Chapitre 17
Crier à coup de couleur
So tell me when you hear my heart stop
You're the only one that knows
Tell me when you hear my silence
There's a possibility I wouldn't know
So tell me when my sigh's over
You're the reason why I'm closed
Tell me when you hear me fallin'
There's a possibility it wouldn't show
By blood and by me, and I'll fall when you leave
By blood and by me, I follow your lead
"Possibility"
La lune répandait ses dernières lumières fantomatiques sur les ruelles de Polis. Lexa sillonnait la ville d'un pas rapide et Clarke avait peine à la suivre. Plus elles s'enfonçaient dans la capitale et plus le chemin emprunté devenait tortueux. Passant une porte dérobée ici, traversant des ruines abandonnées là tout en essayant d'éviter d'être vu. Lexa stoppa nette et plaqua la blonde contre le mur de pierre de la ruelle dans laquelle elles se trouvaient. Elle se retourna et lui fit signe de ne pas faire de bruit. Clarke entendit des voix au loin et vit passer quelques hommes au bout de l'allée. Ils passèrent leur chemin, le pas chancelant. La commandante se remit en route, la blonde sur ses talons. Elles continuèrent à marcher pendant ce qui sembla des heures à Clarke. Celle-ci réalisa que leur destination était en fait sur la haute ville. Il n'y avait plus de ruelle ici. Il n'y avait plus d'habitation non plus. La végétation avait pris le dessus avec le temps et couvrait les ruines de qui avait jadis dû être d'imposants bâtiments. Polis s'étendait plus en contrebas, brillant sous la lune et les quelques lumières des retardataires tels que les hommes de l'allée. Clarke appréciait la vue, mais surtout le temps alloué par sa guide pour reprendre son souffle. Côtes à côtes elles étaient là sans bruit. Lexa prit la main de Clarke dans la sienne et l'entraina sur leur gauche, mais cette fois-ci, elles marchèrent tranquillement. Il n'y avait plus de raison de se presser maintenant. Il n'y avait plus qu'elles sur ces hauteurs. Elles passèrent sous de grands arbres et à travers des ruines jonchées de lierres. Clarke commença à sentir le sol sous ses pieds changer. L'herbe longue avait fait place à du pavé clairsemé de mousse verdâtre. Elles arrivèrent à un long escalier de pierres. Lexa se retourna vers Clarke et la regarda paisiblement.
- Le temple de la double vie, dit-elle à peine assez fort pour que la blonde puisse entendre tout en l'entrainant dans les marches.
Tout en haut se trouvait d'immenses colonnes de pierres portant un dôme orné de sculptures de roches. Il n'y avait ni mur ni porte, que cette structure circulaire à l'air libre. Le centre du dôme était ouvert en son centre et les rayons de la lune s'y glissaient, illuminaient devant elles ce qui semblait être une stèle. Clarke sentit les doigts de Lexa se dénouer et elle la vit s'avancer dans le temple. La blonde la suivit tout en prenant soin de laisser une distance entre elles. Une grande pierre rectangulaire dominait le centre de l'endroit. Celle-ci avait une forme bien particulière. Sur deux des côtés, elle s'affaissait légèrement, formant deux pentes vers le sol d'où partaient des sillons travaillés dans la roche. Ils ondulaient en s'éloignant sur une courte distance avant de se rejoindre et de se terminer en un cercle. Clarke observait cet étrange endroit en se demandant à quoi il devait son titre. Elle fut tirée de ses pensées par la voix de Lexa venant de l'autre côté de l'hôtel.
- Lorsque j'ai atteint l'âge de douze ans, à des lieux d'ici, alors que j'étais le second d'Anya, je me suis effondrée sur le sol, secouée d'une violente fièvre et envahie par des visions. Des souvenirs de moments que je n'avais jamais vécus, des visages, des voix de gens que je n'avais pas connus.
Clarke voyait la silhouette de Lexa former de grands cercles autour de la pierre rectangulaire alors qu'elle racontait le temps passé. Elle marchait lentement tout en restant hors de la lumière de la lune et regardant constamment la pierre.
- On m'emmena à Polis où l'on attendait déjà celle que l'esprit d'Heda aurait choisie. La commandante était morte quelques jours auparavant. Je n'ai pas de souvenirs de ce qui s'est passé ensuite, c'est Anya qui m'a raconté. Tout ce temps, elle est restée à mes côtés.
Clarke entendit comme un trémolo dans la voix de Lexa au nom de son mentor. Lexa s'avança et la lune l'enveloppa de sa lumière blanche.
- On raconte que lorsque l'esprit d'Heda nous choisit, il entre en nous. Notre propre esprit résiste, il lutte et de ce fait perd le contrôle sur le corps. Comme beaucoup d'autres avant moi on m'a étendue ici.
Lexa posa sa main au centre de la stèle et la regarda fixement. Après un moment elle laissa glisser ses doigts vers l'une des pentes dans la pierre.
- Mes bras furent placés de chaque côté et entaillés aux poignets.
Elle avança tout en laissant sa main trainer derrière elle. Elle marchait doucement en suivant du regard les sillons dans le sol.
- Le sang a coulé ici et a fait son chemin dans la roche. Lorsque les sillons ensanglantés se rejoignent, cela signifie que notre propre esprit nous a soit quitté, soit il a accepté de laisser place à Heda. La mort ou la double vie. On se réveille Heda ou l'on périt par elle.
Lexa tourna ses paumes vers le ciel et regarda ses poignets. De minces cicatrices les traversaient. Clarke, maintenant debout face à la commandante prit ses poignets entre ses mains. Avec ses pouces, elle caressa légèrement les entailles depuis longtemps refermées.
- Tu aurais pu mourir ici, dit Clarke d'une voix presque inaudible.
- Mais au lieu de ça je suis devenue Heda, la plus jeune qui n'ait jamais été, un présage de grandeur et de renouveau selon les anciens. La promesse d'un règne incontesté, d'une suprématie en puissance.
Clarke lui sourit tendrement, constatant le mélange de fierté et de nostalgie qui émanait de sa dernière phrase. Lexa alla presser ses lèvres contre les siennes dans un court baiser, puis elle la guida hors du temple de la double vie. Elle avait tenu à partager ce moment avec elle, mais ne tenait pas non plus à s'attarder ici. Si elle n'avait pas souvenir de ce rituel qui aurait pu lui couter la vie, elle n'affectionnait pas pour autant cet endroit. Il y avait quelque chose de troublant ici, quelque chose qui ravivait une douleur fantôme à ses poignets, comme si son esprit tentait de lui rappeler ces instants logés au plus profond de son inconscient.
Elles prirent le chemin inverse, descendant vers la capitale. Les lumières se faisaient de plus en plus rares et les gens de moins en moins présents dans les rues. Les festivités touchaient à leur fin et la ville s'apprêtait à s'endormir, enfin. Lexa allait la ramener à la demeure de la commandante quand Clarke lui fit emprunter un chemin différent, la conduisant là où elle avait passé ses dernières journées. Devant la maison envahie de plantes grimpantes, sur le pas de la porte rouge, Clarke prit Lexa dans ses bras et la serra contre elle.
- Je veux que tu saches combien j'apprécie tout ce que tu veux bien me raconter. J'ai conscience de toute la vulnérabilité que tu m'exposes en te livrant ainsi. Je sais que tu aimerais …
- Clarke, Lexa tenta de l'interrompre.
- Non Lexa attends, renchérit Clarke en prenant dans la sienne la main que Lexa avait posée sur sa joue en se reculant de leur étreinte.
Clarke plongea son regard dans le sien et la contempla un court moment avant de poursuivre.
- Je sais que tu aimerais que je me livre autant, mais je n'ai pas la même facilité à dire à haute voix toutes ces choses qui m'habitent. Mais je souhaite te démontrer toute ma gratitude, Lexa. Et si je ne peux te le dire, je peux néanmoins te montrer.
Clarke entrouvrit la porte vermeille et conduit Lexa à l'intérieur. Alors qu'elles traversaient la maison, elle sentit son cœur s'accélérer, nerveuse de livrer ce qu'elle avait fait pour celle-ci. Car elle avait laissé ses émotions trop lourdes à porter s'échapper avec chaque coup de pinceau, mais n'avait trouvé d'inspiration qu'en songeant à Lexa. Et lui montrer le résultat était la plus grande confession qu'elle pourrait lui faire. Comme elle l'avait dit plus tôt, elle n'avait pas autant d'aisance à s'exprimer tout haut.
Maintenant son cœur battant dans ses oreilles lui rappelait combien elle s'apprêtait à livrer en une image des jours de ressentiments oppressants. Sur ce mur de brique elle avait crié à coup de couleur, muette imagée, artiste de silences peints, immortalisés et libérés, enfin.
- Ferme les yeux, murmura Clarke alors qu'elles arrivaient à l'entrée de la serre.
Lexa s'exécuta. La blonde prit sa main dans la sienne et la guida dans la verrière. La faisant contourner les tables, elle la posta devant le mur de brique, assez loin pour qu'elle ait une vue d'ensemble, assez proche pour qu'elle puisse bien voir dans la seule lumière de la lune fusant par les fenêtres. Clarke la laissa là et se recula de plusieurs pas.
- Tu peux les ouvrir maintenant…
Lexa entrouvrit les paupières. Il faisait relativement sombre dans la pièce, mais les derniers rayons de la lune perçaient à l'intérieur, une lueur blanchâtre vaporeuse. Par-delà ce halo elle regarda le mur anciennement terne et sans attraits. Ce qui s'illustrait désormais était une véritable œuvre d'art, une création de Clarke comme elle ne l'aurait jamais imaginé. Mais rapidement, elle constata ce qu'il lui était donné de voir. Sa gorge se noua et ses yeux s'emplirent de larmes.
Il avait là un grand chêne, un arbre que Lexa ne connaissait que trop bien. Sur son tronc était gravé le symbole des pendentifs qu'elle et Dria possédaient. Au pied de l'arbre et jonchant le sol tout autour, les fleurs de leur mère, ses pétales rouge sang et son centre obsidienne. Elles n'avaient pas été cueillies, mais poussaient à sa base, l'entourant dans un éternel hommage, une promesse de souvenir vivace. Et tout en haut, à la cime du chêne, un ciel improbable, un ciel tant souhaité. Le jour et la nuit se confondant, la noirceur partant de la gauche pour se dégrader dans un bleu vers la droite. Un clair de lune et un soleil emplissant un même ciel, ensemble. Tous deux répandant leur propre lumière sur cet arbre en un voile ténu.
Dria avait fait pousser d'innombrables plantes dans cette serre, hormis celle que les sœurs chérissaient le plus. Il y avait dans les forêts environnantes nombre de chênes, mais jamais celui sur lequel deux fillettes avaient jadis gravé leur au revoir à une mère trop vite envolée. La lune et le soleil veillent l'un après l'autre, s'alternant sans se croiser, si ce n'est qu'en de rares occasions. Tout comme ces sœurs qui avaient été séparées enfant, puis à nouveau par un destin lourd de responsabilités.
Mais maintenant, il n'y avait plus de lointain, plus de distance séparant tout ce que Lexa chérissait le plus. Maintenant, le grand arbre d'Alexandria se dressait dans cette verrière, dans ce havre pour des fillettes devenues grandes. Les seules fleurs qui manquaient à cette serre poussaient désormais éternelles au pied du chêne. Et dans ce ciel se rejoignaient les effigies contraires d'une faiblesse et force mutuelle, un lien enfin à l'abri de tout, enfin réuni.
Lexa inspira de manière saccadée. Alors qu'elle observait tout ce que lui avait offert Clarke, alors qu'elle était captivée, toute la peine et la douleur qu'elle gardait captive au plus profond d'elle-même l'avaient submergée. Comme les bulles d'air prisonnières sous la surface gelée, elles avaient attendu inlassablement la craquelure de faiblesse qui les laisserait finalement émerger de cette mer de contrôle incessante. Et ce moment était enfin arrivé. La glace ne s'était pas simplement fendue, elle s'était brisée, libérant des flots contenus trop longtemps, trop profondément.
Les larmes qu'elle ne laissait jamais la quitter tombèrent le long de ses joues. Les pleurs silencieux devinrent des sanglots déchirants. Lentement, Lexa s'approcha du mur. Elle porta une main à sa bouche alors qu'elle ne réalisait pas que tout ce qu'elle voyait se trouvait réellement là, devant elle, libre de contemplation, immortalisé. De son autre main elle caressa la surface froide, traçant les sillons sur le tronc, la gravure d'elle et Dria. Tout comme elle l'avait fait sur le véritable chêne, elle embrassa le bout de ses doigts et puis les pressa sur leur effigie, le dernier legs de leur mère. Lexa alla appuyer son front contre l'arbre peint, puis se mit à pleurer plus encore alors qu'elle fixait le regard humide les fleurs vermeilles. Elle se laissa glisser le long de la paroi briquée. Recroquevillée par terre, elle pressa sa paume sur les pétales de peinture.
Clarke était restée immobile devant ce qui s'était déroulé devant elle. Seule spectatrice de cette vague subite qui avait emporté Lexa avec elle. En pleur elle s'était échouée au bas de cette fresque, gisait vulnérable et fragile. Clarke ravala ses propres larmes qui lui venaient d'être témoin de toute cette peine qu'elle avait causée. Elle alla rejoindre Lexa et s'accroupit à ses côtés. La blonde la ramena contre elle, appuya sa tête contre son épaule et l'enveloppa dans ses bras. Lexa n'opposa aucune résistance et se laissa étreindre alors qu'elle n'arrivait plus à retenir ce flot de larmes qui lui échappait. Clarke lui caressa les cheveux et de mémoire, lui fredonna la mélodie qu'elle-même lui avait entonnée après son cauchemar.
Elles restèrent là à laisser le temps filer, à laisser la nuit faire place à un lever du jour gris et pluvieux. Quand il ne resta plus que quelques soubresauts du chagrin presque achevé, Clarke l'aida à se relever. Sous une pluie battante, elles reprirent le chemin de la maison, sans rien dire, sans jamais réduire la distance qui les pressait ensemble. Elles entrèrent par les portes des jardins, Clarke désirant éviter le plus possible le personnel de maison. Elles remontèrent les marches, laissant une trainée d'eau de pluie dans leur sillage. Clarke laissa Lexa dans sa chambre et referma la porte, non sans l'embrasser sur le front et lui promettre qu'elle reviendrait bientôt. Lexa n'avait rien répondu. Elle avait ce regard absent, lointain, accablé.
Clarke reprit le couloir et vit une ombre à l'autre extrémité de la l'aile des chambres d'invités. S'approchant tranquillement, Nama vint la rejoindre au haut de l'escalier. Elle alla prendre ses mains dans les siennes. Elle constata l'état dans lequel était la blonde, trempée et frissonnante.
- Lexa est… j'allais simplement…
Nama tapota sa main sur celle de Clarke, lui souriant de la manière apaisante dont seules les grands-mères peuvent le faire.
- Polis dormira sous l'orage mon enfant. Aujourd'hui personne ne s'enquerra de Heda, personne sauf toi ma chérie.
Elle lova sa main sur la joue de la blonde, caressa sa pommette du bout de son pouce. Clarke inclina sa tête légèrement dans la main de la vieille dame, ne se lassant étrangement jamais de cette affection qu'elle lui prodiguait à chacune de leur rencontre. Elles descendirent les marches et Nama l'aida à préparer deux grands sceaux d'eau chaude. Puis, Clarke transporta le tout à l'étage supérieur et elles se quittèrent, chacune retournant dans l'aile de leur chambre respective.
Clarke retourna dans la chambre où Lexa n'avait pas bougé. Elle se tenait debout au milieu de l'eau qui avait perlé sur le sol à ses pieds. La blonde resserra les dents en constatant son état, ravala ses remords et alla préparer la baignoire. Elle prépara des serviettes et alla chercher Lexa. Elle la guida jusqu'à la salle de bain et la déshabilla. Toujours sans rien dire, sans opposer aucune résistance, elle entra dans l'eau chaude et se replia sur elle-même, le dos vouté, le menton sur les genoux. Clarke retira sa tenue et entra à son tour dans la baignoire. Elle s'assied derrière Lexa, passa ses jambes de chaque côté d'elle et alla se coller dans son dos. L'eau chaude les enveloppa, réchauffant leur corps frigorifié par cette pluie glacée.
Clarke prit un linge, le trempa dans l'eau et le passa sur la peau de Lexa. Elle remarqua les cicatrices à son dos, celles qu'elle n'avait pu voir la veille. Du bout des doigts elle caressa chacune d'elle, les reliant comme des constellations. Elle termina par toutes celles qui étaient alignées à l'arrière de son épaule gauche, une pour chaque vie reprise. Clarke en compta près d'une vingtaine. Elle ferma les yeux un instant tout en soupirant. Elle écarta la chevelure brune et continua à passer la serviette chaude sur le dos de Lexa. Elle la passa sur le bas de sa nuque et alors qu'elle écartait les dernières mèches s'interposant, elle remarqua une trace noire de jais. Clarke laissa le linge couler au fond de l'eau et de ses deux mains elle leva délicatement les cheveux de la brune pour observer plus en détail. Elle reconnut le symbole que représentait ce tatouage, celui qui était sur les drapeaux au campement de guerre, celui qui était peint derrière le trône de la commandante dans sa tente.
- La marque de Heda, dit Lexa dans un murmure presque inaudible.
- Lexa…
Clarke ne sut dire d'avantage. Elle se contenta d'appuyer sa tête sur le dos de la commandante, de la serrer dans ses bras. Un frisson lui traversa le haut du corps, sa peau hors de l'eau ne demandant qu'à s'immerger dans cette chaleur invitante. Clarke la mena à s'allonger avec elle, à s'enlacer et à laisser l'eau les baigner et apaiser leurs tourments. Lexa appuya sa tête sur la poitrine de la blonde et pressa sa main refermée au bas de son cou. Clarke déposa sa main sur sa tête et de son autre elle faisait remonter de petites vagues sur la peau de la commandante qui était encore hors de l'eau.
- Je suis désolé Lexa.
- Non… répondit-elle seulement alors qu'elle relevait la tête pour que leurs regards se croisent.
- Je ne voulais pas…
- Non Clarke, l'interrompit Lexa en pressant sa main sur les lèvres de la blonde.
Clarke embrassa le bout de ses doigts puis prit sa main pour la ramener sur sa joue.
- Ce que tu as peint est…magnifique. Ici je suis Heda, mais dans cette serre, sur ce mur, tu mis en couleur ce que je suis par-delà cette responsabilité. Tu as fait couler des larmes que je m'étais jurée de ne plus laisser aller… néanmoins je te remercie de m'avoir empêché de tenir cette promesse.
Lexa s'avança et alla poser ses lèvres sur les siennes, elle y déposa un baiser aussi déchirant qu'implorant, aussi désireux de protéger qu'apeurer de perdre.
Quand le temps eu refroidie l'eau, Clarke alla border Lexa dans son grand lit à baldaquin. Lexa la regarda l'air attristé et songeur.
- Tu m'as dit un jour que nous méritions mieux que tout cela.
Clarke fit oui de la tête, fixant ces yeux verts larmoyants.
- Alors pourquoi ai-je l'impression que la mort me suit sans relâche, emportant avec elle tous ceux que j'ai le plus aimés, ma mère, Costia, Anya et Gustus.
- Je crois que si la mort te suit Lexa, elle me pourchasse également. Mais pourtant cela va bien au-delà de ceux qui m'importaient le plus.
Lexa fronça les sourcils comme seule réponse, ne comprenant pas totalement où voulait en venir Clarke.
- J'ai perdu mon père, puis Finn, mais j'ai moi-même causé tant de morts, des centaines. D'abord tous tes guerriers qui nous ont attaqués, ce que j'ai laissé faire à tonDC et enfin… le Mt Weather. À moi seule j'aurai ravi tant d'âme, Lexa.
- Mais tu as encore ta mère…
- La mort de mon père a brisé quelque chose entre nous, c'est en partie par sa faute ce qui lui est arrivé. Et même si je l'aime… il y a une partie de moi qui n'arrive pas à lui pardonner. J'aimerais avoir la chance que tu as de partager un lien aussi profond avec une sœur, de…
Clarke s'arrêta de parler alors que Lexa refermait les yeux et secouait légèrement la tête.
- Qu'est-ce qu'il y a? demanda Clarke qui ne comprenait rien.
- C'est ce que tu viens de dire à propos de ta mère et ce que tu sais de Dria et moi.
- Et…
- Et bien je ressens envers elle la même chose que toi pour ta mère.
- Qu'est-ce que tu veux dire?
- Dria est ma sœur, la seule famille qu'il me reste, mais entre nous ce n'est plus comme cela a déjà été. Moi aussi je n'arrive pas à oublier, moi aussi je n'arrive pas à pardonner…
Clarke voulut demander ce qu'il y avait à pardonner, mais Lexa se tourna sur le côté, lui tournant le dos, mettant un terme à cette discussion dont la tournure ravivait des souvenirs douloureux. Clarke ravala sa curiosité et s'étendit à ses côtés, se lova dans son dos. Lexa ne dit plus rien, elle regarda simplement la pluie s'abattre sur les vitres des portes du balcon. Elle sentit dans son cou le souffle de la blonde, d'abord irrégulier puis devenir enfin constant et profond. Alors que Clarke avait été gagnée par le sommeil, Lexa ne pouvait détacher le regard des gouttes glissant et sillonnant sur le verre. Elle ne put s'empêcher de laisser son cœur la torturer, lui rappelant ce qui était advenu de la seule personne qu'elle ait osé aimer ainsi, du moins jusqu'à maintenant. Remontant avec les souvenirs, vint à nouveau cette ancienne peur, celle de la prendre, elle qui dormait paisiblement dans son dos.
Car tel était le risque de se lier à Heda, tel était la faiblesse que Lexa désirant tant éviter, non pas seulement aimer, mais l'impuissance de protéger. Lexa referma les yeux et serra les dents. Elle laissa tomber de nouvelles larmes alors que tout lui revenait, du moins la portion de cette sombre histoire qu'elle connaissait. Car le reste de ce passé n'était détenu par nul autre que sa propre sœur. C'est toutefois par Gustus que Lexa avait pu reconstituer, morceau par morceau, ce récit qui avait mené à la mort de celle qu'elle avait tant aimée. Dria n'avait pu, n'avait su le lui dire. Elle avait fui vers tonDC, parcourant des lieux pour tenter de cacher ses remords et sa honte, pour éviter de croiser ce regard pareil au sien. Elle avait emporté avec elle la vérité qui avait détruit et changé Lexa à jamais, qui avait séparé ces sœurs une fois de plus, par sa faute.
Les jours avaient passé au camp Jaha depuis l'arrivée de Dria. Octavia et Lincoln retournaient de plus en plus à tonDC, renouant avec Indra depuis que Dria avait remis sa dague à son ancien second. Ainsi, quand elle avait dû retourner dans les bois pour préparer de nouveaux remèdes pour Abby et Raven, il avait fallu lui assigner de nouveaux compagnons. Car Marcus avait été bien clair sur ce point, elle ne devait s'aventurer seule hors du camp. Puisque sa famille s'occupait de faire pousser les plantes sur l'Arche, Monty avait été attitré à cette tâche.
Ainsi, ils avaient passé la majeure partie de leur temps ensemble, chacun découvrant en l'autre ce qu'il n'aurait jamais cru y trouver. Monty était accoutumé à passer chaque minute avec l'ami qui était pour lui plus qu'un frère. Mais le Jasper endeuillé qui était revenu du Mont Weather n'était pas le Jasper d'avant. Il n'était plus que l'ombre de lui-même, un jeune homme perdu dans un chagrin et des rancœurs l'ayant fait s'isoler de tous, y compris de Monty.
Dria quant à elle, avait trouvé en ce jeune homme l'un des rares gens du ciel qui ignorait l'existence de sa sœur. Elle avait d'abord été surprise de ce fait, mais en apprenant qu'il avait été maintenu captif durant tout le temps où leurs peuples s'étaient alliés, puis trahis, elle avait réalisé toute l'ampleur de son ignorance. Une ignorance néanmoins libératrice pour elle. Car pour la première fois de sa vie, on levait les yeux vers elle et on n'y voyait pas le reflet imparfait de Lexa, on ne voyait pas la faiblesse de la commandante. Monty ne voyait que Dria, une native avec qui il partageait le même intérêt pour la flore sauvage.
Durant les nombreuses heures qu'ils avaient passées dans les bois, ils avaient parlé de tout et de rien, se livrant par moment et maintenant de long silence lorsqu'ils n'avaient plus le cœur à partager. Puis ils avaient continué à se voir même hors de la forêt, même lorsqu'il n'était plus dans leur devoir de sillonner à la recherche de plantes médicinales. Sans se l'avouer, ils appréciaient profondément la présence de l'autre, y ayant trouvé davantage qu'un compagnon de promenade, plus qu'un ami. Il n'y avait pas de mot pour décrire ce début de relation qui donnait l'impression qu'ils se connaissaient depuis des années. Tout était si simple et si facile à la fois. Rien que des mots pouvaient expliquer, que cette étrange sensation de plénitude en présence de l'autre, un sentiment de bien-être et de paix.
Dans un monde défendu par des épées, des lances et des fusils, tous deux ne s'étaient jamais vraiment sentis à sa place. Plus fragile, plus faible peut-être, mais seulement par ceux qui ne mesurait pas leur juste valeur. Mais en Monty, Dria avait aperçu tout ce qu'elle n'avait jamais vu chez aucun natif, de la beauté dans son ignorance, de la grandeur dans son innocence.
Voilà qu'à nouveau ils sillonnaient dans les bois aux premières lueurs du jour. Néanmoins, ce matin les rayons du soleil n'étaient pas perceptibles. Un épais manteau de nuage couvrait le ciel, gardait la lumière, promettant une forte pluie.
Dria se retourna brusquement lorsqu'elle l'entendit, le ululement d'un hibou. Mais le jour trahissait cette imitation parfaite, lui confirmant que ce n'était pas un oiseau qui les observait sans qu'ils aient remarqué sa présence. Dria prit le bras de Monty fermement, le forçant à arrêter d'avancer.
- Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-il en baissant les yeux vers les doigts de Dria sur sa manche.
Elle regardait dans les arbres, cherchant sans trouver. Elle soupira, cherchant ce qu'elle allait bien lui prétexter pour l'éloigner. Elle relâcha son bras et passa sa main sur sa taille, tâtant comment s'il lui manquait quelque chose.
- J'ai oublié mon sac contenant toutes mes herbes, à l'intérieur il y a un carnet avec toutes les sortes de plantes médicinales que j'ai répertoriées. Je voulais le consulter pour tenter de lister ce qui pousse autour de l'Arche avant l'hiver.
- Et?
- Tu veux bien aller me le chercher? En disant ces mots, elle lui avait pris la main et lui avait souri tendrement.
Monty rougit alors qu'il tentait de cacher ce que ce simple sourire éveillait en lui. Car depuis quelques jours, lorsqu'elle lui prenait la main, son cœur s'accélérait. Quand elle marchait devant lui il admirait ses longs cheveux onduler dans le vent, quand elle s'afférait à préparer des remèdes pour Abby et Raven il la toisait sans cesse. Il regardait ses moindres gestes méticuleux et précis, ses doigts fins qu'il avait la chance de tenir entre les siens lorsqu'ils marchaient dans les bois. La tâche était devenue une amitié, et l'amitié avait mué en une attirance qu'il osait espérer réciproque. Néanmoins, il était trop timide pour tenter quoi que ce soit. Pour oser ravir davantage de proximité à cette jeune femme si magnifique et mystérieuse, si belle et silencieuse.
- Monty?
Il hocha la tête alors qu'il sortait de sa rêverie. Elle le prit par les épaules et alla déposer un baiser sur sa joue. Elle caressa son visage de bout de son nez avant de se reculer. Un frisson lui parcourut la nuque alors qu'il se résigna à s'éloigner d'elle, à aller chercher ce fameux sac oublié.
Dria le regarda disparaitre au loin, puis elle se mit en marche dans la direction d'où le ululement était venu.
- Tu passes bien du temps dans les bois, Heda sis.
Dria leva les yeux dans les airs pour y trouver Nyko, perché sur une haute branche. Il sauta par terre, atterrissant avec agilité pour sa carrure.
- Je ne t'ai presque pas reconnu dans ce cri de Hibou, Nyko. Il y a si longtemps, dans les forêts du Nord vert…
- Cela ne fait pas si longtemps Dria.
- Oh si, trop longtemps, j'étais encore une enfant quand tu m'as imité le hibou pour la dernière fois. J'ai parfois l'impression que c'était dans une autre vie, que c'était pour une autre moi…
Nyko s'approcha et alla caresser son visage de sa large paume.
- Pour moi tu es toujours la même, murmura-t-il en se penchant vers l'avant pour poser ses lèvres sur les siennes.
Dria prit sa main et l'ôta de sur sa joue alors qu'elle se dérobait à ce baiser volé. Elle se recula, mais il posa son autre main derrière son dos, la ramenant encore plus près de lui. Il serra les dents alors qu'il appuyait son front sur le sien. Nyko referma les yeux et inspira profondément, tentant de réfréner ce qui le rongeait de l'intérieur.
Déjà enfant il s'était éperdument épris de cette frêle Dria. Ils avaient grandi et appris ensemble, partageant un bonheur perdu au plus profond des forêts des Grands Lacs. Mais la vie la lui avait reprise, la lui avait enlevée. Car sa belle Dria devint Heda sis, devint l'intendante. Alors qu'il retournait à son village natal, elle devait rester à la capitale. Et en un battement de cils, il avait dit adieu à celle qui faisait battre son cœur depuis toujours. Mais alors qu'elle gardait le souvenir d'un frère, il entretenait un amour qui n'avait jamais été partagé. Les années avaient passé, le temps avait refermé peu à peu ce cœur d'enfant devenu homme. Tout cela avait basculé lorsqu'elle était venue à lui, comme un rêve auquel il ne croyait plus, Dria venant à tonDC. Des temps sombres où elle était venue à lui, où elle avait fui sa honte. Sans poser de question, il l'avait pris avec lui, la consolant quand elle se réveillait en pleurant et en hurlant cet unique mot, Costia. Il l'avait protégé de ses cauchemars qui la gardaient captive. Il avait égoïstement apprécié sa présence, même si cela était au détriment de son bonheur, sachant pertinemment qu'elle ne devait pas être là, qu'elle devrait repartir bientôt. Et à nouveau, il avait fait ses adieux à celle qui venait de raviver comme jamais son amour pour elle.
Voilà qu'il se tenait maintenant devant elle, la retenant fermement, l'empêchant de partir. Depuis des jours qu'il l'observait, appréciant sa simple vue, même de loin. Il avait également été témoin de ce qui se dessinait entre elle et ce jeune homme, cet avorton néanmoins rival. Mais en cet instant, c'était lui qui était près d'elle, c'était lui qui la tenait entre ses bras. Cet amour avait grandi dans l'absence et l'envie réprimée, il s'était dénaturé.
Il prit son visage entre ses mains et l'embrassa avec force et désespoir, relâchant tout ce qu'il n'arrivait plus à contenir. Dria mit ses mains sur les siennes, mais n'arriva pas à les retirer. Quand il cessa ce baiser imposé, elle se retourna pour se dérober à lui, lui tournant le dos. Il l'entoura de ses bras et la serra contre lui.
- Arrête Nyko, soupira-t-elle les yeux fermés. Ne gâche pas tout…
- Gâcher… non…
Il avait dit ses mots à travers la chevelure de Dria où il avait enfoui son visage, inspirant profondément cette odeur enivrante. Il fit remonter sa main droite au cou de la jeune femme, couvrant également le bas de son visage et caressant de l'index les lèvres de celle-ci. Il fit glisser son autre main entre les jambes de Dria. Il les pressa plus encore sur elle, ne la sentant jamais assez près.
Dria laissa échapper une larme alors qu'elle faisait le deuil d'un frère qu'elle n'avait jamais voulu croire épris d'elle de cette manière. Elle sentit sa respiration se saccader alors qu'elle se débattit pour se défaire de son étreinte non désirée. Mais plus elle luttait et plus il resserrait son emprise. Elle eut beau le supplier, il n'entendait plus. Ce qui avait été réfréné et brimé si longtemps avait émergé de lui, échappant à sa raison. L'envie d'aimer était devenue l'envie de posséder, l'envie d'étreindre celle d'étouffer.
Quand Nyko reprit enfin ses esprits, ce frère de jadis n'était plus. À ses pieds gisait une petite sœur avec laquelle il avait forcé une intimité qu'ils n'auraient jamais dû partager. Il se recula en titubant, en se prenant la tête entre les mains, en réalisant ce qui venait de se passer. Il s'appuya contre un arbre et regarda Dria qui peinait à respirer, qui pleurait sa honte et qui ramenait son manteau en lambeaux pour se couvrir. Elle se recroquevilla et se cacha le visage, ne désirant plus jamais poser les yeux sur celui qui avait violé leur amour fraternel, détruit sa confiance, tué son reste d'innocence.
Nyko la laissa seule dans les bois, fuyant ce qu'il avait fait. Dria resta là à pleurer ce frère perdu, cette naïveté révoquée. Elle remit en place sa tenue déchirée et tachée, mais resta accroupie au pied de l'arbre où il l'avait laissé, gardant les yeux fermés.
Elle sursauta quand elle sentit une main sur son épaule. Elle rouvrit brusquement les paupières. Dria vit Monty s'agenouiller devant elle, plonger son regard si doux dans le sien. Il alla s'asseoir à côté d'elle et elle se lova dans ses bras. Il ne posa pas de question et elle ne risqua pas de réponse. Il l'enveloppa de ses bras qui ne sauraient la brusquer, lui offrit son affection qui ne saurait la blesser.
Ils retournèrent ensemble au camp Jaha, sans jamais se retourner, se promettant qu'il s'écoulerait bien des jours avant de retourner dans ces bois. Monty la conduit à sa chambre à lui, car elle ne désirait pas être seule. Il la borda dans son lit et ils y passèrent les dernières heures de la journée. Ils ne dirent rien, ne firent que rester là l'un pour l'autre, à simplement se satisfaire de la présence de l'autre. Dria et Monty s'endormirent ensemble, dans toute la fragilité et le peu d'innocence qui leur restait.
- COSTIA!
Dria avait hurlé ce nom en émergeant de ce cauchemar qu'était la réalité de ce souvenir. Des larmes coulaient sur ses joues et elle respirait difficilement. Elle referma les yeux et appuya sa paume sur sa poitrine, caressant du bout des doigts son pendentif. Elle inspira profondément, cherchant à comprendre ce qui la faisait se sentir ainsi. En expirant fortement elle comprit.
- Lexa, murmura-t-elle dans le noir ce la cabine.
Même de si loin, même ici, elle arrivait à sentir que sa sœur avait le cœur déchiré par ce même souvenir. De nouvelles larmes glissèrent sur ses joues alors que le remords de causer encore son chagrin la submergea. Elle se retourna pour regarder Monty qui dormait à ses côtés. Ce jeune homme avait décidément le sommeil lourd, car elle avait eu beau hurler, il n'avait pas bronché. Elle approcha sa main de son front et le dégagea de quelques mèches. Puis, elle se pencha et y déposa un court baiser, non sans laisser quelques larmes perler sur son visage. Elle les retira du bout de l'index puis se leva. Dria alla s'asseoir sur le rebord du hublot de la petite chambre, fixant le haut des montagnes, les nuages noirs qui déversaient leurs torrents sur les forêts des alentours. Elle regarda au loin, par-delà le paysage, par-delà le temps. Elle laissa les souvenirs lui revenir, la torturer à nouveau, se disant qu'elle ne méritait rien de mieux, rien de plus que ce pardon qui ne viendrait peut-être jamais.
