Chapitre 25
Demain, une nuit sans lune
Sing me to sleep
Sing me to sleep
I don't want to wake up
On my own anymore
Sing to me
Sing to me
I don't want to wake up
On my own anymore
Sing me to sleep
Sing me to sleep
And then leave me alone
Don't try to wake me in the morning
'Cause I will be gone...
"Sing me to sleep"
Le messager envoyé par la reine repassa par le portail de l'entrée de la ville. Dria regarda les gardes postés tout au haut de la muraille et leur fit signe de la tête. On entendit les rouages métalliques et la lourde porte se referma. Dria le regarda s'éloigna jusqu'à ce qu'il disparaisse de sa vue. Elle le regarda s'éloigner, portant avec lui le message à sa reine, la promesse d'un combat perdu d'avance. Elle leva les yeux au ciel, le vit se dégager par endroit. Dria s'approcha de l'un des gardes.
- Ils retireront leurs hommes encerclant nos murailles. Lorsque ce sera fait, faites envoyer de nouveaux messagers à la commandante.
L'homme se frappa la poitrine avec le manche de sa lance et se rendit sur la passerelle au haut des remparts. Dria se tourna à nouveau vers les conseillers. Elle les regarda un à un, lisant sur leur visage toute l'incompréhension que sa décision leur imposait. Bolfir fit un pas en avant. Il allait s'adresser à elle lorsqu'elle leva la main pour l'arrêter.
- Pas ici, dit-elle d'une voix presque tremblante.
Elle passa devant eux, remontant l'allée principale. Sans dire un mot, ils lui emboîtèrent le pas. Ils la suivirent en silence jusqu'au centre de la ville où tous les chemins convergeaient. Ils contournèrent le manoir de la commandante et se rendirent au temple central. Ils gravirent les hautes marches grisâtres et passèrent entre les imposantes colonnes de pierre. Des chandelles furent allumées, les rayons du soleil ne pénétrant plus dans l'édifice à cette heure. Sans un mot ils prirent placent autour de la grande table, sans toutefois s'asseoir. Dria se mit à la place de Lexa, la sienne étant désormais occupée par Clarke. La blonde ressentit un malaise en la voyant, comme une impression d'imposture. C'est à sa place qu'elle devrait être et la commandante à la sienne. Dria apposa ses mains sur le marbre froid et baissa la tête. Les membres du conseil avaient gardé le silence jusqu'ici, mais maintenant, ils n'en avaient plus la force.
- Dria, dit simplement Bolfir. Il serrait les dents et inspirait profondément. Tu n'avais pas à accepter, tu…
- Crois-tu que Lexa aurait refusé, non...
Elle dit ses paroles d'un ton détaché, le regard vide.
-Tu es l'intendante Dria, pas la commandante. Lui répondit-il.
- Mais eux ne semblent pas le savoir.
Il tourna les yeux vers le sol, cachant tant sa honte et sa culpabilité de lui avoir infligé une telle responsabilité. Dria peinait à rester en contrôle. Elle regardait Bolfir qui semblait éprouver la même difficulté qu'elle. Si le remords le rongeait, la peur la dévorerait.
- Tu as fait ce qu'il fallait, Bolfir. Ce duel nous offre maintenant une réelle chance de sauver Polis, dit-elle d'une voix douce, tentant de l'apaiser.
Les membres du conseil se regardèrent d'un air soucieux. Ils étaient tous exténués, n'ayant pas dormi depuis le début du siège de la ville. La fatigue et le doute semblaient commencer à avoir raison d'eux, commençaient à ébranler leur foi.
- Ce combat, tu ne le gagneras pas Dria, fini par dire Irsil en la regardant d'un air implorant, ses yeux révélant ce qu'il n'osait dire.
- Je sais Irsil, lui répondit-elle d'une voix dissimulant un début de tremblement.
Clarke la dévisageait, cherchant à lire en elle.
- Mais quelle chance y a-t-il à risquer ta vie dans ce duel perdu d'avance? Comment peux-tu espérer sauver la ville en la lui offrant par ta défaite… Wost fronça les sourcils et baissa la tête pour camoufler ses larmes. … en lui offrant ta vie.
Dria inspira profondément et cligna des yeux à maintes reprises, tentant visiblement de ne laisser rien paraître.
- La chance de continuer à espérer, dit-elle tout en semblant combattre ardemment l'envie de laisser tomber les larmes qui perlaient aux coins de ses yeux.
Ils restèrent sans rien dire, il n'y avait plus rien à ajouter. Dria les regarda garder le silence et sentit sa gorge se serrer.
- Nous avons une nuit devant nous, utilisons-la à bon escient, reprit-elle tout en songeant maintenant aux habitants de Polis, en s'efforçant de s'oublier à nouveau.
Elle inspira tranquillement, revoyant encore tout ce sang des victimes innocentes, tous ceux qu'elle n'avait pu sauver.
- Confiez le reste des blessés aux autres guérisseurs et dites-leur…
Sa voix se noua, elle revit leurs visages désemparés lors des attaques, n'osa imaginer à quel point elle les laissait seuls, eux et les vies qu'ils devraient tenter de sauver. Toutefois, cela n'était rien comparé à la solitude qu'elle-même ressentait, le profond sentiment d'être laissé en arrière, ou plutôt trop avant. Cette impression de noyade à l'air libre, celle qui lui coupa le souffle et la voix, qui laissa sa dernière phrase en suspens.
Sans rien ajouter, elle sortit de la salle du conseil, dévala les marches alors que son souffle se faisait de plus en plus court et rapide. En essayant d'éviter le personnel de la maison, du moins ce qu'il en restait, elle se rendit dans la chambre de Lexa. Elle referma la porte derrière elle alors qu'elle peinait maintenant à respirer. Désormais à l'abri des regards, elle fondit en larme. Secouée de profonds sanglots, elle alla prendre appui sur le lit à baldaquin. Elle porta son autre main à son cou puis à son pendentif. Elle se hissa sur le lit et s'y recroquevilla. Elle resta ainsi à pleurer tout ce qu'elle avait à pleurer, jusqu'à ce qu'il ne reste plus que les soubresauts des sanglots taris. Dria entendit le grincement de la porte qui s'ouvrait, puis sentit le lit s'affaisser légèrement derrière elle. Clarke s'assied près de Dria, ne sachant quoi faire ou dire.
- J'ai si peur Clarke, fini par laisser échapper Dria entre deux respirations saccadées.
Clarke aurait tant voulu trouver les mots, ceux qui pourraient la réconforter, mais elle n'y arrivait pas. Elle se contenta de se coucher dans son dos, offrant cette simple proximité comme réconfort. Dria se retourna et se blottit dans les bras de la blonde, comme si elle cherchait à s'y cacher, à se dérober de tout. Clarke la serra contre elle, lui offrant cette protection qu'elle semblait tant rechercher.
- Je voudrais qu'elle soit là, Clarke, je voudrais que Lexa soit là. Elle me manque tellement...
La blonde ne répondit rien, mais la serra plus fort encore. Les mots justes, ceux qui pourraient la consoler ne venaient toujours pas. Car elle-même ne désirait rien de plus que le retour de Lexa. Son absence avait créé un tel vide, un trou béant dans lequel toutes deux avaient sombré. Tout au fond elle y était néanmoins ensemble, dans le noir, à ne plus pouvoir discerner la lumière plus haut. Clarke aurait tout donné pour pouvoir lui dire ce qu'elle voulait entendre, mais vouloir et pouvoir sont deux choses totalement différentes. Puis le souvenir lui revint, lointain, mais clair à la fois. Elle l'entendit dans sa tête et revit ce moment où elle-même était blottie dans les bras de Lexa. Pour apaiser son cauchemar, elle lui avait chanté cette mélodie qui l'avait tout de suite calmé. Clarke regarda Dria et se vit à sa place. Elle caressa ses cheveux et fredonna de mémoire cette douce berceuse. Elle sentit les doigts de Dria agripper son gilet et se rapprocher encore plus, si près qu'elles ne firent presque plus qu'un. Elle continua à chanter encore et encore, emplissant la noirceur de la chambre de cette lumière sonore. Elles restèrent ainsi pendant de longs moments, à essayer de ne pas penser au temps qui filait sans que ni l'une ni l'autre ne puisse le retenir.
Elles entendirent la porte de la chambre s'ouvrir à nouveau et Bolfir entra. Il les regarda toutes les deux et s'approcha du lit. À la surprise de Clarke, il saisit Dria par les épaules et la remise sur ses pieds. Dria ravala ses sanglots et passa sa main à ses joues pour essuyer les dernières larmes qui y avaient coulées.
- Si tu dois affronter la reine de la nation de la glace à l'aube, tu te dois d'être prête, dit-il, son visage à quelques centimètres de celui de la jeune femme.
Clarke trouva d'abord le geste rustre et dénué de toute compassion puis elle se ravisa. C'était tout le contraire. Pour Bolfir, l'attente semblait insupportable et l'impuissance encore pire. Si Clarke avait choisi de la consoler, lui avait décidé de la préparer à l'inévitable, chacun lui apportant son aide, à sa manière.
Dria acquiesça d'un hochement de tête frénétique. Il lui indiqua la porte et tous deux sortirent, Bolfir en tête. Avant de passer le seuil, Dria se retourna et verrouilla son regard sur celui de la blonde durant un court moment, puis elle s'éloigna.
Lorsque Clarke finit par quitter la chambre de Lexa, on lui indiqua que tous les membres du conseil, à l'exception de Nama, se trouvaient aux fosses d'entrainements. Quand elle les eut rejoints, elle vit Wost affronter Dria dans un duel à la lance sous la supervision de Bolfir. Clarke alla rejoindre Irsil qui se tenait en retrait, il était à affûter une courte dague.
- Comment s'en sort-elle ? demanda Clarke en les regardant s'affronter.
- Mieux que nous l'ayons espéré, dit-il tout en ne relevant pas les yeux de ce qu'il faisait.
- Le maniement des armes lui est inconnu, mais elle est assez rapide et esquisse plutôt bien.
- Esquiver les coups ne lui fera pas gagner ce combat, Irsil.
- Il n'a jamais été question de remporter ce combat, Clarke, dit-il en la regardant.
Elle détacha son regard de l'affrontement devant eux pour le tourner vers Irsil.
- Vous aussi n'avez aucun espoir en ses chances de survivre?
- Comme Dria a dit Clarke, ce duel est la chance de continuer à espérer, mais pour nous, pas pour elle.
- Comment être certain que leur armée ne massacrera pas le peuple de Polis après que leur reine aura remporté ce duel?
- Nous ne pouvons pas être certains, mais la victoire repose sur les sacrifices...
Clarke se souvint de ces derniers mots. Lexa les avait prononcés pour justifier le sacrifice de tonDC. Pourtant, cet instant lui sembla plus injuste encore. Peut-être était-ce parce que Dria avait pris cette décision sous le poids du masque de Heda. Ce masque qui ne lui avait jamais été destiné et qui était trop lourd pour elle. Néanmoins, elle le portait avec tout le courage que peuvent avoir les faibles se dressant contre les forts. Ce courage fragile insufflant néanmoins l'espoir, un espoir de fou.
- L'épée et la dague Irsil, demanda Bolfir.
Irsil lui apporta les armes et retourna auprès de Clarke. Ensemble ils la regardèrent tenter d'apprendre en une nuit ce qui prenait des années à maîtriser.
- Pourquoi l'entraîner avec ces trois armes, pourquoi ne pas se concentrer sur une seule?
- Tu n'as jamais assisté à un duel n'est-ce pas?
Clarke secoua la tête en signe de négation.
- Est-ce comme les combats des jeux?
- Loin de là. Aux jeux, les participants ont le choix de leurs armes. Souvent ce n'est ni la lance ni l'épée, car celles-ci sont trop communes. C'est avec elles que les guerriers sont entraînés depuis l'enfance. L'élément de surprise est un atout dans les combats des jeux. Toutefois, un duel dans les règles implique de débuter avec la lance. Lorsque le guerrier en est désarmé, il peut enchaîner avec l'épée.
- Et la dague?
- Elle n'est pas obligatoire toutefois elle s'avère utile si l'on vient qu'à perdre l'épée également.
- Vous lui montrez à l'utiliser…
- Il y a de grandes chances qu'elle devienne rapidement sa dernière chance de survie.
Ils cessèrent de parler durant un moment, regardant Bolfir enseigner à Dria comment manier la dague au corps à corps.
- Les guerriers qui l'ont jugé inutile ont payé de leur vie cette arrogance. Selon Bolfir, elle est la plus mortelle de l'arsenal du duel. Lorsqu'il a été désarmé de sa lance et de son épée, alors seulement le guerrier n'a plus rien à perdre et il risque tout. Il faut être tout près de son adversaire pour lui asséner un coup. Il n'y a rien de plus imprévisible que l'arme de la dernière tentative. C'est par elle que se terminent les duels dans la majeure partie des cas.
Plusieurs heures s'écoulèrent avant que Bolfir ne décide de mettre un terme à l'entrainement. Les hommes emportèrent les armes à l'armurerie pour qu'elles soient affûtées une seconde fois. Sous les conseils d'Irsil, Dria et Clarke retournèrent à la maison de la commandante pour tenter de se reposer. Toutes deux savaient néanmoins que ni l'une ni l'autre n'arriverait à trouver le sommeil. Lorsqu'elles montèrent à la chambre de Lexa à nouveau, elles y trouvèrent Nama. La vieille femme terminait de déposer sur le lit les vêtements de guerre de la commandante.
À la vue de cette vieille dame à la chevelure blanche, Dria se figea dans l'entrée de la chambre. Clarke resta à côté d'elle, comprenant à son expression ce qui l'avait cloué sur place. Car là où Nama s'afférait était là où Briseïs se serait tenu, comme elle l'avait toujours fait. Bien plus qu'une servante pour les peigner, habiller et maquiller, non, elle faisait partie de l'endroit, et maintenant brillait par son absence. De ses yeux grands ouverts, Dria arrivait à revoir la jeune domestique passer de la penderie au lit, à la coiffeuse et à la commode. Dans un souvenir halluciné au réel, elle entendait sa voix douce, revoyait son sourire, sentait la douceur de ses mains. Puis elle se volatilisa avec un souvenir plus récent qui s'imposait à Dria. Elle revit ses yeux apeurés, revit la dernière parcelle de vie qui les quittait. Entre ses mains de soigneuses, elle avait trépassée, lui échappant à jamais. Ne lui laissant que les moments d'avant comme seule trace de sa présence à ses côtés, elle était partie, comme beaucoup d'autres des siens.
Et maintenant, en un battement de cil de l'intendante, elle disparaissait pour de bon. Clarke prit la main de Dria dans la sienne. Car elle-même éprouvait un profond chagrin de cette perte, et ce, même en l'ayant côtoyé durant quelques semaines uniquement. La blonde se souvenait de la magnifique robe grise qu'elle avait mise à Lexa, la peignure qu'elle lui avait faite. Un art de beauté qui, à sa manière, avait aidé à lever le voile qui avait maintenu les amantes éparses durant trop longtemps. Dans un soupir Clarke laissa toute sa reconnaissance s'envoler, aussi loin que les souvenirs partaient, aussi loin que Briseïs était maintenant.
Nama se tourna pour toiser les deux jeunes femmes qui restaient immobiles à la porte. Dans leurs yeux elle vit toute la peine du monde, toute la fatigue et l'épuisement. La vieille dame leur offrit ce sourire qui avait le don d'apaiser tous les maux, d'attendrir par sa douceur blanche. Elle invita Dria à s'asseoir à la coiffeuse et s'approcha ensuite de Clarke pour lui prendre la main. Comme l'aurait fait une grand-mère, elle tapota sa main dans la sienne et lui sourit à nouveau pour elle seule. Pendant un court moment, la tendresse réconfortante de ce geste anodin fit oublier à Clarke que l'aube approchait à grands pas.
- L'armure que la commandante a laissée ici avait besoin d'être rapiécée. Va me la chercher chez le forgeron, mon enfant.
- Bien sûr Nama, dit Clarke en prenant congé.
La blonde s'éloigna puis s'arrêta un instant avant que la chambre soit définitivement hors de sa vue. Elle vit Nama retourner auprès de Dria et poser ses mains sur ses épaules. Clarke esquissa un léger sourire aux coins des lèvres, voyant la vieille femme comme une pâle lueur dans le gouffre où elle et Dria étaient sans Lexa. Puis elle secoua la tête afin de clarifier ses pensées et partit pour chercher l'armure en question.
Les deux membres du conseil se regardèrent à travers le miroir. Dria prit l'une des mains de Nama dans la sienne, sans cesser de la regarder par la glace.
- Tresse mes cheveux Nama, tresse-les comme ceux de Lexa, comme ceux de Heda...
La vieille dame s'exécuta, rassemblant sa chevelure vers l'arrière en une série de différentes nattes. De ses doigts courbés par l'âge, elle prit son temps, rendant le moment presque agréable dans les circonstances. Lorsqu'elle eut terminé, Dria se leva et se rendit auprès du lit. Sans aucune gêne elle se dévêtit et enfila les vêtements que Nama lui avait préparés.
Clarke avait récupéré les diverses pièces de métal et de sangles composant l'armure de la commandante. Au passage le forgeron lui avait indiqué comment les mettre en place et où chaque section devait aller. Elle allait repartir quand l'homme lui prit le bras.
- Attend fille du ciel, lui dit-il tout en relâchant son bras et en s'éloignant.
Il passa à l'arrière de la forge, disparaissant derrière un large morceau d'étoffe troué. Il revint quelques instants plus tard, portant un petit paquet entre ses larges paumes. Avec la plus grande précaution, il le lui tendit avec délicatesse. Clarke se surprit du contraste que cela représentait, de l'homme au labeur pliant le métal, le même qui était à user de douceur pour lui remettre ce qui semblait si précieux.
- Heda sis m'a fait cette commande peu avant son départ après les jeux.
Il leva les yeux vers Clarke qui tenait maintenant le petit paquet dans sa main.
- Mais à son retour elle n'est pas venue le réclamer et avec tout ça…
Il secoua la tête en fermant les yeux un instant.
- Avec tout ça, je dois avouer que je l'avais oublié également. Remets-le-lui pour moi, fille du ciel.
Clarke hocha la tête comme réponse puis s'éloigna, retournant prestement à la demeure de la commandante. Lorsqu'elle entra dans sa chambre, elle ne vit personne. Les portes du balcon étaient ouvertes et les rideaux dansaient dans la brise nocturne. Dria se tenait sur le balcon et regardait le ciel. Clarke alla la rejoindre d'un pas las. Elles restèrent là à contempler les étoiles. Un mince croissant de lune éclairait péniblement le ciel.
- Demain sera une nuit sans lune, dit Dria tout en essayant de cacher les tremblements de sa voix.
Clarke sentit sa gorge se serrer et ses yeux s'emplir de larmes.
- Il doit y avoir un autre moyen.
Elle n'avait osé le lui dire plus tôt, désirant se montrer aussi forte que les autres membres du conseil. Dria ne répondit pas tout de suite. Elle détacha son regard du firmament et se tourna vers la blonde. Elles se regardèrent pendant de longs instants, toutes deux sachant qu'il n'y avait réellement aucun autre moyen. Clarke regardait Dria, si frêle et fragile, et ne pouvait se résoudre à l'imaginer affronter la reine. Ce qui peina le plus Clarke en regardant Dria était ce qu'elle voyait dans ses yeux. La peur cachée derrière un courage incertain, prêt à se briser à tout moment. La jeune femme détourna à nouveau la tête vers les étoiles.
- La victoire repose sur les sacrifices, Clarke.
Clarke ne répondit pas, elle n'arrivait plus à supporter ces mots, surtout prononcés par Dria. Combien de fois depuis leur enfance Lexa et elle avaient dû les entendre? Trop souvent se dit-elle. Elles restèrent ainsi à observer le ciel. Dria avait raison, demain la lune ne se lèverait pas. Clarke savait que Dria parlait davantage du présage de sa mort que du cycle de la lune. Néanmoins, la coïncidence était troublante.
- J'ai peur de mourir, Clarke, dit-elle finalement avant de fondre à nouveau en sanglot.
Elle porta sa main à ses yeux pour cacher le flot de larmes qu'elle n'arrivait plus à contenir. Dria s'en voulait de s'effondrer encore de la sorte. Elle alla pour tourner le dos à Clarke et lui cacher sa faiblesse, mais celle-ci l'en empêcha.
- Je n'ai ni sa force ni son courage, dit-elle, entre deux inspirations saccadées. Comment peut-on confondre la lueur de la lune à la lumière du soleil?
Clarke plongea son regard dans le sien et sentit les larmes couler sur ses joues. Elle les laissa tomber sans tenter de les cacher. Devant Dria s'était inutile maintenant.
- C'est dans la noirceur que la lueur est belle…
Clarke essuya le visage de Dria du revers de sa main et la tira vers elle. Elles s'enlacèrent en silence, pleurant toutes deux sur le sort de Heda sis.
Lorsque les larmes cessèrent de couler et qu'elles reprirent leurs esprits, Dria entraîna Clarke à l'intérieur. Elle approcha une seconde chaise de la coiffeuse. En s'asseyant, elle invita Clarke à en faire de même. Dria ouvrit l'un des tiroirs et en sortit une petite boite en métal. Elle la lui tendit. En l'ouvrant, Clarke découvrit une mixture noire. Elle détacha son regard de la boite et regarda Dria.
- Tu sais comment elle fait…
À ses mots Clarke regarda à nouveau la pommade sombre, il s'agissait de maquillage, celui que Lexa utilisait pour ses peintures de guerre. Clarke inspira profondément et hocha la tête. Elle trempa ses doigts et ferma les yeux. Elle revit Lexa lors de leur première rencontre, si forte et magnifique, si imposante. Elle rouvrit les yeux et porta ses doigts noircis sur le visage de Dria qui avait fermé les paupières. Clarke s'affaira à reproduire aussi fidèlement que possible le maquillage typique de la commandante. Une fois terminé, elle referma la boite et la déposa sur la coiffeuse. Au son du métal sur le bois, Dria ouvrit les yeux. Elle se regarda dans le miroir et prit une profonde inspiration. Elle ne s'attarda pas à se regarder davantage et se releva. Elle alla au bord du lit où Clarke avait laissé l'armure. Elle enfila une section couvrant le torse au niveau du cœur. Clarke la rejoint et l'aida à mettre le reste de l'armure en place. Lorsqu'elles eurent terminé, elle se recula pour l'observer en entier. On ne parlait plus maintenant de ressemblance entre ces deux sœurs. Le résultat était tel qu'on ne pourrait les différencier. Clarke sentit son cœur se serrer à la vue de Dria, ou pouvait-on dire Lexa. Bolfir lui avait fait porter le masque de Heda et désormais, il ne lui serait plus possible de le retirer.
- Tu lui ressembles tellement… dit Clarke, et si peu à la fois…
Dans l'impossibilité de la situation, ces paroles firent sourirent l'intendante, et ce, à la grande surprise de la blonde.
- Ce sont les premières paroles que tu m'as dites, Clarke, tu t'en souviens?
Pendant un court moment, Clarke fut ramenée en arrière, dans la forêt où elles s'étaient rencontrées, de la plus violente et sanglante des manières. Elle revit les instants où Dria peinait à respirer, où sa vie n'avait tenu qu'à un fil, qu'à la présence rassurante qu'avait été Clarke.
- Oui je m'en rappelle… comment oublier.
Dria porta ses mains sur elle, aux endroits où Emerson l'avait blessé, là où les cicatrices restaient preuve de sa cruauté.
- Ce jour dans les bois me semble si lointain aujourd'hui, dit Dria en relevant les yeux vers Clarke.
La blonde s'approcha d'elle, encore obnubilée par la ressemblance avec Lexa. Et dans toute la solitude de son absence, cette vue trompeuse lui fendait le cœur. Car elle ne voulait que voir Lexa, qu'elle soit enfin là. Mais la méprise était pire, de réaliser à quel point celle qui se trouvait tout juste devant ne pouvait en être plus différente.
Clarke fit un autre pas en avant, réduisant la distance les séparant à quelques centimètres à peine. Elle passa une mèche de cheveux derrière l'oreille de la jeune femme.
- Je crois que je ne t'ai jamais remercié, Dria, commença la blonde.
- Pour quoi?
- Pour tout, je crois. Pour cette rencontre infortune au fond des bois… pour avoir apaisé, de ta seule présence, les retrouvailles de Lexa et moi… pour avoir pris la place que je n'avais plus la force de tenir à l'Arche… pour avoir aidé Raven et ma mère…
Clarke referma les yeux et soupira.
- Pour tout, Dria, je te remercie pour tout…
L'intendante cligna des yeux à maintes reprises pour balayer l'émotion qui montait en elle. Clarke fixa ses magnifiques yeux verts et au même moment, le souvenir du présent du forgeron lui revint en tête.
- Ah, j'oubliais, dit la blonde tout en sortant le morceau d'étoffe de l'une de ses poches.
Elle le tendit à l'intendante qui ne sembla pas comprendre de quoi il s'agissait.
- En allant chercher l'armure, le forgeron m'a remis ceci pour toi, une commande que tu lui aurais faite après les jeux…?
Dria haussa les sourcils alors que ce moment lui revenait. Entre les épreuves et sa présence obligatoire, elle avait passé tout son temps avec Mieno, laissant Clarke et Lexa seules ensemble. Mais dans ces moments avec sa petite sœur d'emprunt, elles avaient été à la maison à la porte rouge. Durant des heures elles avaient admiré ce que Clarke avait peint au mur, le grand arbre d'Alexandria et le ciel improbable de nuit et de jour.
Si Mieno voyait la beauté dans l'ensemble, Dria avait scruté les détails en profondeur. Et malgré que toutes ces couleurs étaient vouées à représenter les sœurs, elle y ressentait la présence de Clarke dans chaque parcelle de peinture. Dans chaque coup de pinceau, chaque éclaboussure, elle était là. Puis Dria l'avait vu, comme une révélation, dans ce ciel dégradé entre la lune et le soleil. Ce jour-là elle s'était rendue à la forge, ce jour-là elle y avait passé une commande particulière, symbolique.
Dria tendit la main et Clarke y déposa le paquet en question. Elle déplia soigneusement le tissu, pour finalement révéler un pendentif. Rappelant en tout point celui des sœurs, une fine corde de cuir tressée retenait en son centre un médaillon argenté.
- C'est pour toi Clarke… dit Dria en tendant sa paume vers elle.
La blonde approcha ses doigts tranquillement et y prit le collier. Entre son pouce et son index, elle caressa le médaillon où y était symbolisée une étoile.
- Tu es l'une des nôtres, Clarke, mais tu restes pour moi une fille du ciel. Non pas par ceux à qui tu appartiens, mais plutôt de là où tu viens. Tombés de là-haut, de la noirceur constellée, pour briller ici-bas… entre nous…
Clarke releva les yeux vers Dria qui lui reprenait le collier, qui lui dégageait les cheveux pour le lui attacher.
- Dans le ciel impossible que tu nous as peint, je t'y ai vu, par-delà les couleurs, par-delà le geste. Je t'ai vu dans les étoiles qui brillaient entre elle et moi... entre la lune et le soleil.
Le pendentif retombait désormais au bas du cou de la blonde. Dria y posa la main et plongea son regard dans le sien.
- Tel est ta place, fille du ciel…
La nuit commençait à se dissiper à l'horizon lorsqu'on frappa à la porte de la chambre de Lexa. Dria et Clarke étaient encore sur le balcon à contempler la nuit, à observer les étoiles s'éteindre une à une dans le ciel tournant au bleu. Bolfir entra et aperçut les deux jeunes femmes à l'extérieur.
-Dria.
Celle-ci se retourna. En le voyant elle hocha la tête en rentra dans la chambre, suivi de Clarke.
- Il est temps, dit-il d'un ton solennel.
- Bien, répondit-elle uniquement tout en passant devant lui.
Elle emprunta le corridor et descendit le long escalier, Bolfir et Clarke sur les talons. Tout en bas l'attendaient les membres du conseil ainsi que les employés de la maison. Cuisinier, jardinier, gardes, tous ceux qui tenaient ces lieux et qui avaient partagé sa vie de près et de loin. Ils étaient là, ceux que les premiers affrontements avaient épargnés. Mais le cœur lourd Dria ne pouvait que remarquer l'absence de ceux qui manquaient, et surtout Briseïs. Le conseil se rassembla près des grandes portes et tous les yeux étaient tournés vers Dria. Ils l'observèrent en silence durant un moment, tous ébahis par ce qu'ils voyaient. Se tenant respectivement en ordre d'âge, Nama était la plus près de Dria. Elle fit un pas en avant.
- Nous avons informé le peuple de Polis de ta décision. La foule s'est rassemblée là dehors, ils t'attendent.
Dria se tourna vers les portes et n'avait pas de difficulté à imaginer la foule. Tant de fois elle s'était trouvée parmi le conseil pour faire ses au revoir à Lexa partant pour un combat à mener. Toutefois maintenant, elle se trouvait à sa place et c'est à elle qu'on disait non pas au revoir, mais adieu. Dria se tourna vers le personnel de maison et s'inclina légèrement vers eux. Ils lui retournèrent le geste en silence. Elle s'approcha ensuite des membres du conseil et alla se placer devant Nama qui avait repris place dans le rang.
- Comme une grand-mère, tu auras veillé sur moi pendant si longtemps.
Nama fit un pas en avant et prit ses mains dans les siennes.
- Ma chère Dria. Aujourd'hui tu nous montres à tous ce que le courage signifie.
Elle approcha sa main du cou de la jeune femme et fit glisser entre ses doigts le médaillon représentant le soleil.
- Tu nous montres à tous qu'il n'y a pas plus belle lumière que celle de la lune à l'aube avant le lever du soleil. Je te garde dans mon cœur, mon enfant, ton souvenir y restera vivace.
Elle passa sa main sur sa joue et lui fit un sourire empli de douceur. Dria passa à Irsil qui lui souriait tendrement. Il mit ses mains sur ses épaules.
- Bien avant ta naissance je conseillais déjà les précédentes Heda. Puis un jour tu as rejoint le conseil à ton tour. Dès lors j'ai vu en toi bien plus qu'un nouveau membre de notre groupe, votre lien allant au-delà de celui du sang. J'ai vu en toi tout ce que ne pourrait jamais plus être la commandante. J'y ai vu la douceur, la clémence et la bonté que tu porterais en toi et qui te vaudrait d'être dite faible.
Il se pencha en avant pour se mettre au niveau de Dria plus petite que lui.
- Si la commandante a dû renoncer à ces faiblesses, sa force aura été que tu les portes pour elle.
Il retira ses mains et elle fit un pas de côtés vers Bolfir. Il y eut un léger moment de silence durant lequel ils se regardèrent fixement. Contrairement aux autres il prit la parole, mais ne la toucha pas, il laissa la distance entre eux.
- Dria… Il soupira et regarda vers le sol.
Elle vit toute la culpabilité qui le rongeait encore. Tout le poids lui courbant le dos. Elle n'en rajouterait pas. Ce qui était fait était fait. Elle passa à Wost qui le regardait, la déception se lisait sur son visage. Néanmoins il se tourna vers Dria et prit ses mains.
- Tu auras été la plus jeune membre du conseil, mais déjà enfant, tu n'avais aucune sagesse à nous envier. Nous avons appris en ta présence la valeur des qualités qu'Irsil t'a attribuées. Nous continuerons à veiller sur Heda et la lui prodiguer conseils tels que tu l'aurais fait. Je t'en fais la promesse. Puisses-tu aller en paix sans te soucier de ce qui adviendra.
Elle hocha la tête en signe de remerciement. Elle allait passer à Clarke quand Bolfir la saisit par les épaules et la fit pivoter face à lui. Il se mit à réciter le serment du conseil la voix serrée dans sa gorge sous l'émotion.
- Nous sommes les membres du conseil, les sages et les stratèges. Nous sommes les gardiens et les dirigeants. Nous servons Heda et toutes celles qu'elle habite. Nous vivons dans l'ombre de ses décisions, car nous ne sommes pas ses choix. Nous lui indiquons les chemins que jamais nous ne marcherons. Nous sommes ceux qui veillons et qui lui survivons.
Il fit une pause et les autres terminèrent ensemble le serment.
- Nous sommes les membres du conseil, les sages et les stratèges.
Il les regarda tous un bref instant avant de poser à nouveau les yeux sur Dria qui était restée silencieuse pendant qu'il s'adressait à elle.
- Tu es un membre de notre conseil, mais aujourd'hui tu vas bien au-delà de ton rôle. Par ma faute je reste dans l'ombre à te regarder assumer ma décision. Par ma faute tu marches sur un chemin où je ne peux te suivre. Je n'ai été ni sage ni stratège.
Il plaça sa main sur le cœur de Dria.
- Pourras-tu un jour me pardonner de t'avoir imposé ce choix, Heda sis.
Dria posa à son tour sa main sur son cœur. Elle aurait voulu lui sourire, mais elle n'y arrivait pas.
- Il n'y a rien à pardonner. Apaise ton cœur et libère-le de toute la culpabilité dont tu l'as accablé. Cette décision était mienne et seule j'ai emprunté la voie vers laquelle tu m'as guidé. Ce n'est pas parce que la mort m'attend au bout de cette route que je n'y marcherai point. C'est la bonne voie, la seule voie Bolfir.
Après un moment à se regarder l'un l'autre elle se défit de son étreinte et passa devant Wost pour aller vers Clarke. Elles se tenaient l'une devant l'autre sans rien dire, leurs yeux trahissant les paroles que leurs cœurs n'osaient encore relâcher. Clarke avait lutté pour ne pas laisser tomber les larmes qui avaient perlées aux coins de ses yeux à mesure que les membres du conseil avaient fait leur adieu. Toute la retenue dont elle avait fait preuve s'était néanmoins écroulée lorsque Dria s'était placée droit devant elle. Ce qui fit couler les larmes fut ce qu'elle vit dans ses yeux. La peur et la tristesse avaient fait place à la résignation. Consciente de l'inévitable dénouement du duel, elle avait accepté ce vers quoi elle marchait. Étrangement, Clarke trouvait cela plus pénible à regarder que lorsque celle-ci avait pleuré dans ses bras. Toute sa vulnérabilité à ce moment et toute l'injustice de la situation n'étaient rien face à ce regard vide et froid. Les mots lui manquaient et si bien même elle les avait trouvés, ils seraient probablement restés bloqués dans sa gorge nouée par l'émotion.
Dria fit un pas en avant et prit les mains de Clarke dans les siennes. Elle les releva au niveau de leurs épaules et passa ses doigts entre les siens et les referma. Elle alla ensuite appuyer son front sur celui de Clarke et leurs nez se touchèrent à peine. Elles restèrent ainsi quelques instants. Clarke avait refermé les yeux et elle voyait Lexa et Dria accomplir ce même rituel qui leur était propre et auquel elle avait eu la chance d'assister. Si elle s'était demandé pourquoi Dria avait décidé qu'elles le fassent ensemble, elle avait rapidement trouvé sa réponse. Elle se sentit privilégiée pendant un court instant, puis coupable. Avant de se reculer, Dria lui murmura pour qu'elle seule entende.
- Puisses-tu désormais être telles les étoiles qui illuminent seules durant la nouvelle lune, puisses-tu briller comme toi seule sais le faire… je te la laisse Clarke… je te la laisse…
Clarke la regarda s'éloigner et ouvrir les deux grandes portes. Aucune lumière ne pénétra dans la maison malgré que celles-ci restaient grandes ouvertes. Le ciel s'était totalement couvert sous les nuages et seul le dégradé grisâtre à l'horizon trahissait le lever du jour. Dria soupira en constatant cela, les coïncidences s'accumulaient. La nuit prochaine la lune ne se lèverait pas et ce matin le soleil ni ne régnait ni ne veillerait sur elle durant ce duel. Elle ferma les yeux un moment et vit le visage de Lexa. Elle aurait tout donné pour la revoir une dernière fois, pour lui dire tout ce qui restait à dire. Malheureusement la vie les avait une fois de plus séparées et ce ne serait que dans la mort qu'elles se retrouveraient, enfin.
Elle sortit de ses songes en entendant les membres du conseil avancer derrière elle. Elle ne se retourna pas et continua plutôt à avancer vers les marches en pierres à l'avant de la maison. Tout en bas y était rassemblé ce qui semblait être le peuple de Polis tout entier. La foule s'étendait à perte de vue. Malgré le nombre de personnes réunies, c'était le calme plat. Pas un son ni même un murmure. Ils attendaient patiemment sa venue. La rumeur s'était vite répandue dans la ville qu'elle irait affronter la reine de la nation de glace. Puis les doutes s'était confirmé lorsqu'aucun n'assaut n'avait eu lieu de toute la nuit. Tous connaissaient de loin la sœur de leur commandante et certains avaient eu la chance de la côtoyer et de recevoir ses soins soit à la capitale ou dans les villages environnants. Elle était connue pour ses dons de guérisseuses, ce regard apaisant qui pouvait à lui seul atténuer la peur et la douleur. Elle n'était pas connue pour ses talents de combattante et donc tous savaient qu'il s'agissait davantage d'un sacrifice que d'un combat loyal. Elle leur avait offert une nuit de paix et autant de temps que possible pour espérer le retour de leur commandante.
Lorsque Dria fût au bord de la plus haute marche et que tous l'aperçurent, la foule se mit à murmurer et à parler à voix basse. Les enfants la pointaient du doigt et disaient à leur parent que Heda était revenue. C'était bien uniquement parce qu'ils savaient que la commandante avait quitté la capitale avec l'armée, car en la voyant, ils auraient été tentés de croire leurs enfants. L'illusion était parfaite et debout en haut de l'escalier, Dria les regardait tous, cherchant ce qu'aurait dit Lexa, quel discourt inspirant aurait-elle invoqué? Elle ferma les yeux à nouveau et chercha dans sa mémoire ces instants avant chaque veille de départ, chaque fois qu'elle s'était adressée aux siens. Elle prit une profonde inspiration et leva la main dans les airs pour capter toute leur attention. La foule se tut aussitôt.
- Nous avons reçu leurs assauts et leurs attaques et nous les avons repoussés encore et encore. Nous ne sommes pas une armée, mais les simples citoyens de Polis. Ensemble vous avez réalisé l'impossible. Ensemble vous avez prouvé qu'il n'y a pas que les forts qui peuvent triompher.
La foule se mit à pousser des cris d'acclamation. Dria leva à nouveau la main dans les airs et les gens se calmèrent.
- Nous avons exigé tant de vous et vous nous avez tout donné. Vous avez prouvé votre valeur. Mais trop de vos vies ont déjà été sacrifiées. Votre sang a été assez versé. Il est temps pour moi de porter ce fardeau qui n'aurait jamais dû être le vôtre. En tant qu'intendante, en l'absence de la commandante le devoir me revient de protéger Polis, de vous protéger vous. Les assauts ont cessé et pour cette paix j'ai promis à la nation de glace un duel avec Heda. Voilà pourquoi je me présente ainsi devant vous.
Elle fit une pause et balaya la foule du regard. Tous les yeux étaient tournés vers elle. Sur les visages ce n'était plus la fierté des faibles d'avoir vaincu qui se lisait. Ce qui se lisait était maintenant un mélange de tristesse et reconnaissance. Le profond respect devant ce geste, l'ultime responsabilité que lui incombait sa place, une place qui n'était pas vraiment sienne. Elle prit sur elle afin de terminer ce qu'elle avait à dire.
- Mon peuple, je n'ai ni la force ni le courage du guerrier, mais comme vous j'ai le désir de défendre notre capitale contre l'envahisseur. Les messagers ont été envoyés pour sommer Heda de revenir avec l'armée. Leur retour est imminent, je le sens. Je ne peux vous demander davantage de sacrifices, car trop de vies ont déjà été perdues. Je vous demande maintenant d'avoir la foi. Je ne peux vous promettre l'issue de ce duel, mais je peux vous promettre que je marche vers l'ennemie avec toute la fierté de vous représenter tous.
Elle leva les deux mains dans les airs et la foule se mit à hurler et à crier. Dria dévala les marches et la foule s'ouvrit devant elle. Les tambours de guerre avaient été sortis et leurs porteurs étaient alignés le long de son passage vers les portes de la ville. Ils se mirent à frapper de toutes leurs forces sur les caisses, entonnant un rythme solennel. Au bas des escaliers, Dria s'engagea dans le couloir libre de gens. La foule continuait de crier, plusieurs lui tendaient la main et on entendait « Heda sis » être clamé par tous. Les membres du conseil descendirent à leur tour et, tout en gardant une bonne distance, ils la suivirent jusqu'à l'entrée de la ville. La marche fut longue pour la distance parcourue entre la maison de la commandante et le portail de la capitale.
Les tambours avaient cessé, mais la foule ne s'était pas dispersée, tous restaient là à attendre. Lorsque le duel commencerait, ils se presseraient sur les murailles pour voir ce combat décisif dont tant dépendait. Car si la commandante ne revenait pas à temps, leur destin à tous serait déterminé par l'issue de cet affrontement. Des gardes se tenaient en position, prêts à ouvrir les lourdes portes de la ville lorsque l'intendante leur en donnerait l'ordre. Néanmoins, elle se tenait là sans rien dire, la tête penchée vers l'arrière le regard tourné vers le ciel couvert. Pas un seul rayon de soleil ne perçait l'épais manteau grisâtre. Le conseil se regroupa près de Dria. Bolfir posa sa main sur son épaule. Elle détacha les yeux du ciel et se tourna pour lui faire face. Alors qu'il faisait signe au forgeron resté plus en retrait, ils les entendirent au loin. Les tambours de guerre de la nation de glace résonnaient de l'autre côté des murailles, leur rappelant qu'il était maintenant temps. Le forgeron remit les armes à Irsil et Wost et ceux-ci rejoignirent Bolfir et Dria. Wost, qui tenait l'épée, les contourna et se plaça derrière Dria. Il la plaça dans le fourreau qu'elle portait au dos. Avant de se reculer, il déposa ses, mais sur les bras de la jeune femme et appuya son front à l'arrière de sa tête. Bolfir pris d'Irsil la dague et il s'approcha de Dria. Celle-ci tremblait désormais. Même si la majeure partie de son visage était couvert de peintures noires, on pouvait voir que son teint avait blêmi. Il s'approcha d'elle, si près que leur corps se touchait presque. Il inséra la dague dans l'étui qu'elle portait à la taille et ensuite il prit ses mains dans les siennes. Elles étaient si frêles et fragiles dans les siennes, grandes, fortes et ayant maniés les armes de nombreuses fois. Celles de Dria étaient aussi fragiles qu'inexpérimentées et alors qu'il les tenait, il les sentit frémir sous l'effet de la peur. Il colla son front sur le sien et lui murmura pour qu'elle seule entende.
- Le courage n'est pas l'absence de peur Dria. Il est notre manière d'y faire face.
Il se recula et lui releva le menton pour qu'elle le regarde droit dans les yeux.
- J'espère avoir un jour autant de courage, Heda sis, lui dit-il en s'éloignant.
Elle le regarda s'éloigner et Irsil prit sa place. Il lui tendit la lance. Elle l'empoigna tout en tentant de maitriser sa main qui tremblait. Le regard doux il s'adressa à elle, mais contrairement à Bolfir, à haute voix pour que tous entendent.
- Cela aura été un honneur et un privilège de servir à tes côtés jeune Dria. En ce jour fatidique, tu es d'autant plus digne d'être non pas seulement l'intendante, mais notre commandante à tous. Notre Heda.
Il baissa la tête et déposa un genou au sol. Le conseil, puis la foule l'imitèrent. Tous agenouillés en signe non pas de soumission, mais de profond respect. Dria cessa de trembler de peur durant cet instant, obnubilée par ce qui se déroulait autour d'elle. Elle ferma les yeux pour tenter d'immortaliser ce moment dans sa mémoire. Lorsqu'elle les rouvrit, les siens se relevaient et les tambours qui l'avaient accompagnée dans sa marche jusqu'à l'entrée de la ville retentirent à nouveau. Leur rythme s'éleva dans l'aube grise et froide et alla concurrencer celui des armées ennemies. Chaque martèlement de percussion devenait de plus en plus fort et elle pouvait les ressentir dans sa poitrine. Il y avait là quelque chose d'étrangement apaisant dans tout ce bruit et cette puissance sonore. Cela lui permettait de ne plus sentir que les battements assourdissants de son propre cœur. Elle tremblait encore de tout son être et la peur la prenait au ventre, mais en cet instant précis, elle ressentait toute la force et la grandeur que pouvait transmettre une foule vous étant totalement dévouée. Dria contempla une ultime fois la foule puis se retourna et fit signe aux gardes. Les hommes actionnèrent les lourds engrenages métalliques et les énormes portes de Polis s'entrouvrirent. Elle inspira profondément et regarda au loin ce qui l'attendait. Sans détourner le regard, elle se mit en marche vers ce qui était désormais inévitable. Alors qu'elle s'éloignait, elle se sentait plus près de Lexa que jamais, même de si loin. Dria connaissait maintenant la frénésie de l'adoration de la foule et toute la responsabilité conférée par le fait d'être appelé Heda.
