Chapitre 26
Le duel
I'll be the calm
I will be quiet
Stripped to the bone, I wait
No I'll be a stone, I'll be the hunter
A tower that casts a shade
I lie awake and watch it all
It feels like thousand eyes
I am the storm
I am the storm
I am the storm
So wait
"Thousand eyes"
L'air du matin était froid et pénétrait sous l'armure de Dria, lui mordant la peau. Elle sentait le sol craquer sous ses pas, la rosée ayant gelée sur l'herbe. Elle avançait lentement, regardant droit devant elle. La reine l'attendait non loin de là. Elle se tenait droite, sa lance solidement plantée à côté d'elle. Dria pouvait voir les guerriers de la nation de glace taper sur leurs tambours, mais elle ne les entendait plus maintenant. Le battement rapide et profond de son cœur résonnait dans ses oreilles et emplissaient son corps tout entier, entonnant son propre rythme, la rendant sourde à toute autre chose. Son esprit s'était résigné à ce qu'elle ne pouvait plus fuir, mais son âme était pétrifiée par la peur. Elle respirait profondément pour prendre le contrôle sur elle-même. Dria songea à Lexa et de ses yeux ouverts elle arrivait à la voir clairement. Son souvenir s'imposait entre son regard et la reine devant elle. Elle se concentra sur les traits de commandante, durs et froids. Sur ses yeux, menaçants et dominants, sur sa voix, plus grave sous le masque de la commandante, sur tout ce que cela était d'être Heda. Dans son cas, sur tout ce qu'elle se devait de prétendre pour être Heda. Dria s'immobilisa à quelques pas de la reine et planta à son tour sa lance dans le sol durci par le froid. Elle referma les yeux pendant un instant et lorsqu'elle les rouvrit, c'était sous les traits de Lexa.
- Heda…
La reine afficha un sourire narquois alors qu'elle s'inclinait, faisant faussement la révérence, poussant la provocation encore davantage.
- C'est à genou que tu devrais te prosterner, Nia, répondit froidement Dria.
La femme retira le sourire qui lui fendait le visage. Elle serra la mâchoire et ses traits se durcirent, ne laissant plus qu'une expression mitigée entre la véhémence et le dédain.
- Ce duel auquel tu m'as convié signera la fin des hostilités, il scellera la victoire par une dernière offrande, une dernière vie. Plus de sang ne sera versé pour cette vaine conquête, ajouta Dria.
-Vaine? renchérit la reine en riant avec malice. Énonce tes termes… Heda.
- À l'issue de ce duel, aucun mal ne sera fait au peuple vaincu, nous vous laisserons regagner vos terres stériles et gelées, avec la promesse que vous n'en sortirez plus jamais.
Dria avait prononcé ces mots avec mépris, avec cette voix autoritaire qu'elle ne se reconnaissait pas. Si elle avait douté de pouvoir jouer son rôle, cette femme faisait émerger le pire en elle, rendant sa tâche d'autant plus aisée, car elle n'avait pas à feindre, elle pensait et ressentait chaque parole.
- Si je gagne…, Nia fit une pause, souriant à nouveau avec malveillance.
- … je prendrai la capitale et … laisserez ton peuple en sortir vivant.
Dria la regardait droit dans les yeux, scrutant ce qui se cachait derrière cet air suffisant et méprisant. Elle-même savait déjà quelle serait l'issue de ce combat, savait déjà qu'elle se devait d'assurer la sécurité des siens par-delà sa mort. Car si leur sort était incertain, le sien toutefois, ne pouvait être plus prévisible. Voilà pourquoi elle plongeait dans les profondeurs de ces yeux noirs. Voilà pourquoi elle tentait d'y déceler le vrai du faux, le mensonge du serment.
Dria se contenta de hocher la tête en signe d'acceptation, n'ayant d'autre choix que de consentir à cette parole vile et dénuée de toute valeur. Car en ce moment même, la foi qu'elle vouait au retour de Lexa n'était plus ce qu'il était. Elle qui avait conservé cet espoir ténu l'avait presque abandonné désormais. La seule raison qui la poussait à protéger cette faible flamme qu'était ce souhait était le sort des siens. Au plus profond de son cœur, Dria savait qu'il était trop tard pour sa propre vie. Ce duel n'était qu'un prétexte pour gagner du temps, la dernière ressource dont les habitants de Polis disposaient maintenant. Pour elle tout était tracé, mais pour son peuple qu'elle laissait à la promesse de la reine, rien n'était certain, rien ne laissait présager qu'elle honorerait ses engagements. Voilà ce qui tenait cette flamme d'espoir allumé, ce qu'elle ne pouvait se résoudre à laisser partir en fumée. Car si elle valsait avec la paix de sa mort imminente, elle ne pouvait concéder d'abandonner les siens en pareil instant. Si elle offrait sa vie en sacrifice, ce ne serait pas en vain.
Clarke s'était joint au conseil sur les remparts de la ville. Nombre de villageois s'étaient également pressés au haut de leurs murailles. En silence, tous regardaient la jeune intendante s'éloigner des grandes portes de la capitale. Elle se rendit tout près de celle qui l'avait convoqué, ou du moins, qui avait convoqué Heda à ce duel. Elles restèrent là, l'une devant l'autre, à échanger des paroles qu'ils ne pouvaient entendre de si loin.
Clarke sentait son cœur s'accélérer, battre de plus en plus fort dans sa poitrine devant ce qui se déroulait, ou plutôt allait bientôt se dérouler devant elle. L'appréhension et l'attente de la veille étaient terminées, maintenant, alors qu'elle se tenait dans le froid du matin aux côtés de Bolfir et Irsil, rien n'était plus réel. La cruelle réalité de l'injustice qui se produisait tout juste devant elle, la laissait impuissante face à ce qui se passait. La laissant comme seule spectatrice devant ce sacrifice qu'affrontait la pauvre Dria. Mais ce qui tourmentait le plus Clarke était ce qui n'arriverait que trop tard, le retour de Lexa. À cette seule pensée, son estomac se retournait et elle peinait à respirer. Elle n'arrivait pas à imaginer annoncer à Lexa ce qui s'était passé en son absence, ce qu'elle-même avait observé sans rien faire. Ce qu'elle laissait arriver en ce moment même. Clarke sentit les larmes couler sur ses joues et ne tenta ni de les retenir ni de les dissimuler. Elle les laissa couler le long de ses joues froides, laissant partir avec elles toute la peine et la colère qui l'habitait, la rongeait de l'intérieur.
Irsil prit la main de Clarke dans la sienne et la serra fort. Clarke se retourna vers le vieil homme pour constater qu'il avait également le regard humide.
- Qu'ai-je fait… soupira Bolfir à sa droite.
La blonde détacha les yeux d'Irsil pour toiser l'autre membre du conseil à côté d'elle. Il avait les yeux rivés sur le funeste spectacle qui allait bientôt se dérouler non loin de là. Il se tenait droit et avait les poings serrés le long de son corps. Contrairement à Irsil et tout comme Clarke, des sillons luisants trahissaient les larmes qu'il avait laissées aller. Si elle était rongée par le sentiment d'impuissance, lui, voyait toutes ces émotions supplantées par la honte et surtout le remord. Car bien que Dria ait tenté de le convaincre du contraire, bien qu'aucun autre membre du conseil n'ait osé le dire à haute voix, tous, y compris lui-même, savaient qu'elle allait à cette mort certaine par sa faute. C'était sous son ordre et à sa demande qu'elle s'était présentée aux portes de la ville pour répondre au messager envoyé pas la reine, Nia. C'était à sa demande qu'elle avait prétendu être la commandante et avait reçu cette offre qu'elle ne pouvait refuser. Et en acceptant, elle avait consenti à porter le poids de la couronne de Heda, à subir les conséquences de revêtir pleinement non pas son seul rôle d'intendante, mais de prendre sur elle la responsabilité qui revenait à Lexa, à Heda.
Clarke le regardait et la colère qu'il lui inspirait jusqu'à maintenant faisait place au mépris et à la pitié. Elle n'osait imaginer le sort que lui réserverait Lexa à son retour, le sort qu'elle réserverait probablement à son conseil tout entier, lui qui avait failli, qui avait laissé seule face à l'envahisseur, son propre sang, ce qu'elle avait tenté de protéger tout au long de sa vie, son unique sœur, sa faiblesse.
- Ça commence, souffla Irsil, ses mots s'éloignant en bruine condensée dans la brise du matin.
Clarke se détourna brusquement de Bolfir pour regarder en bas. Les femmes empoignaient les lances qu'elles avaient enfoncées dans le sol. Elles s'inclinaient l'une devant l'autre avant de se tourner le dos et de faire quelques pas en sens contraire.
- Qu'est-ce qu'elles font, demanda Clarke, camouflant difficilement l'inquiétude dans sa voix tremblante.
- La salve des lances va commencer, ce sont des armes de distance, elles s'éloignent comme l'exige la tradition.
Clarke s'approcha de la rambarde. Elle vit Dria qui s'arrêtait et appuyait sa lance par terre, prenant une profonde inspiration qui s'envolait dans un fin nuage brumeux. Clarke appuya sa main sur sa poitrine, cherchant elle-même son air, priant pour cette chère Dria. Cette parcelle de Lexa, cette sœur qu'elle-même n'avait jamais eue, mais qu'elle aurait tant aimé connaitre de cette façon. En elle, Clarke conservait encore l'espoir que Dria s'en sorte, l'espoir qu'elle survivrait. Malgré tout ce qu'elle avait vu et vécu depuis son arrivée sur terre, malgré toutes les précédentes injustices auxquelles elle avait été confrontée, elle n'arrivait pas à se résoudre à accepter celle-ci. Cela ne pouvait se terminer ainsi, non. Elle savait néanmoins que cet espoir futile et naïf causerait sa perte, car plutôt que de se résoudre et d'accepter l'inévitable, de commencer à faire la paix avec ce qu'elle ne pouvait contrôler, elle se raccrochait bec et ongle à cette espérance. Cette prière qu'elle pourrait à nouveau serrer Dria dans ses bras et lui promettre que tout irait bien, la calmer dans une étreinte comme on rassure une jeune sœur. La presser contre elle comme la nuit dernière, lui murmurer la mélodie d'enfance de leur mère et lui procurer refuge dans une accolade réconfortante.
Clarke resserra les doigts sur le rebord glacé des remparts, maudissant l'endroit sécuritaire où elle se tenait alors que Dria était là-bas. Elle entendit les tambours s'élever de la capitale, ceux mêmes qui avaient accompagné l'intendante jusqu'à la sortie de la ville. Elle referma les yeux et murmura dans le vent humide ces mots qu'avait prononcés Bolfir quelques instants avant elle. Laissant toutes les émotions dévastatrices planer au loin avec le début de l'affrontement.
- Qu'avons-nous fait…
Dria inspira profondément, sentit l'air glacé pénétrer ses poumons avant de ressortir sous forme de bruine givrée. Elle regardait le sol, n'osant lever les yeux vers les balustrades de la ville, n'osant croiser aucun regard. Elle referma les yeux, se laissant aller à une dernière pensée vagabonde avant de devoir se concentrer pour de bon. Elle fuit sa cruelle réalité durant l'espace d'une seconde, le peu de temps qu'il lui fallait pour laisser aller son cœur là où elle-même n'irait plus jamais, auprès de Lexa. Son visage s'imposa à elle derrière ses paupières clauses et elle sentit tout le vide et le chagrin que lui procurait la certitude qu'elle ne la reverrait plus jamais. Elle prit son pendentif entre ses doigts et l'embrassa tout en murmurant cette prière accablée.
- Je te retrouverai bientôt ma sœur… dit-elle en ravalant les sanglots qu'elle ne pouvait plus laisser aller, plus maintenant.
- … dans ce monde ou dans l'autre, compléta-t-elle.
Elle entrouvrit lentement les paupières, tentant de conserver cette image de celle qu'elle aimait plus que tout, de la garder auprès d'elle en cette heure fatidique. Dria resserra ses doigts autour du manche de la lance, sachant que le court délai qu'imposait cette première étape du duel touchait à sa fin. Comme le voulait la tradition, elles se tournaient le dos et s'éloignaient de quelques pas, puis elles attendaient un bref moment et enfin, le combat commencerait.
Dria entendit l'herbe craquer non loin derrière et compris que le duel débutait, plus le temps de reculer, plus le temps de fuir. Elle se pencha en avant, évitant du fait même la première salve de la reine. Elle se retourna pour lui faire face, empoignant son arme à deux mains. Rester en mouvement, la laisser venir à toi. Elle se répétait les conseils de Bolfir, se rattachant à ses instructions.
Nia la regardait droit dans les yeux et toutes émotions l'avaient quittées, ne laissant qu'une parfaite concentration. Car celle-ci croyait affronter la commandante, la vraie. Celle devant qui elle ne pouvait se permettre l'arrogance qu'elle affichait plus tôt. Elle ne pouvait s'abandonner à la frénésie de ce qu'elle attendait depuis si longtemps, la mort de Heda. Mais pas n'importe qu'elle mort, celle par sa main, celle qui forcerait Heda à reconnaitre sa supériorité, la vraie Heda, son esprit et non cette imposture qu'elle avait choisie comme hôte. Il était grand temps qu'elle s'incline devant ce que tous respectaient et suivaient, la force. Voilà ce qui l'avait conduite ici, qui l'avait poussé à jouer une victoire assurée sur la capitale pour ce duel. Cet enjeu décisif pour lequel elle aurait tout donné, tout sacrifié. Cet inaccessible mirage qu'elle n'avait fait que poursuivre pendant si longtemps. Ce rêve miroitant une réalité qu'elle n'avait plus qu'à cueillir, qu'à ravir avec la vie de son opposante. Mais rien n'était acquis, rien n'était gagné. La concentration dominant sa folle impatience, voilà ce qui se lisait sur son visage.
Elles tournoyaient, décrivant lentement un cercle en se fixant intensément. La reine brisa cette quiétude pesante en projetant son arme vers elle. Dria esquiva en faisant un rapide pas de côté. Nia recommença encore, et encore. Poursuivant ses manœuvres que parait non sans peine son opposante.
Cette danse de violence se poursuivit avec constance et répétition. La reine attaquait et Dria esquivait, ne tentant pas de riposte. La femme des glaces sentait la colère monter en elle, mais qu'est-ce que Heda lui faisait là. Qu'était-ce que cette tentative de feindre sa fougue de guerrière que tous lui connaissaient. Une manière de tenter de la déstabiliser? De lui faire croire à sa supériorité pour l'inviter à la faute? Elle sera les dents, rageant l'absence de réplique de son adversaire.
Elle fit tournoyer la lance entre ses mains expertes, se disant que ce rythme lent avait assez duré, tout comme ce jeu auquel s'amusait Heda. Elle fit un pas en avant tout en abattant l'arme. Le bruit du bois qui s'entrechoque retentit. Les martèlements résonnaient de manière saccadée alors que le combat s'animait davantage, accéléré par l'impatience de la reine. Les lances fendaient l'air, se frappaient avec ardeur.
Dria n'entendait plus les conseils avisés de Bolfir désormais. Il n'y avait plus que les battements de son cœur qui se débattaient dans la poitrine et qui résonnaient dans ses oreilles. La panique montait en elle alors que Nia peaufinait ses manœuvres, lui rendant la tâche de parer de plus en plus impossible. Elle sentait son souffle se saccader, la menacer de sa mort repoussée jusqu'ici.
La reine se recula un moment tout en décrivant des cercles avec cette arme qu'elle maniait avec assurance. Une routine laborieuse qu'elle exécuta en tournoyant sur elle-même avant de s'élancer dans les airs. L'attaque eut l'effet escompté et malgré que Dria bloqua le geste, elle s'effondra sous le poids de celui-ci, posant un genou au sol.
- Reste à genou devant moi Heda, reste à ta juste place.
Dria se releva le regard apeuré, tentant de ne laisser rien paraitre. Sa respiration était haletante, saccadée et chaque bouffée d'air lui étranglait la gorge.
- Non? Renchéris la reine qui savait maintenant que cette infériorité n'était plus une tactique désormais.
Dans ces yeux verts, elle avait vu ce que Dria avait désespérément tenté de cacher, la peur. Elle ne chercha pas à en connaitre le pourquoi, ne chercha pas plus loin que le voile de son arrogance. Elle en conclut que leur commandante avait été grandement surestimée et que maintenant, il lui serait aisé de le démontrer à tous.
Nia projeta sa lance vers son opposante qui tenta ensuite sa première riposte. Dria fit un pas de côté et élança son bras vers l'avant. La pointe de l'arme effleura l'armure de la reine à la hauteur du flanc avant de s'immobiliser. La reine avait resserré son bras sur le manche, le coinçant sur elle avant de l'empoigner de sa main valide. Elle la tira vers elle, rapprochant du fait même Dria qui tenait encore fermement la lance.
Elles n'étaient plus qu'à quelques centimètres l'une de l'autre et la brume de leurs souffles s'entremêlait avant de s'élever dans les airs. Cette proximité de dura qu'un court instant et se termina par le point de la femme des glaces qui heurtait brutalement la mâchoire de Dria. Celle-ci tomba sur le sol.
- Mais qu'elle riposte commandante, se moqua Nia avant de planter l'extrémité de sa lance dans le sol pour se saisir de celle de sa concurrente qu'elle tenait toujours contre sa hanche.
Elle l'a pris entre ses mains et la brisa férocement sur la jambe. Elle jeta l'arme en morceau sur le dos de la jeune femme à ses pieds. Nia repris sa propre lance et la ressortit du sol.
- Relève-toi Heda, dit la reine en lui tournant le dos alors qu'elle s'éloignait.
Elle fit tournoyer à nouveau sa lance dans les airs, décrivant de complexes prouesses qu'elle exhibait en faisant face aux remparts de Polis. Elle compléta la démonstration de son adresse par une révérence provocatrice. S'inclinant devant la foule qui observait son évidente supériorité. Elle se releva, un sourire suffisant lui fendant le visage. Elle jeta un bref coup d'œil à la jeune femme toujours à terre. Nia secoua la tête en plantant la pointe de son arme dans le sol. Elle s'en éloigna tout en dégainant son épée, poussant l'affront encore plus loin. Car la tradition était telle qu'elles ne pouvaient passer à leur seconde arme uniquement lorsqu'elles auraient été désarmées de la première. Ainsi, en agissant de la sorte, elle lui témoignait tout le mépris qu'elle lui inspirait, le peu, si ce n'était l'absence de respect face à sa commandante.
Dria tenait sa mâchoire dans sa main alors qu'elle se relevait. Elle imita son opposante et se saisit de son épée. À nouveau, elles se retrouvèrent l'une devant l'autre, brandissant cette nouvelle arme, entamant cette nouvelle étape. Dria ravala difficilement alors qu'elle replongeait son regard dans celui de son adversaire. Elle referma ses doigts sur le manche de l'épée, tentant de le tenir fermement malgré sa main moite sous l'effet de la peur. Dria leva son arme et se replaça en position de combat, confirmant qu'elle était prête à poursuivre.
La reine n'attendit pas davantage avant de se précipiter vers la jeune femme. Ce n'était plus les claquements des manches en bois qui résonnaient maintenant, mais bien les tintements métalliques des lames qui s'entrechoquent. Une fureur teintée de folie guidait le bras de la guerrière de la nation des glaces. Si Dria avait trouvé difficile de contrer ses coups de lance, ce n'était rien face à l'épée qui la menaçait sans cesse. Les salves se succédaient les unes après les autres. Tant bien que mal, elle évita cette première volée, se mouvant le plus rapidement possible hors d'atteinte. Mais avec chaque nouvelle esquive, son air devenait de plus en plus pénible à prendre.
La reine cessa ses manœuvres alors qu'elles continuaient de décrire un cercle, se toisant l'une l'autre. Dria ne pouvait détacher ses yeux des siens. Elle remarqua cette soudaine brillance de fureur dans ces prunelles grises, ce petit éclat de rage avant qu'elle ne s'élance vers elle à nouveau. Son épée alla s'abattre contre celle de son ennemie, bloquant le coup qui dévia vers le bas. Sa lame glissa sur la sienne alors qu'elle sentait tout le poids de la force qui y était appliqué. Elle ne put la contenir, ne put éviter la descente de l'épée de la reine qui l'atteignit.
La lame lui entailla profondément le haut de la cuisse, lui arrachant un cri de douleur au passage. Sa jambe flancha et à nouveau, elle remit le genou en terre. Le mal lui avait fait perdre toute conscience de la situation, la rendant encore plus vulnérable qu'elle ne l'était déjà. Dria sentit à nouveau la brûlure que provoquait la lacération de sa peau. L'entaillant violemment à la taille, précisément à l'endroit où son armure s'arrêtait, la reine venait de lui asséner un second coup fatidique. Elle conçut de la mettre au sol en lui envoyant brusquement son pied au visage.
Clarke tenait ses points si serrer que ses ongles s'enfonçaient dans ses paumes. Des larmes de colère lui coulaient sur le visage, lui brûlant la peau au contraste du froid de l'air. Elle respirait difficilement, n'arrivant pas à observer cette scène d'une injustice sans nom. Mais autant elle désirait se soustraire à ce spectacle, autant elle n'arrivait pas à en détacher les yeux. Dans toute l'impuissance que lui conférait sa position actuelle, elle resta là à regarder la reine s'approcher de Dria qui gisait sur le ventre suite au dernier coup qu'elle avait reçu en plein visage. De ses yeux mortifiés elle vit Nia la saisir par les cheveux et la tirer pour la forcer à se redresser, pour la forcer à les regarder tous.
Dria ouvrit péniblement les yeux, sa vue étant brouillée par son nez probablement cassé. Elle sentait la chaleur du sang qui s'en écoulait abondamment, à la fois sur son visage et au fond de sa gorge. Elle ouvrit la bouche pour tenter de respirer, mais cela lui était presque impossible maintenant. Le sang et la peur gardaient sa gorge jalousement. Ses yeux balayèrent le haut des remparts et se verrouillèrent dans ceux de Clarke. Elle qui était plus avancée que tout autre, qui s'agrippait fermement à la rambarde et la fixait l'air terrifié. À cette vue, Dria laissa enfin couler les larmes qu'elle avait retenues depuis le début de l'affrontement, à quoi bon désormais, tout était fini.
- Regarde les bien, regarde-les tous, lui murmura la reine à l'oreille en resserrant sa poigne dans sa chevelure.
Ce geste lui fit arquer la tête en arrière et elle s'étouffa dans son propre sang, crachant pour tenter de respirer.
- Shhhhhh, lui susurra Nia en lui caressant le visage de la pointe de son épée.
- Puisses-tu mourir en sachant que tu les abandonnes tous à leur sort, puisses-tu trouver le réconfort de savoir qu'ils te rejoindront tous bientôt et que dans la mort vous ne ferez plus qu'un. Jamais un peuple n'aura été plus uni, uni comme seule la mort sait le faire.
La reine la repoussa avec dédain, comme si le seul fait de l'avoir touché de ses mains nues l'avait souillé. Elle brandit son épée ensanglantée vers la foule avec toujours ce sourire méprisant.
- POLIS, hurla-t-elle pour que tous l'entendent, REGARDE HEDA TOMBER, REGARDE CE QUI T'ATTEND!
Nia haletait maintenant. Elle passa une jambe de chaque côté du corps de Dria, se préparant à la relever une fois de plus pour lui infliger le coup fatal. Comme le voulait chaque mise à mort signant la fin du duel, le vainqueur enfonçait la pointe de son arme derrière le cou du vaincu. Transperçant la colonne, s'enfonçant profondément dans le dos et ravissant leu peu de vie qui restait à prendre. La femme s'approcha et agrippa à nouveau ses cheveux, la redressant encore en lui arrachant d'autres gémissements étouffés.
- Quitte ce corps Heda, quitte cette faiblesse, rejoins ta digne place, rejoins-moi.
Elle avait prononcé ces paroles en refermant les yeux, s'adressant à l'esprit sacré qu'elle désirait tant posséder. Elle lui pencha la tête en avant, brandissant son épée dans les airs alors qu'elle dégageait son cou de sa chevelure tressée. Nia alla abattre son bras quand elle le vit, où plutôt quand elle ne le vit pas, le tatouage caractéristique, la marque de Heda. Elle passa ses doigts à la lisière des cheveux, tâtant le cou dénudé de toute encre.
- Mais où est-il, où…
Elle ne termina pas sa phrase. Sa lame s'inséra sous l'amure au-dessus de l'épaule gauche de Dria, coupant les liens qui la retenaient en place et révélant sa peau. Les doigts de la reine s'enfoncèrent dans cette épaule dénuée de cicatrices de vies arrachées.
Elle poussa un hurlement de rage si perçant, si puissant que tous en ressentir l'effroi qu'il inspirait. La reine laissa Dria retomber sur le sol alors qu'elle reculait en faisant les cent pas, maudissant le fait de s'être fait duper de la sorte, maudissant le fait de voir glisser entre ses doigts ce qu'elle tenait presque, la vie de Heda. Elle savait très bien qui se tenait par terre piètrement vaincu. Elle savait bien qui pouvait prétendre à pareil supercherie, la seule dont la ressemblance avec la commandante était assez frappante pour la duper, elle. Ce qui lui causait le plus de rage était ce début de honte qui montait en elle, lui rappelait combien il était évident qu'elle s'était trouvée en face de Dria. Comment dès son premier coup de lance dénué de réplique de son opposante elle aurait dû s'apercevoir de ce qui n'allait pas. Mais elle s'était laissée emporter à l'orgueil et l'arrogance, croyant sa supériorité sur Lexa telle qu'il lui avait été aisé de la vaincre. Maintenant, la victoire qu'elle croyait épique ne s'avérait plus qu'un vulgaire affrontement entre une guerrière et une guérisseuse, un combat aussi lamentable que dénué de gloire.
Alors que la reine avait détourné les yeux d'elle, Dria prit appui sur ses avant-bras et releva péniblement la tête. Elle n'arrivait pas à se lever, le poids de la douleur la clouant au sol. Elle aperçut son épée non loin de là, gisant dans l'herbe givrée. Dria ravala difficilement et entrepris de ramper dans sa direction. Elle n'avait plus aucune idée de ce qu'elle faisait, de ce qu'elle tentait, mais cette arme restait sa seule option. Le seul choix qu'elle avait entre rester étendue là et se rattacher à la vie.
Nia respirait rapidement et fortement sous le coup de sa hargne et de sa folie n'ayant jamais atteint pareille ampleur. Elle jeta un regard par-dessus son épaule pour constater que la jeune femme rampait sur le sol.
- Tu comptes rentrer à Polis de la sorte, dit-elle en la toisant le regard noir.
Ses yeux balayèrent le trajet que cela représenterait, mais ils ne se rendirent pas si loin. Ils se verrouillèrent sur l'épée dont elle l'avait désarmée, comprenant ce que celle-ci tentait réellement.
- Non, non, non, cracha-t-elle en sa direction.
La reine s'éloigna plus encore et se rendit à sa lance qu'elle avait plantée dans le sol froid et dur quelques instants auparavant. Elle l'avait laissé de côté pour ridiculiser davantage celle qu'elle confrontait. Elle rengaina son épée et se saisit du manche qui s'était refroidi en l'absence de son contact. Plus de prouesses d'adresse et plus de démonstration à la foule. Elle l'empoigna et ensuite réduit à néant la distance qui la séparait de Dria qui rampait encore obstinément.
- HEDA SIS! hurla-t-elle en abattant la longue arme vers la pauvre femme à ses pieds.
La pointe de la lance alla se loger au bas de sa jambe droite, la traversant de part en part et mordant la terre, lui extorquant au passage un cri de douleur déchirant.
Clarke sentit son cœur se serrer, se tordre au son de ce hurlement implorant. Cette complainte affligée qui leur parvenait en écho. L'air ne passait presque plus dans sa gorge nouée sous l'émotion, sous toute cette colère et cette peine qui la rongeaient.
- Elle a compris… laissa échapper Irsil dans un murmure.
La reine savait maintenant, savait que celle qu'ils lui avaient livrée n'était pas Heda, mais bien Heda sis.
Clarke se retourna pour toiser les membres du conseil à ses côtés. Ils restaient là sans rien dire, attendant que prenne fin ce funeste spectacle auquel ils étaient forcés d'assister. Mais pour elle cela n'était plus possible désormais, l'inaction n'était plus une option. Elle les foudroya du regard avant de tourner dos aux remparts et de descendre vers l'entrée de la ville.
- Ouvrez ces portes, ordonna-t-elle aux seuls gardes qui étaient restés à leur poste, n'avaient pas rejoint la foule pour observer la mort imminente de leur commandante intérimaire.
Les hommes se regardèrent l'un l'autre, hésitants et confus. Ils tournèrent leur regard vers la blonde et virent dans ses yeux la fougue et la détermination qui accompagnaient sa demande. Ils hochèrent la tête et se rendirent aux rouages métalliques qui tenaient le portail clos. Ensemble ils firent tourner les lourds leviers et les portes s'entrouvrirent laborieusement.
- NON ! hurla Bolfir qui avait été alarmé par ce bruit singulier impossible à confondre.
Il fit signe aux gardes qui cessèrent leur manœuvre, laissant l'étroit entrebâillement en suspens. Bolfir rejoint Clarke et lui saisit les épaules pour la forcer à le regarder.
- Je ne te laisserai pas la rejoindre, Clarke.
- Et moi je ne te laisserai pas m'en empêcher, dit-elle en le menaçant de la dague qu'elle venait de saisir à l'arrière de son dos.
Il lui empoigna le poignet et le tordit jusqu'à ce qu'elle lâche prise. Elle ne laissait pas aller facilement, endurant la douleur jusqu'à la limite du supportable, juste avant qu'il ne lui brise les os dans sa poigne de fer. Ils laissaient maintenant tomber les larmes qu'ils ne pouvaient se cacher l'un l'autre, tous deux affligés du même tourment. Il la rapprocha de lui et appuya son front sur le sien.
- Je ne peux pas en perdre deux, Clarke, je ne peux pas en sacrifier une autre.
Elle recula d'un pas pour replonger son regard dans le sien.
- Je ne peux pas être celle qui dira à Lexa que nous avons observé la mort de celle qu'elle aime plus que quiconque.
- Tout comme moi… voilà pourquoi je ne peux te laisser aller.
Clarke sentit son cœur se serrer davantage à cette confession, à cette évidence qui lui faisait honte en ce moment. Cette importance qu'elle avait pour Lexa, cette affection qui la rendait plus importante à protéger que Dria. Des amours distincts jugés inégaux.
- NON! hurla-t-elle en se dégageant des bras de Bolfir.
Ses remords étaient déjà trop durs à porter pour qu'elle reçoive ceux que lui conférait ce lien précieux avec la commandante, et ce, au détriment du lien unique que les sœurs partageaient.
- Je ne serai plus spectatrice de ce duel qui n'en a jamais été un. Je ne regarderai pas ce sacrifice infondé en me cachant derrière nos murs, NON!
Elle n'attendit pas de réplique et se rua dans l'embrasure du portail, émergeant hors des murailles. La vue de Dria et Nia était toute autre maintenant qu'elle les regardait de ce niveau. Tout était plus réel, cruellement vrai. Clarke prit une profonde inspiration en se mettant à courir vers elle, essayant de hurler sans toutefois y arriver, sa voix nouée dans la panique du moment.
La reine leva les yeux vers la blonde qui ne s'approchait que trop rapidement. Elle se saisit de la lance qui transperçait toujours la jambe de Dria et l'en sortit tout en prenant soin de la faire tourner dans la plaie, arrachant de nouveaux cris de douleur. L'arme à la main elle la lança de toutes ses forces vers cette nouvelle rivale.
L'arme vint se loger tout juste devant Clarke qui s'immobilisa aussitôt. La reine dégaina son épée et alors qu'elle allait faire un pas vers la blonde, une salve de flèches vint s'abattre devant elle, lui interdisant de poursuivre. Nia se retourna vers son peuple à la lisière de la forêt et hurla des ordres que Clarke ne put comprendre. Dria releva péniblement la tête pour enfin croiser le regard de la blonde. Clarke sentit les profonds sanglots remonter en voyant ces yeux qu'elle ne reconnaissait plus maintenant. Il n'y avait plus cette douceur et cette beauté dans l'innocence, il n'y avait plus que la résignation et la douleur.
Elle alla se précipiter vers elle quand des bras derrière elle la saisirent, la tirant en arrière. De nouvelles flèches fendirent l'air pour retenir la reine qui essayait de la rejoindre. Aucune ne l'atteint, car l'intention était non pas de blesser la chef du clan des glaces, elle n'était pas de la confronter d'avantage, pas en cet instant où ils avaient encore tant à perdre. Clarke se débâtit alors qu'on la forçait à reculer.
Tout se déroulait comme au ralenti maintenant. Elle tendit la main vers Dria qui lui rendit son geste, ravivant cruellement un espoir auquel elle ne croyait plus. Clarke hurla des cris étranglés, se débattit de toutes ses forces, mais rien n'y fut, elle ne cessait de s'éloigner de celle qu'elle était venue rejoindre, une tentative désespérée de la sauver de ce sort qui n'aurait jamais dû être le sien.
Alors qu'elle repassait les portes de la ville, elle vit les guerriers de la nation ennemie venir rejoindre leur reine et emporter Dria avec eux, la trainant sur le sol sans qu'elle n'oppose aucune résistance. La reine se retourna une dernière fois avant de rejoindre les siens. Elle plongea ses yeux noirs de folie dans le bleu impuissant de ceux de la blonde, affichant à nouveau ce sourire de mépris aliéné qui lui fendait le visage.
- Qu'avons-nous fait, murmura à nouveau Clarke alors que les portes se refermaient devant elle.
Loin des murailles de de la capitale, loin du duel auquel aucun d'eux n'assista, les trois messagers envoyés la veille se pressaient vers le nord. À toute hâte, ils fendaient le vent, accourant pour rejoindre la commandante et son armée. Contre toute attente, ils avaient traversé les bois entourant la cité, avaient parcourus ces terres auxquelles quatre de leurs prédécesseurs n'avaient pu survivre. Un seul avait pu y parvenir, un seul n'avait pas eu la tête tranchée pour qu'elle soit balancée au haut des remparts avant les affrontements.
Et voilà qu'ils foulaient la route dans une course effrénée, défiant le temps qui était leur ressource la plus précieuse désormais. La nuit avait passé sans même qu'ils ne fassent halte, sachant pertinemment qu'au lever du jour, Heda sis irait à la rencontre de la reine de la nation des glaces. Elle avait échangé du temps contre ce combat perdu d'avance, et maintenant il était à eux d'en faire bon usage.
Leur chemin les mena jusqu'à une rivière segmentant la route de terre battue. Pas assez haute pour les forcer à la contourner, il ne fallait qu'être bon cavalier pour arriver à guider les destriers dans cette traversée glaciale au fort courant. Ils l'aperçurent au loin, mais y virent également toute autre chose.
Se tenant là, au bord de l'eau, déambulant sans but, un cheval était seul. Du moins, le semblait de loin. Plus les messagers approchaient et plus ils distinguaient ce qui était étendu sur la selle de la bête. Ils s'arrêtèrent et descendirent de leur monture. L'un d'eux s'approcha de l'homme replié sur lui-même, remarquant du fait même les trois flèches qui lui transperçaient le dos. Il posa sa main sur son épaule et le contre poids le fit tomber au sol. Le garde se recula à temps pour éviter la chute. Il regarda le pauvre homme désormais gisant au sol.
- Qui est-ce?
L'homme qui était le plus près s'agenouilla auprès du malheureux.
- C'est l'un des nôtres… je crois bien que c'est le messager qui avait survécu aux quatre autres…
- Il est mort?
Le garde tendit sa main près de son visage et n'en sentit pas le souffle. Il osa ensuite toucher sa peau pour remarquer à quel point elle était froide.
- Oui, c'est terminé…
- Il n'a donc pas réussi à livrer son message… Heda n'est toujours pas au courant que Polis a été assiégée.
- Qu'allons-nous faire de lui?
- Rien pour le moment.
Les deux autres le dévisagèrent, n'arrivant pas à croire le peu de respect que leur frère accordait à l'un des leurs.
- Nous ne pouvons le laisser là!
- Nous n'avons pas vraiment d'autre choix… chaque instant compte, et nous ne nous sommes que trop attardés ici… nous repartons, dit-il en se remettant en selle.
Quelques instants plus tard, le bruit des éclaboussures que produisaient les chevaux à la sortie de la rivière se fit entendre. Sans même se retourner, ils reprirent leur chemin à la course, laissant le messager faussement vainqueur en arrière, lui et son échec lourd de conséquence qu'il représentait.
L'armée des mines et le reste de celle des forêts faisaient halte à mi-chemin. Malgré tout l'empressement qu'ils avaient beau désirer rendre, leur progression était lente et laborieuse. Les guerriers étaient épuisés, encore secoués du combat aux plages de Ffalo. Sans même pouvoir savourer cette victoire, ils étaient repartis, sans même pouvoir se reposer. Tous avaient repris la route en sens inverse, se devant d'aller protéger leurs propres terres laissées seules sans défense ou presque.
Non sans peine, Horol avait pu convaincre la commandante de faire cette escale. Les siens n'arriveraient pas à terminer le périple sans se remettre et elle-même était pâle maintenant. Pas plus que les autres elle ne s'était arrêtée, tant pour se reposer que pour panser ses blessures. Mais maintenant que tous descendaient de leurs montures, il n'y avait plus raison de faire autrement.
Indra qui avait fait route à ses côtés l'observa mettre pied au sol, vit son regard embrouillé, remarqua le sang qui tachait ses vêtements. Il n'était pas marron ni séché, non, mais récent et rouge, signalant des plaies encore ouvertes. Elle fit signe à Octavia d'aller chercher Lincoln et celle-ci s'exécuta sans mot dire.
On n'érigea pas de tentes pour ce court intermède à la chevauchée, ne fit que quelques feux et distribua des rations de route. Indra escorta Lexa plus à l'écart en compagnie de Ryder qui ne la quittait jamais. Eux-mêmes avaient reçu des soins avant de partir de Ffalo, peu, mais suffisamment pour être en état. Quant à la commandante, elle s'en était privée, avait laissé les siens passer d'abord, n'en ressentant pas le besoin, étant trop absorbée dans ses pensées pour même réaliser sa situation précaire.
Lincoln et Octavia revinrent quelques instants plus tard. Jusqu'à ce moment, il s'était tenu loin de Heda le plus possible, n'ayant toujours pas compris ce qui avait motivé la mort de Nyko. Plus qu'un ami, un frère dans l'adversité. Ils avaient vécu à tonDC ensemble, avait fait de Lincoln un soigneur rudimentaire, possédant quelques notions pour combler en cas de besoin. Et aujourd'hui le besoin était immense, le vide à combler était presque impossible. Nyko était le guérisseur de leur village, et maintenant qu'il n'était plus, Lincoln avait dû prendre sa place. Un sort aussi difficile d'autant plus qu'inexpliqué.
Car la commandante n'avait rien dit suite à son geste. Elle s'était contentée d'annoncer sa mort comme châtiment. Indra avait ravalé sa colère et son indignation alors que Lexa quittait le village comme elle était arrivée, sans explications. Dans tout le mystère qui avait entouré cette perte, les habitants de tonDC avaient immolé leur défunt soigneur, avait dit adieu le cœur lourd, sans comprendre le moins du monde.
Lincoln s'agenouilla devant Heda qui était assise sur un arbre au sol. Sans la regarder dans les yeux, il déballa la trousse qu'il avait reprise à Nyko. Il la déroula par terre, dévoilant nombre de remèdes, bandages et lames. Dans le silence le plus complet, tous regardèrent Lincoln s'exécuter, soigner sans délicatesse, mais avec minutie, la commandante. Durant tout le temps que cela prit, Lexa resta de marbre, le regard perdu au loin, ne laissant aucune douleur la trahir.
La tension était toutefois palpable dans l'ironie de la situation. Heda recevait des soins de moins grande expérience par celui à qui son geste avait imposé le poste. Elle savait le lien qui unissait les deux hommes, mais elle n'éprouvait pourtant aucun regret. Aucune pitié ne la tenaillait, aucun remord, même aux visages endeuillés de Lincoln et Indra.
Ils espéraient tous une réponse, ne serait-ce qu'une seule parole qui viendrait clarifier pareil châtiment fatal. Mais rien, Lexa restait muette. Car elle ne révélerait pas ce qui avait motivé pareille action, ne trahirait pas le supplice de celle qu'elle aimait tant, celle qu'elle avait échoué à protéger une fois de plus. Mais quand elle avait vu les marques de paumes violacées sur son corps, quand elle avait compris ce qui lui avait été infligé, elle s'était juré de ne plus jamais rien laisser lui arriver. Plus jamais elle ne faillirait à la promesse de sa mère, plus jamais elle ne manquerait à son serment de protéger sa sœur, sa petite sœur.
Les soins furent brusquement interrompus lorsqu'on sonna l'approche de trois hommes. Heda se redressa prestement et retourna sur la route. Indra et Ryder lui emboitèrent le pas, laissant Lincoln et Octavia ensemble à ramasser le matériel de guérisseur.
- Qui a-t-il? demanda Lexa à Horol dont l'un des hommes avait sonné l'alerte.
- Cavaliers en approches, trois uniquement… des vôtres on m'a rapporté.
Lexa fronça les sourcils et se remit en marche. Suivi de ses escortes elle alla à la rencontre des hommes en question. Ils arrivèrent à la limite du camp temporaire, y virent les cavaliers venir à eux.
Les messagers soupirèrent de soulagement à la vue des armées. Ils pensaient n'avoir que la moitié du chemin de fait, pensaient devoir se rendre jusqu'aux Grands Lacs. Et de les voir ici et maintenant était le premier signe encourageant, la première bonne nouvelle depuis l'arrivée d'Azgeda à la capitale.
Ils firent halte juste devant Lexa, Indra et Ryder qui les fixaient le regard perçant. Ils descendirent de leurs chevaux et allèrent à leur rencontre.
- Heda, dirent-ils à l'unisson tout en s'inclinant vers l'avant.
La commandante hocha la tête comme réponse, attendant de connaitre la raison de leur présence ici. Ils remarquèrent l'expression stoïque sur le visage de Lexa et n'attendirent pas avant de poursuivre.
- On nous envoi de Polis, Heda… on nous envoi vous sommer de revenir à la capitale, car…
- Azgeda… compléta Lexa entre ses dents serrées.
Les messagers firent signe que oui.
- Vous arrivez bien tard, messagers, vous êtes-vous perdus en chemin… nous sommes déjà en route pour Polis.
Les gardes se regardèrent entre eux, conscients du peu d'estime que semblait leur vouer leur chef.
- Nous avons quitté la capitale avant la nuit, Heda, nous… nous sommes le second envoi de messagers.
- Le second envoi?
- Oui… hum… ceux que Heda sis avait fait envoyer à l'arrivée de la nation de glace ont été interceptés, leurs têtes balancées avant les premiers assauts.
Lexa referma les yeux durement, imaginant sa sœur avec les devoirs que l'intendance lui imposait.
- Et comment se fait-il que vous trois soyez ici, maintenant, sains et saufs?
- Les assauts ont cessé avant la nuit Heda, quand leurs troupes se sont retirées, l'intendante a ordonné que nous vous portions ce message…
- Quel message…
Les gardes se regardèrent une fois de plus, n'osant annoncer à leur chef pareille nouvelle.
- Heda sis a obtenu une trêve jusqu'à l'aube…
Lexa les fixait avec impatience, n'en pouvant plus d'attendre et de les regarder se toiser entre eux.
- PARLE! ordonna-t-elle.
- Votre sœur a obtenu une trêve en acceptant la requête de la reine Nia… en acceptant sa demande de duel contre Heda.
- Mais je… Lexa laissa sa phrase en suspens et referma les yeux, serra les poings.
- À l'aube, le duel devait avoir lieu… à l'aube elle devait se faire passer pour vous… pour Heda.
Lexa recula en titubant, pressant sa main sur son front. Tous la regardèrent ébahis, ne reconnaissant pas pareille réaction. Elle s'éloigna d'eux, s'enfonça dans les bois. Le pas chancelant, la vue troublée par les larmes qui l'aveuglaient. Elle tourna les yeux vers le ciel et fondit en larmes, celles que le bleu clair fit tomber. L'aube était passé, et avec lui sa promesse d'enfant, celle de protéger son unique sœur.
