Chapitre 28
Némésis
If I could face them
If I could make amends
With all my shadows
I'd bow my head
And welcome them
But I feel it burning
Like when the winter wind
Stops my breathing
Are you really going to love me
When I'm gone
I fear you don't
I fear you won't
And it echoes when I breathe
Until all you'll see
Is my ghost
Are you really going to need me
When I'm gone
I fear you don't
I fear you won't
"I of the storm"
- Lexa, Dria, vous portez l'autre avec vous maintenant. Sachez que peu importe ce qui arrivera et même si vos chemins viennent à se séparer, vous ne serez jamais seule. Car ce lien qui vous unit vous garde ensemble pour toujours, où que vous alliez. On ne peut séparer une âme en deux comme on ne peut vous séparer mes filles.
Lexa regarda sa mère qui se trouvait étendue sur son lit. Et contre toute espérance, ses traits étaient clairs, comme si ses souvenirs inconscients avaient réussi à la préserver. Comme si ici seulement sa mémoire lui revenait, lui rendait ce visage oublié depuis trop longtemps. Elle réalisa combien les sœurs lui ressemblaient désormais, dans ses yeux verts, dans cette chevelure ondulée. Elle observa ensuite une toute petite Dria qui regardait le médaillon en forme de soleil entre ses mains, celui qu'on venait de lui confier. Puis toutes deux levèrent les yeux vers celle qui les regardait par-delà le temps, debout dans cette hutte d'antan, la commandante. Dria se laissa glisser par terre et tendit sa main d'enfant vers sa sœur.
- Vient Lexa, il faut dire au revoir à mère maintenant.
Lexa sentit son cœur se serre à cette petite voix de fillette, à ce visage sans émotion, à cette main qui lui été offerte. Elle approcha et vint enlacer ses doigts autour de ceux de Dria. Quand elle s'apprêta à poser à nouveau le regard sur sa mère, elle sentit de la pluie sur son visage. La tente n'était plus, elle avait fait place au grand chêne, à cet orage froid et sombre. Lexa regarda les sillons incrustés dans l'écorce, la terre retournée à la base de l'arbre centenaire.
- Nous devrions rester ici, Lexa, dit la petite Dria.
Lexa la regarda, si frêle et menue à côté de la femme qu'elle était à ses côtés. Elle s'agenouilla près d'elle, tenant encore sa main dans la sienne. Dria fixait le chêne, ses cheveux dégoulinant sur ses joues. Lexa lui empoigna les épaules pour la retourner, pour que leurs regards se croisent. La fillette pivota, faisant reculer sa grande sœur à la vue qu'elle venait de lui offrir.
Ses longues mèches de cheveux tombaient au sol. Dria retira son collier et le tendit à Lexa, mais en un instant, il s'égraina entre ses doigts, lui échappa dans une bruine poussiéreuse. Puis la fillette ramena sa main contre son visage, gémissant de douleur alors qu'une large plaie lui apparaissait sur la joue. Lexa alla la prendre dans ses bras, mais la gamine se recula, se dégagea de cette étreinte non désirée.
- Nous aurions dû rester ici, Lexa… comment avons-nous pu tant nous perdre en chemin… si seulement nous étions restées ici…
Dria s'éloigna pour aller se recroqueviller au pied du grand arbre. Elle encercla ses jambes de ses bras et posa son menton sur ses genoux.
- Je ne suis pas Heda… je ne suis pas Heda… je ne suis pas Heda.
Lexa referma les yeux durement, se frappant le visage de ses paumes pour tenter de se soustraire à cette vision qui la torturait. Elle rouvrit les paupières en entendant la voix de sa sœur qui hurlait.
- LEXA! criait l'enfant en tendant ses petits bras vers elle, emportée au loin de force par des guerriers natifs.
Lexa alla s'élancer vers eux quand elle sentit une main sur son épaule.
- Je vois cette hargne et cette fougue en toi, enfant. Je vois la promesse d'une force et d'une grandeur que tu ne t'imagines pas encore.
- Anya…
Lexa la regarda en sentant sa gorge se serrer. Elle était là, aussi réelle que l'était l'improbabilité du moment. La chef lui fit signe de la suivre et s'éloigna. La commandante alla mettre un pied en avant quand elle sentit le sol se dérober tout autour. Sa vue se brouilla et d'innombrables images vinrent l'aveugler, la faire tomber de tout son long. Les mêmes visions qui l'avaient submergée bien des années auparavant, celle des souvenirs et des vies d'autres femmes, d'autres Heda.
La chute ne se termina pas sur le sol des bois, sur les feuilles mortes et les racines, non. En ouvrant les yeux à nouveau, ses doigts sentirent la surface rugueuse et dure de la pierre. Lexa tenta de se relever, mais rien n'y fit, elle était percluse en elle-même, cloitrée, les yeux grands ouverts. Elle reconnut l'endroit immédiatement tant par la vue que par la douleur provenant de ses poignets. Sous un dôme ouvert en son centre, elle reposait, étendue sur la stèle au temple de la double vie.
Des ombres s'approchèrent, vinrent l'encercler autour de l'hôtel. Quand ils furent enfin assez près, elle put distinguer leur visage. Néanmoins, ils semblaient tous plus jeunes, une décennie de moins marquant leurs traits.
- Elle est si jeune, dit Irsil en se penchant plus avant.
- Elle est encore une enfant, ajouta Nama.
- Lexa n'est plus une enfant depuis longtemps, les repris Anya, non sans apposer sa main sur l'avant-bras de son second, juste au-dessus de l'entaille encore sanguinolente.
- Regardez, dit Wost en pointant les sillons dans la roche, ceux qui maintenant se rejoignaient, emplis du sang de celle qui était étendue sur la pierre.
- Heda, dit uniquement Bolfir en toisant la nouvelle commandante, celle devant qui il devrait maintenant s'incliner.
- Et cette Lexa, elle était ton second Anya? demanda Gustus.
Anya hocha la tête en se tournant vers Lexa, resserrant ses doigts sur son bras.
- Elle est donc seule? reprit-il.
- Je l'ai conduite ici moi-même si c'est ce que tu demandes, répondit-elle, une pointe de surprotection et de défi dans la voix.
- Non, je demande si elle est seule, si elle a une famille.
- Pour que l'un d'eux se joigne à nous, Anya, ajouta Bolfir.
La chef haussa d'abord les sourcils, puis ferma les yeux, revoyant ce jour à Andrews.
- Oui, elle a une sœur… une demi-âme.
Tous gardèrent le silence à cette évocation, se regardant les uns les autres. Une Heda ayant une demi-âme était une première, rendait le rôle d'intendante bien différent.
- Où est-elle aujourd'hui? demanda Irsil.
- Elle a été emportée par un guérisseur du Nord Vert. C'est tout ce que je sais.
Les membres du conseil ne risquèrent pas d'autres questions, car le ton qu'avait emprunté Anya ne laissait présager rien de bon.
- Bien, nous irons donc chercher cette jeune intendante aux Grands Lacs, dit Bolfir en s'éloignant avec Wost.
Irsil et Nama repartirent également.
- Nous voilà maintenant dirigée par deux enfants, Irsil, comment Heda a-t-elle pu jeter son dévolu sur elle?
- Je ne saurais le dire, Nama. Mais une chose est néanmoins certaine, si cette Lexa a été choisie à cet âge, c'est qu'elle se devait de l'être. Je crois que des jours prometteurs nous attendent avec ce règne, avec notre nouvelle Heda.
Quand il ne resta plus que Bolfir et Anya, un long silence s'installa. Lexa était toujours prisonnière en elle-même. Ne pouvant ni bouger ni parler, ne pouvant qu'être spectatrice de ces instants auquel l'inconscient l'avait soustraite jadis. Mais maintenant tout lui revenait, comme si elle s'y trouvait réellement, bien des années avant.
Lexa n'arrivait qu'à regarder ceux qui lui manquaient terriblement. Avec eux elle avait grandi, elle avait appris, tout apprit. Si elle était devenue la Heda digne des attentes qu'on lui avait vouées, c'était grâce à eux. Et de les revoir ici la faisait se sentir toute petite à nouveau, la faisait redevenir enfant devant eux. Pendant un instant, elle souhaita qu'ils restent là, qu'ils ne partent plus, plus jamais. Ils se penchèrent ensemble au-dessus d'elle et vinrent lui murmurer à l'unisson.
- Me gonplei ste odon…
Et avec ces mots, ils se reculèrent. Mais contrairement aux autres membres du conseil ils ne quittèrent pas le temple, non, ils basculèrent dans l'ombre, repartir plus loin que l'espace et le temps. Lexa hurlait à l'intérieur de sa tête, n'en pouvait plus de rester là.
- Shhhhh, dit une voix dans sa tête.
Lexa était encore à tenter de la reconnaitre lorsqu'elle sentit le poids de quelqu'un pressé sur elle. Grimpée sur la pierre, placée sur elle pour la contraindre à rester immobile encore davantage, la reine des glaces la fixait.
- Descend de cette stèle Heda… lui dit-elle entre ses dents serrées.
Nia leva ses mains et tourna ses poignets pour que Lexa puisse voir qu'ils étaient entaillés. Le sang dégoulinait de ceux-ci, glissant le long de ses avant-bras pour retomber en gouttelette sur le visage de la commandante.
- Je vais prendre tout ce que tu as de plus cher à tes yeux, absolument tout, Heda…
- LEXA, AIDE-MOI, LEXAAA!
Lexa se débattait dans ce corps invalide qu'était le sien, car elle avait reconnu cette voix qui appelait à l'aide, Clarke. La reine se pencha sur elle et alla murmurer à son oreille.
- Demain, ce ne sera plus que toi et moi… mais en attendant… la fille du ciel et moi allons passer un bon moment…
Nia lui mordit le lobe d'oreille en terminant ses mots. Elle se recula à nouveau et empoigna la dague qu'elle avait à la ceinture. La reine la prit à deux mains et la monta haut dans les airs. Au son des hurlements de Clarke qui se faisait de plus en plus fort et implorant, elle abattit la lame dans le cœur de la commandante.
- TU N'ES PAS HEDA!
Lexa se redressa âprement dans son lit. Elle respirait avec peine et son cœur martelait son rythme effréné dans sa poitrine. Instinctivement, elle passa sa main sur son torse, là où la reine avait planté sa dague irréelle, dans toute la cruelle vraisemblance qu'avait été ce cauchemar. Elle inspira profondément tout en finissant de reprendre ses esprits. Puis à nouveau, son cœur s'emballa, car elle ne sentit plus entre ses doigts ce qu'elle détenait avant de s'endormir, la tresse blonde de Clarke. Lexa pivota sur elle-même avec empressement, cherchant à tâtons sur le lit, écartant les couvertures et les oreillers. Elle soupira de soulagement quand sa main trouva les mèches dorées. Elle resserra fermement ses doigts autour et ramena son poing contre elle.
Lexa se recroquevilla au centre du lit et referma les yeux. Dans toute cette mer cauchemardesque dont elle venait tout juste d'émerger, elle se cramponnait à la seule chose qui lui restait, le dernier présent que lui avait offert Dria avant de partir pour de bon. Au creux de sa main, la tresse blonde la retenait ici-bas, l'ancrait dans la réalité qu'était la situation actuelle.
Lexa laissa ses pensées dériver vers la capitale, vers celle qui y était encore captive, Clarke. Elle la revoyait sur les murailles durant ce trop court moment où la reine l'avait exhibé comme un trophée. Elle revoyait son regard qui ne trahissait aucune peur, obstinément tenace jusqu'à la fin. Puis cette vision se dissipa alors qu'elle entendait à nouveau les cris dans le temple de la double vie.
Lexa se plaqua les mains sur les oreilles, comme pour échapper à ces hurlements qui venaient de l'intérieur de sa tête. Mais rien n'y faisait, Clarke continuait de la supplier de lui venir en aide, d'implorer que ses souffrances cessent.
La commandante se sentait si démunie, si faible et impuissante en ce moment. C'était comme si elle était ballotée dans les flots déchainés et ravageurs qu'était la tempête de cette reine des glaces. Mais, malgré tout ce tumulte elle n'était pas emportée au loin, elle restait là, à lutter pour rester en surface, se retenant fermement à cette ancre entre ses doigts, les mèches de cheveux blonds. Car eux seuls l'empêchaient de sombrer, la gardait à flot, lui rappelait qu'elle se devait de tenir bon, au moins pour elle.
Mais, malgré tout, l'attente était insoutenable. De devoir attendre là, si près de sa capitale, enfermée à l'extérieur des hautes murailles, sachant que celle qu'elle aimait plus que tout était entre les griffes de cette reine démente. Et nul endroit n'était moins certain que sous le joug de la souveraine de la montagne blanche.
- Ça suffit, ordonna Nia en levant la main.
Le premier garde cessa de verser sa cruche d'eau et le second, retira le sac de jute recouvrant la tête de Clarke.
- Sortez, laissez-nous, ajouta la reine.
Cela faisait maintenant près d'une heure que la même routine était répétée, encore et encore. La reine ne se lassant jamais des borborygmes ineptes qui émanaient de la blonde alors qu'elle subissait salve après salve.
Nia n'avait jamais été éprise des tortures barbares, celles qui laissaient le captif au bout de son sang. Qu'importait les blessures dont on pouvait guérir, celles que le temps aurait tôt fait de cicatriser. Ce qui lui conférait la plus grande satisfaction morbide était cette petite lueur dans le regard mortifié par la peur la plus pure qui soit. Car chacun avait cette faille, cette crainte d'une douleur en particulier, ce qui le rendait vulnérable au plus haut point.
Et la reine avait trouvé ce qui pétrifiait Clarke, l'eau. Cette découverte avait été faite suite à une simple question posée parmi tant d'autres, « Dis-moi, fille du ciel, si ton peuple sait voler, sait-il seulement nager? ». À ce moment précis, les yeux bleus avaient trahi le secret évident. Nia avait donc songé à la mener au bout des quais, à la regarder se débattre dans cette mer traitresse. Mais malgré toute la folie qui inspirait ce châtiment, il restait encore assez de raison pour se résoudre à ne pas envisager cette option. Car même si la vue de la blonde luttant pour rester à la surface lui faisait tant envie, elle ne désirait pas sa mort. Et la plonger dans cette eau glacée à l'aube de l'hiver aurait rendu le spectacle de courte durée.
Alors si elle ne pouvait conduire Clarke à l'océan, l'eau viendrait d'elle-même. Le plaisir était de la noyer lentement et pour ce faire, il y avait bien d'autres manières d'y parvenir. Et celle qui fonctionnait le mieux était celle qu'ils avaient employée durant l'heure précédente. On l'avait attachée sur une table en position couchée, on lui avait mis un sac en maille fibreuse sur la tête et l'on avait versé des cruches d'eau. Le tissu collait au visage et gardait le liquide, rendant impossible de voir et de tenter de se soustraire au torrent qui emplissait la gorge. Le corps et l'esprit devaient lutter de pair pour essayer de ne pas se noyer à l'air libre. Mais pour quelqu'un dont la simple peur de nager bordait les cauchemars, ce supplice atteignait de tous autres sommets.
Toutefois, le plaisir n'y était plus, du moins plus autant. La voir se débattre avec hargne, la voir recracher obstinément à travers la jute était un réel délice. Mais désormais, Clarke n'avait plus rien à lui offrir, n'était plus qu'un corps détrempé s'arquant faiblement. Ainsi Nia avait ordonné que le châtiment cesse. Car maintenant elle était prête à entendre ce qu'elle avait à lui dire, maintenant elle aurait toute son attention passive, pourrait enfin terminer de la noyer de ses mots.
Nia regarda ses hommes quitter la pièce et quand la porte se referma, elle alla auprès de la table. Clarke clignait des yeux à maintes reprises pour tenter de clarifier sa vue embrouillée. Elle se cambrait encore en toussotant, davantage par réflexe que par nécessité. Sa respiration était haletante, obstruée par toute l'eau ingérée.
- Demain tout sera terminé, Clarke… demain, l'esprit de Heda sera enfin libéré… sera à moi.
La reine grimpa lentement sur la table, alla se placer au-dessus de la blonde solidement ligotée. Elle laissa son poids peser alors qu'elle s'assoyait sur ses hanches et se penchait en prenant appui sur ses bras de chaque côté du visage de Clarke.
- Ce bleu dans tes yeux… une mer bien calme maintenant…
Nia empoigna sa mâchoire entre ses doigts tout en approchant son visage à quelques centimètres à peine.
- Où est cette tempête qui faisait rage après le départ de Dria… où est cette hargne en toi… cette fureur si magnifique… si bleue…
Nia relâcha son emprise, passa le bout de son pouce sur la lèvre inférieure de la blonde.
- As-tu abdiqué ta flamme… s'est-elle éteinte… noyée avec toi?
La reine alla s'approcher plus encore pour se l'approprier comme elle l'avait fait avec Dria, mais en se pressant davantage Clarke s'arqua sans pouvoir lutter. Le poids sur elle avait fait remonter toute cette eau ingurgitée de force. Son corps se cambra violemment alors qu'elle expectorait sa torture. Nia se recula, évitant toute cette eau qui refaisait surface. Elle sourit de malice en admirant la scène. Puis lorsque le spectacle fut terminé, elle se résigna à descendre de la table et à quitter la pièce.
Nia y retrouva ses gardes ayant participé aux supplices infligés à la fille du ciel. Elle regarda par la fenêtre, remarqua que l'épaisse couverture nuageuse commençait à passer au gris, à abdiquer sa noirceur. Il était l'heure d'aller se préparer au dernier combat à mener. Mais si elle avait encore bien à faire, Clarke ne serait pas épargnée en son absence pour autant.
- Lorsqu'elle respirera mieux à nouveau, recommencer à lui verser l'eau jusqu'à ce que…
Nia laissa sa phrase en suspens.
- Jusqu'à ce que la limite soit atteinte… mais je la veux en vie… du moins ce qui en restera.
Lexa se tenait debout sous sa tente, immobile, le regard tourné vers l'assistante la plus improbable qui soit, Octavia. Quand le ciel avait commencé à s'éclaircir, elle s'était présentée, offrant son aide pour préparer Heda au duel à venir. Ryder qui gardait l'entrée avait transmis la demande à la commandante et maintenant, la second d'Indra œuvrait en ces derniers instants d'avant combat.
Tout ce qui avait rongé le cœur d'Octavia, tout ce qui lui avait fait détester Lexa au plus haut point n'était plus. La veille elle avait échangé avec Indra, partageant devant un feu de camp ce que tous se demandaient. Pourquoi la commandante n'usait-elle pas des armées pour reprendre Polis? Pourquoi laisser au hasard la chance de décider le sort de la capitale. Car ce duel ne serait dominé par aucune des deux, les rivales s'égalant sur les aptitudes guerrières. Indra lui avait rapporté la raison de son choix, son prétexte de vouloir préserver le peu d'habitant qui restait dans la cité vaincue.
À ce moment précis, Octavia avait laissé ses pensées s'entremêler tout en observant les flammes danser. Elle revoyait Lexa et Clarke revenir indemnes de leur fuite à tonDC, revivait le moment où Indra la forçait à choisir entre rentrer avec les troupes et rester à attendre son frère. Des choix imposés par la commandante, sacrifiant tant de vie, la sienne y comprise. Mais maintenant, d'autres visions venaient rejoindre les précédentes. Il y avait cette soirée où Mieno lui avait fait sa marque, ce moment trop court où, en compagnie de Clarke, elles avaient été témoins de la face cachée du pouvoir. Puis ce moment dans l'arène, quand Lexa avait empêché le second d'Azgeda de mettre fin à sa vie.
Indra l'avait sortie de ses songes avec ces mots qui s'étaient imprégnés en l'ancienne fille du ciel. « Parfois, on ne pardonne pas parce qu'ils le méritent, non, mais plutôt parce que toute cette haine, on ne peut la porter indéfiniment. »
Après cela, Octavia s'était rendue auprès de Lexa, la seule qui représentait un quelconque espoir pour le salut de Clarke. Celle qui un jour, semblant si lointain désormais, avait été envoyée sur terre, sacrifiée tout comme elle. Et même si elle était maintenant une native, Octavia n'oublierait jamais d'où elle venait, et surtout avec qui elle était venue.
- J'ai terminé… Heda, dit Octavia en serrant une dernière sangle de l'armure qu'elle venait de mettre en place.
Lexa hocha la tête comme seule réponse, divaguant entre le moment présent et celui à venir.
- Lexa… Osa dire Octavia.
Celle-ci plongea son regard dans le sien durant un court moment puis elle lui fit un signe de tête vers la sortie.
- Retourne auprès d'Indra.
Octavia s'inclina et s'éloigna. Mais alors qu'elle allait passer l'entrée, Lexa lui dit ce qu'elle aurait dû ajouter à la fin de sa phrase, ce qu'elle avait omis.
- Octavia… merci.
La jeune second esquissa un léger sourire et quitta la tente, laissant la commandante à nouveau seule. Lexa passa à la petite table près de son lit, se saisit d'un boîtier en métal et l'ouvrit, révélant une mixture noire. Elle y trempa ses doigts, puis les passa à son visage. Elle n'avait besoin ni de personne ni de miroir pour reproduire ses peintures caractéristiques. Elle les avait tracées tellement de fois que cela était un automatisme désormais.
Quand cette dernière étape de sa préparation fut accomplie, elle soupira longuement, puis se dirigea à son tour vers la sortie de la hutte. Arrivée à l'extérieur, elle y trouva Ryder. En la voyant, il se pencha vers le paquet déposé à ses pieds. Il dénoua le lacet de cuir et put déplier l'étoffe.
- J'ai fait affûter vos armes, Heda.
Lexa posa les yeux vers l'épée et la lance sur le sol. Son garde les lui tendit l'une après l'autre. La commandante rengaina son épée et prit la lance dans sa main droite. De son autre main, elle alla tâter sa dague, celle qu'elle avait cachée sous sa cuirasse. Tout y était, elle avait maintenant toutes les armes nécessaires à ce combat se rapprochant de plus en plus.
Elle pencha la tête vers l'arrière, contempla le ciel couvert. Tout était étonnamment calme, il n'y avait plus que le bruissement du vent dans les hautes branches. Lexa tenta de figer ce moment de fausse quiétude dans son esprit. Mais la paix des bois fut brusquement interrompue par des bruits au loin. Elle referma les yeux un court moment alors qu'elle reconnaissait les tambours de la nation de glace, l'heure était venue.
Les armées alliées s'étaient pressées à la lisière de la forêt, chacun désirant assister à ce duel déterminant. Car son issue scellerait bien des vies, bien des destins. Pour concurrencer Azgeda, leurs propres tambours avaient été entonnés. C'était comme si la forêt avait pris vie, comme si de ces martèlements son cœur était enfin perceptible.
Ryder et Indra se tenaient aux côtés de Lexa alors qu'ils approchaient du rebord de la colline, celle qu'ils ne pourraient descendre. Cette dernière distance ne pouvait être parcourue par nul autre que leur commandante. S'ils l'avaient assisté et accompagné jusqu'ici, maintenant ils ne pourraient aller plus avant. Maintenant Lexa devait poursuivre seule, sans gardes, sans conseillers, sans intendante.
Lexa hocha la tête et fit un pas en avant, franchissant enfin cette limite invisible qui la détacherait de tous. Puis elle mit un autre pas devant l'autre et descendit le long de la pente menant à la cité. Quand le sol changea sous ses pas, quand les herbes hautes firent place aux cendres, elle s'immobilisa un court instant. Vint alors l'ultime soutien des siens. Entonné à l'unisson, ce simple mot répété encore et encore « Heda ». Mélangée aux tambourinements des caisses, cette clameur l'atteignit jusqu'au plus profond d'elle-même. Elle se remit en marche, traversa ses terres pour aller se poster à une cinquantaine de mètres du portail.
Elle regarda vers le haut des murailles et n'y vit que les des hommes aux visages peints de bleu, pas de trace de leur reine. Lexa planta sa lance dans le sol, bien obligée de se résoudre à faire la dernière chose en son pouvoir, attendre.
Les tambours de la nation de glace emplissaient la capitale déchue. Nia ressortait de la demeure de la commandante, là où elle avait élu domicile depuis son arrivée. Dans la chambre de Lexa, elle était allée se préparer. Sans assistance aucune, n'ayant jamais recours à qui que ce soit pour sa personne, elle avait réajusté son armure et refait ses peintures bleutées.
Elle avait ordonné qu'on fasse sortir les membres du conseil. Devant la grande cathédrale, ils attendaient ensemble, eux les quatre, les seuls habitants de Polis relâchés. La motivation n'avait toutefois rien à voir avec la clémence, c'était uniquement pour qu'ils assistent à la fin de leur commandante. Et quand la reine fut enfin prête, on les escorta jusqu'aux murs, les fit monter tout en haut. Seuls entre les hommes d'Azgeda, ils virent Lexa devant les portes, attendant tout comme eux cette reine retardataire.
Nia arriva peu de temps après le conseil, suivit de près par ses gardes supportant Clarke qui arrivait à peine à marcher. Elle leur fit conduire la dernière spectatrice parmi les autres. Et enfin, les engrenages d'acier se mirent à tourner, à s'emboiter pour ouvrir les larges portes.
Clarke se tenait à nouveau entre Bolfir et Irsil, dans cette affreuse impression de déjà vue. Malheureusement, ce n'était pas qu'une impression, elle revivait ce moment où, recluse sur les murailles, elle était forcée d'observer sans pouvoir agir. Mais même si la vision de Dria allant à une mort certaine avait été déchirante, ce n'était rien comparé à cet instant. Clarke était appuyée contre la rambarde, n'arrivant pas à tenir sur ses jambes tremblantes. Elle avait beau être à l'air libre, sous le vent glacial de l'aube, elle avait encore l'impression d'être engloutie sous le poids de l'eau. Elle se sentait pesante et faible sous les soubresauts encore présents. Ils remontaient de plus en plus fort, lui soulevant le cœur avec chaque répétition. Elle referma les yeux un instant en resserrant ses doigts sur les pierres des murailles.
Irsil alla tendre la main pour la poser au dos de la blonde quand il se ravisa. Celle-ci se reculait brusquement pour traverser les remparts. Pliée en deux sur la rampe, elle régurgita toute l'eau dont elle était sursaturée. Son corps était secoué dans cette vague inverse instinctive, cette dernière tentative de se libérer de sa noyade intérieure. La blonde essuya sa bouche du revers de sa manche, puis passa ses mains à ses yeux, retira les larmes qui avaient coulées machinalement à l'effort. Puis elle se redressa, releva la tête pour dégager sa gorge, et prit une profonde respiration. L'air pénétra dans ses poumons comme s'il le faisait pour la première fois depuis longtemps. Clarke respira lentement à plusieurs reprises puis se résigna à retraverser le mur.
Le portail se refermait derrière Nia alors qu'elle rejoignait la commandante, la fixant tout au long de sa lente marche.
- Heda, dit la reine en s'inclinant faussement vers l'avant, tout comme elle l'avait fait devant Dria.
- Nia, rétorqua sèchement Lexa.
- Nous y voilà, enfin, dit la reine en se redressant.
- Enfin, murmura Lexa.
La reine balaya la lisière de la forêt, toisant les armées venues observer l'affrontement, elle y reconnut les généraux placés plus avant. Puis elle sourit en constatant qui manquait.
- Je vois que les tiens ont tous désiré être témoins de ta chute, commandante. Pourtant, je ne vois pas cette chère Dria… l'intendante n'est donc pas venue. Mais quel dommage…
- Garde ta langue fourbe derrière tes dents, lui lança Lexa le regard noir.
À ces mots, elle revoyait la petite Dria de son rêve, celle dont les cheveux tombaient par terre, celle au visage marqué au fer rouge.
La reine se mit à rire devant la réaction de la commandante. Puis elle se recula et indiqua le haut des murailles.
- Qu'est Heda sis maintenant, si ce n'est qu'une fleur fanée par le gel. J'ai mieux encore, Heda. J'ai tenu à ce que ton conseil restreint soit là, du moins ce qu'il en reste. Mais surtout, je t'ai apporté ta précieuse fille du ciel.
Lexa leva les yeux vers Clarke. Leurs regards se croisèrent, mais furent bien différents de la veille. Il n'y avait plus cette absence de peur et cette détermination dans ce bleu qu'elle chérissait tant. Que lui était-il arrivé durant cette seule nuit, elle ne pouvait dire, mais quoiqu'il en fût, cela lui avait volé ce qui restait à prendre.
- Maintenant que toute la famille est réunie… non c'est vrai il manque notre petite fleur…
Nia passa sa main à son cou et dégagea le pendentif caché sous son armure. Elle glissa ses doigts sur le médaillon représentant le soleil, celui qu'elle avait pris à Dria. Elle l'exhiba devant Lexa tout en lui souriant. Puis elle s'inclina vers l'avant, l'invitant à débuter ce qui n'avait que trop tardé, l'affrontement final.
Lexa s'inclina à son tour et lui tourna le dos. Elle s'éloigna de quelques pas et empoigna sa lance à deux mains. Elle referma les yeux alors qu'elle la faisait tournoyer, repassant cet entrainement d'une vie entière. Derrière ses paupières closes, elle revit Anya, puis Gustus, ceux qui avaient forgé celle qu'elle était, la préparant sans le savoir à ce duel ultime. Car aujourd'hui elle défendrait son titre comme aucune autre Heda avant elle ne l'avait jamais fait. Aujourd'hui, elle prouverait à tous que ce titre ne pouvait être ravi, il devait être mérité.
Ses songes furent brusquement interrompus quand elle sentit l'air siffler au-dessus de sa tête. Dans le tumulte des tambours et des acclamations de leurs peuples respectif, elle n'avait pu l'entendre approcher. Lexa fit volte-face, évitant du fait même un nouveau coup de lance. La reine cessa ses attaques devant son adversaire lui faisant maintenant face. Elle se contenta de sourire en se reculant légèrement, remettant un peu de distance entre elles.
Lexa se mit en mouvement, et au contraire de la reine, n'afficha aucune émotion. Elle garderait son contrôle, ne lui ferait pas ce plaisir. Elles se mirent alors à valser dans cet enchainement de manœuvres lancées et contrées. Nia osait et Lexa parait, reprenant encore et encore les mêmes pas de cette danse de violence. Le bruit des manches en bois s'entrechoquant venait accompagner les tambours tout autour d'elles. Les lances claquaient l'une contre l'autre, sans pour autant arriver à atteindre leur cible.
La commandante restait là de son regard noir, concentrée et bien déterminée à prendre son temps. Car même si toutes deux étaient pressées de ravir la vie de l'autre, la raison accompagnait Lexa alors que la folie berçait Nia. Ainsi la commandante se devait de garder son avantage, car c'était un des seuls qu'elle possédait.
Lexa avait beau être reconnue pour son incroyable habileté aux tirs en tout genre, elle ne donnait pas sa place pour le maniement des autres armes. Toutefois, la reine des glaces était également une adversaire de taille. Elle était crainte et redoutée, et avec raison. La nation qu'elle dirigeait était la plus barbare et dure, un peuple sans merci se devait d'être mené d'une poigne de fer. On les dirigeait avec force et constance ou on mourrait en faiblissant. La montagne blanche forgeait des guerriers redoutables et des souverains sans pitié.
Et donc, tant sur les remparts qu'à la forêt, on savait que ce serait le plus grand duel qu'il leur serait donné de voir, probablement le dernier de leur temps. Car à la fin de celui-ci, leur monde serait changé, remanié par la vengeance et la victoire.
Nia continuait à décrire des cercles avec Lexa comme de fidèles partenaires. Mais ce rythme était bien trop lent à son goût, bien trop calculé. Il manquait de passion, de ferveur guerrière, elle ne sentait pas la présence de Heda, la vraie. Elle décida donc qu'il était grand temps de tester les limites de ce contrôle qu'affichait la commandante. Elle se recula de plusieurs pas, puis se mit à faire tournoyer sa lance entre ses mains, davantage pour démontrer son adresse que réellement pour menacer Lexa.
- Je croirais voir Dria, tu entames ce combat avec aussi peu de capacité qu'elle en a eu malgré tous ses efforts. Si seulement tu avais pu la voir se cramponner à cette arme.
La reine se mit à rire, revoyant la pauvre Heda sis dans ce combat auquel elle avait consenti de force.
- Elle t'a raconté comment cela s'est passé?
À ces mots, la reine s'élança sans prévenir, revint dans cette danse abandonnée plus tôt. Lexa contra ses salves tout en fronçant les sourcils, s'efforçant de ne pas imaginer sa sœur à sa place. Nia se recula à nouveau et recommença à faire tournoyer son arme.
- Elle n'a opposé qu'une piètre résistance, n'a été qu'une offrande sacrifiée par ce conseil à qui tu confies la capitale… les sages et les stratèges.
Nia se remit à rire à l'évocation de ces qualificatifs.
- Ils me l'ont laissé, ils me l'ont donné! Et moi… dans ma grande clémence, je te l'ai rendue. Mais pas avant de lui rappeler cette simple vérité. Dria a dû te la dire, elle n'avait plus que ça aux lèvres à la fin. Tu veux bien me la répéter… Heda.
La reine tournoya sur elle-même tout en menaçant faussement Lexa de la pointe de sa lance. Lexa serra sa mâchoire, refusant de répondre avec des mots. Elle décida qu'elle la ferait taire autrement. Elle s'avança vers elle, projetant son arme en avant, évitant les répliques de Nia. Elle esquiva pour mieux riposter, puis trouva cette ouverture qu'elle était venue chercher. Le coup dévia sur l'armure métallique, non sans entailler une section en cuir.
À la douleur soulevée, Nia força Lexa à reculer, la menaçant de ses salves endiablées. La commandante s'éloigna pour à son tour aller faire tournoyer sa lance. Nia passa sa main à sa plaie, réalisant qu'elle n'était qu'en surface. Elle ramena ses doigts tachés de sang à ses lèvres, puis elle passa sa langue sur l'extrémité de ceux-ci. Elle referma les yeux un court moment, comme si elle en savourait la saveur.
- Le même goût que sa bouche…
Lexa fronça les sourcils à nouveau, ne comprenant pas où le délire de la reine l'avait conduite.
- Ta chère Dria… c'est le souvenir que j'en garde, le goût de son sang dans sa bouche.
Nia se passait la langue sur la lèvre inférieure alors que les jointures de Lexa devenaient blanches tant elle serrait le manche de sa lance.
- LEXA AIDE MOI! LEXA JE T'EN SUPPLIE AIDE MOI! Hurla Nia avec mépris.
Elle se mit ensuite à rire avec une telle cruauté que Lexa ne put que se laisser contaminer. Elle ne put retenir la vision de Dria qui l'appelait par-delà le temps les lieux.
- Comme elle t'a appelé… encore et encore. Elle a pleuré, crié et supplié ton retour… mais tu n'étais pas là. Tu l'as laissé prendre ta place, tu ne m'as pas laissé d'autre choix que de lui rappeler l'essentiel… JE NE SUIS PAS HEDA, JE NE SUIS PAS HEDA…. JE NE SUIS PAS HEDA!
Lexa arrivait à l'entendre le redire sans cesse, sa petite sœur qui ne savait plus rien dire d'autre. Les images s'entrechoquaient, mélangeant des visions de torture et ce moment où elle partait sous le ciel sans lune. Le masque de Heda commença à se fissurer et avec cette craquelure, le contrôle de Lexa.
La commandante se jeta vers la reine dans un flot de coups mués par cette envie de protéger même s'il était trop tard. Nia ne se fit pas prier pour participer à ce qu'elle avait tant attendu, et de ces viles paroles obtenues. Lexa envoyait ses manœuvres avec autant de force que de précision. Mais entre elles, il n'y avait plus autant de retenue, de protection pour elle-même. Nia prenait un plaisir non dissimulé à ce rythme accéléré, à cette fougue enfin perceptible, mais pas encore suffisamment.
Le bois se frappait sans répit, glissait sur le métal et dans les airs. Toutes deux se déplaçaient avec agilité, évitant ici pour contrer là. Le temps s'était accéléré tout comme le battement de leur cœur à l'unisson par-delà leur armure respective. Il filait à toute vitesse et aurait tôt fait d'emporter l'une ou l'autre si elles poursuivaient cette cadence effrénée.
Mais l'empressement cessa quand la pointe de la lame de Nia glissa le long du manche de celle de Lexa. Pour se protéger les doigts, la commandante les desserra un court instant, quoique pas assez rapidement pour échapper à la reine. Celle-ci usa de ce relâchement et fit pression sur l'arme de Lexa. Le bas du manche s'éleva dans les airs alors que Nia l'empoignait pour le coincer derrière la sienne. Elle n'eut plus qu'à forcer un levier et en un instant, projeta son coude au visage de Lexa pour terminer la manœuvre.
Le coup avait été aussi puissant que dévastateur. Car s'il avait envoyé Lexa au sol, il l'avait également privé de sa première arme. Nia se recula alors qu'elle faisait maintenant virevolter sa prise et sa propre lance. Dans un rire malfaisant, elle brisa le manche ennemi. Les morceaux tombèrent en éclisses sur le sol gelé, allèrent rejoindre leur maitresse.
Clarke eut le souffle coupé en voyant Lexa tomber au sol. Durant la première partie de l'affrontement, elle avait senti que l'air lui manquait tant la peur la prenait au ventre. Rien ne pouvait égaler le sentiment d'impuissance, de voir l'être aimé affrontant pareil péril et cette situation atteignait de tout autre sommet en ce moment. Clarke était prise ici, obligée de regarder la reine menacer de lui enlever celle qu'elle n'avait pu qu'espérer durant les jours précédents.
Dans cette brise mordante, la nuit dans la cabine à l'Arche semblait bien loin. Comme si tout cela n'avait pas réellement eu lieu, comme si tout n'était plus qu'ici et maintenant. L'angoisse étouffante était telle qu'elle pétrifiait la blonde, lui rendant impossible de se souvenir des jours passés, incapable d'envisager un futur déchu. Elle se sentit noyée à nouveau, eut l'impression de sentir cette eau entrer en elle, la menacer de l'intérieur.
- Bien, bien commandante, mais quelle démonstration de tes habilités, me voilà presque conquise.
Lexa essuyait le sang qui coulait de sa lèvre fendue alors qu'elle se remettait sur pied. Perdre cette première étape était toutefois prévisible et elle avait depuis longtemps accepté cette éventualité. Car tous connaissaient la maitrise de la reine des glaces pour cette arme. Mais comme le voulaient les règles du duel, elle avait dû débuter ainsi, attendant de pouvoir enfin passer à ce qui faisait sa propre renommée, du moins après les tirs de précisions. Lexa dégaina son épée, l'admira dans toute la promesse qu'elle était.
- Heda et son épée, nous pouvons donc dire que le combat peut réellement commencer alors, non? Lui lança Nia pour la provoquer plus encore.
Les paroles n'eurent encore pas de réponse en mot, mais bien en action. Lexa reprit part à leur valse teintée de rouge. Le combat prit une tout autre tournure, car une arme de distance et de proximité s'affrontaient, mais chacune était orchestrée par celles qui les maniaient mieux que quiconque, les chefs rivales.
L'aisance de Lexa était maintenant bien plus évidente. Elle maniait son épée avec une telle souplesse, comme si elle faisait partie de son corps, n'en était que le prolongement. Toutefois les salves étaient plus ardues dans son cas, car elle se devait d'avancer et de reculer sans cesse. La lance offrant une plus grande distance de portée, tant pour attaquer que pour riposter. Ainsi, Lexa se devait de s'approcher pour tenter un coup, tout en se précipitant hors d'atteinte après chaque tentative.
Elles échangèrent les volées encore et encore, se rendirent jusqu'au seuil où l'air devenait plus difficile à reprendre. Chacune tentait néanmoins de cacher ce fait à son opposante, ne désirant révéler aucune faiblesse.
Alors que Nia essuyait la sueur qui perlait sur son front, Lexa saisit ce court moment. Elle se précipita sur elle, plongea au sol pour éviter la pointe de sa lance. Elle roula sur elle-même tout en dirigeant sa lame à l'horizontale. Lexa était maintenant à genoux tout juste derrière la reine, la pointe de son épée teintée de rouge.
Nia se recula tout en passant sa main à sa cuisse, à la lisière de la fin d'une section d'armure. L'entaille n'était profonde et saignait abondamment. Elle ne perdit pas plus de temps pour se lancer sur Lexa. La commandante n'avait pas eu le temps de se relever que déjà Nia se retrouvait sur elle.
Lexa se laissa tomber sur le dos tout en soulevant ses jambes sur son torse. Le poids de la reine se pressa sur son corps recroquevillé, appuyant sur ses pieds qui tentaient de la tenir à distance. Dans un cri de lamentation, Lexa poussa de toutes ses forces, fit basculer la reine au-dessus d'elle. Nia roula par terre un peu plus loin. Elle se redressa à quatre pattes et leva la tête vers Lexa tout en souriant avec démence. Elle avait été repoussée par la commandante, mais ce n'avait pas été en vain.
Le cœur de Clarke se serra jusqu'à lui infliger un pincement si douloureux, si profond qu'elle passa sa main à son torse, comme si elle désirait le saisir. Le mal se rependit en elle, en onde poignante, la torturant de l'intérieur pour accompagner ce qu'elle venait tout juste de voir. Lexa avait été empalé par la lance de Nia, gisait par terre, grièvement blessée.
Clarke secoua la tête, tentant de nier l'évidence de la tournure du duel. Elle se recula du rebord du mur, pressant ses mains sur sa bouche. Ses cris furent étouffés entre ses doigts alors qu'elle commençait à peine à réaliser la gravité de la situation.
Des gardes s'approchèrent d'elle alors qu'elle devenait de plus en plus agitée. Ils tentèrent de lui empoigner les bras, de la maitriser dans toute sa furie de panique. Les hurlements la quittèrent alors qu'elle se débattait de toutes ses forces.
Bolfir et Wost s'interposèrent, se ruèrent vers les hommes des glaces, incapable de rester là sans rien faire, encore une fois. Les hommes d'Azgeda se multiplièrent autour d'eux, ruant de coups les membres du conseil, saisissant la blonde.
- LEXA!
Clarke hurlait encore à s'époumoner, tendant les bras vers Lexa. L'un des gardes mit fin aux supplications déchirantes en lui envoyant un violent coup à la gorge. La jeune femme tomba à genoux mais fut rapidement rejointe par Nama qui leva sa main vers l'assaillant. Devant la vieille dame il se recula, ayant déjà accompli ce qui se devait d'être fait.
- Lex…L…Lexa… tentait de dire Clarke.
- Shhhhhh, dit Nama en la pressant contre elle.
Clarke se cramponna à la tunique de Nama alors qu'elle tentait vainement de reprendre son souffle. L'air lui mordait le cou, emprisonné tant par le geste que la peur pure et simple, celle qui étrangle plus que tout.
Toujours étendue sur le dos, Lexa expira bruyamment alors qu'elle baissait les yeux vers la lance de Nia. Celle-ci était logée à travers son armure au-dessus de sa hanche droite. Venant des murs, elle entendit son nom être crié, puis brusquement interrompu. Même si les cris avaient été brefs, elle avait reconnu la voix, celle qu'elle ne pourrait confondre, celle qu'elle aimait. Ces hurlements la pénétrèrent, vinrent supplanter la douleur de sa blessure. Puis elle entendit la reine qui se relevait non loin et dut se résigner à se ressaisir. Dans un cri étouffé, elle essaya de retirer l'arme ennemie qui la transperçait au flanc. Lexa tira fermement sur le manche, réalisant que la lame avait même traversé le sol, la clouant par terre.
Nia s'était maintenant relevée et approchait, sortait son épée de son fourreau. Lexa tourna la tête pour tenter de repérer son opposante, elle était près, juste assez. Quand Nia fit un pas de plus dans sa direction, Lexa envoya une dernière tentative de la ralentir. Ses doigts se refermèrent sur le manche de son épée et au ras le sol, la fit s'abattre vers les jambes de la reine. Celle-ci se recula, mais ne put éviter totalement. La lame sectionna le cuir de l'une de ses bottes, envoyant une giclée de sang sur l'herbe cristallisée. Le geste désespéré eut l'effet escompté et Nia fut à nouveau au sol.
Lexa ramena son arme à côté d'elle et l'y laissa. De ses deux mains elle se saisit de la lance qui la maintenait captive et à la merci de Nia. Elle prit une profonde inspiration et ferma les yeux. Le gémissement se mua en un cri puis en un hurlement de douleur alors que la pointe de la lance émergeait de son armure. Elle envoya l'arme ensanglantée au loin et pressa ses doigts sur la plaie. Lexa sentit la chaleur de son sang couler sous ses vêtements alors qu'elle se retournait sur le ventre. Prenant appui sur ses avant-bras, elle leva les yeux vers la reine qui rampait un peu plus loin.
La commandante empoigna son épée et entreprit de se relever, non sans peine. Une fois debout, elle réalisa le sillage que la reine laissait dans sa fuite. La blessure au bas de sa jambe l'avait restreinte au niveau le plus bas, aux pieds d'Heda. Lexa fit tournoyer lentement son épée alors qu'elle commençait à avancer en direction de Nia. Tout cela n'avait que trop duré et contrairement à son opposante, elle n'avait aucune envie de prolonger le plaisir du combat.
Lexa abattit la pointe de son arme sur la jambe de Nia, la forçant à s'immobiliser, à cesser de ramper piètrement. De son pied, elle alla mettre tout son poids sur la main de la reine qui tenait son épée. Nia gémie de rage et de douleur, mais ses doigts abdiquèrent, relâchèrent le manche. La commandante releva son emprise et envoya l'épée au loin. Puis elle passa ses jambes de chaque côté de son adversaire. La reine n'avait plus aucune arme et gisait face contre terre, vaincue. Lexa empoigna sa chevelure fermement pour la forcer à s'agenouiller, pour que le duel prenne fin. Comme l'exigeait la coutume, la mise à mort se faisait de cette façon, en transperçant la colonne à la base du cou. Et tel serait bientôt le sort de Nia. La commandante lui fit pencher la tête en avant alors qu'elle écartait sa chevelure noire, dégageait le col de son plastron.
Lexa empoigna son épée à deux mains et la leva haut dans les airs. Elle alla rendre le coup final quand Nia se retourna prestement. Le temps sembla se figer durant cet instant imprévu, durant ce moment où la balance changeait de contrepoids. Lexa ne put que voir ses yeux noirs et son sourire teinté de folie alors que la reine portait sa main à sa hanche. D'une petite poche y étant accrochée, elle en sortit la même mixture ayant insufflé les affres délirantes à Dria. Nia ramena sa paume devant sa bouche et souffla au visage de Lexa qui ne put éviter la poussière altérante.
Et en un battement de cil, tout venait de basculer. La commandante se reculant en titubant, respirant avec peine, aveuglée par la poudre âcre recouvrant son visage. De sa main vacante, elle essuya ses paupières qui commençaient à brûler affreusement. Elle reculait au hasard, envoyant des coups d'épée aveugles pour se soustraire à une menace encore couchée au sol.
La reine se mit à rire devant ce spectacle qu'elle venait de créer, une commandante totalement démunie. Et si elle n'était que privée de la vue pour le moment, bientôt elle perdrait bien plus. Nia eut tout le temps du monde pour ramper jusqu'à sa lance, celle qui, quelques instants auparavant, avait cloué Heda au sol. Elle prit appui sur le manche et se relava péniblement.
- Heda… soupira-t-elle en secouant la tête.
Lexa avait pu retirer la mixture qui lui couvrait le visage, mais le mal était fait, elle en avait déjà respiré les vapeurs. Ses sens se brouillaient maintenant, la coupaient de la réalité de ce duel. Sa vue était maintenant floue, ses oreilles bourdonnaient et son corps tout entier ne demandait qu'à s'affaler par terre.
Nia clopina dans sa direction, bien résolue à prendre tout son temps pour anéantir Lexa, et ce, jusqu'à son dernier soupire. La reine ne savait que trop bien dans quel état se trouvait sa captive, combien les mots qu'elle lui soufflerait la pénètreraient jusque dans la chair.
- La plus jeune Heda qui n'ait jamais été…
Lexa entendait Nia, mais fut pourtant ramené en arrière, dans ce temple sur la pierre froide.
- Un règne sans pareil… c'est ce qu'on te présageait…
Tout autour elle voyait les membres du conseil, sentait Gustus la prendre dans ses bras, promettre qu'il prendrait la fillette sous son aile ainsi que sa sœur à venir.
- Et pourtant… nous n'avons jamais eu de Heda aussi faible, celle qui a forcé la coalition plutôt que d'oser la conquête… celle qui a voulu s'allier au peuple du ciel alors qu'elle aurait dû les exterminer tous…
Lexa entendait la reine dans sa tête. Ses mots lui parvenant en écho, comme si elle était tout autour d'elle, à l'intérieur comme à l'extérieur.
Nia observa le visage de Lexa, remarqua ses pupilles vacillantes et grandissantes, éclipsant le vert de son regard. La reine alla entailler l'arrière de la jambe de Lexa avec la pointe de sa lame, la forçant à plier genou en terre. Mais ce n'était pas assez, ce n'était jamais assez.
- Nous y voilà commandante… voici la fin, dit-elle en lui expédiant son talon à l'abdomen.
Lexa s'écroula sous le coup, le souffle coupé. Elle gisait maintenant par terre, le regard plongé dans ce ciel gris clair. À cette couleur, elle revit la plume entre ses doigts, celle qu'elle avait insérée dans la chevelure de Clarke avant la soirée des jeux. De ses yeux grands ouverts, elle revivait cet instant, admirait à nouveau le rouge de cette robe, la beauté envoutante de Clarke cette nuit-là. Elle revit ce bleu où elle s'était abandonné, celui qu'elle avait rêvé de revoir de près, au moins une dernière fois.
Puis elle les sentit, froids et légers. Descendant du ciel couvert, d'innombrables flocons de neige s'échappaient des cieux. Dans leur caresse hivernale, ils fondirent sur ses joues, se mêlant aux larmes qu'elle cessa de retenir. Avec elles, elle laissa partir ses images hallucinées, le visage de celle qu'elle s'était permis d'aimer, revoyait dans l'irréel vaporeux. Totalement perdue dans ses sens altérés, Lexa relâcha son épée et ramena ses bras sur elle. Elle sentit sous ses doigts le cuir, le métal et le sang.
Nia enjamba le corps de la commandante, se plaçant au-dessus d'elle. Le médaillon de Dria pendait entre elles, capta le regard égaré de Lexa. Elle tendit la main pour le saisir et la reine la laissa faire. Dans ce délire où elle avait sombré, elle ne représentait plus aucune menace. Les doigts de Lexa s'accrochèrent au collier et à nouveau elle fut transportée au loin.
Elle se revit avec Dria, accomplissant ce rituel d'échange de pendentifs qui leur était propre. Puis lui revint ce dernier au revoir où aucun collier ne fut rendu. À sa place, ce fut une tresse de cheveux blonds et un ciel sans lune.
- L'heure est venue Heda… quitte ce corps de misère… relâche cette usurpatrice… viens à moi…
D'une main Lexa tenait encore fermement le médaillon et de l'autre laissa glisser ses doigts sous son armure. Elle n'avait plus conscience de rien, était muée par quelque chose à l'intérieure d'elle-même qui semblait résister aux effets discordants. Elle s'exécutait à l'aveugle, s'abandonnant à ce qui la contrôlait. Et avec cette possession lui revenaient toutes ces visions de jadis. Celles qui, lorsqu'elle était encore une enfant, l'avaient submergée de fièvre, l'avaient envahi pour la conduire jusqu'ici. Des souvenirs qu'elle n'avait jamais eus, des vies qu'elle n'avait jamais vécues, les précédentes Heda.
- Yu gonplei ste odon, lui murmura Nia à l'oreille.
L'une sur l'autre, elles étaient plus près que jamais, jointes dans cette fin imminente. Nia se saisit de l'épée de la commandante qui gisait là, offerte sans résistance. Elle la ramena entre elles pour finir ce qu'elle avait si bien commencé. Elles se regardèrent droit dans les yeux alors que la lame la transperçait. Le vert dans le noir, un délire passager dans une folie éternelle.
Clarke aurait voulu hurler à nouveau, mais les mots restaient prisonniers dans sa gorge meurtrie. Elle s'était relevé et penchée vers l'avant des murailles, la main tendue vers Lexa. Comme pour tenter de l'atteindre, de la ramener à elle, de la soustraire à cette fin où ce duel l'avait mené.
Le peu d'espoir qu'elle avait eu en voyant Lexa se relever avait été de courte durée. La victoire à portée de main lui avait échappé, lui avait été volé. Et maintenant elle avait été vaincue, était à la merci de cette reine démente.
Son torse s'arqua alors que l'air lui manquait. Les yeux exorbités devant toute l'impossibilité de la situation, elle contemplait de loin, de trop loin. Nia et Lexa gisaient sur le sol givré, blanchissant peu à peu sous la fine neige qui commençait à les recouvrir complètement.
Et au beau milieu des cendres désormais recouvertes de blanc, une autre couleur vint jurer par son contraste inquiétant. Sous les corps des rivales, une mare de sang s'étendit tranquillement, annonçant le terme de cet affrontement définitif, la mort.
