Chapitre 22
Le Nord vert
Lay down
Your sweet and weary head
Night is falling
You've come to journey's end
Sleep now
And dream of the ones who came before
They are calling
From across the distant shore
Hope fades
Into the world of night
Through shadows falling
Out of memory and time
White shores are calling
You and I will meet again
"Into the West"
Le vent se prenait dans les hauts sommets des pins, les invitant dans cette danse hivernale. Le froid mordant se frayait un chemin en bourrasque, virevoltant ses rares flocons téméraires. Le paysage avait changé avec l'ascension vers le nord, les feuillus s'étaient dispersés entre les conifères plus adaptés au climat. Le soleil ne tarderait pas à se lever, à sonner enfin le départ vers les Grands Lacs.
Lexa n'avait su trouver le sommeil plus que quelques heures, un repos agité et loin d'être réparateur. Elle allait donc entre les tentes de ses troupes, jaugeant le rassemblement de ses forces. L'herbe gelée craquelait sous ses pas, son souffle la quittait en bruine blanche. Dans la pénombre de la nuit s'achevant, elle parcourut son propre campement, puis passa à celui du clan des mines.
La veille elle s'était présentée à eux avec d'accablantes nouvelles, l'alliance de la nation de glace et celle des basses montagnes. Ensemble ils descendaient vers le sud, ensemble ils frapperaient d'abord les Grands Lacs. Quand ils auraient conquis les terres du nord, plus rien de les empêcherait de poursuivre leur descente. Plus rien ne les retiendrait d'étendre leur conquête, de faire tomber clan après clan. Si la coalition avait été instaurée, c'était pour qu'ensemble ils soient forts et unis qu'ils ne fassent qu'un. Mais si désormais de douze ils devaient devenir dix et bien soit, tel serait leur nombre, tel serait le sort de ces avides traitres.
Horol, le chef des mines avait consenti à rejoindre le clan des forêts sans la moindre hésitation. À une heure de chevauchée de ses grottes, dans une clairière près d'un ruisseau, on avait établi l'avant-poste des armées désormais sous une seule bannière. Durant la journée les généraux des villages étaient tous venus rejoindre le grand rassemblement, étaient venus témoigner leur engagement envers leur serment de coalition.
Voilà qu'Heda traversait maintenant les huttes des hommes des mines, se rendant à la tente de leur chef. La plus grande de ce côté du camp, elle était haute et circulaire, gardée par deux guerriers postés en permanence devant son entrée. À l'approche de la commandante, ils retirèrent leurs lances entrecroisées qui bloquaient le passage. Ils s'inclinèrent et à l'unisson entonnèrent un « Heda » solennel. Lexa hocha la tête, écarta le tissu qui couvrait l'entrée et pénétra sous la tente du chef des mines.
- Heda, lui dit Horol en l'apercevant du coin de l'œil.
L'homme était imposant, non par sa grandeur, car en fait il n'était pas plus grand qu'elle. Tout comme le reste des siens, ce peuple n'était pas élancé, mais davantage trapu et massif. Horol était large et robuste, ses mains trahissant un travail ardu au quotidien. Sur son visage de profonds sillons trahissaient à la fois son âge et le labeur des années à œuvrer dans les profondeurs de la terre, à l'abri des périls et loin des rayons du soleil.
- Horol, répondit Lexa en abaissant la tête en signe de respect.
Le chef était seul dans ses quartiers, debout devant une table recouverte de plan et de figurines de bois sculptées. Il était exactement au même endroit où la commandante l'avait laissé plus tôt dans la nuit, absorbé dans l'étude des terres des Grands Lacs, là où le combat décisif serait mené.
- Mieno et les siens se trouvent ici, dit-il en pointant du doigt.
Il indiqua la pointe du lac le plus bas, le plus à droite des quatre autres.
- En partant de la montagne, ils arriveront par l'est alors que nous arriverons par le sud, indiqua Lexa en traçant les trajectoires du bout des doigts.
- Feront-ils front commun où tenteront-ils de les encercler? demanda Horol.
- Cela dépendra de deux choses, lui répondit Lexa.
Elle s'éloigna de la table et commença à faire les cent pas, ponctuant ses dires avec ses mains.
- S'ils ont été prévenus de notre arrivée et à savoir qui arrivera sur les lacs en premier, eux ou nous.
Heda referma les yeux tout en continuant à marcher, se frottant les tempes.
- S'ils ont été mis au courant que nous nous rallions pour rejoindre Mieno et les siens, ils ne risqueront pas de se diviser. Car si notre armée les affronte un après l'autre, ils ne représentent pas une grande menace. Encore, cela dépend également de leur arrivée. S'ils ont assez d'avance, les encercler sur deux fronts s'avère la tactique la plus stratégique.
Lexa revint se placer à la table, mais de l'autre côté cette fois-ci. Elle prit une première sculpture représentant les basses montagnes et vint la placer à l'est.
- Même en se séparant ils engagent un combat inégal, car le Nord vert n'a pas d'armée, que quelques centaines de gardes davantage pêcheurs que guerriers. Leur connaissant ce point faible, ils ne prendront pas le risque de les voir battre en retraite et tenter une fuite. Car ces terres sont les leurs et sur leurs embarcations ils pourraient réussir à leur échapper.
Horol prit une figurine désignant les nations de glace et la positionna de l'autre côté.
- Mais si la nation des glaces vient les attendre ici, elle bloquera leur fuite et il en sera terminé pour eux.
Lexa hocha la tête, tentant de ne voir que ces représentations irréelles de bois et de carte. Elle tenta de garder la tête froide, de ne pas imaginer la jeune Mieno devant diriger ses troupes si peu formées aux arts de la guerre, si désemparées devant de tels envahisseurs.
- Il nous revient donc à nous de prendre pareil décision, souligna Horol, rester telle une seule armée ou nous diviser.
La commandante inspira profondément tout en refermant les yeux. Puis elle se saisit de deux pièces de bois, les mines et les forêts. Elle vint les disposer devant chacun des ennemis, et ce à contrecœur, ravalant son désir de vengeance.
- Je ne peux prévoir laquelle de leur armée frappera où, mais dans le doute, je mènerai les miens vers le premier assaut, viendrai rejoindre Mieno et les siens sur les premières lignes par l'est. Quant aux vôtres, Horol, je vous laisse le soin d'anéantir tous ceux qui auraient voulu attaquer de l'autre côté, de s'en prendre à ceux qui tentent de fuir.
- Qu'il en soit ainsi, Heda, et puissions-nous en ressortir victorieux.
- Oui… en effet.
Ils terminèrent les derniers préparatifs et stratèges alors que les premières clartés du jour teintaient le ciel violacé. Le camp fut levé, les cavaliers prêts pour la dernière chevauchée vers le nord et la bataille. Les armées se divisèrent, Horol et Lexa se saluant de loin, menant chacun leur contingent, se promettant de se retrouver bientôt, au terme de ce combat décisif.
Lexa était en tête et à ses côtés Ryder qui ne la quittait pas, tout comme l'avait jadis fait Gustus. Puis, galopant à toute vitesse sur le bas-côté, Indra vint les rejoindre, suivie de près par son fidèle second, Octavia.
- Heda, dit Indra en faisant ralentir son cheval, s'adaptant au rythme de la cavalcade de tête.
Lexa se tourna vers elle et lui fit un léger sourire tout en hochant le menton.
- Indra, répondit-elle d'abord avant de se tourner vers son second. Octavia… te voilà désormais en route pour ta première guerre de clan en tant que second.
Octavia fit signe que oui, et sur son visage on ne lisait aucun signe de peur, qu'un mélange de curiosité et de fierté, une véritable native, un second enviable.
- Polis aura été marqué par ta participation aux jeux, Octavia, puisses-tu à nouveau nous impressionner comme tu as su le faire. Puisses-tu garder Indra en vie et l'assister dans ce qui sera bien plus qu'un duel devant une foule.
Octavia hocha à nouveau la tête comme seule réponse, ne sachant que dire. Lexa détourna les yeux vers le chemin, regarda droit devant. Elle laissa un souhait s'envoler pour cette ancienne fille du ciel devenue second, lui souhaita de survivre à sa première guerre, ne désirant pas annoncer à Clarke la mort ce celle-ci. Et suite à cette pensé vint la nostalgie de son départ prématuré de la capitale, celui qui lui rendrait impossible d'assister au retour de Clarke et Dria. Son cœur se serra à ce songe, à cette crainte dans l'absence. Néanmoins, elle laissa partir ses doutes dans un soupir, se disant qu'au moins, elles restaient loin de tout cela, loin de tout danger, à l'abri dans la capitale plus au sud.
Après des heures interminables de route à descendre des sommets, à traverses les forêts d'arbres de plus en plus hauts, la nation de glace fit halte dans son périple de conquête. Ils faisaient route telle une seule armée, n'ayant obtenus l'alliance des basses montagnes que s'ils pouvaient récolter les honneurs de la victoire des plages du Nord vert. La reine avait donc consenti en leur souriant comme elle seule savait le faire, faisant glacer le sang et troublant à la vue de ses yeux aliénés. Puis le jour du départ avait été donné, et aux martèlements des sabots sur le roc des monts enneigés, les armées avaient dévalé les pentes avant de se séparer à sa base.
Et maintenant Azgeda faisait sa première halte dans cette route revendicatrice, faisant ce qu'elle avait promis, descendre au sud pour laisser les honneurs aux basses montagnes. Sous sa tente qui était à peine terminée de monter, la reine et ses deux conseillers revoyaient leur carte des lieux, repassaient ce qu'ils s'apprêtaient à conquirent.
- Nous y serons bientôt, ma reine, demain au coucher du soleil nous y serons.
- Ils ne pourront pas fuir à notre arrivée, ils seront coincés par les eaux, la victoire est assurée.
- En effet, ils n'ont pas d'armée avec eux, que quelques gardes, rien qui ne résistera bien longtemps.
- Nous ne serons pas descendus du pic glacé en vain, la cité sera prise!
La reine Nia regardait ses conseillers discuter entre eux, sans réellement les écouter. Car au fond de ses pensées elle était déjà bien loin, était déjà à demain, à son arrivée de cette ultime bataille à livrer. Elle entendait déjà les cris de douleur et d'agonie, sentait déjà le feu consumer les lieux, voyait la victoire qui ne restait plus qu'à saisir.
- Les basses montagnes n'auront pas besoin des nôtres sur le front est? Pouvons-nous réellement les laisser faire face seule de leur côté?
Ces mots firent sortir la reine de ses songes, la requête qu'avait osé lui imposer ce chef allié. Dans la furie de ce souvenir, elle alla planter sa dague à l'est des Grands Lacs, là où attaqueraient les bas sommets.
Les conseillers reculèrent à ce geste soudain, ravalèrent difficilement. Cela avait beau être un honneur de servir la souveraine en l'assistant, mais aucune vocation n'était moins risquée. Combien de leur prédécesseur avaient déjà péri pour avoir osé la contredire, pour ne pas avoir été à la hauteur de ses attentes? Leur reine était telle la mer de côtes, belle et puissante, traitresse et tourmentée. On ne pouvait lui faire totalement confiance, on ne pouvait voguer sur ses eaux sans craindre le pire, sans risquer qu'elle ne décide de nous ravir à la surface. Car une fois que l'on sombrait dans ses profondeurs, il n'y avait plus de retour en arrière, plus de possibilité d'y échapper.
Nia vint retirer sa dague qui avait traversé le bois de la table. Du bout de la lame elle traça un cercle illustrant la position de l'armée laissée attaquée par l'est.
- Les basses montagnes n'ont pas besoin de notre soutien pour leur assaut, ils ne l'ont pas demandé… ils nous l'ont refusé…
La reine leva les yeux vers ses conseillers et leur fit ce sourire donnant des frissons dans le dos.
- Nous faisons exactement ce qu'ils attendent de nous, nous leur laissons les honneurs… nous allons attaquer au sud.
La cité de Ffalo était grande, mais majoritairement constituée de ruines supplantées par la végétation. La portion qui restait habitée était à la pointe de l'immense lac Eri, celui qui se trouvait le plus au sud des autres. Au nombre de cinq, ces vastes étendues d'eau étaient sous le règne de la jeune Mieno. Fille ainée du défunt chef, elle avait repris les rênes de son clan alors qu'elle terminait à peine l'échange de paix de la coalition. Plus jeune que l'était même Clarke, elle portait le poids du commandement, la tâche de diriger les siens.
Jusqu'alors son règne avait été sans encombre, le clan des lacs étant de nature pacifiste. La majorité des villages étaient reclus dans les bois entourant l'Eri, la nature se fondant en profondeur dans les racines de ce peuple amoureux des eaux et des bois. Contrastant avec les deux autres nations du nord, ils n'avaient jamais entretenu la nécessité d'une armée, plus depuis l'alliance des douze.
On leur connaissait le calme de la vie des eaux au creux des terres, des pêches et des récoltes. Mais surtout, des anciens au fond des bois, les sages maintenant les secrets des arts médicinaux. Ils gardaient jalousement leurs connaissances de cette nature à laquelle ils s'étaient fondus, les protégeaient de ceux qui n'en étaient pas dignes. Inoculées des peuples du sud, ils ne les transmettaient qu'en de rares occasions, et à ceux qui auraient su, d'un seul regard, prouver la pureté de leur cœur. Ainsi on ne présentait à eux que les enfants, ceux que la vie n'avait encore pu teinter de ses traitrises et ses malheurs.
La jeune Mieno avait rêvé d'appartenir à ces soigneurs cachés, mais sa naissance la prédestinait, elle et son frère cadet à d'autres desseins. Déjà fillette, son père, le chef, la conduisait dans les forêts, parcourant leurs terres, allant parfois faire halte chez les anciens. Elle y avait connu et envié une fillette du sud, Dria. La jalousie de sa chance n'avait duré qu'un bref instant, car l'amitié les avait enlacées dès qu'elles s'étaient adressées la parole. Se côtoyant par intermède, elles avaient partagé plusieurs années, à rire et à jouer, à souhaiter que tout reste à jamais ainsi. Dria lui enviait sa famille unie et présente, son père, sa mère et surtout son frère. Car elle-même voyait son cher Nyko de la sorte, mais cela était loin du réel lien du sang, celui qu'elle avait jadis partagé avec une sœur perdue, une sœur qu'elle craignait ne jamais revoir. Elle s'était donc éprise de cette petite Mieno, cette sœur dans l'absence, cette future souveraine de ce Nord vert d'adoption.
Mais ce passé n'était pas fait pour durer, et l'espoir des fillettes n'avait pu retenir la roue de tourner, de les séparer et de les mener vers d'autres destins. Dria avait été appelé à l'intendance, Nyko était retourné à son village natal, et enfin la jeune Mieno avait dû s'acquitter de son devoir grandissant, être préparée pour qu'un jour elle reprenne le commandement. Mais les bonheurs, même rares étaient présents et ainsi elles avaient pu se revoir lors de l'échange, étant toute deux représentantes de leur propre clan.
Et aujourd'hui, cette roue qui tournait dans le temps, inlassablement, les avait apportés bien loin de ces espoirs d'enfants. Aujourd'hui la jeune Mieno se tenait dans la grande salle vitrée de son imposante demeure. De là-haut elle avait une vue imprenable sur les quais, sur son peuple qu'elle envoyait sur les eaux gardiennes. Sur elles ils vogueraient de l'autre côté, ils auraient une chance de voir demain. Les enfants et les ainés avaient tous été embarqués, avaient tous été sauvés d'avance. Pour les autres, ils attendaient la venue des envahisseurs des monts et montagne, les autres clans du nord.
- Les derniers bateaux ont quitté les rives, dit le chef de la garde à sa souveraine.
- Merci mon oncle, lui répondit-elle tout en ne détachant pas les yeux du lac.
- Ils arrivent bientôt tu crois? demanda Flori, son frère cadet.
Elle détourna les yeux pour aller croiser les siens. Elle y vit toute la peur qu'elle-même ne pouvait s'autoriser à démontrer. D'une chevelure châtaine rappelant tant celle de leur père, le gamin à peine sorti de l'enfance tremblait de tout son être. Son oncle, un homme grand et robuste, vint déposer sa large paume sur sa frêle épaule. Celle-ci s'affaissa sous le poids et si LA caresse avait dû être réconfortante, elle eut plutôt l'effet contraire. Le garçon sursauta et ses yeux se voilèrent. Mieno entrouvrit les bras et il s'y précipita. Elle le sera fort et il l'imita. Bien que plus jeune, il la dépassait presque en grandeur, mais son cœur trahissait la différence d'âge.
- Il nous faut être fort Flori, il n'y a plus que toi et moi dans notre lignée. Notre peuple compte sur nous.
- Il compte sur toi surtout dit-il entre deux sanglots.
- Shhhhh, et moi je compte sur toi mon frère, sans toi je suis toute seule…
À ses propres mots, Mieno réalisa combien elle était réellement seule, laissée à mener un combat qu'elle ne pouvait que perdre. Elle embrassa son frère sur le dessus de la tête et l'éloigna, lui saisissant les épaules.
- Allez Flori, soyons ce que nous exigeons aux nôtres, soyons braves même face à la mort.
- Mais j'ai si peur Mieno…
Elle caressa sa joue et en retira une larme en lui souriant tendrement, en lui cachant qu'elle n'avait qu'une seule envie, pleurer avec lui.
- Souviens-toi de ce que disait père…
- Le courage n'est pas l'absence de peur, il est notre manière de l'affronter.
Le frère et la sœur se retournèrent vers leur oncle qui venait de citer son défunt ainé. Le garde posa les yeux sur son neveu et sa nièce, leur faisant un signe de tête pour terminer ses encouragements.
- Il est temps d'aller rejoindre la garde maintenant, allons-nous préparer tu veux bien, dit la jeune femme à son cadet.
Le garçon hocha la tête frénétiquement en faisant virevolter des mèches teintées de blond. Les jeunes souverains allèrent enfiler leurs petites armures, allèrent se saisir des armes qui leur avaient été préparées. Brillantes et magnifiques, aussi belles que jamais utilisées. Et ensemble ils allèrent rejoindre leur peuple d'armée improvisée, le peu de gardes entrainés qu'ils avaient. Ils attendirent que les heures passent, que leurs éclaireurs reviennent leur porter nouvelles.
Avec les rayons du soleil qui se teintaient désormais de rouge et d'orange, ils revinrent les visages blancs et désemparés. Ils descendirent de leur monture, manquant presque trébucher sur le sable. Non sans cacher leur expression de dégoût, ils détachèrent les paquets qu'ils avaient ramenés des bois. Ils se présentèrent à leur chef en s'inclinant.
- Quelles sont les nouvelles? demanda la jeune femme d'une voix tremblante.
- L'armée des basses montagnes arrivera d'ici quelques heures à peine, et ce, par l'est.
- Et la nation des glaces? demanda brusquement Flori.
- Aucune trace d'eux.
Mieno soupira en fermant les yeux.
- Ce n'est pas tout…
La chef rouvrit les paupières à temps pour remarque les éclaireurs échanger un regard d'une inquiétude complice.
- Qui a-t-il, demanda-t-elle avec empressement, ne pouvant plus être laissée dans l'ignorance.
Les gardes s'agenouillèrent et vidèrent leurs sacs de leur contenu. Des têtes roulèrent jusqu'aux pieds de la jeune Mieno qui retint un haut le cœur. Contrairement à elle, son cadet renversa sur sable, secoué par la vue et surtout l'odeur.
- Qui est-ce, soupira Mieno.
- Ils avaient été laissés à votre intention, bien en vue sur notre passage, probablement par leurs propres éclaireurs.
- Qui est-ce… redis Mieno à nouveau.
Son oncle posa sa main sur son épaule et se pencha vers elle pour lui donner la réponse que tentait d'éviter les cavaliers.
- Ce sont les messagers que nous avions envoyés au sud pour prévenir Heda, ils sont tous là… il n'en manque pas un…
Les dernières nuances rougeâtres disparurent par-delà les sommets lointains, retirèrent leur reflet de la surface des eaux calmes du lac Eri. Avec leur départ l'arrivée de l'armée se fit entendre. Dans le gouffre des bois, leur parvenant en écho, les cornes étaient entonnées. Emplissant les lieux de ces sons au rythme lent et profond, ils résonnaient jusque dans le cœur des habitants de Ffalo et surtout dans celui de leur jeune chef, celle qui se tenait plus avant que tous, qui cachait sa peur plus que tous.
Les bois jusqu'alors plongés dans la noirceur s'illuminèrent peu à peu. Les guerriers portaient avec eux des torches enflammées. À leur démarche les flammes projetaient leur ombre sur les troncs, déformant les corps, les agrandissant, les rendant plus grands que nature. À plusieurs centaines de mètres d'eux, de l'autre côté de la plage, les flambeaux émergèrent de sous les conifères et les feuillus décharnés. Les uns après les autres, ils se mirent en rangs hors des bois. Sur son cheval, leur chef leur hurlait maintenant ses ordres, des paroles qui parvenaient à Mieno de manière dissonante, lui rendant impossible de discerner quoi que ce soit. Mais elle n'avait pas besoin d'entendre, elle savait très bien ce qu'ils se disaient. Elle devait maintenant en faire de même.
La jeune femme dégaina son épée sans un tintement métallique. Elle la pointa en direction de l'armée ennemie, fit un pas de côté et sans abaisser son bras, se tourna vers les siens. Elle fronça les sourcils alors que son menton se crispait. Elle parcourut les regards posés sur elle, ceux qui y cherchaient réconfort salut, ceux qui espéraient d'un espoir de fou.
Mieno inspira de manière saccadée pour rassembler ses forces d'inspirer ceux qui étaient tout aussi terrifiés qu'elle. Mais comment trouver les mots, comment trouver l'inspiration qu'elle n'avait pas. Elle referma les yeux et entendit en souvenir la voix profonde de son père, entendirent les mots que son oncle leur avait prononcés quelques heures auparavant. Et l'inspiration vint d'elle-même.
- Mon peuple, il n'est plus temps de reculer maintenant, il n'est plus temps de fuir. L'ennemie est là, de l'autre côté de cette plage… nos rives, nos terres. Nous ne les laisserons pas nous les prendre sans opposer défense, aussi brève et vaine soit-elle. Soyez fort et suivez-moi, jusque dans la mort allons, si tel est le prix à payer.
Mieno se retourna et fixa le clan des basses montagnes. Dans un murmure elle prononça ses mots pour elle-même.
- Le courage n'est pas l'absence de peur, il est notre manière de l'affronter…
Ses paroles finissaient de s'envoler au loin quand elle sentit le sol commencer à trembler sous ses pieds. Son regard se verrouilla sur les cavaliers ennemis galopant désormais à vive allure dans leur direction. Mieno leva la main haut dans les airs, faisant signe à ses quelques archers de se tenir prêts.
- À vos positions!
Elle les regardait s'approcher, se devait d'attendre qu'ils se trouvent à porter, devait résister à l'envie de riposter trop tôt.
- Attendez encore!
Elle inspira profondément et laissa son bras tomber d'un coup.
- Tirez!
Une pluie de flèches alla fendre l'air, traversant la distance et s'abattant mortellement sur les premières lignes de cette cavalcade effrénée. Les projectiles atteignirent tant les guerriers que les chevaux, créant une houle de chutes. Dans les hennissements déchirants, dans les cris de douleur et les complaintes importantes, les premières vies de cet affrontement furent ravies.
Mieno se retourna vers son peuple alors que l'ennemie enjambait les blessés et les morts.
- AUX ARMES!
Ses cris se mêlèrent aux martèlements des sabots étouffés par le sable, aux sons des cornes et des hurlements ennemis. Ils n'étaient plus qu'à trois cents mètres quand ils l'entendirent. Les basses montagnes tout comme les Grands Lacs, les deux clans s'immobilisèrent, obnubilés par ce qu'aucun d'entre eux n'attendait plus.
En enchevêtrement de discorde, les acclamations guerrières et les tambours entonnés résonnaient des bois du sud. Le temps sembla s'étirer hors de sa course folle, s'allongeant avec les ombres qui s'approchaient. Sous des formes mensongères, tordues et altérées par les lumières vacillantes des flammes, les silhouettes de l'armée de la commandante avançaient, accouraient. Animée d'une rage et d'une vivacité à en faire trembler de peur, les guerriers de Heda, sortaient de sous les arbres, foulaient ce sable à protéger. Cavaliers et hommes à pieds, tous se pressaient derrière leur chef, derrière celle qui représentait un espoir auquel le peuple de Mieno ne croyait plus.
Ceux-ci les regardèrent l'air béat, comme s'ils n'arrivaient pas à croire ce qu'il leur était donné de voir. Ce n'était pas seulement des renforts qui dévalaient la plage non, c'était leur sauf-conduit vers une victoire jugée impossible. Si leur courage ne tenait qu'à un fil, maintenant il en était tout autre. Car ces cris avaient beau terrifier les basses montagnes, ils avaient sur eux l'effet contraire. Pêcheurs, paysans et gardes inexpérimentés sentirent leur cœur battre à nouveau, et ce, au rythme de ces tambours de guerre. Le sang affluait en bouillonnant de ferveur, leur insufflant la frénésie de se jeter dans la bataille.
La jeune chef des Grands Lacs rassembla les siens en un bataillon serré, les menant dans ce combat qu'ils ne menaient plus seuls désormais. Le bras faible, mais le cœur au vaillant, ils se mêlèrent au clan des forêts, s'unirent pour ne faire plus qu'un.
La nation des basses montagnes se força à se regrouper, à revoir à la hâte leur assaut. Car désormais les rôles avaient changé. Ils n'étaient plus en surnombre, du moins pas pour l'instant. Le chef ennemi ordonna à ses gardes de changer de corne, de passer à celles qui sonneraient l'appel à l'alliance. Les guerriers entonnèrent leur instrument, s'époumonant dans ce cri pour la nation de glace, cette armée qui se devait maintenant de faire son entrée. Heda et les siens avaient beau sembler en force pour le moment, mais bientôt le vent allait changer, bientôt les armées des clans du nord ne feraient plus qu'une à nouveau.
Les cornes des basses montagnes retentirent encore et encore, hurlantes, implorant ces alliés qui tardaient à leur porter main forte. Ces supplications continuèrent durant presque tout le combat, jusqu'à ce que ceux qui les entonnaient fussent sauvagement abattus.
Le chaos avait envahi ce champ de bataille peu habituel. Car la plage était longue et étroite, escarpée et inégale. Le terrain avait rendu impossible de coordonner les salves disciplinées, d'assurer cohérence dans les stratèges de guerre. Les troupes s'étaient dispersées, les alliés et les ennemies se fondant sur les vagues de sable teintées de rouge. Il n'y avait plus qu'une seule manière de différencier son opposant de son frère d'armes, la couleur de ses peintures de guerre. Car les basses montagnes avaient ce point commun avec Azgeda, le bleu guerrier, celui qu'ils arboraient fièrement, celui qui causerait désormais leur perte. Tous se pressaient les uns contre les autres, abattant glaive et épée. Les combattants criaient, grognaient et pestaient dans un vacarme soutenu par le fracassement des armes de métal et de bois. L'acier transperçait la chair et les os, ravivait la vie des uns pour sauver celle des autres. Les boucliers volaient en éclat, les lances se brisaient en éclisses.
Le temps avait poursuivi sa route biscornue, n'était ni mesurable ni comparable en ce moment. Les secondes filaient tantôt à toute vitesse, tantôt comme si elles s'étaient immobilisées. Comme si la plage s'était mue en un sablier gigantesque, emprisonnant avec lui les adversaires tachés de bleu et de noir, de sang et de sueur. Le temps, comme le sable sous leurs pieds, dégringolait à son propre rythme, les gardant captifs de cette prison de verre pour illustrer la durée dans toute sa longueur, dans toute sa chute.
Et la résistance commença à s'amoindrir, à se faire moins ardue à contenir. L'appel à l'aide ne résonnait plus depuis longtemps quand ce peuple conquérant fut définitivement surpassé. Ils avaient tenu encore et encore, obstinément fière jusqu'à la fin. Mais le nombre avait eu raison d'eux, leur imposant une défaite totale et seule, une promesse de gloire ravie à jamais. Et dans les cris de douleur et d'agonie, la bataille fut terminée, close sur les vaincus des sommets.
Une paix sinistre baignait maintenant la plage. Le sable était gorgé de sang, jonché d'innombrables corps, tant des chevaux que des hommes. Dans la nuit toujours noire il ne restait plus que quelques rares torches enflammées pour illuminer les lieux. Pour la plupart, elles avaient abdiqué leur lumière, ne donnant plus rien d'autre qu'une fumée grise. Celle-ci décrivait des sillons vaporeux, dansant dans la brise, ne s'élevant que très peu dans cet air lourd et froid. L'écho assourdissant qu'avait été le combat se dissipait peu à peu. Dans les oreilles, le bourdonnement des hurlements et du métal fracassé résonnait encore, n'ayant pas fini de rappeler ce qui venait tout juste de se terminer.
La commandante se tenait debout dans le sable, comme perdue dans cette frontière floue qui existe entre le rêve et l'éveil. Car la situation actuelle était tout à fait semblable. S'apparentant toutefois bien plus à un cauchemar, un monde quasi fictif, surréaliste dans tout le déséquilibre provoqué par l'instinct le plus primitif qui soit, la survie. Et plongée dans une mer d'adversaires ne désirant rien de plus que vous reprendre ce souffle, la nage était périlleuse. Car pour rester à flot il fallait affronter la houle de fer et d'acier, des vagues se brisant aussi durement que le bois du bouclier. Pour rester en surface, il fallait se retenir sur le corps des autres, les maintenir au fond pour garder la tête hors de l'eau. Dans les profondeurs il fallait les noyer, car tous ne pouvaient prétendre à la victoire, tous ne pouvaient goûter à la gloire supplantant la défaite. On ressortait de cette mer tourmentée de colère avide, où l'on mourrait en essayant. Et maintenant les eaux sanglantes avaient recraché ceux à qui elles avaient arraché le dernier souffle, les laissant sur ses berges. Échoués par centaines ils gisaient çà et là, parti à la dérive vers l'autre monde, loin de leur montagne, de leur forêt, de leurs grands lacs.
Lexa voyait les siens se déplacer dans les faibles lueurs des rares torches encore allumées. Comme des êtres fantomatiques, ils ondulaient tout autour, dans un halo incertain, dans un écho discordant. Sa vue embrouillée se précisait peu à peu, et avec elle les sons devenaient mots, devenaient lamentations et trépas. Elle cligna des yeux à maintes reprises, terminant de clarifier son esprit embrumé. Son cœur se débattait encore dans sa poitrine, retentissait encore dans ses oreilles. Les palpitations de l'adrénaline pure affluaient encore en elle, mais très bientôt elles se dissiperaient, très bientôt elles feraient place à la douleur.
Mais pour l'heure, Lexa commença par enfin mettre un pied devant l'autre, à quitter l'endroit où elle-même s'était échouée, mais en vie. Elle toisa les environs, jaugeant l'ampleur de ses pertes. De sa vue encore imparfaite, elle ne put reconnaitre que les visages les plus près, mais déjà ils lui firent pousser un soupir de soulagement.
À quelques pas à peine, Ryder était à retirer sa puissante hache du plastron d'un natif au regard livide et absent. Plus à droite elle discerna les traits d'Indra derrière les flammes, celle-ci s'étant penchée pour ramasser un flambeau sur le sable. Et telle une ombre la suivant inlassablement, toujours là malgré toute cette tempête de violence, cette ancienne fille du ciel.
Lexa marcha vers eux, serpentant entre les corps. Ryder lui emboita le pas et ils furent bientôt quatre à contempler le massacre. Alors qu'Indra agitait sa torche droit devant, essayant d'illuminer les alentours, la commandante alla poser sa main sur l'épaule d'Octavia.
- Te voilà initiée comme jamais, Octavia, te voilà baptisée dans le sang et le sable…
La jeune femme hocha la tête en signe de respect, le souffle court et le cœur saccadé.
- Différent de l'arène pas vraie? ajouta Ryder en la poussant vers l'avant.
Octavia fit un pas en avant pour ne pas tomber, mais laissa néanmoins un léger sourire lui échapper. Les émotions se bousculaient en elle, un mélange de satisfaction et de peur, de frénésie et de pure panique. Elle se retourna pour rendre au garde de Heda son geste, pour enfin clore le tout en une poigne de profond respect. Si sa place avait déjà été assurée même avant cette bataille, maintenant elle était incontestable.
Lexa détourna son attention d'Octavia et Ryder, se recula de quelques pas pour regarder à nouveau tout autour. Elle n'arrivait pas à discerner les siens de ceux des lacs, à distinguer ces guerriers improvisés, ceux qui avaient tenu tête même en sous-nombre. Mais le courage et la détermination avaient beau fouetter le sang, ils ne pouvaient toutefois pas prémunir contre la maîtrise des armes, l'entraînement d'une vie.
Elle s'éloigna en marchant tranquillement, scrutant les visages morts qui recouvraient les berges. Il y en avait tellement. Non loin de là elle vit un homme qui retenait avec peine ses lamentations de douleur. Même de loin la commandante pouvait remarquer la fâcheuse position dans laquelle il se trouvait. Un cavalier dont la monture avait livré son dernier galop, dont l'imposante stature était étendue là dans un sommeil éternel. L'homme était encore lié à son destrier, et plus qu'il ne l'aurait souhaité. Une lance traversait son armure à la hauteur du flanc, pénétrant du fait même le coffre du cheval. Tout en grimaçant et en poussant des gémissements étouffés, l'homme essayait tant bien que mal de se libérer. Mais en vain il n'arrivait qu'à remuer l'arme dans sa blessure, faisant couler son sang avec chaque tentative.
La commandante commença à s'approcher de lui. Mais avec chacun que de ses pas les traits du malheureux se précisaient. Lorsqu'enfin elle fut postée droit devant lui, il n'y avait plus de méprise possible.
-Heda… soupira-t-il en levant les yeux vers elle.
Lexa soutint son regard avec froideur et mépris. Et sans jamais se retourner, elle fit signe à Ryder et Indra d'approcher. Elle réduisit la distance qui la séparait du traitre, posant son pied sur son torse. Il relâcha une expiration forcée à ce poids qu'elle oppressait sur lui. Puis elle empoigna le manche de la lance et prit son temps pour la retirer, savourant chaque rictus que lui offrait le mal qu'elle créait. Elle enfonçait la pointe ensanglantée dans le sol, alors que l'homme se laissait maintenant glisser sur le côté.
- Ordonnez qu'on patrouille la plage. Que l'on rapatrie les nôtres. Entasser les morts, soignez les blessés.
- Et pour les survivants des basses montagnes… Osa demander Ryder.
La commandante jeta un bref coup d'œil tout autour avant de verrouiller son regard noir dans celui de l'homme gisant à ses pieds.
- Il n'y aura pas de survivant…
Elle laissa planer ses paroles lourdes de conséquences, celles qui signeraient la fin de nombreuses vies encore ficelées à ce monde.
- Et ramenez le chef des basses montagnes à la demeure des seigneurs du Nord vert. Qu'il soit encore en vie à mon retour, ordonna-t-elle entre ses dents serrées.
Ryder et Indra hochèrent la tête comme seule réponse. Le garde de la commandante se chargea du chef déchu et quant à Indra, elle s'éloigna vers ses hommes, leur transmettant les derniers ordres de Heda. Lexa resta là à observer les siens exécuter sa requête vengeresse. Elle referma les yeux tout en entendant les cris d'ultime agonie être relâchés dans la nuit. Elle prit une profonde inspiration en penchant la tête vers l'arrière. L'air froid lui mordait la gorge, terminait de dissiper l'adrénaline qui affluait en elle. Lexa rouvrit les yeux et contempla la brillance du ciel découvert, le spectacle des étoiles qui avaient été témoins de tout ceci. Trop lointaines pour être éclaboussées par tant de violence, elles n'étaient que de blanches spectatrices constellées.
Lexa les admira durant des secondes qui passèrent comme des heures, les derniers grains de sable stellaires du sablier qu'avait été cet affrontement nocturne. Elle sortit de sa rêverie et se remise en marche. Elle arpentait entre les corps, observant les siens rendre véridique les dires de leur commandante « il n'y a pas de survivant ». Elle passa près du chef de la garde des lacs, frères du défunt dirigeant, oncle de l'actuelle.
- Heda, dit-il en inclinant la tête.
L'homme à la carrure imposante était à prendre un gamin à la chevelure blonde dans ses bras. Lexa posa les yeux sur le garçon tout juste sorti de l'enfance. Elle le fixa, lui et sa petite armure. Au regard soutenu de Heda le garde secoua l'enfant pour le saisir.
- Ce n'est que quelques entailles et une jambe cassée, n'est-ce pas Flori, rien que le jeune seigneur des lacs ne puisse surmonter.
L'oncle au réconfort peu efficace se retourna à nouveau vers la commandante.
- Plus de peur que de mal, Heda, ajouta-t-il en ébouriffant les cheveux du gamin qui retenait ses larmes avec peine devant la commandante.
Elle lui fit un sourire aussi convainquant que possible, mais loin d'arriver à inspirer quelconque apaisement néanmoins. Lexa hocha la tête avant de s'éloigner, scrutant désormais les rives avec plus d'intérêt, cherchant la chef des lacs. Mais dans la pénombre et dans tous ces cris implorants il était difficile discerner qui que ce soit en particulier.
Ses pas s'enfonçaient dans le sable et sa démarche devenait de plus en plus laborieuse. Car avec chaque nouvelle foulée, la douleur qui parcourait tout son être devenait pénible à contenir. Son regard était légèrement embrouillé, mais elle tentait de ne pas y prêter attention. Plus tard elle prendrait le temps panser ses blessures qu'elle n'osait encore regarder, plus tard elle pourrait enfin prendre ce repos grandement mérité. Mais pour l'heure elle avait une chef des lacs à féliciter pour la bravoure ses troupes, pour le courage des faibles devant les forts.
Les supplications de pitié ne se faisaient presque plus entendre quand Lexa crut enfin apercevoir la silhouette de Mieno au loin. Elle appela son nom avec le peu de portée que lui permettait sa voix désormais éraillée. Tant de cris poussés dans cette guerre avaient eu raison d'elle, l'avaient laissé à peine audible et rauque. Pourtant la silhouette au bout de la plage se retourna à l'appel incertain. D'un pas las et chancelant, elle se mit en marche vers Lexa, longeant les eaux qui gorgeaient le sable.
La commandante se mit également à avancer dans sa direction, chaque pas lui laissant discerner de plus en plus les traits de la jeune Mieno. Moins d'une centaine de mètres les séparait maintenant et Lexa poussa un soupir de soulagement à la vue de la jeune femme encore sur ses deux jambes. Son expiration en bruine gelée ne l'avait pourtant pas encore quitté complètement que Mieno fit halte. Son regard, qui jusqu'alors soutenait celui de Lexa, dériva vers le lac, l'entraina avec lui dans les eaux glacées.
- MIENO! cria Lexa en oubliant d'un coup la douleur et le froid.
Ses jambes tremblantes se mirent à courir, ignorant l'élancement qui les ravageait, se ruant pour réduire la distance qui maintenait les dirigeantes éparses. Lexa se laissa tomber par terre, les genoux dans le sillage des vagues qui vinrent s'y briser. Elle saisit le corps frêle de Mieno, la tirant vers elle pour la sortir des eaux noires comme le ciel qui les recouvrait. Lexa laissa échapper un cri à l'effort qu'elle voua à se reculer dans le sable qui se dérobait sous ses pieds. Trébuchant dans les flots échoués, ses membres s'engourdissaient avec chaque nouvelle tentative manquée. Elle finit par se laisser tomber sur le dos, tenant fermement la jeune chef contre elle, ne se résignant pas à la laisser tomber, à la laisser aller.
À bout de souffle, Lexa réussit tant bien que mal à les soustraire de ce lac qui avait tenté de les retenir de son noir frigorifiant. Elle se redressa en position assise et laissa Mieno étendue sur ses jambes, le haut de son corps dans ses bras. Sa tête devenue trop lourde était appuyée dans le creux du bras de la commandante.
- Mie..Miennn…Mieno, prononça difficilement Lexa qui grelottait désormais dans ses vêtements trempés.
- Heda… répondit seulement la jeune femme.
Lexa passa ses doigts sur le visage de celle-ci, dégageant son front des mèches qui y dégoulinaient ondulantes. Elle descendit ensuite sa main vers le flanc de la chef pour la ramener vers elle, pour la retenir de glisser à nouveau sur le sable. Sans même le voir dans la nuit, Lexa sentit le sang lui couler entre les doigts. Car les habits gorgés d'eau glacée juraient avec la chaleur du liquide visqueux. Sous sa paume elle constata une profonde entaille ciselant sa cuirasse, traversant la peau dans une plaie béante. Le cœur de Lexa manqua un battement alors qu'elle prenait conscience de l'ampleur de la blessure. Elle pressa Mieno encore plus près d'elle, tentant de la garder dans sa chaleur qu'elle-même n'arrivait presque plus à produire.
- Rrregarde-moi… Mieno…tou…tout ira bbbien.
Lexa tenta de respirer profondément, de maîtriser le bégaiement causé par les soubresauts des grelottements. La jeune femme tourna la tête légèrement, laissant Lexa plonger le vert de ses prunelles dans le noisette sombre des siennes. Contrairement à la commandante, le froid ne semblait plus la gêner, ni crisper ses mouvements, ni saccader ses paroles. Avec chaque expiration les sensations la quittaient tranquillement, comme on ne peut retenir l'air entre nos doigts, la vie entre nos mains.
- Nous ne devions pas gagner… nous devions affronter seul… nous devions mourir…mais vous êtes arrivé…comment?
Lexa fronça les sourcils, ne comprenant pas ce qu'elle tentait de lui dire, ce qu'elle semblait lui demander.
- Resttte avvec moi… tout irrra bbbien, j…je vais te sauver.
- Mais tu l'as déjà fait…vous l'avez tous fait… en venant à nous… sans même un appel à l'aide, sans qu'aucun de mes messagers ne vous parviennent…
Lexa ne comprenait plus rien, elle se contentait de secouer légèrement la tête, de soutenir le regard fuyant de Mieno. La jeune chef inspira dans un râle étouffé.
- Mais tu l'as déjà fait… vous l'avez tous fait… répéta-t-elle, chacun de ses mots se dégradant vers un silence complet.
Puis plus rien, plus de mots, enfin. Mieno tourna les yeux vers le ciel étoilé, laissa le voile noir la recouvrit totalement. Dans la caresse d'un froid qu'elle ne ressentait plus désormais, elle se laissa bercer au son des vagues de ce lac auquel elle appartenait. En une dernière bruine givrée, son souffle s'envola, aussi loin qu'elle-même était partie maintenant. Dans ses yeux le firmament miroitait seul, sans vie pour l'accompagner, il n'y avait plus que les livides prunelles parsemées de poussière d'étoiles.
De ses yeux grands ouverts Lexa ne put retenir ses larmes de couler, de glisser le long de ses joues pour s'échouer sur le visage blafard de cette jeune Mieno. Du bout des doigts elle alla les retirer, alla caresser sa chevelure humide qui commençait déjà à se cristalliser dans l'air hivernal. En un battement de cils, elle crut voir Dria étendue à sa place, crut tenir une petite sœur ravie trop tôt. Elle approcha sa main et de son pouce et son index lui referma les paupières, feignant un sommeil dont aucun éveil ne succéderait plus jamais. Lexa se pencha en avant et alla déposer un baiser sur front, aussi court qu'accablé, long qu'impuissant.
- Yu gonplei ste odon… lui murmura-t-elle en éloignant son visage du sien.
Lexa alla fondre en larme quand un simple nom hurlé au loin la fit sortir de cette peine qui la noyait.
- MIENO! Criait Flori tout en se débattant dans les bras de son oncle qui le portait vers la commandante.
Le garçon martelait le garde de ses petits poings inoffensifs, suppliant qu'il le relâche. Lexa se dégagea du corps de la défunte chef des lacs, la laissa aux pleurs d'un frère laissé en arrière. Avec son départ elle lui léguait son titre, le poids d'une responsabilité bien lourde à porter.
La commandante se releva péniblement, ses jambes engourdies la soutenant à peine. Elle passa ses mains à ses yeux tout en s'éloignant. Le bruit de ses pas dans le sable fut étouffé par les supplications du garçon. Sur le corps sans vie de sa sœur, il implorait l'impossible, criait la douleur de cette perte qui ne peut être décrite, ne peut qu'être ressentie. Dans la nuit noire d'une victoire au goût amer, le nouveau chef des Grands Lacs emplissait désormais les lieux de ses pleurs déchirants.
Elle s'éloigna de plus en plus rapidement, reprenant le contrôle de ses jambes affaiblies. Elle désirait plus que tout s'éloigner des cris du frère endeuillé qui lui rendait la tâche de retenir ses larmes presque impossible. Elle secoua la tête pour tenter de se soustraire dans ses pensées. Car il y avait les dernières paroles de Mieno qui résonnait encore et encore « sans qu'aucun de mes messagers ne vous parvienne ».
Lexa termina de traverser la plage pour se rendre à la demeure des seigneurs des Grands Lacs. Mais avant d'y parvenir, elle reconnut au loin le son des cornes du clan des mines. Avec cette acclamation se mêlait le bruit de l'armée qui approchait. Ils arrivèrent indemnes comme si rien ne s'était passé. Loin d'être dans le même état que ceux qui les attendaient sur la plage devenue champ de bataille. Horol immobilisa son cheval à quelques mètres de la commandante et en descendit prestement.
- Heda, dit-il en s'inclinant. Nous arrivons bien tard…
- Ou bien tôt… lui répondit Lexa qui contemplait ses troupes intactes.
- Vous avez vaincu seul les deux armées, Heda, vous…
Lexa referma les yeux tout en secouant la tête. Car ce qu'elle ne voulait pas croire commençait à se préciser de plus en plus.
- Azgeda n'est jamais venu ici…
- Mais ils n'étaient pas non plus de l'autre côté du lacs ils…
Horol ne termina pas sa phrase, car déjà la commandante s'éloignait, allait voir le seul homme capable de lui donner les réponses qu'elle cherchait. Le chef des mines ordonna aux siens d'aller porter main forte et sans plus attendre, se pressa de rejoindre Lexa qui pénétrait dans la grande maison de Mieno et Flori.
Tel qu'ordonné, Lexa y trouva le chef des basses montagnes. Un bandage sommaire couvrait la plaie laissée par la lance qui l'avait transpercée plus tôt. Avec lui se trouvaient Ryder et Indra, et pour une des rares fois, pas d'Octavia à proximité. À l'arrivée de la commandante, ils se reculèrent de l'homme assis par terre, laissèrent le champ libre.
L'homme semblait fulminer de rage. Il respirait bruyamment et jetait des regards noirs à Indra et Ryder. Quant à Lexa, dès qu'il l'aperçut, il posa ses yeux sur elle avec dédain, termina sa provocation en crachant dans sa direction le sang qui lui emplissait la bouche. À cet affront Indra ne put retenir son poing, le lui plaqua violemment au visage tout en pestant son indignation. Lexa leva la main pour lui indiquer de se reculer à nouveau. Puis elle s'approcha tranquillement de l'homme, s'accroupit à son niveau tout en se saisissant de la dague qu'elle avait à la hanche. Il alla lui cracher en pleine figure, mais elle plaqua une main contre sa bouche et de l'autre, menaça de lui trancher la gorge.
- Où est Azgueda, ordonna-t-elle entre ses dents serrées.
Elle laissa un instant à l'homme pour ravaler ce qu'il avait menacé de lui envoyer au visage, puis, elle retira sa main pour qu'il puisse oser une réponse.
- Je ne sais pas..arhg… marmonna-t-il alors que Lexa pressait la lame davantage sous sa gorge.
- JE NE SAIS PAS! hurla-t-il à nouveau.
La commandante relâcha son emprise.
- Vous avez quitté les sommets sous une seule bannière, comment se fait-il que vous soyez seul ici? demanda-t-elle avec hargne.
- Nous par l'est, eux par le sud, c'est tout ce que je sais, si ces lâches ont fui quand nous les avons sommés de nous rejoindre à votre arrivé…
Il ne termina pas sa phrase, laissa son regard dériver sur le côté, dans l'évidence qui venait de s'imposer à lui.
- PARLE! Lui ordonna Lexa.
Son visage transpirait maintenant la colère la plus profonde qui soit, l'ampleur de la trahison le rongeant de l'intérieur.
- Vous êtes arrivé bien vite au secours des Grands Lacs… et pourtant, nous avions pris grand soin de séparer les messagers de leur tête… tous sans exception, tous ceux que ces faibles du Nord vert vous avaient envoyés.
- Non… soupira Lexa comme seule réponse.
- Il n'y a pas que nous qu'Azgueda a dupé… elle nous a laissé prendre le premier assaut vers une victoire assurée… mais vous as envoyé sur nous… vous a prévenus… vous a éloigné du sud vers lequel ils sont allés… haaaa… Heda…
Son expression passa à un sourire de mépris, savourant les traits de la commandante changer à mesure qu'elle prenait conscience de sa méprise la plus totale.
- HAAA HEDA! Te voilà victorieuse sur un front bien loin de chez toi… bien loin de cette chère capitale que tu as laissée… que tu lui as laissé.
Il se mit à rire tout en crachant du sang.
- Polis va tomber… Polis va BRÛLER! Elle vaaa…
Sa phrase resta en suspens, promettant de ne jamais se terminer. Car Lexa en avait déjà bien assez entendu, n'avait pu retenir la soif de sa lame, sa soif de sang. Elle retira sa dague et avec elle la vie du dernier survivant des basses montagnes.
Elle se releva en titubant, passant sa main à son front, tentant de clarifier sa pensée. Non, tout ça ne pouvait être vrai. Mais pourtant toutes les parcelles de récit ne s'emboitaient que trop bien. Lexa referma les yeux un bref moment et quand elle les rouvrit, ils étaient noirs. Elle les leva vers Horol, Indra et Ryder qui la fixait intensément.
- Rassemblez les nôtres… nous repartons.
