Chapitre 24
De glace et de flamme
I see fire
Hollowing souls
I see fire
Blood in the breeze
And I hope that you remember me
And if the night is burning
I will cover my eyes
For the dark returns
Then my brothers will die
And as the sky is falling down
It crashed into this lonely town
And with that shadow upon the ground
I hear my poeple screaming out
Now I see fire
"I see fire"
La nuit s'était emparée des lieux, était restée cachée derrière l'épais manteau de nuage toujours présent. D'un gris profond le ciel recouvrait la ville et tous ses habitants, promettant de bien longues heures à venir. Tous avaient eu cette pensée futile en tournant les yeux vers les cieux, reverraient-ils le lever du jour? Vivraient-ils pour voir demain? Rien n'était moins certain.
Nama et Clarke avaient été envoyés dans la chapelle avec tous ceux qui ne pouvaient se battre, les enfants et les anciens. Quant à Dria, elle était déjà dans la grande maison servant de repère de soins. Plus au centre de la ville, elle était avec les quelques autres soigneurs, dont Razan et Agar, ceux qui l'avaient escorté jusqu'au campement après les affrontements au Mt Weather. Avec eux il y avait également des aides, des gens venus porter main forte même sans connaissance médicale. Et parmi eux se trouvait l'ainée des trois filles de Ryder, Briseïs.
Les autres membres du conseil, Wost, Bolfir et Irsil étaient aux murailles, chacun afféré selon ses propres connaissances. Ayant participé à la construction et au maintien des hauts murs de la ville, Irsil était à marcher le long de ceux-ci. Accompagné des quelques-uns de ses apprentis charpentiers, ils repassaient une dernière fois les failles et potentielles faiblesses de leurs remparts. Faits de pierre et d'acier, ils étaient solides dans l'ensemble, mais une trouée au bon endroit pourrait être fatale. Mais ce les inquiétait le plus n'était pas les murs, non c'était les ouvertures qui les traversaient. Les divers passages pour quitter la capitale avaient donc été condamnés, barricadés en empilant pierre et mortier. Les scellant dans l'espoir qu'ils ne s'ouvriraient plus, on avait clos la cité sauf à un endroit, les portes principales. Celles-ci avaient été renforcées aussi vite que possible, aussi bien que le temps l'eût permis. Les madriers avaient été enlignés de part et d'autre, les rouages métalliques verrouillés.
Wost avait longtemps circulé parmi la foule, s'assurant que tous avaient reçu armure et armes. Il avait déambulé tout en tentant de garder son sang-froid. Mais tous ces visages apeurés l'avaient atteint. Tous ces regards figés dans l'appréhension, dans l'angoisse qu'était ce moment calme, trop calme. Comme pour venir à bout du peu de courage qu'ils possédaient, l'attente dans l'impuissance était insoutenable. De devoir rester planter là, sans pourvoir faire quoi que ce soit d'autre que d'attendre un combat dont ils ne pouvaient être vainqueur, ou du moins avaient peu de chance d'être.
Wost avait fini sa tournée avec soulagement, retournant avec hâte au haut de l'escalier menant aux murailles. Avec chaque marche il arrivait à mieux respirer. Car pressé parmi tous ces gens, dans tout le poids de leurs questionnements muets, l'air lui avait manqué. Il y retrouva Irsil qui donnait congé à ses charpentiers, les envoyant à une quelconque tâche plus loin. Ils se saluèrent d'un signe de tête, puis regardèrent tout autour, cherchant le dernier membre de leur conseil restreint.
- Où est Bolfir? demanda Wost.
Irsil se mit légèrement sur la pointe des pieds, fixant les murs à leur droite. En plissant les yeux, il indiqua une direction au jeune homme.
- Là-bas, regarde.
Ensemble ils le regardèrent, presque invisible dans le brouillard toujours présent. De concert avec les nuages ils avaient continué à hanter la ville, à la garder captive du froid humide et pénétrant typique des côtes.
- Mais qu'est-ce qu'il fait avec la réserve tu crois? Dis Wost en penchant la tête en avant pour tenter de mieux voir.
- Légers et silencieux il a dit… soupira le vieil homme.
Sans rien ajouter, ils le regardèrent jeter une longue corde au bas des murailles, hors de la ville. Les uns après les autres, les jeunes guerriers descendirent le long de celle-ci, et très vite Bolfir se retrouva seul dans la brume. Il leur fit quelques signes de là où il était, des indications silencieuses, ses derniers ordres aux enfants qu'il envoyait en première ligne. Après quelques minutes à observer sa petite unité, il vint retrouver les autres conseillers.
Les derniers préparatifs étaient faits maintenant. La réserve avait été envoyée dans les champs, les gardes de la capitale et nombre d'habitants avec eux se tenaient postés sur les murs. On y avait entassé tous ceux qu'il était possible d'y placer, tentant de leurrer leur adversaire sur leur nombre réel. Quant à ceux pour qui il ne restait plus de place, ils étaient pressés derrière les hautes portes, à devoir garder celle-ci, à attendre d'aller succéder à ceux qui étaient aux remparts. Tous ceux qui leur légueraient leur poste bien assez tôt, tous ceux qui ne survivraient pas aux premiers assauts.
Et il y avait les vingt, ceux qui, tel un seul homme, entonneraient le cœur de la ville, son rythme encore bien vivant. Ceux-ci regardaient Bolfir avec attention, attendant son signal pour débuter. Quand celui-ci revint de sa dernière tournée des murailles, quand il se fut entretenu une dernière fois avec ses frères stratèges, Irsil et Wost, il donna le signal. D'un signe de tête solennel, il laissa les vingt abattre leurs bâtons sur le cuir tendu. Sur les caisses de résonance, ils firent jaillir un battement commun. À l'unisson ils emplirent l'entrée de Polis de cette invitation rythmée. Défiant la nation de glace d'approcher, d'oser attaquer le siège du cœur même de la coalition.
Cet appel, tout comme les nombreux archers improvisés, se voulait une manière de feindre à nouveau. Prétendre à une large armée restée à la capitale était pour eux une arme en soi. Car Azgeda ne pourrait prendre le risque de les affronter en une seule vague. S'ils passaient pour faible et démunis, ils seraient attaqués de plein fouet avec tout ce que possédait la reine Nia. En un seul flot dévastateur, il en serait fini d'eux. Mais si au contraire on croyait à leur nombre, la nation de glace devrait jouer plus finement, voir le combat sur plusieurs salves, sur un plus grand laps de temps et d'énergie. Ne pas risquer de tout donner et de tout perdre par avidité aveugle.
Dans un cas comme dans l'autre, la défaite était assurée pour Polis. Mais dans la maîtrise stratégique, ils pouvaient être certains d'une chose, l'échec ne serait pas immédiat. Le temps, voilà ce qui différenciait les deux approches possibles d'Azgeda. Des heures qui donnaient des ailes à l'unique messager survivant, qui le rapprochaient de Heda et les siens. Le temps, tel était leur plus grande arme contre ces envahisseurs.
Azgeda ne tarda pas à répondre, à faire résonner leurs propres tambours de guerre. Émergeant de la lisière des bois où ils avaient élu campement, les martèlements sourds ondulaient vers Polis. Ils l'atteignirent et se mêlèrent à ceux des faux combattants, se fondant en une mélodie brutalement dissonante. Puis la lumière vint rejoindre tout ce bruit venant des bois. Les torches furent allumées, révélant l'ampleur des troupes ennemies. Et ils se mirent en marche, passant sous les branches gardiennes des conifères. Tout en se frappant la poitrine, ils crièrent dans la nuit, s'engageant enfin dans cette conquête tant attendue. Ils descendirent la courte pente menant vers les champs, vers tout ce doré courbant dans le vent. Sur une large ligne, ils s'y enfoncèrent jusqu'à la selle des chevaux, des flots de blé de mer.
Joren respirait entre ses mains, tentait d'étouffer son propre souffle, de se faire muet. Accroupi au sol, caché dans les hautes broussailles il attendait. Entre ses doigts il tenait fermement une fine corde de cuir. Ses jointures étaient blanches tant il retenait ce lien avec ténacité. Tout comme les autres enfants de la réserve, il avait été envoyé là, en première ligne. S'ils avaient été jugés trop petits, trop jeunes pour accompagner Heda au nord, et bien cette nuit ce n'était plus le cas. Cette nuit leur taille était un atout, cette nuit ils n'étaient ni trop petits, ni trop jeunes.
Le garçon respirait rapidement, sentait dans sa poitrine le combat sonore que se livraient les percussions des deux clans. Si les tambours de la capitale restaient statiques, ceux de la nation de glace en revanche ne cessaient d'approcher. Et avec leur progression montait la peur dans le cœur de Joren, le faisait se rattacher de toutes ses forces à cette corde entre ses mains. Ce tressage le quittait vers l'avant et vers l'arrière, longeant le sol et s'enfonçant dans les champs où il était tapi. Car dans pareil vacarme la réserve ne pouvait user même des imitations de cris rapaces pour communiquer. Parmi tous ces hurlements et ces tambours, il ne restait plus que ce lien de cuir.
Joren sentit son cœur bondir quand il le ressentit. Vibrant sous ses pieds, le sol tremblait à l'approche des sabots. Des centaines de cavaliers se pressaient sur lui, sur eux, les enfants en première ligne. Le premier défi commençait, la tâche la plus difficile, le contrôle de l'esprit. Il prit une profonde inspiration et se tourna vers l'armée de plus en plus près. Toujours accroupi, il déposa la corde au sol, promettant de la reprendre bien assez tôt. Mais pour l'heure, y rester accrocher ne lui serait d'aucune utilité, ne pourrait que lui nuire.
Les guerriers de la nation de glace passèrent aux côtés de lui sans même remarquer sa présence. Comment le voir dans toute cette mer dorée, comment discerner un gamin au sol quand on a les yeux rivés vers les murailles d'une capitale à prendre.
Non sans peine, le garçon se rua de droite à gauche, évitant toutes les foulées des chevaux qui se succédaient. Dès qu'il y eut un espacement entre les troupes, dès qu'il n'eut plus à éviter d'être piétiné, il se pressa d'aller reprendre la corde entre ses mains. Il attendit, mais rien ni fit, aucun signal ne vint. Joren ravala ses espoirs empressés et se remis en position, se prépara à éviter à nouveau. Il répéta cette routine encore et encore, jusqu'à ce que le seul des leurs laissé à la lisière du champ juge le moment opportun.
Celui-ci n'avait pas à éviter les cavaliers ni à être accroupi. Il se devait de rester en retrait, à attendre que la portion d'armée qu'enverrait Azgeda soit entièrement entrée dans les champs. Dans sa main il tenait l'extrémité de la corde qui le reliait silencieusement à ses frères. Tout comme les autres, son petit cœur se ruait dans sa poitrine, peut-être même plus que les autres. Car il se devait de patienter suffisamment, beaucoup dépendraient de lui, d'eux. Après des minutes qui lui avaient semblé des heures, le bon moment se présenta. Sa paume tremblait alors qu'il la resserrait enfin, qu'il tirait sur le lien de cuir.
Les uns après les autres, les enfants de la réserve se crièrent par onde muette, se signalant via le tressage courant entre eux que l'heure était venue. Joren sentit un poids tomber quand il sentit la tension dans sa main. Comme les autres il tira à son tour pour prévenir ses compatriotes. Puis il enroula la corde à son poignet et se saisit du petit boîtier de fer qu'il portait à la taille. Il ouvrit la porte à charnière pour y retrouver ce que l'acier avait gardé jalousement, des charbons de bois ardant. Il souffla sur eux pour les raviver, pour qu'à nouveau ils soient rougeoyants.
Il écarta les blés de mer devant lui, ceux qu'il avait pris la plus grande précaution d'éviter, même entre les sabots des cavaliers d'Azgeda. Car si la cime de ces broussailles était dorée, sa base était jonchée de noir, de toute la mixture servant aux torches et aux flambeaux, tout ce que Polis avait de noir en son ventre gisait maintenant ici. À son poignet Joren sentit le second coup de corde, su que le temps était maintenant venu. Il souffla une dernière fois sur le charbon, puis le laissa tomber devant lui.
- TIREZ! hurla Bolfir aux archers qui peuplaient les murailles.
Une pluie de flèches vint envahir le ciel, l'obscurcir plus encore que la nuit. Elles montèrent haut pour ensuite s'abattre sur les guerriers d'Azgeda à porter, ceux qui se tenaient dans cette zone mesurée quelques heures auparavant, celle délimitée par une fine corde de cuir. Qu'importait tous les autres que les projectiles ne pourraient atteindre. Car dans les flammes ils brulaient tous maintenant. Dans les cris de panique et de douleur, ils suppliaient un sort auquel ils ne pouvaient plus se soustraire. S'élevant aussi haut que l'épaisse fumée noire, les hurlements déchirants se rependaient, noyaient même les tambours si puissants. Bientôt il n'y eut plus que les corps des bêtes et des hommes devant les flammes grandissantes. Ceux qui avaient péri par la pointe d'acier plutôt que le feu.
Puis ils s'approchèrent tous, les seuls survivants, le mouvement des blés intacts trahissant leur progression, leur petite taille qui ne permettait pas de les voir autrement. Ils émergèrent de cette mer dorée et se rendirent au pas de course vers la même corde qui les avait fait passer par-delà les murs. Les uns après les autres, ils y grimpèrent, la remontèrent vers le haut des barricades.
- Même le plus petit des tisons peut créer le plus grand des brasiers, dit Bolfir à Wost et Irsil.
Eux qui avaient été réticents à envoyer ces enfants seuls au front devaient néanmoins admettre que cette nuit il avait bien raison.
- Comment en as-tu eu l'idée Bolfir, demanda Wost qui regardait les gardes aider les enfants à grimper les dernières pierres.
- L'idée de confier cette tâche à la réserve était bien mienne, mais tout ça… toutes ces flammes…non, cela ne vient pas de moi.
- La jeune Clarke… soupira Irsil.
Bolfir hocha la tête, maudissant encore la décision de Dria de renvoyer cette fille du ciel plus utile qu'elle encore. D'envoyer avec les faibles celle qui lui avait inspiré cet accueil fatal. Il se revoyait demander à la blonde si elle savait ce qu'elle faisait, si elle était certaine de ce qu'elle proposait. Elle n'avait pu que lui répondre que non, mais telle était la seule véritable tactique fructueuse qui les avait sauvés elle est les quarante-sept. « Laissez-les approcher », avait-elle dit. « Que ces champs servent à les freiner, et que ce feu de paille soit aussi long que possible, car il ne servira qu'une seule fois. » Dans l'air fétide des chairs brulées et du combustible des flambeaux, Bolfir entendait ses paroles dans sa tête. Et dans un murmure il lui adressa ses mots qu'il n'aurait osé lui dire en face.
- Merci à toi fille du ciel.
Les tambours de la capitale ne résonnaient plus de pair avec ceux de la nation de glace maintenant, non, ils résonnaient seuls. Devant tous leurs morts, les envahisseurs avaient cessé leur hymne guerrier. Impuissants spectateurs, ils ne pouvaient que rester là et attendre, laisser le feu dévorer ce qu'on lui avait donné en pâture. Telle la bête insatiable il avalait de son appétit sans fin, mordant les corps et les champs de ses crocs rougeoyants.
Chacun de son côté des flammes, les adversaires se tenaient là, à patienter que le bucher ne cesse. Le martèlement des tambours de Polis battait la mesure, marquait le temps qui semblait s'étirer hors de l'espace. Mais même ce feu ne pouvait les protéger indéfiniment, ne pouvait les préserver de la seconde vague de la nation de glace. Et si les charbons des enfants avaient ravi des centaines de vies, ils avaient également attisé la colère vengeresse de tous les autres.
L'ancienne mer de blé n'était plus que cendre maintenant, plus de flamme, plus que cette dense fumée obscure qui rendait la capitale aveugle. Dans ce brouillard étouffant, on entendit à nouveau les caisses d'Azgeda, on sut que la danse reprenait.
- Archer, en position! ordonna Bolfir. Attendez mon signal!
Puis il se tourna vers Irsil et Wost qui lui servaient de généraux en ces heures où les titres étaient décernés davantage par nécessité que par mérite.
- Irsil, que les pierres que tes maçons ont affaiblies au haut des murailles soient parées de levier. Je veux qu'elles soient prêtes à donner à ces usurpateurs l'accueil qu'ils méritent.
- Bien, répondit le vieil homme en prenant congé.
Il fit signe à ses ouvriers laissés aux portes de monter le rejoindre. Le pas pressant, les bras chargés de tige de fer et de bois massifs ils gravirent les marches vers les remparts. Pendant des heures ils s'étaient éreintés à fissurer le mortier qui retenait les blocs de roches et maintenant, ils verraient enfin le fruit mortel de leur labeur. Les charpentiers et maçons préparèrent les leviers aux points stratégiques et attendirent les yeux rivés vers le chef de la garde.
Bolfir se tourna vers Wost maintenant et mit sa main sur son épaule.
- Fais allumer les feux que tu as fait préparer, que les marmites qui les recouvrent crépitent, que l'eau qu'elles gardent bouillonne. Je veux que bientôt il pleuve du haut de nos murs, tu m'as bien compris?
- Ce sera avec joie, mon frère, répondit Wost en passant également sa main sur l'épaule du conseiller.
- Va et reviens vite, que je ne sois pas le seul du conseil à accueillir nos invités comme il se doit.
Wost lui sourit dans toute l'ironie de la situation, puis il descendit accomplir sa tâche. Des dizaines de petits feux furent embrasés. Tout en attendant que l'eau y devienne brûlante, on harnacha des sceaux sur les cordages montant vers les murailles. Bientôt on souquerait aux gardes ce message fumant pour l'ennemi ayant osé s'approcher trop près. Wost ne pouvait plus rien voir de là où il était désormais. Néanmoins il entendait les tambours d'Azgeda, les sentait même dans sa poitrine, ils étaient arrivés, ils étaient là.
Bolfir ressentait la pierre vibrer sous ses pieds. Transmettant les coups de pieds que les guerriers donnaient sur leur terre, la roche leur donnait la vue que la fumée empêchait. Sans pouvoir discerner quoi que ce soit, qui que ce soit, le conseiller responsable abaissa le bras qu'il avait relevé. Dans ce mouvement les flèches de ses hommes furent libérées, furent lancées sans qu'il fût même possible de mirer. Émergeant enfin du brouillard noir, les premiers ennemis devinrent perceptibles. Dans des râles étouffés, ils s'affalaient au sol, les projectiles leur ayant forcé la chute.
Bolfir alla ordonner de recharger quand la première riposte vint. Sans un ordre lancé, sortant des abysses du feu passé, les flèches de la nation de glace vinrent reprendre leurs premières vies. Après cela, le temps qui s'était allongé lors du brasier se rattrapa dans son retard. Filant dans sa course folle, il embrassa cette guerre qui commençait véritablement.
Ils sortirent de sous les brumes, vinrent dans la mince zone où il était possible de les voir. Bien plus encore s'étendaient sur les cendres, mais même du haut des murs il était impossible de les voir. Ils ne pouvaient que voir ceux qui déjà s'abattaient aux bas des murailles, ne devaient pas imaginer tous ceux qui attendaient ardemment leur tour dans le noir, respirant les brumes de leurs frères brûlés vifs.
Les flèches et les carreaux volaient dans tous les sens, faisant dégringoler les uns pour coucher par terre les autres. Et chaque mort n'avait pas le temps d'être ressentie, non, déjà le poste vacant était comblé par un autre guerrier qui venait prendre la place offerte, abandonnée. À l'entrée de la capitale il y avait deux points de vue, le sol et les remparts. Ceux qui se trouvaient sur la terre battue étaient à regarder les leurs recevoir les flèches ennemies, s'affaler jusqu'à leur niveau, dans une pluie qui ne faisait que s'intensifier. Et encore ils n'arrivaient pas à intercepter de leur corps tous les projectiles. Même au plus bas niveau, même en retrait des remparts les flèches ennemies arrivaient à les rejoindre, à les faire tomber également, dans une chute bien moins haute néanmoins.
Pour un guerrier improvisé qui se ruait au haut de l'escalier pour porter main forte, il y en avait deux qui étaient forcés d'abdiquer. Et pour ceux qui n'avaient pas pour tâche d'attendre de monter les marches, il y avait la tâche de s'occuper de tous les déchus. On retirait les morts et on les entassait ensemble, on emportait les blessés loin de tout cela. Dans une marche incessante, une dizaine de villageois mandatés à cette fin allait entre les murailles et la maison de soin. Cette poignée d'habitants marchaient la tête pointée vers la terre, ne faisant que regarder les visages des vaincus, décidant lesquels seraient reconduits aux guérisseurs en premier, lesquels devraient attendre et lesquels n'avaient déjà plus besoin de leur empressement.
Le second point de vue était celui qui ne durait qu'un temps, celui des hauteurs, celui qui n'avait pas la chance de ne rien voir. De là-haut ils étaient tous à contempler ces rafales humaines qui ne faisaient que s'intensifier. Les hommes des glaces ne cessaient d'augmenter en nombre, de se rassembler et de se consolider aux pieds des murs de pierres. Et alors que les projectiles continuaient à voler, les premiers grappins furent lancés. Ils s'ancrèrent dans les plus hautes pierres et de leurs chaines ils y restèrent. D'en bas on abattait tous ceux qui tentaient de les déloger. Puis de nouveaux cris retentirent, des hurlements d'encouragement mélangé aux expirations d'effort soutenu. Avec eux s'élevèrent dans les airs d'énormes échelles. D'un mouvement lent, elles montaient vers les murailles, chargées de tous les natifs qui avaient réussi à s'y agripper. Leurs armes pointées vers les habitants de Polis, ils tiraient la langue et hurlaient leur démence guerrière.
Et comme si tout cela ne suffisait pas, un ombre longiligne s'extirpa de la fumée noire. Portées par des dizaines de combattants d'Azgeda, un bélier massif. Fait d'un tronc de chêne centenaire et renforci d'acier, ils l'emportaient vers les portes. De là cet arbre de jadis ferait ce pour quoi il avait été sacrifié, ce pour quoi il avait troqué ses feuilles pour le métal. Les hommes se martelèrent la poitrine de fierté quand enfin ils atteignirent le portail de la capitale. D'autres cris rythmés retentirent, un écho balançant le bélier dans le vide, puis enfin sur la porte.
Ils perdirent presque pied quand le premier coup fut donné sur l'entrée de la ville. La roche transmettait les chocs qui lui étaient assénés, les faisait résonner dans le corps de ceux qui tentaient de la défendre. Bolfir passa son commandement à l'un de ses gardes, quittant les archers à la vue des échelles et du bélier. Esquivant les projectiles et serpentant entre ses hommes, il se rendit auprès de Wost et Irsil qui semblait perdu parmi tous ces guerriers.
- Mes frères le moment est venu, leur hurla-t-il près de leur tête pour qu'ils arrivent à le comprendre.
Bolfir passa sa main au dos d'Irsil et s'en approcha.
- Ils ont voulu gravirent nos murs… qu'ils en ressentent tous le poids, que tes hommes relâche les pierres, qu'elles leur montrent ce qu'il en coûte d'escalader nos murailles.
Irsil hocha la tête et s'éloigna rapidement. Bolfir le regarda un bref moment, le vit passer à ses charpentiers les plus près des grappins. Puis il passa à Wost.
- Je veux que les eaux fumantes coulent devant nos portes. Qu'elles les brûlent, eux et leur tentative de percer. Que ce qui leur sert de ballant de fer devienne impossible à tenir, qu'il devienne aussi chaud que vain.
Wost lui tapa l'épaule en baissant la tête. Puis il se rua vers les cordages descendant vers les marmites chauffées à blanc. Il donna le signal pour que les poulies de bois soient hissées, que les sceaux transportent le liquide bouillonnant jusqu'au sommet des barricades.
Le vacarme de la bataille était déjà bien assourdissant, bien présent, mais suite aux commandements de Bolfir, il atteint un tout autre niveau. Les hurlements conquérants d'Azgueda changèrent de tonalité, se muèrent en complaintes d'agonie. Les pierres immenses s'effondrèrent sur les échelles et les chaines qui les retenaient. Dans un tintement métallique, elles se fracassèrent, retombèrent au sol. Dans leurs chutes elles emportèrent les vies de tous ceux qu'elles transportaient, de tous ceux qui eurent le lot de se trouver dans leur sillage.
Ces morts furent encore bien plus clémentes que celles infligées aux portes de la ville. Car elles avaient été rapides, loin des douleurs qui ne savent tuer, ne savent que torturer atrocement. Le sol trembla lorsque le bélier fut abandonné par terre. Dans les éclaboussures de sang et d'eau brûlante le chêne forgé revint à son amante la terre. Étendu sur elle, ses porteurs souffrant à gorge déployée, il ne serait plus balancé avant longtemps.
Bolfir ne put retenir un soupir de soulagement devant le succès de ses manœuvres défensives. Combien de temps dureraient-elles, il n'en avait pas la moindre idée. Mais chaque bâtard des glaces qu'il expédiait dans l'autre monde était une victoire en soi. Il envoya la main à Wost pour lui démontrer de loin sa satisfaction, puis se tourna vers Irsil. Leurs regards se croisèrent alors qu'une flèche venait transpercer le vieil homme. Il pivota sur lui-même pour tomber à genoux.
- IRSIL! hurla Bolfir dans tout le tumulte de la bataille qui faisait rage.
Il se rua vers lui, couru aussi vite qu'il pouvait esquiver les projectiles et ses hommes. Wost le suivit dans sa course folle et ensemble ils battirent la distance qui les séparait du conseiller. Il était à tomber sur le dos quand un jeune garçon le rattrapa. Wost et Bolfir arrivèrent un instant plus tard.
- Irsil… dit seulement Bolfir en s'agenouillant à côté de lui.
Sa main passa à la flèche et il soupira de soulagement. Elle s'était logée dans le côté de sa jambe droite et bien que ce fut une sale blessure, elle ne serait pas mortelle.
- Toi, comment t'appelles-tu gamin, demanda Bolfir.
- Joren, je suis de la réserve, conseiller, répondit-il en inclinant la tête.
- Bien, Wost, toi et Joren vous allez reconduire Irsil à Dria…
- Bolfir… soupira Irsil, laisse Joren garder nos murs et laisse Wost protéger nos portes, ils seront plus utiles ici. Il y a déjà des nôtres qui s'occupent de transporter les blessés, laisse-les…
- Hors de question vieille homme, trancha-t-il sèchement. Wost, Joren, vous revenez aussi vit que vous serez allé le porter, ALLER!
En un rien de temps, Irsil se fit soulever par ses porteurs trop entraînés et trop importants pour cette tâche. Néanmoins, lui-même était trop précieux pour être laissé à attendre d'être amené à l'intendante. Les pauvres qui avaient la tâche de transporter les blessés étaient surpassés, à bout de force et de ressource. Et dans tout ce chaos, le vieil homme aurait eu le temps de se vider de son sang avant d'avoir la chance que Dria pose les yeux sur lui.
Clarke s'était éloignée de tous les autres, s'était réfugiée au jubé. Elle s'était assise près des vitraux, avait ramené ses jambes contre elle et regardait par le verre coloré et embrouillé. De là où elle se trouvait, elle pouvait entendre la voix de Nama, mais ne pouvait en comprendre les paroles. La vieille dame avait fait rassembler les enfants autour d'elle et était à leur raconter les récits d'antan. Fables et morales, contes d'aventure et de l'Ancien Monde. De sa voix douce, elle avait captivé les plus petits et les plus vieux, détournait leur regard des fenêtres. Car dans cette chapelle ils avaient été reclus, dans cette chapelle ils s'isoleraient du monde extérieur.
Mais pour Clarke cela était tout simplement impossible à accepter. Bien qu'elle avait désiré participer à l'une de ces soirées d'histoire depuis le premier jour de sa rencontre avec le conseil, aujourd'hui elle ne voulait qu'une chose, s'en soustraire. Perchée derrière la vitre teintée, elle observait les allées environnantes, ne distinguait personne. Ils étaient si loin des affrontements qu'on aurait pu croire qu'ils n'avaient pas lieu. Néanmoins, si on ne pouvait les voir, on pouvait les entendre.
Leur parvenant en écho des portes de la ville, les tambours et les cris. La blonde les entendait, les sentait jusqu'à l'intérieur d'elle-même, les laissaient accompagner sa haine et sa solitude d'avoir été relégué ici. Les dents serrées, des larmes de rage perlaient aux coins de ses yeux. Elle revoyait Dria l'appeler fille du ciel, la revoyait ordonner de partir. Clarke referma les yeux un instant et l'image de Dria se fondit en celle de Lexa. Son visage se détendit à cette vision, mais son cœur se serra plus encore. Comme elle se sentait perdue sans elle ici, comme la ville et tous ces affrontements perdaient leur sens sans sa présence.
Elle rouvrit les paupières et tressaillit en remarquant du mouvement à l'extérieur. Arrivant en courant, une silhouette traversait la grande place et se dirigeait vers la chapelle. Clarke se remit sur ses pieds et en un instant, descendit les escaliers de bois pour se retrouver au niveau inférieur. On cogna aux grandes portes de bois, les martèlements sourds résonnant dans le silence de la voix de Nama qui s'était tue. La blonde alla à la vitre près des portes pour tenter de voir qui se présentait à eux. Elle haussa les sourcils et se hâta de retirer le madrier qui bloquait l'entrée. Elle ouvrit les portes à la volée pour tomber sur Briseïs qui haletait.
- Clarke… soupira-t-elle en appuyant ses mains sur ses genoux.
La blonde la regarda de haut en bas. Elle portait un tablier et tout comme le reste de sa personne, il était taché de sang et de saleté. Briseïs se redressa et passa le revers de sa main à son front.
- C'est Dria qui m'envoie, elle requiert ta présence, Clarke… elle… nous avons besoin de ton aide.
La blonde se retourna pour croiser le regard de la vieille dame. Nama lui sourit tendrement comme elle l'avait toujours fait et lui fit signe de partir. Clarke lui sourit à son tour, réalisant en un instant combien elle aurait dû apprécier sa présence plutôt que de se cloîtrer au jubé. Nama lui envoya la main de plus belle, la pressant de partir, d'aller se rendre utile. Clarke hocha la tête et sentit Briseïs lui prendre la main. Elle referma ses doigts autour des siens et la suivit, non sans oublier de sceller les portes derrière elles.
Hors de l'église, le froid, le bruit et la senteur du feu rappelaient à Clarke tout ce qu'elle avait manqué. Alors qu'elles couraient vers le la maison des soins, la blonde regardait au loin, voyait l'épaisse fumée noire du plan qu'elle avait suggéré. Elle se revit avec Bolfir et débattre des diverses stratégies offensives. Si les autres avaient été fructueuses, elle n'en savait rien, mais pour le brasier des champs, tout semblait avoir fonctionné.
Elles prirent un tournant et arrivèrent sur l'allée principale, celle qui traçait une ligne directe entre les carrefours du centre de la ville et les murailles de son entrée. Ce qui avait été un chemin pavé chargé de commerçant et de populace était maintenant un long corridor sanglant. Les gens s'y pressaient, transportaient des blessés, entassaient des morts. Et tout au fond, on pouvait voir les murs, les guerriers qui tentaient de les défendre, qui mouraient en essayant. Clarke porta sa main à sa bouche devant pareil spectacle et sans s'en rendre compte s'immobilisa.
- Vient Clarke, nous y sommes presque, lui dit Briseïs en tirant sur sa main.
Elles se remirent en route, suivant ceux qui s'efforçaient de reconduire les estropiés de guerre. Elles empruntèrent une allée transversale et en tournant le coin, furent plaquées au sol par l'un des porteurs de brancards.
- ATTENTION! leur hurla-t-il en les couchants par terre. Les flèches volèrent dans leur direction et les évitèrent de peu.
Clarke releva la tête pour voir des gamins passer leurs arcs à leur dos. Et juste avant qu'ils ne se retournent elle remarqua leur visage, y vit le bleu qui les marquait.
- Des guerriers de la nation de glace? Des enfants? Demanda-t-elle au brancardier.
- Enfant ou pas ça ne change rien fille du ciel, ils ont passé nos murs et parcourent maintenant la capitale librement.
Clarke ne vit aucune pitié dans ses yeux, comprit que l'ennemie était celui arborant le bleu, enfant ou adulte, cela n'y changeait rien.
- Pressons-nous Clarke, plus que deux ruelles à traverser, lui dit Briseïs.
Elles se relevèrent et regardèrent les lieux environnants. Quand elles jugèrent que la voie était libre, elles se remirent à courir. Lorsqu'enfin elles atteignirent la maison de soins, elles y trouvèrent à nouveau les enfants d'Azgeda. Dos à elles, à couvert derrière des gravats, ils tiraient sur les porteurs impuissants et sans armes. L'un d'eux était maintenant à enflammer une torche. Il se releva pour la projeter à l'intérieur de la maison, quand une dague vint lui transpercer la gorge.
Figées sur place, Clarke et Briseïs regardaient la scène, sans même prendre la peine ne se cacher. Elles regardèrent le jeune guerrier se saisir d'une nouvelle dague et la projeter en direction des gamins ennemis. Il fit signe aux deux hommes l'accompagnant de se mettre à couvert et c'est alors que la blonde les reconnut, Wost et Irsil.
Clarke se ressaisit et entraina Briseïs plus loin. Elles contournèrent la place par d'autres ruelles et rejoignirent les membres du conseil. Wost aidait Irsil à s'étendre au sol alors que les jeunes femmes arrivaient. Joren se replia également vers ceux qu'il devait protéger.
- Mais que s'est-il passé, demanda la blonde en remarquant la blessure du vieil homme.
- Les flèches pleuvent aux murs, Clarke, c'est le chaos là-bas.
- Nous devons le conduire à l'intérieur et vite, il perd beaucoup de sang, dit la blonde.
- Je veux bien, Clarke, mais ces enfants nous en empêchent, lui répondit Wost.
- Mais que font-ils ici, demanda-t-elle.
Joren se saisit de son arc et de son carquois.
- Ils font comme nous, ils envoient les plus petits, les plus silencieux et léger accomplir ce que le reste de l'armée ne peut faire, répondit le jeune garçon de la réserve.
La blonde regarda son visage taché de suie et de sang, compris qu'il avait été l'un de ceux à exécuter son plan de brûler les champs. Elle n'eut pas le temps de ressentir de remords que déjà il se redressait et abattait un nouvel enfant tentant d'incendier la maison de soin.
- Il ne faut pas seulement entrer, il fait les empêcher de tuer tous ceux qui se trouvent à l'intérieur, il…
- ATTENTION!
Joren avait hurlé, coupant la parole à Wost. Car les enfants d'Azgeda venaient de leur envoyer une salve de flèches enflammées. Elles se logèrent près d'eux et embrasèrent les débris de bois derrière lesquels ils s'étaient réfugiés. Sans pouvoir prendre le temps de réfléchir ou d'attendre, ils se mirent à découvert, fuyant les flammes. Wost et Joren se précipitèrent vers les gamins, usant de l'élément de surprise comme tactique désespérée de les arrêter, enfin. Les flèches filèrent à nouveau dans tous les sens. Clarke et Dria avaient aidé Irsil à se relever et s'étaient élancées vers l'entrée de la maison. L'homme était lourd à porter même à deux. Elles n'étaient plus qu'à quelques pas quand Clarke sentit tout le poids du conseiller tomber sur elle.
En un instant elle se retrouva au sol avec Irsil sur elle. Des soigneurs qui avaient vu la scène se ruèrent vers elle et firent entrer le vieil homme. Clarke put enfin se retourner et regarder ce qui se passait derrière. Elle vit Briseïs qui gisait au sol, une flèche lui traversant la gorge.
- BRISEÏS! hurla la blonde en courant vers elle.
Clarke se laissa tomber à genoux et la prit dans ses bras. Elle releva les yeux pour supplier Wost et Joren de venir l'aider, mais en les apercevant, ses mots se brisèrent. L'épée du conseiller était à transpercer un petit guerrier d'à peine plus d'un mètre. Joren, qui pourtant leur ressemblait tant, s'empressait de démontrer que l'âge n'était en rien un handicap. Armé d'une dague dans chaque main, il s'attaquait aux deux derniers enfants en même temps. Bientôt il ne resta plus d'intrus, plus de vie trop courte à reprendre. Trop loin de chez eux, ces jeunes visages peints de bleu gisaient sur le sol froid maintenant. Ils n'auraient plus d'hiver à contempler, plus d'année pour grandir, plus de combat à livrer.
Le peu de brancardiers qui restait était déjà à se remettre au travail, ramenant plus de blessés à l'intérieur encore. Comme si rien ne s'était passé, sachant que des pertes ici ou aux murailles n'étaient pas si différentes tout compte fait. Mais Clarke était loin de partager ce point de vue. Elle vit Wost et Joren s'agenouiller auprès d'elle et emporter Briseïs dans la maison de soin. Car à plusieurs reprises ils s'étaient adressés à Clarke, mais étaient restés sans réponse. Elle restait là les yeux grands ouverts, à revoir ces enfants et à les confondre avec ceux du Mt Weather.
Elle resta là les bras tachés de sang, perdue et sourde. Elle referma les yeux pour tenter de se dérober à ses souvenirs qu'elle croyait avoir libérés pour toujours. À coup de pinceau sur le mur de la serre, avec les lanternes dans le ciel nocturne, elle était certaine de les avoir libérés. Mais tout ce sang, tous ces cris et toutes ces morts avaient ravivé quelque chose, ou du moins commençaient à le faire.
Clarke revint à elle quand elle fut bousculée par des porteurs. Elle se releva, réalisant qu'elle bloquait le passage. Elle entra dans cette fameuse maison de soin où beaucoup entraient et peu en ressortaient. Il y avait foule, le sang recouvrait le sol et pour éviter d'y glisser on y lançait du sable quand le temps le permettait. Tout était rouge, les tables, les corps des vaincus, mais surtout ceux qui tentaient de les sauver. Ce qui retint le regard de Clarke fut ce qu'elle vit dans les yeux des guérisseurs et autres aides-soignants. Pas de peur, pas de crainte, non, que la résignation face à une tâche impossible à accomplir. Trop peu pour l'ampleur des dégâts, et pas assez expérimenté.
La blonde balaya l'endroit, constatant pourquoi on l'avait fait demander. Si elle pourrait y faire quelque chose, peut-être, comme une goutte d'eau dans l'océan, ni plus, ni moins. Elle avança de quelques pas et aperçut Wost et Joren au loin. Cette vue lui ramena les pieds sur terre, lui rappela que quelques instants auparavant elle tenait encore Briseïs dans ses bras. Clarke se précipita vers eux. Elle les trouva devant Irsil qui était étendue sur une table à se faire soigner par un homme qu'elle ne reconnut pas.
- Où est …
- Avec Dria, là-bas au fond, l'interrompit Wost en lui indiquant le chemin.
Elle alla s'éloigner, mais il lui retint le bras.
- Clarke attend, laisse-les seules tu veux bien… du moins pendant un instant… quand elle sera, je veux dire quand tout sera…
- Je comprends, dit Clarke, comprenant que Dria n'aurait réellement besoin de sa présence que lorsque Briseïs serait partie.
La blonde revit le projectile lui traverser la gorge et su qu'elle n'aurait plus longtemps à attendre.
Derrière le rideau en lambeau, Dria s'était isolée avec Briseïs. Lorsqu'on lui avait présenté Irsil elle avait senti son cœur se crisper, mais en réalisant que la blessure n'était pas si grave on l'avait relégué à un autre qu'elle. Si Dria veillait au fonctionnement de toute la maison, elle s'occupait également de ceux qui ne pouvaient être aidés de ses condisciples. Mais surtout, elle avait la tâche la plus ingrate, la plus cruelle et difficile, juger ceux qu'on leur amenait. Trier ceux que ses soigneurs pourraient prendre, ceux qu'elle-même tenterait d'aider et enfin, les malheureux pour qui il n'y avait plus rien à faire.
Jusqu'à maintenant elle avait reconnu nombre de visages, mais aucun auquel elle ne tenait réellement, hormis Irsil. Son cœur n'avait pas fini de reprendre son rythme que Wost lui présenta la jeune servante. À cet instant Dria avait cru que le monde s'effondrait sous ses pieds, qu'elle perdait l'équilibre, elle qui tentait de tenir, au moins pour les autres guérisseurs désabusés pour qui l'espoir ne tenait qu'à un fil. Mais la vue de la flèche dans le cou de Briseïs fut le coup de trop, celui qui la fit se retirer au fond de la maison.
Elles étaient seules maintenant. Le projectile avait été retiré et dans ses bras, Dria la berçait. Elle la pressait contre elle, lui fredonnant la mélodie que lui chantait sa mère quand Lexa et elle étaient enfants. Dria la regardait droit dans les yeux, lui offrant tout le réconfort qu'elle avait, car elle ne pouvait plus rien lui donner d'autre. La servante alla pour lui parler, mais elle ne put que tousser avec difficulté, qu'éclabousser le visage de l'intendante avec son sang.
- Shhhh, lui murmura Dria, tout est calme maintenant, il n'y a plus que toi et moi, ici, maintenant.
Dria caressa ses cheveux et essuya les larmes qui coulaient sur les joues de Briseïs.
- Ne regarde que mes yeux, n'écoute que ma voix. Tout ira bien… je suis là, je suis près de toi.
Briseïs se raidit un court moment, un dernier spasme de vie, une dernière tentative du corps de se raccrocher avant de laisser son dernier souffle. Dria la ramena contre elle dans une étreinte à sens unique. Elle laissa enfin aller les sanglots qu'elle avait retenus jusqu'ici, restant forte pour l'accompagner, et ce, jusqu'à la fin. Des pleurs violents la submergèrent, motivés tant par la perte de cette amie si chère, mais aussi devant tout ce qui se passait en ce moment.
- Pardonne-moi Briseïs, je suis tellement désolé… je…
Dria ne trouvait plus les mots. Elle se contenta de bercer le corps dans vie de celle qui avait assisté Lexa et elle durant tant d'années.
- Je suis tellement désolé…
À la lisière de la forêt, la reine et ses deux conseillers s'étaient retranchés à sa demande. Ils avaient beau être en surnombre, toute cette fumée rendait impossible de voir les murs autrement qu'à portée de leurs flèches. Les assauts étaient compromis et toutes les tentatives de prendre les murs et les portes avaient été vaines. Sans compter que ceux qu'ils avaient envoyé grimper sur les versants non protégés, les enfants, n'étaient jamais revenus. Les conseillers n'osaient dire à haute voix ce qu'ils pensaient, n'osaient contrarier leur reine en de pareils instants. Mais bientôt, ils n'auraient plus d'autre choix, bientôt il ne resterait presque plus d'armée de la montagne blanche.
La reine serra les dents et ferma les yeux. Dans tout le vacarme des affrontements, elle se laissa basculer plus loin, laissa la voix dans sa tête assourdir tout ce qui se passait autour.
- Trop de vie pour rien, une seule suffit, commença la voix de l'esprit de Heda dans sa tête.
En marchant vers la capitale, en abandonnant les basses montagnes, Nia croyait trouver une capitale laissée sans chef. Mais à sa plus grande surprise, ses messagers lui avaient rapporté la présence de la commandante. Sans se douter qu'ils n'avaient fait que voir sa sœur, son reflet imparfait, celle qu'ils croyaient encore avec ce peuple du ciel faible, loin de tout ceci. Cette nouvelle avait néanmoins été comme une révélation, le signe que le grand moment était enfin venu. Et la tournure des événements de cette nuit ne pouvait qu'être un autre signe de ce qui se devait d'être fait.
- Libère-moi de ce corps, laisse-moi venir à toi.
Nia sourit en entendant à nouveau cette voix qui l'accompagnait depuis bien longtemps maintenant, trop longtemps.
- Il n'y a que toi pour me ravir… il ne peut y en avoir un autre… ou tout sera perdu…
Le regard de la reine devint noir et elle se retourna vers ses conseillers, quittant ce monde de songes fictifs pour revenir à la réalité.
- Sonner le retrait de nos troupes… et envoyez-moi l'un de vos cavaliers… j'ai un message à lui faire transmettre à Heda.
La fumée terminait d'être dissipée par le vent marin qui s'était levé. Bolfir marchait seul au haut des murailles, regardait les siens s'affairer à dégager les lieux, à rassembler tous les corps sur des charrettes. Qu'elle victoire inespérée, néanmoins ce n'était qu'une bataille et non l'issue de la guerre. Car ils reviendraient pour sûr et cette fois-là, ils n'arriveraient plus à les contenir. Trop peu étaient encore debout et toutes leurs ressources défensives avaient été employées. Pour contrer la première vague, ils avaient tout donné, sans penser à celles qui suivraient. Car il n'avait pas assez de ressources militaires pour les rationner. Qu'importait demain si on ne survivait pas à aujourd'hui. Il ne restait plus qu'à espérer Heda avant la prochaine salve, celle qui serait définitivement la dernière, et pas en leur faveur.
Il alla poser ses paumes sur les pierres de murs, regardant au loin les champs de blé incendiés. Émergeant des brumes, une silhouette avançait seule. Un homme sur son cheval venait à eux. Bolfir fit monter quelques gardes pour qu'ils dégainent leurs arcs. Le messager, nullement impressionné par cet accueil attendu, s'arrêta devant les portes.
- Notre reine m'envoie porter un message pour Heda, et elle seule.
Les gardes se regardèrent les uns les autres, ne comprenant pas pourquoi l'homme demandait pareil audience. Tout le monde savait que la commandante n'était pas là. Mais Bolfir lui savait, se souvenait du moment où Dria s'était présenté aux messagers avant que les têtes ne leur soient balancées. Ils avaient donc été dupes à ce point, et ce n'était pas le moment d'en changer. Il fit un signe de tête à l'homme d'Azgeda puis se retira avec ses gardes.
- Aller me chercher Dria immédiatement, leur murmura-t-il, et ne lui dites rien de ce messager, je le ferai moi-même à son arrivé.
Les hommes hochèrent la tête et s'éloignèrent au pas de course.
Le corps de Briseïs avait été emporté avec les autres défunts. Clarke était venu rejoindre Dria, l'avait trouvé les yeux rouges et les joues humides. Néanmoins elle ne pleurait plus, se contentait de regarder dans le vide.
- Je n'y arrive plus Clarke… je n'arrive plus à voir tous ces morts, tous ceux que je n'arrive pas à sauver. Je suis l'intendante… je suis celle qui doit les protéger tous, mais je n'y arrive plus… plus maintenant.
Clarke vint s'asseoir à côté d'elle et prit sa main. Elle cherchait encore les mots justes pour la réconforter quand des gardes entrèrent dans la petite pièce où elles étaient.
- Heda sis, dirent-ils à l'unisson en s'inclinant. Le conseiller Bolfir requiert votre présence à l'entrée de la ville… et… les troupes d'Azgeda se sont retirées.
Dria hocha la tête et se releva, tenant toujours la main de Clarke dans la sienne. Elles suivirent les gardes jusqu'à la pièce à côté. Wost était à aider Irsil à se relever. On lui avait fourni un appui en bois et aidé de Wost, il était sur pied.
- Clarke et moi allons aux murs, vous…
- Nous venons avec vous, intendante, dit le vieil homme.
- Joren, va chercher Nama à la chapelle et escorte-la au portail, allez, dit Wost en pressant le garçon vers la sortie.
Il partit au pas de course et disparut au loin. Ils sortirent tous de la maison de soin, lentement mais sûrement. En silence ils marchèrent dans les rues couvertes de rouge à perte de vue. Tout était calme maintenant, une paix sinistre baignait la capitale, la recouvrait toute entière. Ils progressèrent en prenant conscience de l'ampleur des dégâts et des pertes. Ils arrivèrent aux murs presqu'en même temps que Nama, car pour attendre Irsil, ils avaient marché sans se presser. Bolfir les attendait devant les grandes portes, armure et épée à la main.
- Dria… dit-il seulement en s'approchant d'elle.
Il tendit l'épée à Wost, présenta l'armure à l'intendante. Elle la regarda puis leva ses yeux rouges vers lui. Elle y lut toute sa déception, toute la faiblesse qu'il voyait en la regardant.
- La reine nous envoie un messager… mais il ne doit s'adresser qu'à Heda, tels sont ses ordres…
- Mais… commença Clarke alors qu'elle sentait Dria relâcher sa main pour se saisir de l'armure.
Sans un mot elle l'enfila, sut enfin pourquoi Bolfir s'était incliné si bas devant elle quand les messagers avaient apporté les têtes des leurs. Elle sut pourquoi on l'avait appelé Heda à voix haute et pourquoi le sis avait été presque murmuré ensuite. Le doute avait germé à la nation de glace, celui que Heda était peut-être encore à la capitale. Et voilà que tout se confirmait.
Une fois l'armure en place, elle tendit la main à Wost pour qu'il lui donne une épée. Puis Bolfir fit signe aux gardes d'ouvrir les portes. Les madriers étaient à être retirés quand il s'approcha de Dria, plus près qu'il ne l'avait jamais fait. Mais ce n'était nullement par marque d'affection, non, il se contenta de passer ses mains noircies sur le visage de la jeune femme, de le tacher de fausse peinture de guerre presque effacée par le combat. Son visage et le reste de ses vêtements étaient déjà tellement couverts de sang que l'illusion était convaincante, du moins pour un messager.
Dans le tintement des rouages métalliques les portes s'ouvrirent et on fit entrer l'homme des glaces. Sans descendre de sa monture, il avança vers celle qu'il prit pour la commandante. Il immobilisa son cheval droit devant elle et la toisa.
- La reine Nia vous offre de mettre fin aux affrontements, commença-t-il.
Il regarda Dria et n'ayant pas de réponse, qu'un regard exténué, il poursuivit.
- Seulement si Heda consent à sceller l'issue de cette guerre lors d'un duel l'opposant à notre reine.
Les conseillers et Clarke durent user de tout le contrôle qu'ils avaient pour cacher la réaction qu'ils ne pouvaient démontrer, pas devant ce messager.
Dria, quant à elle, referma les yeux un bref moment et inspira profondément. Il n'y avait qu'une seule réponse possible et tous le savaient bien. Mais le dire à haute voix était y faire véritablement face, était accepter le destin qui s'en suivrait. Elle rouvrit les yeux et plongea son regard dans celui du messager.
- J'accepte.
