comme l'avait dit la commandante, ils étaient maintenant en sous-nombre.

Malgré son absence, on informa Clarke du rôle qu'avait Dria. Comme elle s'en était doutée, celle-ci avait la charge des soins et assistances aux blessés et malades. Il y avait de nombreux endroits en ville d'où des soigneurs œuvraient, tous sous sa supervision et conseil. On lui apprit que malgré son jeune âge, Dria était l'une, si ce n'était la meilleure guérisseuse qui n'ait jamais été. Enfant elle avait été l'une des rare à avoir la chance d'aller apprendre avec les hommes du Nord vert, dans les forêts des Grands Lacs. Des régions appelées ainsi par leur situation nordique, mais jamais assez au nord pour se trouver dans les nations blanches de glace, d'où le Nord vert, encore dans les forêts. On lui avait confié cette tâche alors qu'elle était encore très jeune, dès le début du règne de Lexa. Elle avait pris la place de Wost à l'intendance, et ce, à peine sortie de l'enfance. Une bien grande responsabilité malgré son jeune âge, mais jamais aussi grande que celle qui incombait à Heda.

La soirée se termina lorsque Lexa remarqua la fatigue lisible sur le visage de Clarke. Les membres du conseil lui souhaitèrent une dernière fois la bienvenue puis sortirent ensemble. Lexa reconduit Clarke à sa chambre et sans se faire prier, celle-ci se mit au lit, un rêve devenant enfin réalité.


Clarke entrouvrit péniblement les yeux. Il y eut bref moment où elle se sentit perdue, déboussolée. Cet instant d'égarement entre le monde des rêves et la réalité. Elle se frotta les yeux pour clarifier sa vue, confirmant que ce qu'elle voyait était bel et bien là. Non, elle ne rêvait pas, elle était bien dans ce lit enveloppant, dans cette chambre paisible, tout était bien réel, heureusement. Clarke ramena les couvertures sous son menton, ne désirant pas se soustraire au confort du baldaquin. Elle resta allongée encore longtemps, perdue entre un sommeil profond et de fréquents éveils de courte durée. Le temps fila sans même qu'elle n'en prenne conscience, sans même qu'elle ne s'en préoccupe. C'était comme si son corps avait finalement repris le dessus sur ça tête, la contraignant à ce repos qu'il n'avait cessé de réclamé depuis le départ du camp Jaha. Clarke avait abdiqué avec consentement, s'abandonnant sans peine à la quiétude chaleureuse de ces draps.

Le grincement produit par la porte de la chambre s'entrouvrant l'extirpa de ce sommeil léthargique. À nouveau, elle se frotta les yeux, comme si elle sentait le besoin de se rassurer qu'elle était encore là, encore à Polis. Elle se redressa alors que Lexa pénétrait dans la chambre et refermait la porte derrière elle. La commandante s'approcha et vint s'asseoir au pied du lit.

- Il est tard, demanda Clarke alors qu'elle se forçait à s'asseoir.

Lexa lui sourit tout en se penchant vers l'arrière pour jeter un coup d'œil par les portes vitrées donnant sur le balcon.

- À en juger le soleil, c'est le milieu de l'après-midi.

Clarke haussa les sourcils, étonné d'avoir dormi si longtemps, quoique pas si surprise que ça tout compte fait. On cogna à la porte, trois petits coups discrets.

- Entre Briseïs, répondit Lexa en se relevant.

La servante entra dans la chambre, les bras chargés d'un plateau de nourriture et d'un pichet d'eau. Lexa se rendit à elle, la libérant de ce qu'elle était venue leur apporter. La jeune femme s'inclina et sortit. Lexa alla déposer le plateau au milieu du lit alors que Clarke se tassait sur le côté pour lui faire de la place. À nouveau elle grimpa sur le matelas et s'assied en appuyant le dos sur l'un des piliers de bois du baldaquin.

- Je me suis dit que tu aurais probablement faim à ton réveil, souligna Lexa en se penchant pour saisir une pomme parmi tout ce qu'offraient les divers plats.

Pain, fruits murs et sécher, viandes et fromages, Clarke avait le choix. Elle sentit son ventre gargouiller en voyant tout cela. Elle commença à manger alors que Lexa faisait tournoyer sa pomme entre ses doigts, plus intéressés par la distraction qu'elle procurait que par la réelle envie de la manger.

- Plus tôt ce matin, le conseil a informé la ville de ta présence parmi nous. Ils ont également annoncé ce nouvel échange auquel vous participez ainsi que sa durée et ses termes.

Clarke se contenta de hocher la tête tout en mordant à pleine dent dans un morceau de pain. Elle referma même les yeux en savourant ses saveurs.

- Cette maison est…, cette chambre surtout… Clarke laissa ses phrases en suspens, comme si les qualificatifs appropriés ne lui venaient plus.

Lexa sourit tout en lançant le fruit dans les airs avant de le rattraper habilement.

- Contente que cette pièce te plaise, elle sera enfin appréciée à sa juste valeur, dit-elle en se retournant pour toiser les lieux.

- Pourtant quand tu me l'as attitré, le chef de maison, Rhen, n'a pas semblé de cet avis, il a même semblé contrarié, je me trompe?

Lexa secoua la tête en se retournant vers elle.

- Le personnel aime beaucoup ma sœur, répondit Lexa en mettant bien l'emphase sur le « beaucoup ». Et elle leur rend bien, du moins le peu de temps qu'elle passe ici.

Clarke s'extirpa de sous les couvertures, repoussa le plateau et alla s'appuyer sur le pilier du lit en face de celui où Lexa se trouvait. Elle la regarda alors que celle-ci fixait la pomme qu'elle n'avait toujours pas croquée.

- Dria n'a jamais aimé cette ville, ni même cette maison d'ailleurs. Elle ne fait que passer la nuit ici, sans plus, voilà pourquoi je disais que cette pièce serait enfin habitée comme il se doit. Voilà pourquoi j'ai tenu à ce que tu la prennes. Aussi par ce que les chambres de l'extrémité de cette aile sont les plus enviables de toute la maison.

Lexa releva les yeux vers Clarke, omettant de lui dire que la seule raison de ce choix était le fait qu'elle serait logée au plus près d'elle. Car nombreuses étaient les chambres et toutes confortables, mais bien plus éloignées, trop éloignées. Clarke la regarda dans les yeux, appréciant cette attention, quoiqu'un peu gênée d'hériter des quartiers de la sœur de la commandante.

- Je me ferai un plaisir de l'apprécier à sa juste valeur alors, dit-elle en inclinant légèrement la tête.

- Je crois que c'est déjà fait, dit Lexa en regardant le lit défait.

Clarke sourit en s'étirant, se disant qu'elle avait bien raison. Lexa lança à nouveau la pomme en l'air et la rattrapa une fois de plus avant de se relever du lit.

- Si tu as terminé, je crois que tu as assez profité de la chambre pour le moment. Habille-toi et rejoins-moi au bas des escaliers.

Lexa traversa la pièce et se rendit à la porte. Juste avant de disparaitre derrière celle-ci, elle se retourna pour toiser Clarke qui n'avait pas bougé. Elle se recula d'un pas et sans prévenir, lança la pomme vers Clarke. Elle l'attrapa au vol, quoique surprise du geste. Lexa ne put retenir un sourire d'amusement alors qu'elle s'apprêtait à sortir.

- Allez, il y a quelque chose que je désire te montrer… tu ne le regretteras pas, dit-elle avant de passer la porte.

Quand elles sortirent de la maison, Clarke ne regretta pas d'avoir revêtu des vêtements chauds. Le grand chandail lainé et le foulard tissé qu'elle avait enfilés avant de quitter la chambre convenaient parfaitement au temps frisquet. Lexa la conduit à nouveau sur l'allée contournant la demeure de la commandante. Mais comme l'avait remarqué Clarke à son arrivée, la ville convergeait vers cette place centrale formée de deux carrefours. Le plus petit avec une ancienne église, entre eux la maison qu'elles quittaient et l'autre se dessinant devant. Bien plus grand que celui qu'elle avait aperçu la veille, l'endroit était dominé par un bâtiment imposant. Tout fait de brique rouge, exposant une entrée austère par-delà de hautes colonnes de pierre et élevant en son centre un campanile impressionnant. Plus elles s'en approchaient et plus Clarke devait pencher la tête vers l'arrière pour arriver à fixer le sommet semblant de plus en plus haut.

- Voici le temple du conseil, Clarke.

La blonde de répondit rien, quoi que son expression émerveillée trahissait les paroles qui ne venaient pas.

- C'est d'ici que nous dirigeons la capitale.

- C'est vraiment… Clarke ne termina pas sa phrase alors qu'elle s'arrêtait pour continuer à observer cet édifice incomparable à tout autre de la cité.

Lexa se tourna vers elle, admirant cet émerveillement.

- Cela fait si longtemps que je m'y rends, et ce si souvent que j'en oublie parfois sa prestance.

Lexa prit la main de Clarke dans la sienne, réussissant du fait même à détourner son attention de sa contemplation. Elles se regardèrent un instant avant que Lexa ne l'entraîne à poursuivre, n'étant visiblement pas arrivé à destination. Clarke regarda une dernière fois par-dessus son épaule, puis se laissa guider à travers la ville. Alors qu'elle marchait sans se presser, Lexa lui décrivait les lieux qu'elles croisaient, mais rien de comparable au spectacle d'architecture qu'elles avaient admiré plus tôt.

Lorsqu'enfin elles débouchèrent de la dernière allée qu'elles avaient empruntée, Clarke eut le souffle coupé. À perte de vue, l'océan. Lexa resserra ses doigts pour la forcer à continuer à avancer. Car la vue des rues pavées n'était telle que là où elle désirait réellement la conduire. Serpentant parmi quelques maisons abandonnées à la végétation, passant des clôtures délabrées, elles finirent par atteindre une petite plage privée. Si l'accès avait été ardu, la récompense en valait l'effort.

Clarke avait les yeux grands ouverts, tentant d'immortaliser ce moment, cette révélation. Elle avança sur le sable, marchant lentement, les yeux toujours rivés sur cette immensité ondulante. Le vent froid et l'air salin lui fouettaient le visage. Elle referma les yeux pour en sentir davantage la caresse singulière. Elle entendit Lexa s'approcher, le bruit du sable trahissant ses pas ordinairement silencieux.

- Mon peuple dit de l'océan qu'il n'a pas de mémoire.

Clarke rouvrit les yeux. Elle regarda à droite, puis à gauche, sans jamais en voir la fin. Elle s'assied par terre et Lexa l'imita. Elles restèrent là à regarder les vagues déferler devant, s'échouant une écume blanche sur le sable. Un mouvement incessant et constant, comme si toute cette eau était dotée de la vie. Comme si la mer inspirait et expirait avec chaque vague s'approchant et se retirant. Clarke laissa ses pensées se perdre dans ce gris bleuté, se répétant les paroles de Lexa, « l'océan n'a pas de mémoire ».

Quand le ciel commença à s'assombrir et la marée à monter, Lexa dut contraindre Clarke à partir, mais pas sans lui promettre d'y revenir, bientôt. Elles remontèrent la plage, sillonnèrent dans les allées et finalement, repassèrent devant le temple du conseil. Clarke l'admira une fois de plus, mais maintenant qu'elle avait pu contempler l'océan, l'émerveillement qu'il lui avait inspiré plus tôt n'était plus le même. Certes il était encore grandiose, mais il avait été surpassé, et de loin. Car que pourrait ériger les hommes pour concurrencer la mer, rien.

Elles retournèrent à la maison de la commandante pour y terminer la journée. Au terme de celle-ci, Lexa escorta Clarke jusqu'à sa chambre. Mais avant que celle-ci n'ouvre la porte, la commandante l'arrêta en lui prenant la main. Clarke se retourna pour la regarder en face. Lexa traversa le peu de distance qui les séparait et alla prendre l'autre main de Clarke dans la sienne. Elle plongea son regard dans celui de la blonde. Un bref moment avant qu'elle ne s'approche encore et aille appuyer son front contre le sien. Lexa resserra ses doigts autour de ceux de la blonde et lui murmura ces simples mots.

- Bonne nuit, Clarke.

Lexa frôla le bout de son nez sur celui de Clarke et s'éloigna. Elle entra dans sa chambre et referma la porte, sans jamais se retourner.


Étendue sur le lit, les yeux grands ouverts, Clarke n'arrivait pas à trouver le sommeil. Elle ne voyait plus que l'immensité de l'océan, ne sentait plus que le souffle de Lexa sur son visage alors que celle-ci avait pressé son front contre le sien. Ce moment trop court où elle lui avait dit au revoir avant de la laisser pour la nuit. Clarke s'assied sur le lit, ferma les yeux et secoua la tête. Elle n'arrivait pas à remettre ses idées en places, n'arrivait pas à savoir ce qu'elle voulait réellement. En fait, c'était plutôt d'affronter ce qu'elle voulait réellement.

Elle se leva, se disant que ça ne valait plus la peine d'attendre que le sommeil la gagne. Comment passer le temps, comment occuper ces heures de solitude? Il était hors de question de s'aventurer seule dans la capitale, mais rester dans cette chambre n'était pas non plus une option très attirante. Le balcon lui sembla un parfait compromis. Alors qu'elle s'approchait des portes vitrées, elle entendit du bruit venant de l'autre côté du couloir, venant de la chambre de Lexa. Rien d'alarmant, mais néanmoins un espoir qu'elle aussi ne dormait pas encore. Elle rougit presque alors que son cœur s'accélérait à cette seule pensée, n'arrivant pas à s'expliquer un tel emballement. Clarke entrouvrit précautionneusement la porte pour éviter le moindre grincement. Une faible lumière fusait sous la porte de la pièce voisine, confirmant ses doutes. Elle fit un pas dans le corridor et se figea sur place lorsque le plancher gémit sous son poids, emplissant la nuit d'un craquement de bois. La porte s'ouvrit, révélant une Lexa au regard intrigué. À la vue de la blonde immobile, restée dans son mouvement, comme surprise en flagrant délit, elle ouvrit davantage.

- Tout va bien Clarke?

La blonde se contenta de sourire honteusement, gênée sans arriver à s'expliquer pourquoi.

- Tu ne dors pas?

- Non, répondit simplement Lexa.

Clarke inclina légèrement la tête vers elle comme pour l'inciter à poursuivre. Lexa remarqua cette curiosité et se passa la main dans les cheveux alors qu'elle se reculait et l'invitait à entrer en ouvrant la porte encore davantage. Clarke pénétra dans la pièce faiblement éclairée par la lueur de quelques bougies ici et là. La braise d'un feu abandonné rougeoyait dans l'âtre. La chambre de Lexa était en tout point identique à celle de sa sœur, hormis la décoration qui ne pouvait être plus différente. À la place des plantes séchées, des armes, des cartes, des gravures de combats immortalisés. Mais malgré tout, disposés comme ils étaient, ces ornements de guerre n'étaient ni agressants ni oppressants. Ils dégageaient comme une prestance, un autre type d'art plus brutal et prenant à la fois, quoi qu'intrigant également. Car si chaque plante de Dria détenait une singularité médicinale différente, ces reliques de violence renfermaient un souvenir passé, la promesse d'un mystère à élucider, à espérer que la commandante consente à révéler.

- Du plus loin que je me rappelle, même enfant, Dria et moi n'avons jamais dormi plus que quelques courtes heures d'affilée.

Lexa rassembla ses cheveux ensemble pour les passer au-dessus de son épaule. Elle haussa les sourcils avant de continuer, comme si elle cherchait dans sa mémoire.

- Au plus tard de la nuit, notre mère arrivait finalement à nous plonger dans le sommeil, mais seulement en nous fredonnant ceci.

Lexa commença à entonner une douce mélodie, simple, mais réconfortante. Alors qu'elle terminait de s'exécuter, elle alla s'étendre sur le baldaquin. Elle redressa les oreillers et coussins en appuya son dos contre la tête de lit. Lexa fit un léger signe de tête à Clarke pour l'inviter à la rejoindre. La blonde s'approcha et alla s'asseoir au pied du lit, ramenant ses jambes contre elle et s'adossant au pilier du baldaquin.

- Tu arrives à te rappeler cette mélodie après tout ce temps…

- Non… C'est Dria qui s'en était souvenu. Elle me l'a fredonné quand nous nous sommes revues pour la première fois après de longues années, après notre séparation à Andrews. C'est elle qui a su conserver ce dernier souvenir de notre mère.

Lexa ferma les yeux et fronça les sourcils, comme si elle s'efforçait de se souvenir de quelque chose.

- Malgré tous mes efforts, je n'arrive plus à me rappeler son visage distinctement, à entendre sa voix. Si le souvenir de notre mère m'échappe peu à peu, le vide de son absence ne me quitte jamais vraiment.

Clarke ne répondit rien, elle se laissa simplement emplir par cette vérité qu'elle ne connaissait que trop bien. Car malgré qu'elle n'avait osé se l'avouer jusqu'à maintenant, elle aussi sentait les souvenirs de son père se dissiper tranquillement. Et malgré qu'elle essayait de s'y rattacher, de retenir ces images, elle n'y arrivait pas, tout ce qu'elle arrivait à sauver était ce qu'elle aurait préféré perdre. Cette profonde douleur laissée par la perte d'un être cher. Une sensation qui se prive de toute tentative d'explication. Car on ne peut décrire cette perte, on ne peut que la ressentir. Et en entendant Lexa dire à haute voix ce qu'elle-même ne se risquait à partager, elle réalisait encore plus ce lien qui se précisait entre elles. Ce fil ténu qui les reliait avec et sans leur consentement.

Clarke referma également les yeux, tentant de se convaincre qu'elle ne deviendrait pas comme Lexa. Qu'elle-même arriverait à conserver son père en vie dans son souvenir. Car l'oublier serait le laisser partir. Mais elle avait beau fermer ses yeux avec davantage d'ardeur, les images ne lui venaient plus aussi facilement maintenant. Elle soupira alors qu'elle réalisait toute la futilité de cette vaine compétition. Pourquoi tenter de se convaincre qu'elle ferait mieux, pourquoi y voir le défi de réussir là où elle avait échoué. Pourquoi désirer si fort de rivaliser contre Lexa alors que de toute évidence, celle-ci avait choisi de livrer cette parcelle cachée, et ce, sans réserve aucune. Clarke rouvrit les yeux en sentant la culpabilité monter en elle. Elle regarda Lexa qui avait toujours les paupières closes.

- J'aimerais ne jamais l'oublier, dit-Clarke à demi-mot.

Lexa ouvrit les yeux et la regarda. Elles restèrent ainsi un moment, à se fixer sans rien dire. Clarke n'arrivait toujours pas à clarifier ses pensées sur ce qu'elle éprouvait face à Lexa. Mais ce soir, cela pourrait attendre, ce soir, elle se trouvait devant l'une des rares personnes comprenant ce qu'elle éprouvait réellement. À cet instant précis, bien malgré elle, Clarke ne voulait que laisser aller tout ce poids de cette mort qui l'avait changé à jamais.

- J'aimerais parfois l'oublier, totalement, dit Lexa en la fixant plus froidement.

Clarke la vit serrer les dents.

- J'aimerais ne l'avoir jamais connu…

Lexa avait dit ses mots sans émotion, ce souhait trahissant la fatigue de porter ce deuil sans fin.

- Pourquoi? Osa demander Clarke.

- Pour ne plus souffrir de son absence…

- Mais c'est cette souffrance qui nous rappelle à quel point ils étaient chers à nos yeux. Désirer les oublier, ne jamais les avoir connus, ne serait-ce pas trahir leur mémoire? Ne serait-ce pas leur tourner le dos?

- Peut-être…

- Lexa…

Celle-ci relava les yeux vers Clarke qui s'était contenté de ne dire que son nom avant de marquer une pause.

- … je veux que tu saches que j'apprécie tout ce que tu as bien voulu me raconter jusqu'ici… vraiment. Je ne nierai pas que je t'en voulais terriblement. Mais en t'entendant raconter, en t'écoutant, ce que j'apprends explique beaucoup de choses. Je n'irais pas jusqu'à dire que ça excuse complètement, mais…

- Clarke…

- Non Lexa, attends.

- J'aimerais oublier, j'aimerais te pardonner, mais je ne sais pas le temps que ça me prendra. Ce que je sais par contre, c'est que tout ce que tu acceptes bien de me dire, de me confier me fait voir par-delà Heda.

- Je suis Heda, Clarke.

- Non, tu l'as dit toi-même à Alexandria, tu m'as dit qu'il y avait plus à connaitre de toi, plus que la commandante. C'est ce que tu as commencé à me montrer, c'est ce que j'aimerais te voir continuer à faire.

Lexa sourit tendrement, tout en sentant un poids lui être enlevé, enfin.

- Si tu acceptes de t'ouvrir aussi, je te confierai tout ce que tu veux savoir, Clarke.

Celle-ci lui rendit son léger sourire tout en se rapprochant. Clarke quitta le coin du baldaquin pour aller s'étendre aux côtés de Lexa. Elle appuya sa tête sur l'oreiller et regarda vers le haut avant de finalement croiser ces yeux verts, ces magnifiques yeux verts. Elles restèrent là pendant de longues heures, à parler sans se préoccuper du temps qui filait au loin, emportant avec lui le reste des ressentiments qui les tenaient éloignées. Et sans même qu'elles ne s'en rendent compte, le sommeil les gagna finalement, leur promettant que malgré qu'elles avaient encore tant à se dire, cela attendrait à demain.