Chapitre 23
Intendante et fille du ciel
Keep an eye on my back
I'll keep an eye on the road
Help me to carry the fire
We will keep it alight together
Help me carry the fire
This road can't go on forever
If I say shut your eyes
If I say look away
The things you put in your head
They won't stay there forever
I'm trying hard to hide your soul
From things it's not meant to see
No sound but the wind
No sound but the wind
If I say shut your eyes
If I say shut your eyes
"No sound but the wind"
À l'Arche la semaine s'était étiolée au gré du vent d'hiver qui arrivait du nord. L'automne était bel et bien terminé et avec elle s'étaient endormies les dernières végétations tenaces. Les forêts entourant la station échouée n'étaient plus que des champs de hautes branches décharnées, d'arbres ayant abdiqué contre le froid et la pénombre. Toutefois ce n'était qu'une reddition temporaire, car un jour le printemps reviendrait, un jour lointain tout redeviendrait vert, la vie jaillirait hors de son sommeil glacé.
Dria et Clarke avaient passé ensemble une semaine mitigée entre les émotions contraires. Car toutes d'eux voyaient le jour du départ arriver, pas celui qui les ramènerait à Polis, non, celui qui les séparerait pour de bon, celui qui mettrait un terme à l'échange. Si elles avaient d'abord consenti à contrecœur, maintenant elles ne désiraient plus y mettre un terme. Chacune avait trouvé chez le clan de l'autre ce qui lui manquait le plus.
Pour Dria c'était un semblant de lien maternel partagé avec Abby, tant de nouvelles connaissances médicinales, et surtout la simplicité et la faiblesse des gens du ciel. Avec eux il n'y avait pas cette dureté guerrière, cette brutalité primitive. Mais plus que tout, il n'y avait pas le poids des regards posés sur elle, ceux qui voyait en elle qu'une version imparfaite et fragile de leur commandante. Non, ici elle avait apporté ses propres connaissances des plantes indigènes, ici elle se sentait à sa place, entre ces murs de métal, dans les bras de ce jeune et naïf Monty. Celui qui ne saurait jamais la blesser, celui qui lui donnait l'espoir d'arriver un jour à s'offrir à nouveau.
Pour Clarke le dilemme avait beau être tout autre, il n'en était pas moins déchirant. Bien que son retour était attendu, elle ne le vivait pas avec autant de satisfaction qu'elle l'aurait espéré. Bien entendu elle était ravie de revoir tous ceux à qui elle tenait le plus, mais il y avait quelque chose qui clochait maintenant. Comme une impression ténue, un voile qui se maintenait entre elle et ce monde qui ne semblait plus être le sien. Et avec chaque journée qui s'envolait, elle en prenait de plus en plus conscience. Avec tous ces gens, elle avait traversé tant de choses, vécue et éprouvée tant d'épreuves, mais aujourd'hui, c'était comme si tout cela n'avait plus la même signification, la même importance. Aujourd'hui elle ressentait un vide à l'intérieur, une nostalgie d'un chez-soi laissé au bord de l'océan, laissé dans les profondeurs de ce vert qu'étaient les prunelles de Lexa.
Au plus grand soulagement de Clarke et à la déception de Dria, le jour du départ arriva. Elles firent des au revoir bien différents, car Clarke promettait de revenir dans une semaine alors que pour la native, rien n'était moins certain. Abby était à prendre sa fille dans ses bras alors que Monty tentait de se rattacher aux dernières secondes qui lui permettaient d'étreindre son amante impossible, sa complice brisée dans les bois. Puis Abby alla voir sa jeune apprentie, et Clarke enlaça Monty, se murmurant l'un l'autre comment ils se comprenaient de souffrir de la séparation de ces sœurs.
- Jamais je n'ai eu de meilleur apprenti, chère Dria, dit Abby en lovant sa main sur la joue de la jeune femme.
Dria ne put retenir son menton de se crisper sous l'émotion, mais elle contenu néanmoins son chagrin.
- Merci pour tout, Abigail Griffin. Je garde en moi ce présent que vous m'avez offert, je l'emporte à notre capitale pour qu'il y reste vivace. Merci…
Sa voix se brisa alors qu'elle se précipitait pour prendre Abby dans ses bras. Elles n'avaient jamais échangées pareille marque d'affection durant le mois partagé, mais maintenant, Abby ressentait tout le manque que cette jeune native avait dû éprouver. Les bras de la docteure restèrent dans les airs un bref moment, surpris de cet enlacement soudain. Puis elle referma les yeux et lui rendit son étreinte, apposa sa joue sur le côté de sa chevelure. Abby s'en voulut de l'avoir gardé à distance, d'avoir tant tardé à s'ouvrir, à lui avoir imposé les choix d'une sœur à qui elle ressemblait trop, et si peu à la fois.
- Puissions-nous nous retrouver, lui murmura-t-elle à l'oreille.
Dria lui redit les mêmes mots en trigedasleng, se cachant derrière la barrière de la langue. Clarke fut la seule à comprendre, la seule à constater que si Dria lui avait partagé son cœur, elle lui partageait maintenant sa mère.
Puis Marcus vint leur attitrer les gardes qui les accompagneraient, vint à son tour leur dire au revoir. Il remercia la sœur de la commandante pour sa présence, pour tout ce qu'elle leur avait apporté. Puis il souhaita bon voyage à Clarke, lui souligna que son retour définitif serait grandement attendu, celui qui signerait enfin la paix forgée au cours des dernières semaines.
Lors du départ de Lexa et de ses hommes, ont avait laissé au camp Jaha deux chevaux, un pour Clarke et un pour Dria. Quand le jour de leur retour serait enfin arrivé, les gardes de l'Arche les escorteraient jusqu'au point de rencontre près de tonDC, là où des guerriers de la capitale viendraient prendre la relève, les escortant jusqu'à Polis.
Clarke et Dria regardaient maintenant les hommes du camp Jaha s'éloigner, car l'intendante le leur en avait donné l'ordre, les avisant que les siens arriveraient bien assez tôt. Ainsi ils pourraient revenir avant la nuit tombée, ainsi leur voyage de retour se ferait sans encombre. Quand ils disparurent dans le sentier au loin, Dria fit claquer les rênes et son cheval se remit en marche.
- Ne devrions-nous pas attendre que les gardes viennent nous rejoindre? demanda Clarke.
- Nous sommes sur la seule route qu'ils puissent emprunter, nous les croiserons en chemin. Il vaut mieux cela que de les attendre ici, ne crois-tu pas?
La blonde se contenta de hocher la tête à l'évidence que venait de soulever Dria. Elles avancèrent pendant près d'une heure, et ce, sans rencontrer qui que ce soit. Mais alors que leur route allait prendre un tournant, un hurlement perçant vint troubler la quiétude des bois. Il fut bref et s'interrompit subitement, ayant été brusquement interrompu. Les jeunes femmes se tournèrent l'une vers l'autre, se regardant les yeux apeurés. Dria posa son index sur ses lèvres pour lui indiquer de garder le silence. Elle descendit de son cheval et la blonde fit de même. L'intendante se saisit des brides des bêtes et les mena dans la forêt, plus en contrebas, le plus loin de la route possible. Derrière un énorme tronc d'arbre tombé au sol, elle fit coucher les destriers en leur murmurant ses ordres en trigedasleng. De sa voix douce, profonde et presque inaudible elle les calma, leur fit poser jusqu'à la tête par terre.
- Vien m'aider Clarke, lui murmura-t-elle.
Ensemble elles les recouvrirent de feuilles mortes et très vite, les chevaux passèrent inaperçus dans ce décor d'automne achevé. Puis Dria prit la main de Clarke dans la sienne, et elles se mirent en marche en direction de là où était venu ce hurlement si inquiétant. En prenant bien soin de marcher à pas couvert, accroupies et se cachant d'un arbre à l'autre, elles finirent par arriver au fameux tournant de la route bordé d'un escarpement. Dria la fit ramper au sol pour atteindre le haut de la légère colline qui leur donnerait enfin la chance de voir ce qui avait causé ce cri.
Clarke suivait les faits et gestes de l'intendante en silence, quoique trouvant toutes ses mesures lassantes. Il était évident que celui ou celle qui avait poussé pareil supplication était en détresse, et plutôt que de se précipiter à son secours, elles se rapprochaient lâchement, lentement. Mais même si la nature de la blonde lui avait fait accourir, l'absence de leur garde et la présence de cette frêle Dria lui faisait réaliser qu'elles procédaient peut-être de la juste manière.
Elles atteignirent le somment de la colline et se postèrent derrière un arbre mort recouvert de mousse. Elles se risquèrent à regarder au-dessus, à enfin voir ce qui leur avait fait faire halte. Dria porta sa main à sa bouche pour se retenir de crier, puis referma fermement les paupières. Clarke, quant à elle, observa la scène en entier. Au bas de la route, deux des gardes de la capitale étaient à se faire trancher la tête. On jetait les corps de deux autres sur le bas-côté alors que leurs têtes étaient ficelées aux selles des chevaux. Il n'y en avait plus qu'un en vie, mais cela ne serait plus pour longtemps. Une flèche lui traversait la gorge et il était maintenu au sol par un guerrier vêtu d'habits pâle et arborant des peintures de guerres bleutées. L'assaillant le menaça de sa dague en le tirant vers lui, comme s'il tentait de lui soutirer des aveux. Le garde de Polis lui cracha son sang en plein visage comme seule réponse. Cet affront fut la dernière chose qu'il fit, car il fut immédiatement décapité à son tour. Les guerriers se débarrassèrent de tous les autres corps et quittèrent la route. Ils s'enfoncèrent dans les bois, dévalant vers une rivière à des niveaux plus bas.
Clarke fini par détacher les yeux de la scène qui n'était plus, fini par se tourner vers Dria qui avait les paupières toujours closes.
- Azgeda, murmura-t-elle.
- La nation de glace, traduit Clarke.
Dria hocha la tête en rouvrant les yeux. Puis, à la grande surprise de Clarke, elle passa le haut de la butte et se laissa glisser en bas jusqu'au chemin de terre battue. Sans se retourner vers la blonde, toujours accroupie et à pas de loup, elle se dirigea dans la direction qu'avaient empruntée les hommes des glaces. Clarke aurait bien voulu lui crier de revenir, mais le silence était encore à maintenir, pour leur salut à toutes deux. Elle soupira en dévalant la pente à son tour, en rejoignant l'intendante qui pénétrait déjà dans les bois.
Elles se rendirent jusqu'au haut de l'escarpement donnant sur la rivière, elles n'allèrent pas plus loin, n'en eurent pas besoin. Clarke empoigna Dria par les épaules et la força à se coucher au sol, à se dérober à la vue de tous. Car devant ce qu'il leur était donné de voir elle s'était figée, était restée exposée. Mais maintenant, elles étaient toutes deux étendues sur le tapis de feuilles mortes, à observer les yeux grands ouverts ce qui s'étendait à perte de vue. Dans cette faible vallée traversée d'un étroit cours d'eau, le campement d'Azgeda. Par centaine, des guerriers vêtus de nuances pâles, le visage taché de bleu, l'armée de la reine des glaces.
Dria prit la main de Clarke dans la sienne et plongea son regard dans le sien. Sans un mot elle lui indiqua la direction de là où elles étaient venues. Précautionneusement, elles partirent en sens inverse, rebroussant chemin avec toute la hâte que leur cheminement silencieux le permît. Arrivées aux amoncellements de feuilles qu'étaient leurs destriers, Dria se laissa tomber à genoux, posa une main sur son torse, cherchant son air. Elle reprit ses esprits alors que la bonde déterrait les bêtes. Ils restèrent toutefois immobiles, attendant la permission de se relever. D'un son et d'un signe de la main, l'intendante les fit se dresser sur leurs puissantes pattes, laissant tomber une pluie de feuille dans leur sillage.
-Il faut rentrer au plus vite, Clarke, mets-toi en selle.
- Je dois aller prévenir le camp Jaha, Dria, ils doivent être mis au courant!
- Nous n'avons pas le temps, ne vois-tu pas sur qu'elle route ils sont? Ce n'est pas vers l'Arche qu'ils marchent, Clarke, c'est vers Polis…
- Mais je dois…
- NON, dit sèchement Dria. Tu viens avec moi à la capitale, Lexa nous a laissées seules… mais seules ensemble tu te rappelles? Alors tu viens avec moi, nous ne nous sommes que trop attardés ici.
Dria attacha la bride du cheval de Clarke au sien pour qu'ils fassent galop commun. Puis elle se mit en selle et fit grimper la blonde derrière elle. Dria plaça les bras de Clarke autour de sa taille.
- Tiens-toi bien, et ne me relâche pas, quoi qu'il arrive.
L'intendante fit claquer les rênes et martela les flancs de l'animal de ses talons. Si Clarke n'avait d'abord pas compris pourquoi elle ne pouvait mener son propre cheval, elle en réalisa la raison dès les premières secondes de leur départ. Elles se devaient de rentrer en toute hâte, se devaient de mettre le plus de distance possible avec l'armée ennemie. Et ne pouvant emprunter aucune route de peur d'être interceptées, leur cavalcade serait faite hors-piste. Si une chevauchée effrénée sur terre battue était déjà éreintante, à travers bois ce l'était encore plus, beaucoup plus. Tout comme elle l'avait fait en fuyant la montagne blanche, Dria exigea aux chevaux une foulée ardue, les menant avec adresse à travers les encombres, imposant un rythme immodéré. Après quelques heures elle fit l'échange des bêtes, une halte aussi brève que précipitée. Et à nouveau ils reprirent tous leur périple motivé par de sombres présages, une menace à contenir.
Quand enfin le paysage changea, passant des bois aux champs de blé de mer encerclant la capitale, un épais brouillard les attendait. De son manteau gris et humide, il les enveloppa, les glaçant jusqu'aux os. Clarke frissonnait dans le dos de Dria qui ralentissait maintenant la cadence. Elles libérèrent le cheval de leur poids alors que les grandes portes s'ouvraient pour les laisser entrer. Deux gardes se présentèrent à elles pour reprendre les bêtes, mais alors qu'ils les rejoignaient, Dria les interpella avec le peu d'énergie qui lui restait.
- Doublez les rondes et regagnez immédiatement vos postes, guettez nos frontières et…
- Dria? demanda Bolfir qui descendait des rambardes, reconnaissant maintenant l'intendante.
Il fit reculer les gardes et se pressa devant les jeunes femmes.
- Nous vous attendions demain et… où sont vos escortes?
Il fit une pause et les regarda, constatant leurs mines affreuses.
- Dria… que s'est-il passé? Compléta-t-il d'un ton soucieux.
- Fais ordonner aux gardes de veiller nos frontières et… fait réunir le conseil, je dois d'abord parler à Lexa, dit-elle à la hâte.
Elle se retourna pour s'éloigner, mais il la retint de cette simple phrase qui la cloua sur place.
- Heda a quitté Polis avec l'armée…
Dria referma les yeux et serra la mâchoire, se sentant perdre l'équilibre, comme si tout allait s'écrouler autour d'elle.
- Quoi!? demanda Clarke, cachant avec peine l'angoisse montant dans sa voix.
Bolfir se retourna sur lui-même, indiquant d'un geste aux gardes de retourner à leur poste, de cesser ces regards tournés vers eux. Il confia les chevaux à l'un de ses hommes puis pressa Dria et Clarke de le suivre. Ensemble ils marchèrent la longue allée menant au centre de la ville, menant au temple du conseil. Bolfir les y laissa alors qu'il repartait réclamer la présence des autres.
Clarke avait beau être à bout de force et désemparé par l'absence encore inexpliquée de Lexa, elle ne put se retenir de s'émerveiller devant ce temple. Elle qui l'avait admiré de l'extérieur, elle avait maintenant la chance de le faire de l'intérieur, de constater toute sa prestance. Car déjà les hautes marches et les imposantes colonnes de pierre étaient stupéfiantes, mais ce n'était rien comparé à la salle d'assemblée, celle où elles attendaient en silence. Sur les murs des peintures d'une autre époque, au plafond un lustre de cristal et en son centre, cette table de marbre, ces sièges de cuire. Tous les fauteuils étaient similaires, tous sauf un, celui qui trônait au bout de la table, celui qui dominait et était réservé à la commandante, à celle qui dirigeait la capitale.
Alors que Clarke parcourait la pièce les yeux grands ouverts, émerveillée dans l'impossibilité de la situation, Dria faisait le tour des chaises. Elle laissait ses doigts caresser le cuire, les laissait passer sur ce siège qui était sien. Comme elle aurait simplement voulu s'y asseoir, prendre la simple place d'intendante. Mais Lexa avait quitté la ville, lui laissant ainsi ses pouvoirs, ses responsabilités. Dria continua donc à avancer jusqu'à la chaise rembourrée qu'aurait occupée Heda, que devait maintenant occuper Heda sis.
Clarke sortit de ses songes admiratifs à l'arrivée des membres du conseil. Elle les regarda prendre position autour de la table et remarqua également où était assise l'intendante. On fit signe à la blonde de se joindre à eux et elle s'exécuta sans dire un mot, surprise de pareil honneur.
- Où est partie la commandante… finis par dire Dria, brisant le silence qui régnait jusqu'alors.
- Elle a quitté il y a quelques jours avec l'armée, notre clan et celui des mines se regroupent et marchent vers les Grands Lacs, répondit Bolfir.
- L'armée des nations de glace et des basses montagnes descend les hauts sommets, ils vont pour conquérir les terres du nord.
Dria passa son pouce et son index sur ses yeux, à bout de force et de ressource. Car si la fatigue du périple l'avait affaiblie, ce n'était rien comparé à la tâche qui se présentait à elle désormais. Et même si elle savait qu'elle n'en mesurait probablement pas encore toute l'ampleur, que le pire restait à venir.
- Qui vous a prévenus…soupira Dria les paupières toujours closes.
- Des messagers du Nord vert…
- Ils vous auront prévenus, auront fait en sorte que l'armée et la commandante quittent la capitale… dite Dria en se résignant enfin à rouvrir les yeux.
Tous la regardaient, jaugeant ses paroles et sa manière d'être peu rassurante.
- Faites préparer des messagers pour qu'ils partent rejoindre Heda, qu'ils partent immédiatement, qu'ils…
- Dria, mais que ce passe-t-il? Demanda Irsil le regard sombre, sachant que le retour hâtif de l'intendante n'était de bons augures.
- Je ne peux rien confirmer pour le clan des basses montagnes… mais…
Elle inspira profondément, tentant de maitriser son souffle qui tentait de se saccader.
- Mais pour ce qui est de l'armée de la nation des glaces… elle n'est pas au Nord vert, non… elle marche sur nos terres… et elle approche.
Les sages et les stratèges se tenaient sur les remparts de la ville. Ils regardaient les cinq cavaliers quitter la ville à vive allure, portant avec eux un message pour Heda, de sombres nouvelles.
- Combien de temps mettront-ils à la rejoindre? Demanda Dria la voix étouffée.
Bolfir prit une profonde inspiration, regardant ses gardes disparaitre sur leurs chevaux, filant à la hâte dans la brume, s'enfonçant dans les champs de blé de mer.
- Sans halte aucune… une journée entière, du lever au coucher du soleil… si ce n'est plus encore.
- Nous allons devoir tenir, Bolfir… nous allons devoir garder Polis en attendant le retour de la commandante.
L'homme se tourna vers l'intendante qui fixait toujours le brouillard enveloppant les alentours.
- L'armée n'est plus là, Dria, il ne me reste qu'une centaine de gardes, ceux de la ville et…
- Nous devons tenir Bolfir, nous ne pouvons faire autrement. Je ne prétends pas être à la hauteur de la tâche que m'a laissée Heda, mais je ne laisserai pas cette cité tomber sous mon commandement, non, jamais…
Dria ferma les yeux durement se forçant à trouver en elle le peu de courage qu'elle possédait, le peu d'aptitude qu'elle détenait pour diriger alors qu'elle n'avait toujours fait que suivre.
- Irsil, Wost, Nama… et toi aussi Clarke…venez auprès de moi.
Tous se rassemblèrent près de leur chef intérimaire, tous le regard accablé par ce calme qui régnait en ce moment, ce calme avant la tempête.
- Si nous devons protéger la ville, nous devrons le faire avec le peu que nous avons… et pour cela je vais avoir besoin de chacun d'entre vous. J'ai hérité de la responsabilité de notre peuple, mais je reste avant tout un simple membre de notre conseil… est sans vous je n'y arriverai pas… sans vous je ne suis rien d'autre que…
Elle ne termina pas sa phrase, se passant les mains sur le visage, tentant de mettre de l'ordre dans ses idées qui se chamboulaient, qui n'osaient encore totalement faire face à la réalité. Alors qu'elle s'efforçait de reprendre la parole, Irsil vint déposer sa main sur son épaule, plongeant de fait même son regard apaisant dans le sien. Comme un baume sur une plaie, il calma ses tourments présents, ralentit sa respiration qui s'était emballée.
- Nous te suivrons et te conseillerons, jeune Dria, et ce, jusqu'à la fin. Ne crains pas le mal que tu ne peux éviter, ne pense qu'à ce sur quoi tu peux influer.
Dria se força à inspirer profondément, à mener en ces heures d'attentes, ces heures précieuses à chérir.
- Irsil, je veux une vue complète de nos murailles, de nos failles, de nos faiblesses, je veux savoir ce qu'ils peuvent supporter et surtout combien de temps.
Le vieil homme hocha la tête et s'éloigna.
- Wost, tu vas rassembler tous les hommes, femmes et enfants capables de tenir une arme. Je les veux tous autant qu'ils sont et le plus rapidement possible.
- Nama… je te confie tous les autres, ceux qui ont trop vu passer d'hiver… et ceux qui n'ont pas eu cette chance. Je te laisse les plus jeunes enfants et les vieillards. Allez dans la grande cathédrale près du manoir de la commandante et restez-y, que ce qui se passe en dehors n'atteigne pas ceux qui ont la chance de s'y cloitrer.
Il ne resta plus que Dria, Clarke et Bolfir, les deux derniers attendant ce qui leur serait confié.
- Clarke, tu as assisté à plusieurs affrontements déjà, et un avis extérieur tel que le tien nous sera grandement utile. Je te mets de pair avec Bolfir jusqu'à ce que tout commence ensuite, tu iras rejoindre Nama.
- Mais non je… commença Clarke avant que Dria ne lève la main pour la faire taire.
- Ensuite tu iras rejoindre Nama, Clarke, redit-elle d'un ton qui ne laissa plus place à l'argumentation.
- Bolfir, toi qui a la charge de la sécurité de notre capitale depuis si longtemps… je te laisse les rênes de nos défenses… car moi je ne sais que faire. Et quand tout commencera, c'est avec les autres soigneurs que je devrai rester, là seulement je pourrai être réellement utile, à tenter de sauver ceux que nous n'aurons su protéger…
Dria hocha la tête et s'éloigna, descendit des rambardes et se dirigea vers les gens qui se pressaient hors de chez eux. Clarke leva les yeux vers l'homme à l'imposante carrure avec qui elle avait été jumelée dans cette tâche impossible.
- Fille du ciel, nous voilà tous deux à préparer les défenses de cette cité, dit-il de sa voix éternellement grave. J'espère que tu sais ce qui nous attend.
Clarke hocha la tête pour signaler que non, elle n'en avait pas la moindre idée.
- L'armée des glaces approche et elle sera en nombre. Elle se postera à la lisière des forêts et y plantera campement. Ils se présenteront à nous pour imposer une reddition, car ils savent que l'armée a quitté nos murs, ils nous croient faibles et prêts à tomber.
- Le sommes-nous…? demanda la blonde d'un ton incertain.
- Peut-être bien… mais ils n'ont pas à le savoir, ne doivent pas y croire… et c'est là que toi et moi entrons en jeu, fille du ciel. Toi et moi, nous devons faire en sorte que les défenses tiennent et pour cela, nous devrons les rendre aveugles à l'évidence même…
- Qui est?
- Que nous sommes faibles et prêts à tomber… Ils doivent croire qu'une portion de l'armée est toujours la capitale et prête à tenir. Nos murailles fortifiées sont hautes, presque imprenables, mais sans quiconque pour les défendre elles ne représentent pas un grand défi.
- Tous les hommes et les femmes que Dria a fait rassembler…
- Exactement, Clarke. De simples villageois nous en ferons une armée, des paysans cachés sous des armures et postés près au combat.
- Mais ils ne sont pas…
- Peu importe ce qu'ils sont Clarke, ce qui compte c'est qui ils sembleront être… et ce, aux yeux d'Azgeda.
La journée avait été intemporelle, l'épais brouillard ne se dissipant pas, masquant le soleil de concert avec les nuages. Ce n'était que maintenant que la noirceur commençait à teinter le ciel de ses dégradés de gris qu'on réalisa comment le temps avait filé avec empressement. Car durant ces moments qui leur étaient impartis, les dirigeants de la capitale avaient préparé la venue des gens du nord, l'armée de la nation de glace.
Tout comme l'intendante le lui avait ordonné, Wost avait fait rassembler le peuple tout entier, du moins tous ceux que Nama n'avait pas déjà éloignés du futur à venir, de tout ce qui ne devait pas les atteindre. Dans l'air humide et froid étaient pressés des centaines d'hommes et de femmes, d'enfants jugés assez grands, d'ainés pas encore assez vieux. Heda monta sur des étals de commerçants laissés au bord de l'allée, désirant être vue de tous. Elle leva les mains en l'air pour attirer leur attention. La cohue se changea en murmures puis enfin en calme plat. Dria ravala difficilement, sentant son cœur se débattre dans sa poitrine, vrombir dans ses oreilles, la nervosité de s'adresser aux siens comme l'aurait fait sa sœur.
- Habitants de Polis…
Elle fit une courte pause, sa gorge s'étant asséchée. Elle balaya son peuple des yeux, sentant tout le poids de leur regard sur elle, voyant toute la peur, l'inquiétude dans leurs regards.
- Habi…bi…bitant de Polis… je…
Dria referma les yeux et inspira profondément. À quoi bon tenter d'imiter la prestance rassurante de Lexa, à quoi bon feindre ce qu'elle n'était pas, ce qu'elle ne serait jamais se dit-elle.
- Habitants de Polis je me présente devant vous, car il est maintenant de mon devoir de le faire. Je ne suis pas la commandante, je ne suis qu'une des membres du conseil, je suis l'une des vôtres. Je peux voir la peur dans vos yeux, je la reconnais, car il y a la même dans les miens…
Dria expira longuement de manière saccadée.
- En ce moment même, alors que je m'adresse à vous, Azgeda marche vers nous, ils…
Elle ne put terminer sa phrase, le tumulte de la foule ayant repris de plus belle. Les gens se mirent à pleurer, à crier, à se presser les uns contre les autres et vers l'intendante également.
-POLIS ÉCOUTE MOI! cria Dria d'une voix puissante qu'elle ne se reconnut pas.
Les regards se tournèrent vers elle à nouveau et tous se turent.
- La nation de glace est à nos portes, oui… l'armée a quitté la ville, oui… mais nous sommes toujours là. À l'heure où je vous parle, des messagers ont été envoyés pour prier Heda de rentrer avec les nôtres… Mais en attendant… nous devrons tenir… nous devrons garder la capitale. Pour tout ce qui vous est cher, pour vos frères et vos sœurs partis au combat, pour vos enfants et vos pères reclus loin de tout ce qui nous guette… me suivrez-vous? Il n'y a plus de guerriers entrainés, il n'y a plus que vous et moi, de simples citoyens de Polis. Mais cette ville est nôtre et nous ne laisserons pas Azgeda nous la prendre… NON!
Dria cessa de parler et avec son silence ne vint aucune acclamation de la foule. Néanmoins, les uns après les autres, ils refermèrent les yeux, serrèrent le poing droit et le placèrent contre leur cœur. Dans ce calme résigné tous confirmèrent leur allégeance, confirmèrent qu'ils la suivraient, elle, le pâle reflet fragile de Lexa.
Dans les heures qui suivirent, paysans, artisans, pêcheurs, tous furent accoutrés d'armures et d'habits de combattants. Les armes en tout genre furent distribuées, improvisées pour ce nombre imprévus. Enfin, leurs visages apeurés, mais résolus furent peints, furent masqués de ce noir de guerre qui n'aurait pas dû être le leur.
Au haut des murailles, Dria et Bolfir regardaient Wost orchestrer les préparatifs, camoufler les faibles en forts, en guerriers improbables.
- Je les envoie à la mort Bolfir… je les envois ce faire massacrer, je…
- Nous n'avons pas d'autre choix, intendante.
- Mais je… commença-t-elle alors que sa voix allait se changer en sanglot sous toute la culpabilité de voir les siens envoyés à une mort certaine.
Bolfir la saisit par les épaules et la secoua avec fermeté, plongea son regard en elle pour la sortir de la noirceur où elle sombrait.
- DRIA! Regarde-moi! Tu dois mener alors que nous devons suivre. En ce moment ce n'est pas de ta faiblesse qu'ils ont besoin, c'est de ta force. Ils ont besoin de Heda et tu es…
- Heda sis, termina-t-elle alors que les larmes perlaient à ses yeux.
Bolfir serra la mâchoire, masquant difficilement sa déception de devoir suivre cette version imparfaite et fragile de la commandante. Mais tel était leurs lois, tel était leurs coutumes, Dria était l'intendante, et c'est à elle que revenait la tâche de régner.
- Tu es l'intendante, Dria, et en tant que tel tu es notre chef ce soir, tu es celle qui doit inspirer à tous le courage de se tenir debout. Alors, ressaisis-toi, devient celle que tu te dois d'être en ces heures sombres.
Entre ses mains larges et fermes elle secoua la tête, ravala ses larmes devant cet homme dur et imposant. Elle passa sa main à son pendentif et le frotta entre ses mains, s'adressa à Lexa en silence et à distance, lui suppliant de revenir reprendre sa place, de venir la libérer de ce fardeau si lourd à porter.
Avec les dernières clartés fusant à travers les nuages, avec la nuit qui prenait désormais son tour, Clarke et Bolfir repassaient ce qu'ils avaient préparé plus tôt. Alors que tous étaient préparés pour une bataille à venir, ils avaient échangé sur comment, avec les siens, ils avaient contré les attaques des natifs. Car tout comme Polis à cette heure, ils s'étaient défendus contre plus fort et plus nombreux, et ce, avec presque rien.
- J'ai fait rassembler la réserve pour accomplir tes desseins, fille du ciel.
- La réserve? demanda la blonde qui ne savait pas de qui il parlait.
- Oui, les apprentis guerriers jugés trop jeunes et trop chétifs pour accompagner l'armée. Ils seront parfaits pour cette tâche… et également pour celle que je projette d'ajouter à la tienne.
Il posa sa main sur l'épaule de Clarke pour l'inciter à se retourner et à regarder en bas. Elle y vit Wost qui faisait aligner une trentaine de natifs n'ayant pas plus de douze ans.
- Wost, je les veux légers et silencieux. Pas d'armures de métal, que les plastrons de cuir.
Le conseiller acquiesça d'un signe de tête et commença à retirer les armures des enfants. Puis Bolfir s'inclina vers ses guerriers hâtifs, néanmoins ceux qui étaient le plus aptes parmi tous les autres, et ce, même à leur jeune âge. Ils lui rendirent son salut sans dire un mot. Le conseiller fit à nouveau tourner Clarke sur elle-même pour qu'ils observent le champ de blé de mer devant eux.
- Tu es bien certaine, Clarke, tu es certaine de ce que tu fais?
La blonde inspira profondément, en secoua la tête.
- Non…
- En guerre rien n'est certain… hormis la mort, ajouta-t-il.
Clarke ravala difficilement à cette dernière phrase. Elle alla suggérer une réponse, mais alors qu'elle cherchait les bons mots, un bruit lointain la ramena à la réalité. Puis ce fut des lueurs dans la nuit noire, dans la forêt par-delà les champs. Dans un rythme lent et constant, des tambours de guerre étaient entonnés, annonçant l'arrivée de l'armée qu'ils accompagnaient. Puis les lueurs se précisèrent, émergeant d'entre les arbres, se multipliant pour créer une lisière de torches enflammées.
Tout cela était comme un retour en arrière, tout comme la nuit où l'Arche avait été encerclée. C'est quand les flambeaux des natifs avaient été allumés dans les bois qu'ils avaient pris conscience de leur nombre, de l'ampleur du pouvoir ennemi. Mais ce n'était plus un souvenir maintenant, c'était la réalité vive si près, trop près.
- C'est l'heure, Clarke.
La blonde se retourna, reconnaissant la voix de Dria au loin. Elle la vit marcher vers Bolfir et elle, la vit les rejoindre le regard fuyant.
- Je ne serai d'aucune utilité dans cette église, Dria, je ne servirai à rien avec les enfants et les anciens, dit la blonde tout en n'arrivant pas à cacher son exaspération face à telle décision.
Dria tourna le regard vers l'armée qu'elles avaient aperçue ensemble dans la forêt. Elle referma les yeux et serra les dents. D'un mouvement inconscient elle passa à nouveau sa main à son cou pour en saisir le médaillon qui y pendait. En le caressant du pouce et elle vit Costia, revit le moment où elle lui promettait que tout irait bien, qu'elle la ramènerait auprès de Lexa. Puis le souvenir passa au moment où la reine lui arrachait la vie, ravissant du fait même toute chance de pardon de sa sœur. Dria sentit à nouveau tout le mal qu'elle avait infligé à celle qu'elle aimait plus que tout, qu'elle avait blessé comme seul une demi-âme peut atteindre son autre moitié, en plein cœur.
- Tu iras dans cette chapelle et tu y resteras, Clarke, c'est un ordre.
Elle avait dit ces mots avec fermeté, se retournant du fait même pour croiser son regard.
- Je peux aid…
- NON CLARKE! La coupa sèchement l'intendante en sa main à la volée dans les airs.
Bolfir la regarda d'un air surpris, ne lui reconnaissant pas pareil ton.
- Je n'ai pas besoin de ton aide et cette guerre n'est pas la tienne… fille du ciel.
Clarke s'était fait appeler de la sorte par bien des natifs, mais jamais par Dria. Et de l'entendre dire ces mots avec tant de froideur et le regard noir lui avait fait mal, plus qu'elle ne l'aurait même imaginé, plus qu'elle n'oserait le montrer.
- L'heure est arrivée, Clarke, quittes ces murailles.
La blonde hocha la tête les sourcils froncés et la mâchoire serrée. Elle dévala les escaliers pour se retrouver parmi la foule d'habitants maintenant guerriers. Elle se fraya un chemin à travers eux non sans peine. Alors qu'elle les bousculait pour s'éloigner, elle sentait les larmes lui monter aux yeux. Pas de seulement de tristesse, mais de rage et de honte, tant d'être tenue à l'écart que d'être renvoyé pour lui rappeler ce qu'elle était, une simple fille du ciel.
Dria la regarda partir, sachant combien elle l'avait atteint. Mais peu importait ce que pouvait ressentir Clarke en ce moment. Tout ce qui comptait était de l'éloigner le plus possible, de lui offrir ce qu'elle n'avait su donner à Costia.
Bientôt Clarke se retrouva à marcher seule, à avancer dans la noirceur de la ville désertée. Car tous étaient à l'entrée de la ville, tous allaient au combat, avec peur, mais avec courage. Mais elle s'en éloignait, non par envie, mais par dépit. Dans cette marche solitaire, au son de ses pas sur le pavé, elle laissa ses pensées s'éloigner, voler au loin vers celle qui lui manquait terriblement, Lexa. Car depuis son retour à la capitale elle n'avait eu le temps ni le loisir de s'abandonner à pareille rêverie. Mais maintenant qu'elle était mise à l'écart, elle n'aurait plus rien d'autre à faire, penser.
Clarke sentit son cœur s'accélérer en réalisant enfin qu'elle n'avait aucune idée d'où était Lexa, de ce qui lui arrivait en ce moment même à des lieux d'ici. Elle sentit son souffle se saccader et arrêta d'avancer, alla prendre appui sur le mur de brique d'un édifice. Elle y appuya son dos et se laissa glisser au sol, tournant les yeux vers le ciel couvert. Son menton se crispa alors qu'elle sentait les larmes lui échapper, couler sur ses joues refroidies par l'air glacé du soir.
- Mais où es-tu Lexa? demanda-t-elle dans le vide.
Clarke pleura seule cachée de tous, dans cette ville assiégée où elle croyait appartenir. Mais depuis les paroles de Dria, elle n'en était que moins certaine. Si ces mots cruels lui avaient d'abord fait mal, ils lui soulignaient maintenant l'évidence même. Elle était une fille du ciel et elle avait cru à tort que cette cité était devenue son chez-soi. Ici elle avait laissé aller ses démons, ici elle avait trouvé la paix, ici elle avait ressenti ce qu'elle ne croyait plus jamais ressentir, ici elle avait aimé à nouveau. Mais assise par terre, affalé sous le poids de son cœur lourd elle prenait conscience de sa bévue. Sans elle Polis n'était qu'une ville, car c'est en cette native que résidait toute cette paix, cette délivrance, c'est en Lexa que la sensation d'être chez soi prenait tout son sens.
Clarke pleura ce qu'elle avait à pleurer. Dans sa solitude elle implora celle qu'elle aimait de rentrer au plus vite, tant pour elle que pour le salut de tous. Puis elle se résigna à se relever, à finalement se rendre à cette fameuse église dont la vocation avait depuis longtemps changée, à rejoindre les vieillards et les enfants.
Les membres de la garde de la ville étaient tous postés sur les murailles, arc à la main, attendant que les ordres viennent. Parmi eux, placés au centre, juste au-dessus des portes, Irsil, Wost et Bolfir. Au bas des remparts, derrière le portail fortifié se tenait le reste des habitants, prêts sans l'être, présent de corps et moins d'esprit.
- Ils sont bel et bien là, soupira le vieil Irsil.
- Et en nombre, souligna Bolfir de sa voix grave.
- Nos défenses tiendront-elles? Demanda Wost, davantage d'un ton accablé qu'inquiet.
- Elles le devront… du moins jusqu'au retour de Heda, lui répondit Irsil.
Bolfir soupira et se passa la main sur les yeux.
- Nous ne sommes que quelques-uns contre des centaines, des paysans contre des guerriers entrainés…et… et ils sont mené par la reine Nia alors que nous…
Il ne termina pas sa phrase, se contenta de soupirer à nouveau tout en retirant sa main de son visage, ne cachant plus sa consternation désormais.
- Tu crois que tu ferais mieux qu'elle, Bolfir, le questionna Irsil.
- Je le fais déjà, Irsil, je suis déjà à diriger sans le faire, à orchestrer nos stratèges de défenses et même cette fille du ciel m'est plus utile. Elle ne sert qu'à… elle est faible et…
- Si tu ne vois en Dria que faiblesse Bolfir, c'est que tu ne regardes qu'avec tes yeux.
Comme toujours, il y avait une profonde sagesse qui émanait des paroles du conseiller âgé. Suite à cette simple remarque les trois hommes gardèrent le silence, n'osèrent rien ajout, quoi qu'en réalité il n'y eût en fait plus rien à dire. Ils attendirent là, dans le froid et l'appréhension, dans ce calme étouffant.
Puis ils virent au loin quatre flammes se détacher du lot, s'avancer ensemble vers l'étroite route de terre battue traversant les champs de blé. Bolfir ordonna aux gardes de se mettre en position et aussitôt ils s'exécutèrent. Flèche en place et corde tendue, les arcs suivaient la course des ennemies en approche.
Les cavaliers de la nation de glace vinrent se poster près des murailles, assez pour être entendu. Sans descendre de sa monture, l'un d'eux s'avança plus encore. Il regarda les gardes tout au haut des murs, puis dévisagea ces fameux membres du conseil, les parents des défuntes Heda.
Bolfir serra la mâchoire en plongeant son regard noir sur le messager le plus avant. Sans détourner les yeux, il s'adressa à son garde le plus près.
- Qu'on somme Heda s…
Il ne termina pas sa phrase, ne prononça pas le dernier mot qui aurait tout changé, ne dit pas le « sis » qui désignait Dria et non Lexa. Car à l'évocation de ce simple mot « Heda », les regards des hommes d'Azgeda avaient changés, et même dans leur tentative de rester de marbre ils n'avaient pu cacher cette étincelle de peur. Bolfir comprit alors qu'ils avaient peut-être un atout plus grand qu'il ne le pensait, la prestance et la crainte qu'inspirait leur commandante.
On fit monter Dria aux remparts, tel qu'exigé par le membre du conseil. Car si la nation de glace s'adressait à eux, elle se devait d'être présente, se devait de tout entendre. Lorsqu'elle monta, Bolfir fut le premier à s'incliner, et bien plus bas qu'il le faisait de coutume devant la simple Heda sis. Celle-ci se surprit de pareille démonstration et alla se placer entre Wost et Irsil, quoi que plus avant, plus près du rebord et des hommes venus porter message.
Les cavaliers se regardèrent tous, se confirmant sans rien dire qu'ils auraient bien plus à rapporter à leur reine que la simple réponse à l'avertissement qu'ils étaient venus porter.
- Notre reine nous envoie vous livrer ses termes. Quittez Polis et aucun mal ne sera fait à votre peuple. Restez et vous périrez tous, vous avez jusqu'au lever du jo…
- Que l'aube vienne et qu'elle soit rouge, car jamais nous ne cèderons à l'envahisseur, rétorqua sèchement Dria.
Devant ces hommes ennemis elle n'avait pas eu à forcer la prestance, le mépris qu'ils lui inspiraient avait motivé sa fureur, lui avait insufflé un courage de mener, même dans l'adversité. Le garde lui retourna son regard dégoûté peu convaincant. Car si Dria ne feignait pas, lui devait contenir la surprise que la présence de Heda lui inspirait, car peu de gens pouvaient différencier les sœurs. Il cracha par terre comme réponse, se ressaisissant devant cette chef qui n'était pas la sienne. Puis il se retourna vers ses compatriotes et leur sourit avec malveillance. Ils surent à l'instant ce que cela signifiait et ils s'exécutèrent sans attendre. Tous, y compris le messager plus avant se penchèrent pour ouvrir la besace attachée à la selle de leur cheval. Ils empoignèrent violemment son contenu et d'un même mouvement les lancèrent vers le haut des murailles. Sans attendre ils firent claquer les rênes et s'éloignèrent, retournèrent auprès de leur souveraine, lui rapportant réponse et présence de la commandante.
Les quatre projectiles volèrent au-dessus des membres du conseil, les éclaboussant au passage. Ils refermèrent les yeux alors que le liquide épais et tiède venait les asperger. Dria rouvrit les paupières et passa ses doigts à ses lèvres, relevant une goutte qui y perlait. Ses doutes se confirmèrent lorsqu'elle recula sa main pour la regarder, pour constater le rouge qui la tachait. Les conseillers et l'intendante firent volte-face, se retournèrent à temps pour voir les têtes finirent de rouler sur le sol parmi la foule qui s'était écartée à leur atterrissage.
- Qui est-ce? Demanda-t-elle le regard horrifié.
Bolfir plissa les yeux en s'approchant du rebord, quoi qu'il avait déjà une bonne idée de qui il s'agissait. Son regard se verrouilla sur l'un des visages sans vie, figé dans une dernière expression de terreur. Il le reconnut et referma les yeux tout en se reculant.
- Nos propres messagers… ceux que nous avions envoyés pour sommer Heda de revenir.
Dria ferma à nouveau les yeux et ravala difficilement.
- Combien y a-t-il de tête, Bolfir, combien?
Il fronça les yeux à cette question, mais les compta néanmoins.
- Quatre, Heda sis.
- Et combien de messagers avais-tu envoyés? reprit-elle en osant finalement le regarder.
- Cinq…
