Chapitre 27
Je ne suis pas Heda
I am tired of punching in the wind
I am tired of letting it all in
I should not care but I don't know how
So I take off my face
Because it reminds me how it all went wrong
And I pull out my tongue
Because it reminds me how it all went wrong
And I cough up my lungs
Because it reminds me how it all went wrong
But I leave in my heart
Because I don't want to stay in the dark
"Organs"
L'aube avait depuis bien longtemps fait place à la clarté de la journée. Bien que les rayons du soleil fussent toujours masqués par la couverture nuageuse, le gris clair trahissait le zénith. Les heures s'étaient égrainées dans ce jour brisé, laissant Clarke et les membres du conseil dans cette attente et cette ignorance coupable. Contrairement au reste des habitants de la capitale, ils n'avaient pu se résoudre à quitter les murs, à cesser de guetter la lisière de la forêt. Car par-delà les conifères se trouvait le campement d'Azgeda, là où Dria avait été amené de force, trainée par terre comme un vulgaire animal. Aucun d'entre eux n'avait osé dire quoi que ce soit, n'avait osé briser ce silence qui les accompagnait dans cette impuissance. Ils se contentaient d'observer sans relâche, espérant sans pour autant réellement y croire.
Si les inquiétudes premières allaient envers leur intendante sacrifiée, il restait également le prix de l'issue du duel. Heda ou pas, Dria avait perdu et sa défaite signait la reddition de Polis. Pourtant ils étaient encore là, à attendre, sans savoir ce qui adviendrait d'eux également. Sans avoir à échanger le moindre mot, tous savaient ce que les autres pensaient, redoutaient. Si l'attente était si longue, c'était pour une seule raison, la reine n'en avait pas encore fini avec sa proie. Celle qu'elle leur avait exhibée, celle qu'elle leur avait arrachée, celle qu'ils lui avaient offerte.
C'était cette pensée qui les maintenait côte à côte et néanmoins si éparses. C'était dans ces remords communs qu'ils restaient dans le froid, le regard fixé sur l'orée de la forêt. Et dans le seul bruissement du vent glacial, ils laissaient aller ce souhait accablé, une clémence que la reine n'avait jamais possédée.
Dria se réveilla brusquement, perdue et étranglée dans le voile ténu reliant le réel des abysses. Ses sens se confondaient les uns aux autres, sans être encore totalement présents. L'éveil brutal faisait battre son cœur à tout rompre, se saccader sa respiration pénible. Un frisson la parcourue toute entière, la fit se cambrer, et dans cette vague termina de relever le voile des songes perdus.
Elle n'avait pas terminé de recouvrer tous ses esprits qu'à nouveau on lui balança un seau d'eau glacée au visage. Elle toussa violemment et son corps se crispa de froid. Ses dents se mirent à claquer alors qu'elle grelottait. Dria cligna des yeux à maintes reprises pour tenter de recouvrer sa vue embrouillée par l'eau. Alors que le décor se précisait, elle tenta de bouger, mais rien ni fit. Les bras au-dessus de la tête, ils étaient attachés au mat central de la tente de la reine. Elle alla bouger les jambes, mais bien qu'elles ne fussent ligotées, la douleur atroce au bas de la jambe suffit à la maintenir immobile. Et en un battement de cil, le mal causé par la lance de la reine la submergea à nouveau, revint avec sa vue qui était parfaitement claire désormais. Sa gorge se sera sous la douleur et elle recula sa tête pour l'appuyer au pieu de bois, referma les yeux.
- Regarde-moi, murmura Nia à l'oreille de Dria.
Celle-ci tressaillit à cette voix plus près qu'elle ne le croyait. Dria rouvrit les paupières pour croiser son regard furibond. Ses yeux dérivèrent sur les lieux, passèrent rapidement en revue le peu de meubles, le feu de camp et les armes, tellement d'armes. Néanmoins il n'y avait personne d'autre, elles étaient seules, piètre vaincue et fausse victorieuse. Nia décrivait maintenant des cercles autour de l'intendante.
- Nous voilà à nouveau seules toutes les deux…
Nia s'arrêta dans son dos, de sorte que Dria ne pouvait la voir, ne pouvait que l'entendre.
- Nous ne sommes plus à la montagne blanche, mais à la capitale… nous ne sommes plus au beau milieu de la nuit, mais au courant de la journée… et tu ne peux plus faire semblant de dormir maintenant…
Dria entendait ses paroles entrer en elle et se répandre avec tout le mal que lui inspiraient ses blessures d'un duel perdu. Nia continua à tourner vers elle et sans prévenir, alla planter la pointe de sa dague dans le bois au-dessus de la tête de la jeune femme. Leurs visages se touchaient presque tant la reine s'était approchée.
- Heda… susurra Nia en s'avançant plus encore.
Elle prit le visage de Dria d'une main, puis caressa sa lèvre inférieure du bout de son pouce.
- Heda… dit-elle à nouveau, comme si elle l'appelait, comme si ce fameux esprit qu'elle pourchassait pouvait l'entendre par-delà sa demi-âme.
Nia réduisit à néant le peu de distance qui les séparait encore. Elle posa ses lèvres sur celles de l'intendante, d'abord doucement, puis avec toute la rage d'avoir été dupé, l'envie de la posséder tout entière. Un baiser aussi court que douloureux, aussi long qu'étouffant. Un baiser qu'elle termina en lui mordant la lèvre inférieure, leur laissant à toutes deux un goût cuivré sur la langue.
- Mais tu n'es pas Heda… et pourtant tu lui ressembles tellement… tu lui ressembles trop d'ailleurs…
La reine passa ses doigts à sa bouche et en retira le sang de Dria. Elle le licha du bout de la langue tout en la regardant de haut en bas, contemplant tout ce qui avait été mis en œuvre pour qu'elle semble être la commandante. Elle décrivit à nouveau des cercles autour d'elle, estimant ce qu'elle ferait de cette sœur si précieuse entre ses griffes. Nia termina sa ronde tout en reprenant la dague qu'elle avait plantée à côté de la tête de Dria. Elle s'éloigna du pieu, s'approcha du feu devenu braise, y plongea la lame, la laissa là et retourna près de l'intendante. Tout en marchant, elle se saisit d'une nouvelle dague qui trainait au bord d'une table. Elle la fit tournoyer entre ses doigts. Elle se posta droit devant elle, plongea son regard dans le sien.
- L'armure de la commandante, murmura-t-elle tout en coupant les sangles qui la maintenaient en place.
Non sans se modérer, elle tira sur le plastron, les plaques d'acier qui composaient l'armure et très vite, elle se retrouva à leurs pieds. Nia pu voir la blessure qu'elle lui avait infligée au flan, pu voir la trainée de sang qui tachait le vêtement collé à sa peau.
- Ça te fait mal? Demanda la reine tout en allant appuyer fortement sur la blessure.
Dria eut le souffle coupé par la douleur que cette pression suscita. Elle n'eut pas le temps d'oser une réponse que déjà la reine empoignait sa chevelure d'une main et lui tirait la tête en arrière.
- Les cheveux tressés tout comme elle… dit-elle alors que sa lame glissait à l'arrière du cou de Dria.
En une caresse froide et métallique, Nia ramena ses mains devant, tenant dague et la chevelure qu'elle venait de couper. Les cheveux de Dria ondulaient, libres, se dénouaient des tresses qui les avaient tenus ensemble. Maintenant courts ils frôlaient à peine ses épaules. La reine regarda sa prise un bref moment, puis la lança dans les braises. Les cheveux se tordirent dans la chaleur, s'enflammèrent pour emplir la tente d'une fumée âcre.
Nia retourna auprès de la table où elle avait pris l'arme et l'y reposa, elle se saisit plutôt d'un linge qu'elle trempa dans une bassine d'eau à proximité. Elle alla aux côtés de sa captive et entreprit de retirer ce qui restait des peintures de guerre. Les deux seaux d'eau qu'elle lui avait lancés n'avaient fait qu'étendre en large coulisse le noir qui masquait ses yeux. Mais maintenant, elle caressait son visage avec son bout de chiffon, s'appliquant avec une douceur troublante. Quand le visage de Dria fut enfin dénué du maquillage, Nia envoya le linge au loin.
- Voilà que tout ce dont ils t'ont affublé n'est plus, son armure, sa chevelure, ses peintures de guerre…
Elle termina son énumération tout en retournant auprès du feu, retira sa dague des braises, observa la lame chauffée à blanc. Nia marcha à sa rencontre, reprenant un tout autre décompte.
- Mais l'armure pourra être rapiécée… tes cheveux pourront repousser… le noir pourra être repeint… et la méprise sera encore possible. Car malgré tout ce dont je viens de te priver, tu lui es encore trop identique, ses traits, ses yeux, ses lèvres… plus jamais ce visage ne causera ma perte.
Dria avait écouté ses paroles en la regardant approcher, ne quittant pas la lame des yeux. Mais quand ses derniers mots avaient été prononcés, elle avait prié pour que la reine ne lui inflige pas ce qui était évident maintenant. Ses espoirs furent aussi courts que vains, car sans plus attendre Nia lui plaqua une main sur gorge pour qu'elle reste immobile. De son autre main, elle pressa la lame brulante sur sa joue, lui sourit avec folie alors que ses cris lui étouffaient la gorge.
Nia planta la dague sur le pieux à nouveau et contempla son œuvre, sa marque sur le visage de Heda sis, celle qui avait osé la duper, celle qui avait osé se prendre pour Heda. Son sourire lui fendant encore le visage, elle partit chercher une besace étendue près de son arsenal. Elle l'ouvrit, passa en revue les diverses plantes séchées et mixtures servant lors des rituels d'incantations. Elle mélangea les plus fortes, les plus aliénantes, celles qui l'accompagneraient alors qu'elle terminerait de briser l'intendante. Car le châtiment corporel était une chose, mais rompre son esprit en était une autre. Les mains chargées, elle se retourna pour faire face à Dria.
- Répète après moi… Je ne suis pas Heda.
- Les voilà… soupira Irsil dans le vent salin.
Il fut le premier du conseil à dire quoi que ce soit depuis la fin du duel, depuis que tous ensemble ils avaient attendu dans le froid prenant. Et le vieil homme avait bien raison, Azgeda approchait. Ils émergeaient de sous les arbres par centaines, quoique bien moins nombreux qu'à leur arrivée. La nation de glace était ressortie victorieuse, mais avait payé cher cette réussite. Près de la moitié de son armée avait été décimée, par les flammes ou par les défenses des murailles.
Et voilà qu'ils foulaient le sol parsemé des cendres de leurs frères, une mer de blé tarie par le feu. Marchant sans se presser, sans formation stratégique, ils s'approchaient lentement. La plupart étaient à pied, mais la reine et ses trois escortes menaient l'armée, chevauchant des bêtes noires de jais. Les quatre se présentèrent devant les grandes portes, mais seulement la reine leva les yeux vers le haut des remparts.
Elle passa tous les visages des conseillers un à un, pour finalement s'arrêter dans ce bleu profond des yeux de Clarke. Elle lui fit ce sourire qu'elle seule pouvait faire, celui qui glaçait le sang. Puis Nia repassa les membres du conseil une dernière fois avant de finalement s'adresser à eux.
- À vous, conseil de la capitale, ouvrez ces portes, laissez ce qui me revient de droit, ce que vous avez si piètrement défendu…
Elle avait prononcé ces derniers mots avec dégoût devant toute la faiblesse que ces sages et ces stratèges transpiraient. Les conseillers ne répondirent rien, du moins, pas en parole. Les rouages métalliques des lourdes portes le firent pour eux, chaque grincement accompagnant l'ouverture du portail rappelant leur soumission à l'usurpatrice.
Menée par leur reine, l'armée s'engouffra dans la ville. Ils y entrèrent tous sans exception, et quand le dernier guerrier eut passé les portes, on referma et scella celles-ci. Dans une longue procession sur l'allée centrale, tous se rendirent jusqu'au carrefour donnant sur la cathédrale, le manoir de la commandante et le temple du conseil. Au cœur même de la cité, la nation de glace avait contraint tous les habitants vaincus à se rassembler. Presser les uns contre les autres, tous y étaient, hommes, femmes et enfants. Se tenant devant eux, comme dernier rempart de chair et d'os, les conseillers et celle qui ne supporterait plus jamais d'être tenue à l'écart, Clarke.
L'armée avait empli la grande place pavée, s'était dispersée pour encercler la populace, pour laisser seule au centre, la reine, ses escortes et le conseil. Tous les regards étaient rivés sur eux. Nia fini par descendre de son cheval et ses deux conseillers l'imitèrent. Elle les regarda faire, puis remarqua que son troisième accompagnateur ne les avait pas imités. Elle secoua la tête tout en commençant à rire avec véhémence. La reine quitta sa place de tête pour aller rejoindre le dernier natif encore à cheval.
À la grande surprise de tous, sans même prévenir elle se saisit de la cape qui recouvrait celui-ci. D'un mouvement brusque, elle le tira, entraina sa chute sur le sol. Sans même lui laisser le temps de se relever, elle lui empoigna le col, le forçant à se remettre sur pied. Trébuchant dans la cadence de marche imposée par la souveraine, son escorte encapuchonnée tentait tant bien que mal de suivre. En vain il retomba au sol au centre de la place, entre les conseillers d'Azgeda et ceux de Polis. La chute fit rire la reine encore davantage. Elle décrivit des cercles autour de celui qui gisait à ses pieds, caressant ses lèvres, se rappelant le goût du sang partagé plus tôt.
- Polis! dit la reine en se tournant vers le peuple tremblant de peur et de froid.
- Soyez tous témoins de ma grande générosité, car voici que je vous rends ce présent que vous m'avez abandonné.
La reine saisit la cape et dans un bruissement de tissus se déchirant elle la retira, révélant qui était ce troisième accompagnateur.
- DEBOUT! hurla la reine à Dria qui gisait face contre terre.
Celle-ci prit appui sur ses bras et commença à se redresser, mais resta néanmoins au sol.
- Non? Bien, tu auras enfin compris où est ta juste place… à genoux.
Clarke avait serré ses points si forts que ses ongles lui avaient entaillé les paumes. Les larmes de haine pure perlaient aux coins de ses yeux. Si les autres membres du conseil arrivaient à rester là sans rien faire, elle n'en pouvait plus. Trop longtemps elle avait été éloignée du conflit, trop longtemps elle n'avait été que spectatrice. Sans réfléchir une seule seconde elle s'élança vers Dria.
La reine dégaina son épée à la volée pour interrompre la blonde dans son élan. La pointe de sa lame sur la gorge de la fille du ciel, elle la gardait à distance, la défiait de faire un pas de plus.
- Recule, dit Nia entre ses dents serrées.
Clarke plongea son regard dans le sien et resta immobile, défiant la reine de mettre sa menace à exécution.
- RECULE! hurla-t-elle.
Clarke resta là néanmoins, les yeux verrouillés sur celle qui la menaçait du tranchant de son arme. D'un mouvement vif et inattendu Nia baissa son épée, mais uniquement pour enchainer sa retraite d'un coup asséné au visage de la blonde. Son poing s'abattit sur le menton de celle-ci, la fit tomber par terre à son tour. Nia se recula et pointa sa lame vers la foule des habitants.
- POLIS, VOICI TA JUSTE PLACE!
La reine leur fit ce regard noir et empreint de folie.
- À GENOUX, TOUS! cria-t-elle à gorge déployée.
Les guerriers de la nation de glace encochèrent leurs flèches sur leur arc, signifiant ce que la prochaine opposition engendrerait. Mais pour ce peuple brisé, pareille menace n'était pas nécessaire. Les regards tournés vers le sol, ils s'agenouillèrent tous sans exception. La reine s'adressa aux siens en trigedasleng, de sorte que Clarke ni comprit presque rien. Ceux-ci se mirent à rire tout en baissant leurs armes.
La blonde tenait sa mâchoire entre ses doigts, tentait de la remuer pour dissiper la douleur. Elle essuya les larmes qui étaient montées instantanément avec le coup qu'elle avait reçu. Puis, elle leva les yeux vers Dria qui fixait le vide. À nouveau Clarke resserra les points fermement, et le regard toujours posé sur l'intendante déchue, elle se releva.
Cet affront n'échappa pas à Nia qui perdit son sourire à la vue de la blonde se redressant seule parmi tous. Ses archers se remirent en position et pointèrent leurs flèches vers Clarke. D'un geste de la main, la reine leur ordonna de baisser celles-ci. Tout en secouant la tête, elle marcha vers la blonde.
- Fille du ciel… lui murmura-t-elle quand elle fut assez près, comme nous allons nous amuser toi et moi…
Avec ses dernières paroles vint la noirceur totale. Car la reine laissa son épée tomber au sol et de ses deux poings, vinrent frapper les tempes de Clarke. Et en un battement de cils, l'évanouissement la ramena par terre, à l'endroit précis où Nia la voulait, à ses pieds.
Personne ne tenta de riposte après cela. On enferma tous les habitants dans la chapelle, y compris les membres du conseil. On barricada les portes de l'extérieur, pour contenir en un seul endroit tout ce qui restait du peuple de la capitale. Quant à Dria et Clarke, on les cloitra ensemble dans la grande salle du temple du conseil et on verrouilla les portes.
La reine prit enfin pleinement possession de Polis, relâchant ses hommes, les laissant prendre ce que bon leur semblerait. En hurlant et en criant leur triomphe, ils s'élancèrent ici et là, partant dans tous les sens. Ils pillèrent et saccagèrent les demeures. Puis les hommes des glaces trouvèrent la maison de soin, celle qui était encore remplie de tous ceux qui n'avaient pu se lever, n'avaient pu se rendre à la grande place tel qu'ordonné.
Les guerriers décidèrent de faire honneur aux leurs, camouflant leur pure soif meurtrière sous le visage de la vengeance. Et bientôt la maison fut rongée par les flammes, emplissant les ruelles des cris des malheureux prisonniers à l'intérieur. Les guerriers d'Azgeda hurlèrent à la mort devant ce brasier si petit comparé à celui qui avait englouti leurs frères. Sans détourner le regard, sans même être atteints des supplications agonisantes, ils virent le lieu abdiquer et s'effondrer. Et comme si cela n'avait été qu'une simple halte de parcours, ils se dispersèrent à nouveau, chacun allant dans cette cité où tout était maintenant permis.
La reine, quant à elle, se rendit seule à la maison de la commandante. Sans qu'aucun garde ne lui bloque l'entrée, elle poussa la grille donnant sur la cour. Elle toisa les jardins endormis sous le givre, les traversa pour enfin entrer dans le manoir. Les larges portes de bois grincèrent quand elle les ouvrit. Puis ce fut le silence complet, hormis le bruit de ses pas sur le sol. L'endroit ordinairement occupé par nombre d'employé de maison était maintenant désert. La reine referma les yeux et inspira profondément, imaginant les serviteurs tout autour, les voyant s'incliner à sa venue. Elle sourit tout en expirant, puis elle grimpa les escaliers et passa à l'étage. Elle déambula au hasard dans les ailes du manoir, ouvrant les portes, cherchant les appartements privés de la commandante. Nia fini par se rendre tout au fond de l'aile ouest, là où se trouvaient les deux plus grandes chambres de la maison. Elle pénétra dans celle de droite et sut rapidement qu'il ne pouvait s'agir de celle de Lexa. La vue des innombrables cadres illustrant des plantes séchées, mais surtout ce qui se dégageait de cette pièce. Tout ici rappelait la douceur fragile de la commandante, celle qui vivait en son reflet inverse, sa demi-âme. Nia s'approcha de l'un des cadres et le décrocha. Elle reconnut une des fleurs poussant au Nord Vert, se souvint de l'avoir vu joncher le bord des routes menant vers le sud.
Dans un bruit de verre cassé, Nia quitta cette chambre, brisant une fois de plus une parcelle de l'intendante. Elle traversa le couloir pour se rendre là où elle désirait réellement aller. Elle ouvrit la porte précautionneusement, comme si elle tentait d'immortaliser ce moment dans sa mémoire, le jour où elle s'appropriait enfin une partie de ce qui lui faisait tant envie. La reine entra et referma derrière elle. Elle se tourna pour contempler toutes les armes qui couvraient les murs, celles qui se voulaient un rappel des guerres et des batailles menées et gagnées par toutes les précédentes Heda. Nia resserra ses doigts autour de la dague qui avait défiguré Dria. Elle se promit qu'avec cette même lame elle prendrait le dernier souffle de Lexa. Et ensuite elle reviendrait ici, ensuite elle accrocherait sa dague parmi ses comparses meurtrières.
La reine déambula dans la pièce, observant tout ce qu'il lui était donné de voir. Elle passa au placard, regarda les tenus, celles qu'elle reconnaissait et celles qu'elle découvrait à l'instant. Elle les caressa, en sentit même quelques une, s'imprégnant de l'odeur de cette Heda. Puis elle en sortit, se rendit au lit à baldaquin et y grimpa. Elle s'y étendit de tout son long et passa sa main sur le tissu, la remontant vers l'oreiller en prenant tout son temps. Dans sa course ses doigts trouvèrent un cheveu perdu. Elle le ramena près de son visage, pour en constater la couleur. D'un blond pâle, il ondulait le long de son poignet, trahissant la présence de Clarke en ces lieux. La reine laissa sa tête tomber sur l'oreiller tout en riant avec démence. Elle serra le cheveu dans sa main, ce disant combien elle prendrait plaisir à faire plus ample connaissance avec la fille du ciel.
Clarke entrouvrit les paupières. Elle se frotta les yeux pour désembrouiller sa vue. Puis elle laissa ses doigts dériver vers ses tempes. Elle ne fit que les effleurer et déjà la douleur lui oppressa la tête. Elle échappa un gémissement de douleur alors que les images lui revenaient. Clarke revit le sourire de la reine, sentit à nouveau ses poings s'abattre de chaque côté de son visage. Après cela, c'était le vide complet, plus aucun souvenir, plus aucune idée de ce qui l'avait conduite ici. Elle se redressa en position assise et regarda la pièce où elle était. Il faisait sombre, aucune fenêtre sur les murs, aucune chandelle d'allumées. Elle leva les yeux vers la seule clarté qui fusait. À cette vue elle réalisa où elle avait été conduite, la grande salle du conseil. Car la faible lumière de jour couvert pénétrait dans le dôme trônant sur le temple, celui qui était si haut et paraissait si loin. À première vue, elle était seule, ne vit personne aux alentours. Elle se relevait péniblement lorsqu'elle entendit un bruit qui la cloua sur place. Dans un murmure à peine audible, elle entendit des mots sans les comprendre.
La blonde se passa la main sur le front alors qu'un étourdissement la submergeait tout à coup. Ses tempes l'élancèrent à nouveau et elle se pencha pour prendre appui sur ses genoux. Après quelques instants, elle fut apte à mettre un pied devant l'autre, à tenter de discerner qui se trouvait enfermé avec elle. Quand la distance ne fut plus, quand il fut possible de constater qui partageait son cloisonnement, elle se laissa à nouveau glisser au sol.
- Dria, soupira Clarke.
L'intendante était prostrée dans un coin, le côté droit de son visage caché dans l'ombre. Elle avait ses bras autour de ses jambes qu'elle tenait fermement contre son corps. Et dans un mouvement incessant, elle se berçait d'avant en arrière.
- Dria, répéta la blonde tout en avançant sa main vers elle.
Dria se recula brusquement, se recroquevillant dans le coin plus encore.
- Ses yeux sont noirs… sa bouche goûte le sang… je ne suis pas Heda…
Clarke fronça les sourcils à ces mots qu'elle avait à peine compris tant ils avaient été chuchotés.
- Dria qu'est-ce que…
- Enlever l'armure… couper les cheveux…bruler le visage… je ne suis pas Heda…
Clarke passa sa main à sa bouche suite aux mots de l'intendante. Car en les prononçant elle s'était retournée vers elle, avait laissé la faible lumière dévoiler son visage défiguré. Clarke la regardait droit dans les yeux, mais n'arrivait pas à la rejoindre. Dria avait les yeux noirs tant ses pupilles étaient dilatées et vacillantes. Et bien que son regard était plongé dans celui de la blonde, c'était comme si elle ne la voyait pas, comme si elle ne pouvait plus percevoir rien ni qui que ce soit nettement.
- Je ne suis pas Heda… je ne suis pas Heda… je ne suis pas Heda.
Clarke recula la main qu'elle avait tendue vers Dria, se contenta de rester là, sans pouvoir la toucher, sans pouvoir tenter de la réconforter. Car elle était hors d'atteinte maintenant, trop loin pour que la blonde puisse tenter quoi que ce soit. Clarke s'appuya dos au mur et la regarda en silence, l'écouta répéter ces mots en boucle tout en se balançant le regard absent. Elle la toisa, constatant ce qu'elle avait énuméré. Son maquillage noir avait été retiré, son armure également. Sa longue chevelure qui rappelait tellement celle de Lexa frôlait à peine ses épaules désormais. Mais le pire était sa joue. Enflée légèrement et marqué d'une énorme brûlure ayant fait fondre sa peau. Puis Clarke remarqua l'improbable, des pansements sur son corps meurtri. Là où la reine lui avait asséné des blessures durant son duel, aux flancs, à la cuisse et au bas de la jambe, des bandages avaient été posés soigneusement. C'était comme si la reine l'avait à la fois torturé et préservé, comme pour la maintenir en vie pour mieux en abuser.
- Je ne suis pas Heda… je ne suis pas Heda… je ne suis pas Heda.
- Mais qu'est-ce qu'elle t'a fait, soupira Clarke, démunie devant celle qu'elle ne reconnaissait plus.
Elle allait tenter à nouveau de s'approcher quand les portes de la grande salle s'ouvrirent à la volée. La reine entra, suivit de quatre de ses gardes.
- Amenez-les, leur ordonna-t-elle.
Les hommes approchèrent, deux vers Dria et deux vers Clarke. Quand le premier tenta de poser la main sur la blonde, elle lui asséna un violent coup de pied au genou. Il hurla tout en se reculant. Les trois autres se pressèrent sur elle pour la maitriser alors qu'elle essayait de les frapper à nouveau, bien décidée à ne pas les laisser la prendre si facilement. À eux trois ils finirent par la contenir, non sans peine. Celui qu'elle avait blessé se redressa pour la foudroyer du regard. Puis sans se modérer, il lui envoya son poing dans l'abdomen, lui coupant instantanément le souffle. Il alla recommencer quand la reine s'interposa.
- Assez, elle doit-être présentable. Prend plutôt Heda sis, elle n'opposera aucune résistance.
Il s'inclina à la demande et se saisit de l'intendante. Il empoigna son bras et la mit sur ses pieds. Tous sortirent du temple du conseil. Ils descendirent les hautes marches de pierre pour arriver sur la grande place. Clarke remarqua tous les dégâts infligés aux demeures environnantes, toutes les vitres brisées, tous les biens jonchant le pavé. Mais ce qui lui glaça le sang fut la fumée s'élevant quelques rues plus loin. Son cœur manqua un battement quand elle réalisa d'où elle émanait, de là où elle s'était rendue avec Briseïs, la maison de soin. Peut-importait la bâtisse, ce qui lui prenait au ventre c'était tous ceux qui y avaient été laissés, les blessés trop faibles pour être transportés dans le rassemblement exigé par l'usurpatrice des glaces. Clarke se débattit à nouveau, révolté par ce qu'elle voyait.
- Du calme, fille du ciel, lui dit la reine en se retournant vers elle.
Ses mots eurent l'effet contraire et Clarke pesta en remuant dans tous les sens.
- Lexa va revenir, toi et les tiens n'en avez plus pour longtemps, grommela-t-elle entre les poignes de plus en plus serrées de ses assaillants.
La reine pencha sa tête vers l'arrière tout en se mettant à rire avec malice.
- Ma chère Clarke, tu es restée inconsciente bien longtemps, et les murs du temple t'auront assourdi bien des choses.
Clarke fronça les sourcils, ne comprenant pas un traitre mot de ce que Nia racontait. Elle n'eut pas le temps de poser la question qu'ils s'immobilisèrent devant l'église barricadée. La reine se tourna à nouveau vers ses captives. Elle les regardait tour à tour, comme si elle s'apprêtait à faire un choix. Puis elle ramena sa paume devant elle et regarda ce cheveu doré virevolter dans le vent. Elle desserra les doigts et le laissa s'envoler avec la décision qu'elle venait de prendre. Elle fit quelques pas vers la blonde puis au dernier moment, changea de trajectoire. Elle empoigna Dria par les cheveux et la mit à genou par terre.
- LÂCHE-LA! lui hurla Clarke.
Comme seule réponse Nia lui fit son fameux sourire dérangé. Puis tout en fixant ses yeux bleus, elle prit le visage de Dria entre ses doigts pour le tourner vers la chapelle.
- Regarde-les bien, regarde-les tous. Il ne me suffit que d'un mot pour que tous soient brûlés vifs dans le brasier qui consumera cet endroit. Imagine-les tous, imagine leurs cris et leurs supplications. Voilà ce qui attend les tiens si par malheur tout ne se passe pas tel que prévu…
Nia la relâcha avec dédain et elle alla s'affaler sur le sol. Elle l'enjamba et se mit en marche vers la grande allée menant à l'entrée de la ville. Le garde vint relever Dria et tous suivirent la reine. Alors qu'ils s'éloignaient, Clarke regarda par-dessus son épaule, jeta un dernier coup d'œil aux habitants prisonniers en vain.
Lorsqu'ils arrivèrent aux murailles, les guerriers d'Azgeda les y attendaient. Tous ceux qui n'avaient pu se poster sur les remparts se trouvaient derrière les portes, armés et l'air tendu. Nia mena son petit contingent tout au haut des marches pour aller se placer tout au centre, juste au-dessus des portes. Elle laissa ses gardes et ses captives hors de vue pour s'avancer seule au bord de la rambarde. Clarke n'en crut pas ses yeux, compris enfin ce qu'avait voulu dire la reine quand elle lui avait reproché d'avoir été inconsciente si longtemps, sourde par-delà les murs du temple. Dans le néant où l'avait plongé les coups de Nia, elle n'avait pu remarquer ce qui maintenant lui était impossible d'ignorer.
Emplissant les champs de jadis, des centaines de guerriers se tenaient en formation, alignés et prêts au combat, prêt à reprendre ce qui leur avait été dérobé, la capitale. Clarke balaya la foule de ses yeux grands ouverts, cherchant sans relâche celle qu'elle avait espéré plus que quiconque. Son regard se verrouilla sur celle qui se tenait à l'avant, seule comme l'était le commandement, Lexa.
- Heda, dit la reine en s'inclinant vers l'avant, bienvenue à Polis!
Lexa serrait les brides de sa monture avec tant de force que ses jointures devenaient blanches. Elle et les siens avaient fait route sans relâche depuis le Nord vert, car ils se battaient contre celui qui ne s'arrêtait jamais, qui n'avait que faire de la faim ou de la soif, qui progressait sans se soucier de ce qui ralentit les hommes. Un ennemi qui avait donné des ailes à la nation de glace leur avait conféré l'avance qui avait tout fait basculer, un adversaire imbattable, le temps. Chevauchant à toute hâte ils s'étaient rués vers leur mère à tous, Polis, celle qui attendait leur retour, celle qui était maintenant aux mains de cette reine du nord.
La commandante avait épuisé toute sa patience, elle avait conduit les armées sur ses terres pour les trouver prises par ceux qu'elle croyait affronter aux Grands Lacs. Elle n'avait pu que les mener devant les murailles et les portes closes, à attendre que la reine daigne enfin se présenter à elle. Car attaquer la capitale captive n'était pas une option pour Lexa, et ce, même sous les avis contraires de ses généraux et du chef Horold.
Ils étaient en supériorité, oui, ils sortiraient vainqueurs, assurément. Mais combien d'habitants payeraient de leur vie cet assaut vengeur? Qu'importait de reprendre la ville s'il n'y avait plus de peuple pour y vivre. À quoi servirait une armée sans plus personne à défendre. Non, attaquer la cité n'était pas une option pour la commandante. Car parmi tous ces villageois qu'elle désirait préserver, il y en avait une en particulier qu'elle ne pouvait se résoudre à abandonner une fois de plus. Celle qui possédait ce bleu gardien d'un secret qu'elle s'était juré de garder, l'amour n'est pas faiblesse. Et si l'aube lui avait échappé, s'il lui avait ravi la seule autre personne à qui elle tenait plus que tout, elle ne laisserait pas le soleil se coucher sur la mort de Clarke. Et si elle n'avait pas encore pleinement réalisé le sacrifice de Dria, elle ne comptait pas assister impuissante à la fin de cette fille du ciel qu'elle n'aurait jamais dû quitter.
La douleur et le deuil serraient déjà Lexa entre leurs griffes et le fait de se trouver là devant la reine était insupportable. Enfin elle osait se présenter à elle, enfin elle pouvait croiser son regard empreint de folie. Mais de la voir commander sa capitale, de la voir fouler ses murailles la faisait bouillonner de rage, lui faisait serrer les brides de son cheval plus encore.
Nia regardait Lexa avec un tel plaisir, lisait toute la colère dans ses yeux. Elle se redressa de sa révérence provocatrice et commença à faire les cent pas.
- Commandante, vous voilà à nos portes, menant des armées qui vous sont pourtant inutiles.
Nia se saisit de sa dague et l'utilisa pour pointer tous les natifs derrière Lexa, tous ceux qui l'avaient suivi depuis la bataille du Nord vert.
- Mais vous voilà néanmoins, impuissant… faible.
Nia avait dit ce dernier mot en se penchant sur le rebord de la muraille, fixant la commandante avec encore plus d'intensité.
- Et comme vous êtes là et moi ici, et puisque je détiens ce que vous chérissez trop pour risquer une attaque de front, voilà ce que nous allons faire…
- Vous ne détenez que votre propre perte, lança Lexa. Vous tenez Polis, mais pour encore combien de temps. L'hiver est là et nous également. Combien de temps tiendrez-vous cachés derrière les murailles? Nous n'entrons pas… mais vous ne pouvez pas en sortir.
- L'hiver est mon royaume commandante, je ne crains ni sa morsure ni ses ravages. Et quand les vivres viendront à manquer, c'est ton peuple qui devra s'en inquiéter… car c'est lui qui le remplacera. Restez là, attendez que le redoux vienne, mais sachez qu'à sa venue il ne restera plus un seul des vôtres. Ta menace est vaine et ne m'ébranle pas…Heda.
La reine lança sa dague dans les airs pour la rattraper habilement. Elle jeta un bref coup d'œil à Dria et Clarke, puis se retourna vers Lexa.
- Je détiens ce que tu chéris le plus, ce qui te rend impuissante et soumise, alors n'essaie pas de prétendre que je suis celle qui est prise au piège quand nous savons toutes deux que cela est faux.
La reine continua à s'amuser avec sa lame, l'utilisant pour ponctuer ses dires.
- Nous allons procédez ainsi… j'ordonne… et toi Heda… tu obéis…
Lexa serra la mâchoire en expirant fortement. Nia sourit à l'effet produit et ne manqua pas de poursuivre.
- Et dans ma grande clémence, je ne vais exiger qu'une seule chose, celle qu'on m'a promise et faussement offerte!
Nia plaqua le revers de sa dague sur la pierre de la rambarde, encore offusquée de la supercherie dont elle avait été victime. Elle releva le menton et regarda Lexa avec toute la supériorité qu'elle se trouvait par rapport à elle.
- Une ville… une seule vie…
Les conseillers de la reine se regardèrent, ne réalisant pas ce que leur souveraine exigeait une fois de plus alors qu'elle avait l'avantage, du moins pour le moment. Et plutôt que d'user de cela elle se rattachait encore à sa soif de possession. Mais que pouvait bien valoir la vie de Heda si elle n'était plus à la tête de la capitale. Qu'est un chef sans terres à gouverner, rien. Alors, pourquoi risquer de tout perdre pour une suprématie pourtant déjà acquise? Bien des questions auxquelles ils ne pouvaient répondre. Car pour y arriver ils auraient dû se résoudre à croire ce qu'ils ne voulaient surtout pas envisager, la démence de leur reine.
- Le duel… soupira Lexa qui ne put s'empêcher d'imaginer sa petite sœur à sa place.
- OUI! Dis Nia avec envie.
Elle regarda Lexa qui ne répondait pas, qui prenait bien trop de temps. Les secondes lui paraissaient comme des heures dans ce silence qui la séparait de ce qu'elle espérait depuis toujours.
- Ne fais pas comme si tu avais le choix commandante, ne m'as-tu pas comprise? J'ordonne… et toi…
- Rends-moi les miens, tous autant qu'ils sont, et tu auras ce duel, rétorqua sèchement Lexa qui ne voulait plus l'entendre lui dire d'obéir.
La reine ne put que rire devant pareille demande.
- Tu crois vraiment que je vais consentir à cela? Ma parole que ton peuple est encore en vie ne te suffit pas, non?
La reine rit plus encore, ayant prévu cette requête depuis le début. Voilà pourquoi Dria n'avait pas été exécuté, voilà pourquoi Clarke se tenait toujours debout même après l'affront de résistance qu'elle avait osé opposer.
- Je vais me contenter de prouver ma bonne foi commandante, dit-elle en faisant signe à ses gardes de faire avancer ses prisonnières pour que Lexa puisse les voir.
Elle alla se placer tout près de Clarke et pris des mèches de cheveux entre ses mains. Elle les passa près de son visage et inspira leur parfum. Puis elle en coupa une fine tresse et s'éloigna. Nia se rendit près de Dria et lui remit les cheveux blonds.
- On échange tu veux bien? lui demanda-t-elle.
Dria ne répondit pas directement, se contenta de fixer le vide et de répéter ce qu'elle ne savait plus que dire « je ne suis pas Heda ». La reine prit en échange le médaillon autour de son cou et le passa au sien.
- Dans ma grande indulgence, je te rends l'une des deux. Mais je garde l'autre pour te rappeler ta promesse, pour te rappeler ce que ta traitrise te coûtera. Demain à l'aube, ici même… je t'attendrai…
La reine tourna le dos à Lexa et ordonna qu'on fasse descendre Clarke et Dria. À son tour elle dévala les marches et fit ouvrir les portes.
- Ma chère Heda sis, il est temps de nous dire au revoir, puisses-tu retrouver celle qui t'espère tant, puisses-tu la décevoir comme tu sais si bien le faire…
La reine indiqua à ses hommes de faire sortir l'intendante et de refermer les portes derrière elle. Dans le bruit des rouages métalliques, elle plongea son regard dans celui de la blonde.
- Quant à toi, fille du ciel, nous allons enfin apprendre à mieux nous connaitre.
Elle approcha sa main de son visage, mais Clarke se déroba.
- Mais quelle fougue en toi ma chère… voyons voir combien de temps tu la conserveras.
La nuit avait assombri le ciel qui s'était enfin dégagé. L'épais manteau de nuage qui avait recouvert Polis s'en était allé, avait libéré les cieux et les étoiles qui le recouvraient. Les armées alliées s'étaient retirés dans les bois pour y élire campement. Car l'heure du cavalier et des stratèges de guerre n'était plus. Ils s'étaient tous retranchés, car plus aucun d'entre eux n'aurait à se battre demain. Si près et si loin de chez eux à la fois ils attendaient, prenaient se repos tant attendu depuis les assauts des Grands Lacs.
Mais sous la tente de la commandante, la situation était tout autre. Car pour elle cette nuit n'avait pas la même signification salvatrice. Dans quelques heures à peine elle jouerait d'elle-même la victoire ou la défaite aux portes de Polis. Dans quelques heures tout serait terminé, enfin.
Et si la préparation et le repos étaient de mise, Lexa était loin d'être en mesure de s'y abandonner, non, elle n'aurait pas se luxe. Car dans sa clémence, la reine lui avait rendu celle qu'elle avait crue perdue à jamais. En la regardant s'approcher en boitant Lexa s'était rué à sa rencontre, n'arrivant pas à croire le présent inestimable qui lui était offert. Elle ne l'avait pas touché que déjà Dria se protégeait d'elle en se recroquevillant de peur, répétant sans cesse cette simple réalité qui cloua Lexa sur place. « Je ne suis pas Heda »
Les heures avaient passé et les sœurs étaient restées seules sous la tente de la commandante. Lexa avait eu beau tout essayer, la rigueur et la douceur, rien n'avait pu percer l'effroi que le simple touché inspirait à Dria. Elle n'avait pu que rester à ses côtés, à contempler, impuissante les ravages qu'on lui avait infligés. Et Lexa avait compris pourquoi la reine avait maintenu sa sœur en vie malgré sa tromperie et sa défaite du duel. Ce n'était pas par clémence, loin de là, c'était uniquement pour que cet instant précis se produit. Pour exhiber à la commandante ce qu'elle avait perdu, ce qu'elle n'avait su protéger.
Puis Lexa fit demander Indra, lui fit chercher Lincoln, car les bandages qui recouvraient Dria commençaient à être traversés de sang, se devaient d'être changés. Si elle ne pouvait plus atteindre son esprit, elle pouvait au moins s'assurer de soigner son corps des blessures du duel auquel elle n'aurait jamais dû participer. Quelques minutes plus tard, Indra revint avec Lincoln et Octavia qui la suivait comme toujours. Elles allaient laisser Lincoln avec les sœurs quand elles furent retenues par ce qui se passa.
Dria, qui jusqu'alors semblait seule dans sa tête, émergea de sa solitude aliénée. Elle avait vu Lincoln, et d'un seul coup s'était levé pour se cacher derrière Lexa.
- Il est là… mais ils sont toujours ensemble… et s'il est là c'est que lui aussi…
Lexa fit signe à Lincoln de s'immobiliser et elle se retourna pour croiser le regard de Dria. Dans ses yeux noirs tremblants, elle y vit la peur, pure et simple.
- Qui est là Dria, qui?
- Ils sont toujours ensemble… ils sont comme des frères… s'il est ici alors lui aussi…
Dria se crispa davantage derrière Lexa.
- Ne le laisse pas aller le chercher… Nyk…
Elle ne put prononcer son nom alors que ses yeux s'écarquillaient plus encore.
- Ne le laisse pas m'approcher Lexa… ne le laisse pas poser ses mains sur moi…Lexa je t'en supplie aide moi…
Lexa resta sans mot quand Dria alla se presser contre elle, non car elle allait mieux, uniquement car sa folie l'y avait conduite. Désespérée et terrifiée elle s'était cachée derrière elle, ne sachant que faire d'autre. Lexa l'entoura de ses bras et posa une main sur sa tête.
- Shhhh ne craint rien, Nyko ne te touchera plus jamais… Lexa avait prononcé ses paroles à voix basse, mais néanmoins, elles n'échappèrent pas à ceux se trouvant à quelques pas à peine.
- Indra, Octavia, vous pouvez disposer.
Les femmes sortirent, non sans comprendre enfin ce qui avait motivé les actions meurtrières de leur commandante envers leur guérisseur. Et si cela n'avait pas été dit clairement, elles se doutaient bien que Heda ne punissait jamais sans raison. Et si elle avait asséné pareil châtiment à leur soigneur, la faute avait dû l'atteindre personnellement, ou dans ce cas-ci, celle qu'elle aimait plus que tout.
Lexa fit asseoir Dria et elles restèrent enlacées. En silence, elle fit signe à Lincoln de procéder. Il commença par dérouler le bandage au bas de sa jambe, le seul qu'il lui était possible d'atteindre pour le moment. Quand il l'eut retiré, il resta là à fixer le morceau de tissu.
- Qu'est-ce qu'il y a, demanda la commandante qui lisait l'incompréhension sur le visage du guérisseur.
- C'est à Polis qu'on lui a fait ses bandages? Demanda-t-il l'air inquiet.
- Je ne sais pas? D'où voudrais-tu qu'ils viennent?
Il lui présenta les pansements, lui montrant qu'ils avaient été enduits d'une épaisse pâte visqueuse.
- Heda, ces bandages n'ont pas été faits pour lui venir en aide, les plaies qu'ils recouvrent ont été laissées béantes pour que cette mixture continue à entrer dans son sang. Je ne saurais dire ce que c'est, mais ce qui est certain, c'est que cela ne fait que lui nuire…
Lexa prit le visage de Dria sans ses mains et regarda ses pupilles dilatées, ce regard absent.
- C'est ce qui l'a rendu comme ça? demanda-t-elle, une pointe de désespoir perçant dans sa voix.
Lincoln secoua la tête.
- Je ne pourrais le dire, cela dépasse largement mes connaissances en la matière. Je peux nettoyer et refermer les plaies. Mais pour ce qui es de son…hum…état…je ne peux rien garantir. Nous ne pouvons espérer que cela se résorbe en l'absence des substances qui lui étaient administrées dans les pansements.
Lexa hocha la tête, le priant de s'exécuter au plus vite. Non sans peine, elle contint Dria qui lutta contre les soins de Lincoln. Elle se débattit, cria et hurla dans sa démence, mais Lexa la garda dans ses bras, lui fredonna cette mélodie d'une enfance lointaine qui finit par la calmer. Bientôt elle fut affublée de nouveaux bandages et Lincoln les laissa seules à nouveau. Tout juste avant de partir, il jeta un dernier regard vers la commandante. À ce moment il ne vit plus leur chef sans pitié, celle qui lui avait ravi son frère et son ami le plus cher. Il y vit une demi-âme protégeant son autre moitié, une sœur en ayant vengé une autre.
Lexa la berça contre elle, fredonnant sans cesse, car seulement ainsi Dria avait semblé s'apaiser. Puis son souffle s'était ralenti, et contre toute attente, elle s'était endormie. Dans le sommeil plus personne ne pourrait plus l'atteindre maintenant, dans les bras de sa sœur elle était en sécurité, enfin. Pendant longtemps, Lexa la regarda, appréciant la paix que le sommeil lui apportait, l'emportant loin, très loin de tout cela. Elle la regarda aussi longtemps qu'elle le put, mais finit par en souffrir. Devant elle était étendue une sœur brisée, torturée et défigurée, son reflet imparfait. Non pas parce qu'elle représentait toute la faiblesse que la commandante n'était pas, non. Parce qu'aujourd'hui elle n'était plus cette douceur et cette naïveté innocente. Un reflet est l'image inverse, le complément contraire. Et les demi-âmes qu'elles étaient s'étaient toujours balancées de la sorte. Mais ce soir Lexa ne voyait plus toute la bonté et la délicatesse qu'elle avait laissé Dria porter pour toutes deux. Ce soir elle remarqua à quel point on avait dépouillé sa sœur de tout ce qui la représentait.
Et cette vision avait atteint Lexa en plein cœur, l'avait fait se relever pour sortir de sous la tente, pour se dérober à celle qu'elle ne reconnaissait plus. Dans l'air froid de la nuit, elle resta postée non loin de l'entrée de sa hutte, les yeux rivés vers sa capitale tombée aux mains de l'ennemi. Sans se soucier des heures qui filèrent, Lexa resta planté là, visualisant ce que demain serait. Elle était si absorbée dans ses pensées qu'elle sursauta lorsqu'elle entendit cette voix à nouveau familière.
- Regarde… dis faiblement Dria.
Lexa tourna la tête pour regarder sa sœur qui l'avait rejointe. Elle avait les yeux rivés sur le ciel dégagé. Tel que demandé, la commandante tourna à son tour le regard vers le ciel.
- Je n'ai pas de médaillon à échanger avec toi ce soir, ma sœur…elle… elle me l'a pris…
Dria passa sa main à son cou et ne trouva aucun collier auquel se rattacher. Elle passa plutôt à l'une de ses poches, celle où la reine y avait laissé une mèche blonde, une tresse de Clarke.
- Demain je te le rendrai, Dria, demain tout sera enfin terminé.
- N'y va pas… ne va pas affronter cette reine, Lexa.
- Je n'ai pas d'autre choix…
- Mais si, tu as une armée entière derrière toi, pourquoi affronter seule alors…
- Tu as offert ta vie dans ce duel perdue d'avance et tu voudrais me voir fuir alors que tu as fait face seule? Jamais…
- Mais tout est différent aujourd'hui. Moi je l'ai fait, car je n'avais réellement pas d'autre choix, en me confondant avec toi elle nous aura offert une nuit de répit, t'auras laissé le temps de revenir…
- Et je suis là maintenant, Dria, et tout comme toi je n'ai pas d'autre choix. User de l'armée et risquer de voir tous les habitants sacrifiés n'est pas une option.
- Je les ai vus Lexa, tous, ils ont été enfermés dans la cathédrale. Ils les y ont barricadés de l'extérieur…
Dria fit une pause.
-… n'abandonne pas ta victoire certaine contre la parole que les nôtres auront été épargnés dans l'attente de ce duel. Ils sont peut-être déjà tous morts et Clarke…
- Elle va bien? Elle…
- Je ne sais pas Lexa, mais si Nia décide de s'amuser avec elle comme elle l'a fait avec moi…
Dria détacha ses yeux du ciel et les referma. Les souvenirs affluèrent derrière ses paupières closes. À nouveau, elle sentit la brulure sur son visage, entendit son rire, entendit sa voix dans sa tête lui répéter sans cesse les mêmes mots.
- Je ne suis pas Heda…je ne suis pas…
Lexa prit la main de sa sœur dans la sienne pour la détourner de la noirceur où elle commençait à sombrer à nouveau.
- Je suis là Dria, tout est terminé, tu n'es plus avec elle, tout ira bien maintenant.
Dria ne répondit pas tout de suite. Elle rouvrit les yeux pour regarder le ciel à nouveau. Puis dans un soupir, elle laissa aller tout le poids qui lui pesait, tout ce qui l'avait retenu ici toutes ces années. Dans son souffle givré, elle se sentit plus légère, s'abandonna à la délivrance d'une décision prise devant ce spectacle constellé.
- Tu as raison… tout ira bien maintenant.
Elle alla saisir la tresse blonde de Clarke puis resserra à nouveau ses doigts entre ceux de Lexa, lui donnant ce que la reine avait troqué contre son pendentif. Mais surtout, pour la préparer à cette décision prise quelques instants auparavant.
- Vois-tu ce ciel Lexa… vois-tu comment même sans la lune il est magnifique?
Lexa ne répondit pas, se contenta de laisser son regard dériver du firmament pour passer à celle qui se tenait debout à ses côtés, puis à ce qu'elle venait de passer entre leurs mains.
- Sais-tu pourquoi il est si beau même sans elle?
Dria détourna ses yeux du ciel et alla les plonger dans ceux de Lexa.
- C'est parce qu'il est parsemé d'étoiles… et celles-ci veillent sans cesse… elles ne croissent, ni de décroissent… ne sont ni pleines, ni nouvelles… mais restent inlassablement là… elles veillent sans cesse Lexa.
- Dria…
Celle-ci ne répondit pas à l'évocation de son nom. Elle se contenta d'aller appuyer son front contre celui de sa sœur, de prendre ses mains dans les siennes dans ce rituel dénué de pendentifs à pouvoir échanger. Lexa resserra ses doigts entre les siens, tentant de la retenir, la sentant s'éloigner, disparaitre peu à peu.
- Reste avec moi, Dria.
Dria secoua la tête, sans pour autant l'éloigner de celle de sa sœur. Elle passa ses doigts au cou de Lexa, caressa le médaillon qui la représentait, elle, la lune changeante.
- Ce lien qui nous unit nous garde ensemble pour toujours, où que nous allions. On ne peut séparer une âme en deux comme on ne peut nous séparer ma sœur.
L'espace d'un instant, Lexa crut entendre leur mère. Néanmoins, ce n'était pas elle qui lui faisait ses adieux ce soir, non, c'était celle qui, dans toute cette noirceur, avait abdiqué sa lumière.
- Ai hod yu in, dit Lexa tout en n'arrivant pas à camoufler le tremblement de sa voix.
Dria se recula et déposa un court baiser sur son front.
- Ai hod yu in, lui rendit-elle en retour.
Lexa se résigna à relâcher ses doigts des siens et la laisser s'éloigner, sachant que si elle n'avait pu la protéger, elle pourrait encore moins la retenir de partir. Et en un instant, elle se retrouva à nouveau seule sous ce ciel sans lune, une mèche de cheveux et les étoiles comme dernières compagnes.
