Chapitre 30

Entre ciel et terre


I'm a phoenix in the water
A fish that's learned to fly
And I've always been a daughter
But feathers are meant for the sky
And so I'm wishing, wishing further,
For the excitement to arrive
It's just I'd rather be causing the chaos
Than laying at the sharp end of this knife

With every small disaster
I'll let the waters still
Take me away to some place real

So when I'm ready to be bolder,
And my cuts have healed with time
Comfort will rest on my shoulder
And I'll bury my future behind
I'll always keep you with me
You'll be always on my mind
But there's a shining in the shadows
I'll never know unless I try

With every small disaster
I'll let the waters still
Take me away to some place real

'Cause they say home is where your heart is set in stone
Is where you go when you're alone
Is where you go to rest your bones
It's not just where you lay your head
It's not just where you make your bed
As long as we're together, does it matter where we go?
Home

"Home"


Clarke se réveilla en inspirant de panique. Assise au beau milieu du lit, elle pressa sa main sur sa gorge alors qu'elle reprenait son souffle. De son autre main, elle dégagea son front moite, les quelques mèches qui y étaient collées. Elle se frotta les yeux, tout ceci n'était qu'un rêve, un souvenir passé. L'espace d'un instant, elle y était à nouveau, à lutter contre toute cette eau ingérée de force pour le simple plaisir de la torturer.

Elle expira fortement en se relevant, finissant de chasser les dernières bribes de souvenir qu'avaient été ces heures entre les mains de la reine Nia. Clarke alla au rebord de la fenêtre et l'ouvrit. Même au beau milieu de la nuit, la brise était chaude, ne l'apaisait que très peu. Dans un soupir elle tourna le dos à la fenêtre, toisa la chambre où elle avait été reléguée depuis le début de la semaine. De loin la plus belle chambre d'invité de l'aile Est, mais néanmoins pas celle de la commandante, celle qu'elles avaient partagée depuis plusieurs mois maintenant.

Clarke se passa les mains dans les cheveux, les ramena au-devant de l'une de ses épaules pour dégager son cou moite. Elle passa au placard et se changea, revêtit une robe légère. Elle jeta un dernier regard au baldaquin avant de sortir, comme il était vide sans Lexa. Mais telle était la coutume en de pareilles occasions, elles ne devaient pas se voir sept nuits durant. La blonde soupira à nouveau en repensant à cette obligation qui lui était imposée. Heureusement, cette nuit était l'avant-dernière les tenant éparses, si loin et si près à la fois, autant que les ailes du manoir pouvaient les tenir à distance.

Elle sortit dans le couloir et referma discrètement derrière elle, ne désirant pas réveiller sa mère. Cela faisait plusieurs jours qu'Abby était venu à la capitale, tout comme Kane, Bellamy, Raven, Wick, Monty et même Jasper. Toutefois, elle était la seule résidant à la demeure de la commandante, les autres avaient été logés dans deux maisons non loin de là. Dans la même allée attitrée aux généraux et accompagnateurs du clan des forêts, les quelques représentants du peuple du ciel avaient élu domicile.

Clarke sortie de la maison par la cour arrière, traversant les jardins, laissant ses doigts effleurer les feuilles des différentes fleurs et arbustes. Même au beau milieu de la nuit, dans l'air extérieur, il faisait encore si chaud. La blonde regarda l'extrémité de l'aile Ouest, vit de la lumière par-delà la porte du balcon tenue grande ouverte. La faible brise nocturne faisait danser les rideaux de la chambre de Lexa, celle qu'elle aurait tant voulu aller rejoindre. Clarke esquissa un léger sourire alors qu'elle se remettait en marche, passait la grille donnant sur la rue pavée.

Elle déambula au hasard dans les ruelles qu'elle connaissait par cœur maintenant. Les yeux mi-clos, la tête légèrement penchée en arrière, elle humait l'air salin, laissait sa caresse rafraichir ce qui restait des sueurs de son cauchemar. Dans cette chaleur d'été, ce froid d'hiver semblait bien loin maintenant. Comme le temps avait changé les choses depuis ce mois de décembre.

Polis avait été mise à sac, brulée et nombre de ses habitants tués en tentant de la défendre. Derrière ses portes closes, la cité avait été spectatrice impuissante des duels de ses filles. Celles qui avaient offert leur vie en partage, en étaient ressorties aussi victorieuses que marquées à jamais. Par deux fois, elles avaient défié la reine des glaces pour que la capitale leur soit arrachée puis reprise. Par le sang, elles étaient revenues et étaient reparties. Un faible jour s'était levé sur une nuit sans lune.

Tout comme on guérit les blessures, la ville s'était reconstruite. De ses ruines, on avait rebâti ce qui avait été détruit, des gravats de la maison de soin jusqu'aux plus hautes murailles. D'interminables semaines avaient été nécessaires pour rendre à la ville sa beauté balafrée, mais sous la supervision du vieil Irsil, charpentier, maçons et simples gens du peuple avaient œuvré. Les décombres de la saison froide n'étaient plus, avaient rendues Polis telle qu'elle se devait d'être et rester, le joyau du monde natif.

Tout comme le reste de la cité, la maison à la porte rouge avait été soignée, pansée de tout ce verre morcelé. On l'avait entièrement vidé de ses meubles brisés, des cadavres givrés qu'étaient les innombrables plantes mortes sous le vent d'hiver. Mais quand elle fut restaurée, Lexa la referma pour de bon. Plus aucune fleur n'y poussa, la porte rouge fut verrouillée, plus rien ni personne n'y entrerait, hormis la lumière. Ce qui avait été un havre de paix recelait trop de mauvais souvenirs désormais.

Si la serre avait été condamnée, la chambre de Dria avait été refermée également. Tout comme on dispose d'une demeure de saison, les meubles des quartiers de l'intendante avaient été recouverts de grands draps blancs. La dernière, Lexa y était allée sous le regard de Clarke restée au pas de la porte. Devenus trop lourds à porter seule, elle y avait laissé les pendentifs d'une enfance passée. Sur la blancheur de son absence, le soleil et la lune de leur médaillon furent laissés à l'oubli. Lexa referma à clef cette chambre et tout le vide qu'elle représentait.

La commandante avait lentement fait son deuil, avait emprisonné ses souvenirs, ces lieux rappelant cette sœur perdue. Mais dans tout ce chagrin, elle n'avait pas été seule. Dans ce bleu gardien, elle avait pu s'abandonner, se laisser être vulnérable sans tenter de se dérober. Avec Clarke elle avait retiré son masque de Heda, à ses côtés elle avait guéri lentement mais sûrement. La blonde lui avait offert sa simple présence, son silence et ses mots, son écoute et sa chaleur.

Les changements ne s'étaient pas faits uniquement à capitale, non. Par-delà les bois, vers les hauteurs des clans déchus, le vent du renouveau avait étendu sa conquête. Leurs armées décimées, des centaines des leurs morts au combat, les peuples des basses montagnes et de la nation de glace se rallièrent ensemble. Sous l'étendard des monts aux deux saisons, les conseillers de la défunte reine Nia régnaient d'une même voix. Et comme le leur avait insufflé la commandante, ils virent avec de nouveaux yeux. Les guerriers ne furent pas remplacés, les armées ne furent reconsolidées. Trop avaient donné leur vie pour une cause teintée de folie, celle de leur ancienne souveraine. Les familles avaient pleuré sans corps à chérir une ultime fois, sans feu d'adieu à pouvoir allumer.

Quand les monts aux deux saisons furent établis, quand les conseillers furent devenus chefs, ils envoyèrent à Heda le gage de leur soumission. En tant que nouveau clan, ils devraient entrer dans la coalition ou périr par elle. Les traditions reprirent donc, l'échange recommença pour eux. Les deux hommes envoyèrent les ainés de leurs enfants, un garçon et une fille encore bien jeune pour un si long voyage. Ils furent présentés à Heda, pliant symbolique genoux pour tout ce peuple qu'ils représentaient. Quand la nouvelle lune traversa le ciel, leur parcourt les emmena au clan suivant, laissant à Polis la promesse d'y revenir dans un peu moins d'un an.

Clarke laissait son esprit vagabonder alors que tous ces mois lui revenaient en tête. Sans même en prendre conscience, elle se retrouva au bout de la rue abritant les maisons des conseillers et leur famille. En voyant de la lumière à une fenêtre, elle osa tenter une visite nocturne à cette grand-mère que lui semblait Nama. La maison n'était pas particulièrement grande, sur un seul étage, mais était d'une beauté correspondant bien à la conseillère. Un petit jardin de fleur à l'avant, un potager à l'arrière, des lierres recouvrant la brique et encerclant les fenêtres à volant, elle donnait envie de s'y prélasser la journée durant.

Quand elle fut à quelques pas du porche, une ombre attira son attention. Se mouvant furtivement dans la ruelle donnant sur la cour de la maison, rampant sinueusement, quelque chose fuyait à son approche. Clarke fronça les sourcils alors qu'elle s'immobilisait et se penchait en avant, tentant de mieux distinguer ce que cela était. Mais déjà cette ombre avait disparu, ne lui laissant que cette impression de déjà vue.

Elle gravit les quelques marches et cogna trois petits coups. Si la vieille dame était debout, elle les entendrait, si elle était endormie, ils ne la réveilleraient point. Quand l'écho du troisième coup se fut dissipé dans l'allée, la porte s'entrouvrit. Dans l'embrasure, Nama fit à Clarke ce sourire qui lui était propre, celui qui enveloppait par toute cette bienveillance non forcée.

Néanmoins, la vieille dame referma la porte et la blonde entendit le verrou être enclenché, puis ses pas s'éloigner dans la maison. Surprise et décontenancée, elle se résigna à s'éloigner, ne comprenant pas pareille réaction. Elle allait rebrousser chemin quand elle s'arrêta.

- Clarke, attends mon enfant, dit Nama qui émergeait de la noirceur de la ruelle.

La vieille dame était sortie par l'arrière de la maison pour aller la rejoindre dans cette chaude nuit d'été.

- Je sais qu'il est tard, mais…

- Tu n'arrives plus à dormir, compléta Nama.

Clarke fit oui de la tête alors qu'elles se mettaient en marche. La vieille femme prit le bras de la blonde, s'appuyant sur elle tant pour avancer que par simple gentillesse. Sans même se l'être avoué en paroles, toutes deux savaient combien ce contact était apprécié de la fille du ciel.

- Plus qu'une journée et une nuit, Clarke, dit Nama en tapotant son bras de sa douce main.

Clarke soupira en hochant la tête. Les jours qui l'avaient tenu éloigné de Lexa s'étiolaient de plus en plus, rapprochant ce moment tant attendu et appréhendé à la fois. Si les changements étaient notables tant à la capitale que dans les clans du Nord, il en était de même pour Lexa et Clarke. Ce matin sur la plage gelée semblait s'être déroulé dans une autre vie, ce moment où le soleil s'était levé par-delà le voile nuageux, avait brillé pour toutes deux. Elles avaient envié l'oublie de l'Océan, s'en étaient inspiré pour tenter de se remettre de leur propre tourment. Et comme le fait si bien la marée, elles avaient tranquillement laissé aller, remontant, s'arrêtant, repartant en arrière. En quittant la plage elles s'étaient avoué l'une des seules choses valant la peine d'être retenue de tout cela, de toute cette guerre qui les avaient entredéchirées. De la peur, la souffrance et l'impuissance leur était venue cette certitude indubitable maintenant, elles ne pourraient vivre l'une sans l'autre. Et si rien d'autre n'était certain, ce fait avéré suffirait, car de cette simple vérité elles pourraient tout reconstruire, ne repartant pas de rien.

Toutefois, il restait encore cette fameuse question d'échange, cette paix avec le peuple du ciel. Dria partie, le processus n'avait pas été mené à terme, et comme l'avait promis Lexa à Marcus, elle devrait leur rendre leur représentante saine et sauve. Son retour était attendu et espéré par nombre des siens, et de celui-ci découlerait une alliance durable, ramenant à nouveau à douze les clans de la coalition. Le clan du ciel et celui des monts aux deux saisons, de nouveaux venus dans cette ère de recommencement.

Clarke était resté quelques semaines de plus auprès de Lexa avant de retourner au Camp Jaha. Et quand le moment de partir arriva, elle lui laissa cette promesse pour garder son absence, « je reviendrai ». L'hiver les avait gardées séparées, bloquant de ses flots blancs les routes reliant cité et station échouée. À des miles de distance, elles avaient mutuellement contemplé le soleil et les étoiles, se rappelant ce vert dans le jour, se souvenant de ce bleu dans les constellations. Dans l'espoir de se revoir un jour, elles avaient attendu.

À l'Arche tout lui avait semblé étranger, elle n'avait pas eu l'impression de revenir chez elle. Il y avait tous ces visages tant souhaités, mais hormis ce fait, plus rien ne lui donnait ce sentiment d'appartenance. Il n'y avait pas cette mer à contempler, ces murs à peindre, cette chambre à posséder, ce regard unique par-delà le masque de Heda. À contrecœur, elle avait relaté les événements ayant retardé son arrivée, toute cette guerre, tous ces morts, et ce départ. Clarke avait ainsi pris conscience de l'effet miroir à ses propres sentiments. Si elle s'était approprié Polis, Dria avait fait de même ici. L'annonce de sa disparition avait profondément affecté Abby, bouleversé Monty. La blonde les avait vus faire à leur tour ce deuil qui bordait Lexa également.

Puis le temps qui peinait à passer finit par ramener le printemps. Frissonnant encore d'un hiver tenace, Clarke avait avoué à sa mère sa décision prise déjà bien avant son retour. Après tout le mal qui avait été fait, tout ce dont elle avait été témoin, les choix et leurs chemins se traçaient différemment. Si ses pas l'emmenaient loin des siens, ils iraient néanmoins dans la même direction, promettant de se recroiser à maintes reprises. Et sans tenter de la retenir, lui offrant tout son amour et son espérance de trouver la paix intérieure, Abby la laissa partir, retourner chez elle, auprès de Lexa.

De son côté, la commandante avait ressassé sa solitude loin de celles qu'elle aurait tant voulu aimer sans compromis. Mais la vie avait inlassablement tenu à lui permettre qu'une seule à la fois, comme si le bonheur complet était hors de sa portée. Une danse où sœur et amante ne faisaient que se croiser durant un temps, l'une disparaissant dès l'arrivée de l'autre. Et cet hiver les lui avait reprises toutes deux, ne promettant le retour que d'une seule. Mais ce lien qui unissait les demi-âmes continuait de la torturer. Son deuil ne pouvait être fait totalement, car au plus profond d'elle-même elle la sentait. Alors que sa mort aurait laissé un vide béant, la souffrance de sa vie se faisait pesante. Se rattachant à cette sensation s'alourdissant avec les nuits plus longues en cette saison froide, Lexa continuait de croire. Dans cette espérance, elle la fit chercher, d'abord sur ses terres, puis dans les autres clans. Mais la neige avait rapidement écourté ses tentatives, avait eu raison de ceux à qui elle avait confié cette mission dont elle ne pouvait s'acquitter elle-même.

Arrivant peu avant Clarke, un messager du Nord vert envoyé par l'oncle de Flori se présenta à Polis. Il amena avec lui une brise d'un froid moins profond, les premières nouvelles de cette sœur éclipsée depuis un jour paraissant si lointain. L'intendante leur était arrivée amaigrie, faible et troublée, venue chercher réconfort en cette petite sœur d'une enfance au creux des bois, Mieno. Elle n'y avait trouvé qu'un jeune garçon toujours endeuillé, le dos courbé par sa peine et le poids de son devoir. Dria était resté à ses côtés durant un temps, l'accompagnant dans ce chagrin partagé. Avec le redoux, elle s'en était allée comme elle était venue, sans prévenir.

Quand Clarke revint peu de temps après cela, toute la nécessité de ces recherches avait perdu de son importance. Si sa sœur ne désirait pas être retrouvée, celle qu'elle aimait venait de lui revenir. Il fallait chérir ce qui se présentait à elle et non regretter ce qui lui échappait. Et la fille du ciel était rentrée pour ne plus repartir, pour de bon.

- Clarke? demanda Nama en lui secouant légèrement le bras.

- Hum? S'enquit la blonde alors qu'elle sortait de sa rêverie.

La vieille femme la regarda avec plus d'attention, scrutant son regard égaré. Il était évident que Clarke n'avait pas écouté un seul des derniers mots de la conseillère. Absorbée dans ses pensées, elle ne faisait qu'en ressortir à l'instant.

- Plus qu'une journée et une nuit… oui… répéta la blonde.

Nama sourit, réalisant à quel moment l'attention de la jeune femme l'avait laissé pour voguer parmi ses songes. Clarke lui rendit son sourire alors qu'à nouveau, les souvenirs lui revenaient, s'imposant à sa vue, l'éloignant du présent et de cette nuit d'été. En un battement de cils, la chaleur cédait à la froideur du printemps, la ramenait en arrière, à son retour à la capitale.

Elle revoyait à nouveau les grandes portes métalliques s'ouvrirent devant elle, Wost l'accueillir le premier. Il l'avait escorté le long de l'allée centrale jusqu'à la demeure de la commandante. En chemin, il avait relaté les mois passés, les reconstructions, le messager du Nord vert, et tout ce qui s'était déroulé sous les neiges de la saison froide. Quand elle avait pénétré dans le manoir, elle avait refermé les yeux et humé l'air, ce sentiment qui l'accompagnait, elle était rentrée, enfin.

Dans la chambre face à celle maintenant fermée à clef, elle avait retrouvé Lexa. Dans ce vert attristé, le bleu s'était fondu, venant bercer cette solitude d'un soleil aux rayons affaiblis. Clarke était arrivé avec le printemps, apportant avec elle la chaleur du renouveau, l'espoir du recommencement. Un jour à la fois, elles avaient observé l'Océan, avaient dit ce qui se devait d'être admis, s'étaient aimées sans peur du lendemain. Une nuit à la fois, elles avaient contemplé les étoiles, s'étaient avoué ce que la noirceur sait si bien garder, avaient fait trembler cette chambre les ayant abrités à maintes reprises. Les blessures cicatrisèrent, aidées de baisers et de rires. Les peurs et les pleurs furent souvenir d'hiver, ensemble elles donnèrent raison à ce qu'un jour Clarke avait souhaité « peut-être que la vie ne se résume pas à survivre ». Elles avaient fini par s'autoriser ces joies partagées, se disant que oui, « elles méritaient mieux que cela ».

Quand le printemps eut touché à sa fin, quand la chaleur d'été commença à se faire ressentir, Lexa avait décidé de faire ce qu'aucune autre Heda avant elle n'avait osé faire. Après tout ce que les mois passés lui avait appris, le legs de la défunte reine de la nation de glace, elle en était venue à la conclusion que ceux qu'elle aimait n'étaient pas plus en sécurité cachés qu'au grand jour. Et pour une des rares fois, elle n'avait pas à choisir entre sa tête et son cœur, car tous deux se rejoignaient dans cette décision, cette proposition faite à la fille du ciel.

Sur cette plage, au son des vagues qui les connaissaient mieux que quiconque, elles, les amantes inattendues, Lexa lui avait dit ce que des jours de courage avaient pris à rassembler. Pour l'aimer dans la lumière, pour que tous sachent ce que beaucoup présageaient déjà, pour unir leur peuple suite à un échange interrompu. Mais surtout, pour officialiser ce lien si cher à son cœur, devant cette femme, devant tous ceux qui voudraient en être témoins. Suite à un long silence qui avait torturé la commandante, un faible oui s'en était suivi. Il n'avait pas été hésitant, mais plutôt retenu dans cette gorge nouée sous l'émotion et la surprise. Ne croyant pas ce qu'il lui était donné de voir et d'entendre, de simples mots détruisant l'utopie, l'anéantissant par cette réalité plus belle encore que le rêve le plus souhaité.

La commandante avait annoncé leur projet aux membres du conseil restant. Petit à petit, elle avait retrouvé foi en eux, leur avait rendu sa confiance, délaissée des blâmes dont elle les avait accablés. Ils furent enchantés par cette idée, tant pour ce qu'elle était que pour ce qu'elle représentait. Leur chef tournait définitivement la page, écrivait un nouveau pan de son règne sans pareil. Les conseillers firent prévenir la ville tout entière, puis leur clan des vastes forêts. Onze messagers furent ensuite envoyés, rependant la nouvelle aux autres nations, des montagnes aux mines, des déserts aux mers. Tous devaient être mis au courant, souverains et simples gens. Comme pour les jeux de la coalition, les dirigeants et leurs escortes se présentèrent à la grande cité. Une semaine durant ils y résideraient jusqu'à ce que le jour de la célébration soit arrivé, jusqu'à ce qu'enfin Clarke puisse revoir Lexa.

- Tu me sembles bien loin ce soir, Clarke, dit Nama en cessant de marcher.

Clarke s'arrêta également, clignant des yeux à maintes reprises pour s'ancrer dans le moment présent.

- J'ai rêvé de la nuit avant le duel de Lexa et Nia, bien des souvenirs remontent avec ce cauchemar, dit la blonde en se passant la main à la gorge, sentant à nouveau cette eau glacée qui l'avait noyée de l'intérieur.

- Tu n'as jamais dit à Lexa ce qui t'était arrivé, n'est-ce pas? répondit Nama en la voyant se passer les doigts autour du cou.

Clarke la dévisagea, sachant pertinemment qu'elle n'avait raconté ces tortures à qui que ce soit. Nama lui sourit tendrement à la vue de ce regard inquiet.

- Je n'ai pas voulu ajouter cela à tout ce qui lui pesait déjà. Lexa aura été dure avec vous tous pendant bien longtemps. Mais toute cette haine n'était que la projection de sa propre culpabilité. Elle s'en est voulu bien plus qu'à vous, ses conseillers… les sages et les stratèges.

- Encore aujourd'hui je n'ose imaginer dans quel gouffre sans fond notre chère Heda serait tombée si ce n'avait été de toi… belle fille du ciel.

La vieille femme s'approcha et caressa sa joue, passa l'une de ses mèches derrière son oreille. Elles continuèrent à marcher et cette fois-ci, Clarke resta attentive à chacun des mots que lui dit Nama. Le passé était passé, rien ne servait de se remémorer le mal quand tant de bonheur était à venir.

Elles marchèrent un bon moment, s'arrêtant parfois, se reposant sur un banc, laissant le silence planer. Lorsqu'elles tournèrent le coin de l'allée les ramenant à la petite maison de la conseillère, le soleil annonçait son lever imminent, commençant à décolorer le violet par son rose orangé. Plus elles approchaient et plus Clarke distinguait une petite forme foncée s'agitant au pas de la porte. Elle plissa les yeux alors qu'enfin, elle reconnut l'animal.

- TRIKOVA! Échappa Clarke avec un peu trop d'enthousiasme.

La bête se retourna brusquement à cette évocation, mais surtout à l'approche de la blonde qui se ruait vers lui. Il se recula prestement, mais ne tenta toutefois pas de fuir. La blonde se pencha, tendit sa main pour qu'il la sente. En un instant, le raton poussa une sorte de petit roucoulement et vint frotter son museau sur la paume de Clarke. Elle le prit dans ses bras, l'enlaça, tendrement.

- De belles retrouvailles à ce que je vois, dit Nama en les rejoignant.

Clarke se tourna vers elle en lui souriant.

- Je ne l'avais pas revu depuis…

Elle ne termina pas sa phrase, revoyant la scène où Lexa avait failli tuer le pauvre animal. Nul doute que ce dernier ne s'était plus jamais risqué à s'approcher de la maison de la commandante après cela.

- … c'est donc auprès de toi qu'il est venu se réfugier alors? Compléta Clarke.

Nama haussa les sourcils, ne répondit pas. Après avoir hésité un court moment elle se contenta de caresser la fourrure de l'animal. Clarke sentit ses yeux lui piquer sous la fatigue et déposa le raton au sol. Elle remercia Nama pour sa compagnie et s'éloigna. Avant de passer, le tournant de l'allée, elle jeta un dernier regard à la maison de la vieille femme, remarqua que celle-ci n'était pas encore rentrée. Elle l'observait de loin, comme si elle attendait que celle-ci soit hors de vue avant de finalement passer la porte. Clarke haussa les épaules, ne s'en préoccupa pas outre mesure et poursuivit son chemin.

Quand elle tourna près du carrefour regroupant la chapelle, le manoir et le temple du conseil, elle vit les premiers habitants de la ville depuis le début de sa balade nocturne. Néanmoins, quelque chose dans leur démarche attira son attention. Ils longeaient les bâtiments, ne cessaient de jeter des regards par-dessus leurs épaules, comme s'ils ne voulaient être vus. Clarke ne cessa pas d'avancer, mais les toisa avec plus d'attention. Alors qu'ils tournaient à la prochaine ruelle, elle se surprit à les reconnaitre, Monty et Jasper. Elle haussa les sourcils à cette constatation. Premièrement parce qu'elle ne les avait qu'à peine croisés durant la semaine, ces deux-là s'étant pour ainsi dire volatilisés au lendemain de leur arrivée. On avait associé cela à leur rapprochement depuis les derniers mois. La mort de Maya avant changé Jasper, l'avait rendu méconnaissable, et ce, même aux yeux de ce frère qu'était Monty pour lui. Mais quand Clarke avait appris aux siens le sort de l'intendante, le chagrin et même les pointes de colère d'impuissance avaient eu raison du jeune Monty. Contre toute attente, ce fut cette compréhension de ce sentiment de perte qui avait renoué les liens entre les deux jeunes hommes.

De les voir ainsi par contre, fuyants et hâtifs, lui fit se demander si leurs absences cette semaine n'étaient pas motivées par autre chose. Elle jeta un regard à la maison, hésita, puis laissa la curiosité guider ses pas. En marchant sans bruit, prenant soin de garder une bonne distance entre eux, elle les suivit. Mais très vite, la succession des ruelles empruntées lui parut trop familière pour être un simple hasard, elle savait exactement où ils se rendaient. Quand ils prirent le dernier tournant, Clarke sentit son cœur s'accélérer. Elle s'arrêta, les observa s'approcher de cette maison laissée à l'oubli, celle à la porte rouge.

Ils n'y entrèrent pas par l'avant, passèrent plutôt par la cour, allant directement à ce qu'elle gardait jalousement, la serre. Maintenant hors de leur vue, elle sortit de là où elle s'était tapie, traversa l'allée pavée, marcha vers cette demeure interdite par la commandante. Quand elle fut devant le porche, elle laissa sa main en suspens au-dessus de la poignée. Elle referma les yeux, revoyant la première fois que Lexa l'y avait conduite. Puis ce fut un enchainement saccadé des moments passés ici, ses heures à peindre, les réactions de Lexa et Dria devant son œuvre d'une beauté dévastatrice. Elle ouvrit les paupières alors que le dernier souvenir s'imposait à son regard. Il n'y avait plus que le verre brisé, les plantes givrées, les larmes de Lexa.

La porte pivota sur ses gonds, emplit la demeure vide de mobilier. Clarke entra, mais ne referma pas derrière elle. Au bout du couloir elle vit la porte vitrée donnant à la verrière. Les voix de Monty et Jasper lui parvinrent en écho alors qu'elle commençait lentement à traverse la pièce. Sans s'annoncer, elle ouvrit, pénétra dans l'air chaud et humide. Les garçons ne sursautèrent pas au bruit de son entrée, ne se retournèrent pas immédiatement, continuant à s'affairer ici et là.

- Ah te voilà, où veux-tu que je transplante celles-ci...

La voix de Monty se brisa alors qu'il terminait sa question, se retournait pour constater la présence de Clarke. La blonde ne le regardait plus néanmoins, ses yeux ayant dérivé vers tout ce qu'il lui était donné de voir. Les tables étaient à nouveau couvertes d'innombrables plantes de toutes sortes. Fleurs et lierres serpentaient et grimpaient sur toutes les structures qu'elles avaient trouvées à s'agripper. Lorsqu'elle eut fait le tour, son regard se reposa sur le jeune homme, mais surtout sur le casseau qu'il avait entre les mains. Elle reconnut immédiatement les pétales vermeils, cette fleur vue dans un village fantôme, peinte au pied du grand chêne sur le mur de brique.

- Clarke…

La blonde referma les yeux durement lorsqu'elle entendit son nom être prononcé derrière elle. Elle avait immédiatement reconnu cette voix si familière et lointaine à la fois.


Lexa entrouvrit les paupières, remarqua que le jour était levé depuis longtemps. La clarté n'était ni faible ni teinté du dégradé de l'aurore. Une lumière aveuglante fusait entre les rideaux, segmentait la chambre en deux dans un faisceau rectiligne. La commandante se frotta les yeux et s'étira, termina de se remettre de cette courte nuit. Comme toujours, elle n'avait pu trouver le sommeil qu'au plus tard de la nuit. Elle se leva, quitta ce lit trop grand pour elle seule. En passant au balcon, elle fut forcée de détourner le regard tant le soleil déjà haut dans le ciel était fort. Quand le halo blanc se fut dissipé de sa vue, elle put observer les jardins s'étendant en bas. Elle huma l'air humide et chaud, la senteur des fleurs lui parvenant dans la brise.

Deux des jardiniers étaient déjà à s'affairer entre les arbustes et les plantes, entretenant la végétation luxuriante du manoir. Lexa sourit en apercevant une troisième personne assise sur l'un des bancs. Loin d'être une membre de son personnel, la femme à chevelure blonde et à la robe longue bleutée ne faisait que se prélasser et profiter des lieux. Néanmoins, ce moment n'était que pour passer le temps avant le réveil de la commandante.

Lexa alla revêtir également une longue robe au tissu aussi léger que fin. D'un orange brulé, elle se nouait au cou et descendait jusqu'aux chevilles. Elle termina en fixant une large bande de pareille couleur autour de la taille, maintenant la tenue ample en place. La commandante remonta ses cheveux pour éviter qu'il ne la gêne et ne se fasse trop étouffant en pareille température. Et en un instant, elle sortait de la chambre, dévalait les escaliers et traversait la maison vers la sortie arrière. En passant les portes tenues ouvertes, le bruit de ses pas sur la pierre de la terrasse attira l'attention de la femme blonde assise aux jardins.

- J'étais presque à me demander si tu oserais te présenter un jour… Heda, dit la blonde en esquissant un léger sourire au coin des lèvres.

- Pas de Heda entre nous… pas aujourd'hui, Luna, lui répondit Lexa en lui rendant son sourire.

La chef des nomades des mers se releva, passa sa longue chevelure au-devant de l'une de ses épaules. Puis, elle s'approcha lentement et lui tendit son bras, l'invitant à la suivre.

- Allons-y, dit simplement Luna alors que Lexa passait son bras sous le sien.

La blonde lui donna un léger coup d'épaule alors qu'elles sortaient de la cour. Elles marchèrent dans les rues de la ville, se rendant vers le port. À leur passage les habitants s'inclinaient, saluaient et lui souriaient. Le simple de fait de croiser leur commandante à la veille de la réception semblait enchanter le peuple tout entier. Des enfants jouant aux abords des ruelles venaient courir aux alentours, les marchands tentaient de lui faire des offrandes qu'elle refusait poliment, clamant que leur simple sollicitude suffisait amplement.

Ce qui n'aurait pris que quelques minutes à peine comme trajet leur vola près d'une heure. Tous voulaient voir et être vus de Heda, pour tout ce qu'elle avait apporté, pour tout ce que cette semaine de festivité représentait. Car si les journées étaient animées, ce n'était rien comparé aux soirées et aux nuits dans les rues de la cité. Les tavernes et les terrasses se remplissaient avant la tombée du jour et se vidaient parfois qu'aux petites heures du matin. De telles occasions étaient rares et il était bon d'en profiter, autant pour les chefs et dirigeants que petites gens.

La brise saline vint rafraichir leur peau moite sous le soleil désormais au zénith. Elles arrivèrent enfin au port, là où Luna avait tenté tant bien que mal de la conduire. La plage s'étendait à leur droite, était remplie d'hommes, de femmes et surtout d'enfant se jetant dans les vagues. Les cris et les rires s'élevaient invitants, mais ce n'était pas leur destination. La blonde la guida plus avant, allant sur les quais.

Il y avait nombre de petits bateaux de pêche, mais aucun ne pouvait concurrencer celui de la chef des mers. De sa coque céruléenne et de ses voiles blanches, le voiler était plus que magnifique, il s'en dégageait une impression de liberté en puissance. Le bruissement des toiles, le tintement des amarres sur son flanc semblaient leur murmurer de le libérer. Qu'on le laisse libre des flots, qu'on le libère de ses liens pour qu'à nouveau il vogue sur sa maitresse et amour de toujours, la mer indomptable.

Luna fit signe aux quelques membres des siens sommés de rester à bord en son absence. On abaissa la traverse et toutes deux montèrent à bord. La blonde caressa la rambarde comme si son bateau était doué de sensation, comme si ses soins pouvaient l'atteindre au plus profond du bois qui composait son cœur. Elle se retourna le sourire aux lèvres, donna l'ordre de lever l'ancre. En un instant, les cordages furent dénoués, les voiles furent tendues et on mit le cap vers l'immensité de l'horizon.

Ils prirent le large pour se distancer des rivages et des pics rocailleux, puis longèrent les côtes vers le Nord. Lexa et Luna passèrent à la proue, s'étendirent sur le pont, laissèrent le soleil dorer leur peau hâlée. Quand le bateau ralentit à sa vitesse de croisière, Luna brisa enfin le silence s'étant installé depuis leur départ.

- Alors… le mal de mer ne te torture pas trop j'espère, dit la chef en se redressant en position assise.

Elle en profita pour faire signe à l'un de ses hommes qui comprit immédiatement ce qu'elle désirait.

- Heda n'a pas le mal de mer, jamais, répondit Lexa en souriant, puis en osant entrouvrir un œil pour croiser le regard amusé de Luna.

- Oh alors Heda n'a pas le mal de mer, parce qu'elle n'est pas une simple chef ordinaire, je suppose, rétorqua la blonde.

Lexa fit oui de la tête tout en souriant de plus belle. Puis l'homme de Luna revint, chargé d'un plateau de nourriture, d'un pichet et de deux coupes en bois.

- Eh bien si Heda ne veut pas rapidement se retrouver à rendre la veille par-dessus bord, elle a intérêt à manger quelque chose. À ventre plein, pied marin!

La brune ne put s'empêcher de rire au ton qu'avait pris sa comparse. Elle l'imita et s'assied à son tour. Luna lui servit à boire et elles trinquèrent haut dans les airs.

- À cette union ma chère, puisse-t-elle être longue et heureuse, dit la chef en plongeant son regard dans celui de la commandante.

Lexa ne répondit rien, se contenta de laisser sa coupe s'entrechoquer contre celle de Luna. Elles burent ce qui était loin d'être de l'eau et mangèrent tout en continuant à rire et discuter. La commandante ne pouvait prétendre à bien des amitiés, n'en avait jamais vraiment eu la chance. Mais avec Luna c'était comme si le temps et la distance ne pouvaient les atteindre. À chacune de leurs rares retrouvailles, c'était comme si elles s'étaient vues le jour d'avant, comme si toutes ces responsabilités s'éclipsaient en un seul regard. Néanmoins, elles avaient aussi l'habitude de se retrouver à quatre, et non simplement à deux.

- Je te parlais du mal de mer et encore aujourd'hui, je ne peux m'empêcher de revoir le pauvre fils d'Horol alors qu'il passait l'échange avec les miens.

Luna passa sa main à son front alors qu'elle se remettait à rire de plus belle.

- Je crois qu'il n'a jamais été aussi heureux de mettre pied à terre que lorsque nous sommes venus pour chercher Mie…

Luna s'arrêta, ne termina pas de dire ce nom, celui de la jeune chef des lacs.

- Mieno, soupira Lexa alors que le souvenir de son dernier regard lui revenait.

- Il s'est souvent écoulé des mois entre nos rencontres, mais aujourd'hui, je prends conscience que ces retrouvailles ne se feront plus jamais…

- Nous la reverrons un jour, elle comme tous les autres, dit faiblement Lexa en prenant la main de Luna dans la sienne.

- Elle était trop jeune Lexa, elle…

- Elle était la chef du Nord vert, Luna, un titre hérité transmis par-delà l'âge. Mieno s'en est allé trop tôt il est vrai… mais dans sa mort il y a la certitude de là où elle est maintenant.

Lexa leva les yeux au ciel, resserra ses doigts autour de ceux de Luna.

- Tu ne sais toujours pas où est Dria, n'est-ce pas?

La brune fit non de la tête, détachant son regard du ciel pour le poser sur la mer tout autour.

- J'ai cessé de la chercher, murmura Lexa en passant sa main à son cou, un automatisme aussi instinctif qu'inutile depuis qu'elle avait cessé de porter son pendentif.

- Elles me manquent… comment avons-nous pu les perdre toutes les deux en si peu de temps, passer de nous quatre à nous seules en un hiver, soupira Luna.

- Elles me manquent aussi…

Luna s'approcha, essuya le début de larmes qui commençait à perler aux yeux de Lexa. Puis elle laissa son pouce tracer le long de sa joue.

- Nous les reverrons bientôt, dans ce monde…

- Ou dans l'autre, compléta Lexa.

Luna fit oui de la tête puis leur resservit à boire.

- Aux jours passés, à ceux qu'ils ont emportés, et aux jours nouveaux, à ce qu'ils nous offriront.

- Aux jours nouveaux, répéta Lexa alors qu'elles trinquaient de plus belle, souriant avec moins d'entrain.

Elles s'étendirent à nouveau, laissèrent le silence bordé du son des vagues les entourer. Le soleil vint les recouvrir, dissiper cette passade mélancolique qui les avait prises d'assaut. Le soleil poursuivit sa course, amorça sa descente vers l'horizon. La journée fut à nouveau teintée de rire alors que les jeunes femmes se rappelaient les souvenirs de celles qui n'étaient plus à leur côté. On relata les faux pas maladroits de la jeune Mieno, sa manière d'imposer le respect des siens et les rires des autres chefs tels qu'eux deux. Elles ne parlèrent que peu de Dria, comme s'il était plus aisé de se remémorer les défunts que ceux dont l'absence était incertaine.

Le voilier fit escale dans une baie sur son voyage de retour. Les jeunes femmes en profitèrent pour plonger, rejoignant à la nage la plage de sable chaud. Lexa eut beau y aller de toute sa fougue et son orgueil, Luna la distança aisément. Elles restèrent là, seule à contempler le bateau qui ondulait à la surface de l'eau, admirant sa carrure et ses lignes. Après un temps trop vite passé, elles se résignèrent à regagner le navire, tentant à nouveau une course que perdit la commandante.

Le vent les ramena aux rivages de la cité, mettant fin à cette escapade en haute mer. On attacha les amarres, reliant le voilier à bon port. Heda remercia l'équipage et, toujours escorté de Luna, regagna la capitale.


Tout comme l'avait fait la commandante, et tel que le voulait la tradition, Clarke avait passé sa dernière journée en présence d'amies, dans son cas, ce qui s'en rapprochait le plus, Raven et Octavia. Leurs liens n'avaient rien de typique ni d'aisé. Leurs relations avaient été forgées dans la nécessité de survivre sur cette terre, éprouvées par toute cette guerre qui les avait opposées contre natif et gens du Mt Weather. Mais malgré tout ce qui les avait séparés, les choix difficiles à accepter et comprendre, la paix était enfin là pour rester, entre elles comme pour les peuples entiers. Le passé était derrière, un avenir enfin prometteur au-devant.

L'heure était aux joies du présent et non à ressasser ce dont elles ne pouvaient plus changer. Raven était arrivé avec les quelques représentants de l'Arche pour assister à cette union symbolique entre Clarke et Lexa. Les premiers jours avaient été dédiés à visiter les lieux, à apprendre de son histoire. Les membres du conseil s'étaient avérés d'excellents guides, chacun racontant ce qui lui était propre, de la garde aux marchands, des infrastructures aux origines des anciens. Hormis Jasper et Monty qui s'étaient éclipsés avant chaque lever du jour, ils avaient appris et apprécié la capitale sous toutes ses facettes.

Comme les autres clans, Octavia, Lincoln et Indra arrivèrent à Polis également. Libérés de sa tâche de second, Octavia et Lincoln en profitèrent pour passer la semaine avec ces gens encore des leurs dans leur cœur. Cette célébration avait beau être la consécration de l'affection reliant Clarke et Lexa, elle étendait ses bienfaits sur tant d'autres gens. Elle réunissait ceux que le destin avait séparés, baissait les barrières, réduisait les distances.

Ainsi, Raven, Octavia et Clarke passèrent la journée côte à côté. En toute simplicité, elles allèrent à ce qui savait les émerveiller plus que tout, cette vaste étendue bleutée. Les jeunes femmes n'avaient eu la chance d'en être témoins aussi souvent que la blonde. L'Océan avait cet effet magnétique sur elles également, les ramenant à lui comme il rappelle ses vagues avant de les relâcher. Dans les éclaboussures d'eau rafraichissante, Raven et Octavia avaient ri et jouées comme l'auraient fait des enfants. Quant à elle, Clarke n'arrivait encore à donner sa confiance à l'eau, à dépasser sa simple contemplation passive. Le temps n'avait pas encore réussi à tout effacer, un jour peut-être.

Les heures s'étaient effilées sous les rayons du jour, dans les rires et le plaisir pur et simple. Elles n'avaient pas quitté la plage, y avaient, couru, tracé nombre de dessins, construit des semblants de forteresse et même enterré Octavia jusqu'au cou. Les fous rires avaient été si nombreux qu'il était presque impossible de croire à pareil moment inespéré. Elles se voyaient toutes comme elles auraient dû le faire dès le premier jour, sans barricade, retenue et jugement de différence. Au son des vagues et des rires des enfants non loin d'elles, les trois jeunes femmes trouvèrent la sérénité dans cette journée unique. Celle-ci resterait gravée dans leur mémoire pour longtemps, un moment de leur vie atteint, une page de tournée.

Elles regardèrent le soleil se coucher, les habitants quitter la plage, les bateaux rentrer au port. Alors que les autres fixaient le dégradé orangé, Clarke remarqua le retour du grand voilier parti à la mi-journée. Elle était à tenter de discerner qui en descendait quand son attention fut détournée de force par l'arrivée des jeunes hommes. Ce fut d'abord Bellamy, Wick et Lincoln qui vinrent les rejoindre pour leur bonheur à toutes trois.

- Il y en a qui ont faim? demanda Bellamy alors qu'il levait en l'air le grand paquet de tissu qu'il avait à la main.

- D'après toi? Ajouta Octavia en se jetant sur lui, le poussant au passage.

En décrivant des demi-cercles l'un devant l'autre, ils se défièrent avec amusement pour ce fameux paquet au contenu tant désiré après une journée entière sous le soleil. Dans un gémissement étouffé de Bellamy, sa jeune sœur le plaque au sol, l'y maintient captif.

- Tu sais ce que dirait Indra? demanda sa cadette en lui tordant le bras, un sourire lui fendant le visage.

- Je ne sais pas O, lâche allez, dit-il en relâchant le sac.

- Ge smak daun, gyon op nodotaim, suggéra Lincoln.

- Être mis à terre, se relever, traduit Clarke avec aisance.

- Peut-être… commença Octavia tout en relâchant son frère. Mais j'aurais davantage prédit ceci, Yu ste kwelen, compléta-t-elle en repoussant son frère qui tentait de se relever.

Lincoln jeta un coup d'œil à Clarke et ils ne purent s'empêcher de rire à ce qu'avait dit la jeune femme.

- Tu es faible, traduit à nouveau Clarke.

- Faible hein? dit Bellamy en se saisissant de sa cadette. Il la plaça sur son épaule et se mit à tournoyer à toute vitesse.

Elle se débattit sans réelle envie de se défaire de ce jeu qui se poursuivait, pour le plus grand amusement de tous. Ils finirent tous deux dans le sable, étourdi et secoué de fou rire.

La nuit se leva sur cette réunion improvisée. Ils firent un feu et commencèrent à manger ce que les jeunes hommes avaient rapporté des cuisines de la maison de la commandante. Le chef de maison, Rhen, les avait fait quérir pour qu'ils apportent un peu de nourriture aux trois femmes. Mais l'idée de se joindre à elles avait été trop invitante, et en un rien de temps, le peu de victuailles préparé par le domestique fut triplé en quantité pour pourvoir à tous.

- Je crois que c'est Octavia qui devrait être garde à l'Arche et non toi Bell, le moqua Wick en lui donnant un coup de coude.

- Tu es le bienvenu d'essayer de maitriser ma jeune sœur, ingénieur, lui répondit le jeune homme pour le plus grand amusement de Raven.

- Parce que madame mécanique serait mieux tu penses, rendit Wick à Raven avec une pointe de défi, leur poste étant toujours une source de tiraillement amical entre eux.

- Qui sait, dit la brune en envoyant un clin d'œil à Octavia.

Tous se mirent à rire alors que la récente native levait ses bras dans les airs pour exhiber fièrement ses biceps.

- Personne ici d'assez balaise pour défier Octavia tom kri tru…

Ils se retournèrent en entendant cette voix approchant dans la noirceur. Il y avait si longtemps qu'ils ne l'avaient pas entendu sur ce ton, avec cet amusement et cette joie toute simple pour la colorer. Jasper et Monty entrèrent dans la lumière des flammes, chacun portant de nombreuses gourdes de cuire en bandoulière.

- C'est Okteivia kom tri kru, lui dit-elle en se relevant.

Elle alla à sa rencontre et sans hésiter, le serra dans ses bras, si fort qu'il en perdit presque le souffle. Dans ce geste simple il y avait toute la reconnaissance de le revoir ainsi, tel qu'elle l'avait connu depuis leurs premiers jours sur terre.

- Du calme fille kri tru, tu vas faire renverser ce que Monty a préparé pour nous!

Elle se recula, remarqua les récipients qu'ils avaient apportés.

- Non… pas du Moonshine? S'enquit Raven avec envie.

Monty fit oui de la tête avec fierté et attitude.

- Une pour toi, mécanique, dit-il en lui lançant une gourde.

Elle l'attrapa et s'empressa de l'ouvrir et de prendre une grande gorgée. Raven toussota un court instant puis sourit en lui faisant un clin d'œil. Sous les rires renouvelés de plus belle, tous héritèrent de leur propre bouteille de boisson. Les derniers arrivés prirent place autour du feu, non sans jeter quelques regards plus sérieux à Clarke qui les dévisageaient. À l'insu des autres, ils échangèrent en silence ce secret qu'elle avait découvert plus tôt dans la journée, ce qu'ils avaient tant bien que mal tenté de dissimuler à tous.


La nuit avait repris sa garde depuis plusieurs heures maintenant et la lune veillait protectrice. Durant la journée, Luna avait offert à la commandante une fuite des plus sages, des moments plaisants toutefois loin de suffirent pour combler cette tradition de veille. La chef les avait conduites à l'une des plus grandes tavernes de la cité, celle près de l'arène où avaient eu lieu les jeux de coalition. Nombreux y étaient déjà rassemblés à leur arrivés, mangeant, buvant et chantant. On racontait les guerres de jadis et les plus récentes, se rappelait les triomphes et les déboires.

À l'extérieur, la terrasse était bondée, tant que le tumulte de l'endroit leur était parvenu en écho à des rues de distance. Lexa avait alors hoché la tête en riant alors que Luna lui envoyait son classique coup d'épaule pour la bousculer amicalement. À leur arrivée, ce qui était déjà assourdissant comme ambiance prit une tout autre proportion. Les gens se mirent debout, certains en titubant, et levèrent leurs verres haut dans les airs. Parmi toutes ces voix, on ne pouvait entendre clairement qu'un seul mot « Heda ».

On s'écarta pour leur laisser le passage, heureux de constater que la soirée serait marquée par la présence de leur commandante. Luna la mena plus au fond de la taverne lorsqu'elle aperçut Horol, quelques-uns de ses hommes et aussi Indra. Le chef des mines se leva de son tabouret et ouvrit grand les bras, renversant partiellement le contenu de sa chopine sur le plancher.

- HEDA! Cria-t-il de sa voix profonde déjà bien embrumée par l'alcool.

Il la serra dans ses bras et se pencha légèrement en arrière, le soulevant ainsi de terre.

- Horol, si tu nous offrais plutôt une tournée? L'interrompit Luna après avoir suffisamment admiré l'inconfort de Lexa devant pareille marque d'affection.

L'homme relâcha la commandante et lança un rire assourdissant à la chef des mers. Il fit signe à la tenancière du bar et en un rien de temps, leur petite table fut jonchée de pichets et de deux nouvelles coupes.

- Mais qu'elle nuit! Dis Horol en prenant une gorgée de sa chopine.

- Une de celles qui resteront longtemps dans les mémoires, ajouta Indra tout en buvant avec moins d'avidité.

- Je crois que ceux qui se trouvent ici n'auront pas grand souvenir de ce soir, dit Luna en éclatant de rire tout en levant sa coupe en direction de Horol.

L'homme lui sourit de plus belle en trinquant à son invitation.

- Indra, Lexa, avec nous mes chères, profitons de cette nuit autant que possible…

- Tout en essayant de s'en rappeler, ajouta Lexa.

- Pour ça il n'y a rien de moins certain, termina Horol alors que sa chopine se cognait brusquement sur celles des trois femmes en sa compagnie.

Les quatre ne purent retenir de rire à nouveau avant de boire l'entièreté du contenu de leur verre. Coupes et chopine furent cognées à trois reprises sur le bois de la table, signalant la réussite de les vider d'un coup et également qu'elles devraient être remplis à nouveau. Horol alla se charger de cette tâche, mais Indra s'interposa, affirmant qu'il fallait verser le contenu dans les verres et non tout autour. Ils continuèrent à boire et à rire, s'imprégnant de la frénésie contagieuse émanant de l'endroit et de ceux qui le peuplaient.

Après un temps, Luna finit par se vanter d'avoir surpassé Heda à la nage par deux fois, ce qui donna à Horol le plus grand bonheur. À cela, devant un peu trop d'amusement des autres chefs devant celle de son propre clan, Indra fit un clin d'œil à sa commandante.

- Peut-être devriez-vous tenter une discipline plus enviable que la nage, non? Défia Indra en s'adressant à Horol et Luna.

En disant cela, elle se saisit d'une dague à sa ceinture et la fit virevolter dans les airs avant de la rattraper habilement.

- Quelque chose de plus guerrier que de simplement patauger dans les vagues, quand dites-vous, chef des mines et des nomades des mers?

- ARGH! Avec joie! dit l'homme massif en se redressant fièrement.

- Donnons à Heda la chance de prouver sa valeur, ajouta Luna tout en continuant à défier Lexa avec amusement et malice.

La commandante fit un sourire complice à sa générale qui incitait à cet affrontement classique des tavernes d'un peuple à l'autre. La foule se dispersa pour laisser tout l'espace nécessaire à ce défi animé par Indra. Tous se pressèrent les uns contre les autres afin de pouvoir assister à ce qui se tramait au fond de l'endroit.

Jugé trop embrumé pour tirer quelques armes qu'elles soient, Indra confia à Horol un tout autre rôle. Elle le plaça dos au mur et fit demander à la tenancière des pommes. La tavernière, déjà peu encline à ce jeu même si la clientèle en raffolait, prétexta qu'elle n'avait que des pommes pour les chevaux. Indra lui confirma que les fruits seraient loin d'être mangés, ce qui ne sembla pas rassurer la propriétaire pour autant. Néanmoins, elle revint quelques instants plus tard avec un sac de jute rempli d'une bonne douzaine de pommes.

- Reste bien immobile Horol, dit Indra alors qu'elle lui faisait placer les paumes vers le plafond pour y déposer deux fruits.

Elle en mit également sur ses épaules et une sur sa tête.

- Bien alors, cinq cibles, cinq lames chacune… que la meilleure ne tue pas notre cher chef des mines.

Tous se mirent à rire aux éclats avec les derniers mots de la générale. On leva les verres en l'air pour trinquer à la santé du pauvre assistant relégué au pire rôle dans ce duel d'adresse. Lexa et Luna reçurent leurs armes et dans un sourire suffisant, la blonde se plaça en position. Le silence vint planer sur sa concentration, puis s'interrompre violemment alors que son premier tir transperçait une pomme sur l'une des épaules d'Horol. Les trois autres lancés se soldèrent avec autant de succès, ne laissant plus que celle sur la tête du chef pour la fin.

- Alors… plus autant d'assurance maintenant, Luna? Vint lui murmurer Lexa qui commençait à prendre de plus en plus plaisir à ce petit jeu.

La blonde lui fit un regard moqueur pour tenter de cacher sa réelle appréhension. Elle ravala difficilement et se résigna à se remettre en position. Luna referma les yeux un court moment en expirant, puis projeta sa dernière lame. Elle fendit l'air et vint se loger au-dessus du fruit, le tir gêné par la peur dans le manque de confiance en sa totale maîtrise.

Les cris de désapprobations emplirent la taverne alors qu'on trinquait au tour de la commandante qui s'en suivait. Indra alla retirer les couteaux et changer les quatre pommes atteintes, donna un coup de coude d'encouragement à Horol qui ne semblait plus aussi rieur maintenant. La générale revint auprès de Lexa qui lui murmura à l'oreille. Indra afficha un large sourire et fit revenir à tavernière pour lui transmettre la demande de sa commandante.

- Heda maintenant, clama haut et fort la générale pour le plaisir de tous.

Lexa leva les bras dans les airs, tournant sur elle-même pour attiser les siens déjà bien animé de frénésie de défi et de boisson. Elle reçut la réaction escomptée, entendit « Heda » être entonné à l'unisson, être répété encore et encore. La commandante se laissa emplir par toute cette affection de son peuple, ce moment si parfait dans toute l'absurdité de ce défi entre clans, entre chefs amies depuis longtemps. Elle termina de pivoter sur elle-même pour jeter un dernier coup d'œil à Luna.

- Voyons voir si tu tires aussi bien que tu nages Heda, lui envoyé la blonde en souriant, appréciant le bonheur de Lexa en pareil instant.

La commandante hocha la tête, prit quatre lames dans sa main gauche et une dans sa main droite. Elle se plaça en position, verrouilla son regard sur la peau rouge et verte des fruits devenus cibles. Sans plus attendre, son bras envoya le premier couteau. Contrairement à ce que tous auraient pensé, elle avait visé celle au-dessus de la tête d'Horol, affichant dès lors sa supériorité sur son adversaire.

Alors que tous hurlaient leur satisfaction pour leur favorite, elle envoya sans peine les dernières armes dans les pommes restantes. On applaudit, mais Lexa leva ses mains dans les airs pour calmer la foule. Horol était à se distancer dur mur quand elle tourna sa main vers lui.

- Non non non, mon cher, mais où vas-tu comme ça? Lui dit-elle avec amusement, un large sourire et un regard légèrement menaçant sur le visage.

Il fronça les sourcils, ne comprenant pas où elle voulait en venir. Son attente fut brève puisque la tavernière revint auprès d'Indra avec ce qu'il lui avait été demandé. La générale fit signe à la commandante et alla se placer entre le chef des mines et elle, quoique hors de portée et près de la foule.

- Mon cher… cher Horol, si ma mémoire est bonne, tu n'as jamais vraiment aimé les pommes, non?

L'homme fit non de la tête pour confirmer ses dires.

- N'aimes-tu pas mieux les prunes? Ajouta-t-elle alors qu'Indra révélait les fruits violacés entre ses mains.

Lexa se saisit des lames de Luna laissées à attendre et puis fit signe à sa générale. Pour le plus grand émerveillement de tous et la plus grande peur du chef des mines, la commandante termina de démontrer l'ampleur de sa maitrise du tir. L'une après l'autre, dans une succession des plus rapides, les prunes furent lancées dans les airs. Pour chaque cible en mouvement Lexa envoya une lame la traverser, la clouer au mur autour d'Horol.

Les fruits dégoulinaient, leurs chaires transpercées dans ces lancés aussi précis que vifs. Le plancher de bois trembla sous leurs pieds alors que les gens martelaient les lieux de coup de talon. Le brouhaha devint si assourdissant que même en hurlant à proximité il était impossible de comprendre quoi que ce soit. Luna vient s'incliner devant Lexa, non sans lui envoyer un classique coup d'épaule pour l'agacer. Elles rirent ensemble devant tout ce que leur duel avait causé comme ambiance. Luna alla la ramener à leur table quand la tenancière vint s'approcher de la commandante.

Elle tenta de lui dire quelque chose, mais il était impossible d'en comprendre le moindre mot. En voyant l'incompréhension de la commandante, la femme secoua la tête et se résigna à passer directement à la portion du message à transmettre, celle dénuée de mots. Elle prit la main de Lexa, retira son poing de son tablier et relâcha le contenu dans la paume de la brune. Sans plus s'attarder, elle retourna derrière le bar où elle avait encore beaucoup à faire.

Lexa la regarda s'éloigner puis baissa le regard sur ce qu'on venait de lui confier. Sa gorge se serra et son souffle se coupa. Au creux de sa main, une feuille de chêne et une fleur aux pétales rouges et au centre noir de jais. Elle tourna sur elle-même en se mettant sur la pointe des pieds, cherchant sans trouver. Luna lui fit signe de les rejoindre, mais en voyant son air métamorphosé, elle sut que quelque chose n'allait pas. Lexa lui fit non de la tête et sortit en trombe de la taverne.

Après avoir bousculé les siens sur son passage pour se frayer un chemin vers la sortie, elle arriva enfin dans l'air plus frais du dehors. Elle traversa la terrasse, s'éloigna du bar tout en fixant la fleur et la feuille qu'elle tenait. Elle marcha sans regarder où elle allait, ses pas la guidant sans avoir besoin d'être menés, sachant pertinemment où aller. Son cœur s'accélérait alors qu'elle laissait un espoir perdu lui revenir. Une feuille de chêne, une fleur d'Alexandria. Il n'y avait qu'un seul endroit à la capitale où l'on pouvait retrouver ces deux spécimens réunis. Et encore, ce n'était qu'en peinture.

Lexa s'arrêta devant cette maison qu'elle avait cru refermer à jamais. Elle toisa cette unique porte rouge et ravala difficilement. Son regard remonta vers le ciel, admira la blancheur qui transcendait la nuit, la lumière que projetait la pleine lune de si loin, pourtant si près à la fois. Elle tourna la poignée qui céda, visiblement déverrouillée. La commandante entra, traversa la demeure pour passer le couloir menant à la serre. Là encore elle fit halte, laissa sa main en suspens, inspira profondément, craignant ce que de faux espoirs auraient comme effet.

Les paupières toujours closes elle poussa la porte de verre, pénétra dans ce lieu laissé à l'oubli, vide de vie, emplie de mémoire de douleur. En expirant, elle ouvrit finalement les yeux. Dans la clarté de la lune à son paroxysme des cieux, elle vit ce qui avait été fait à son insu. Comme un retour en arrière, un bond dans le temps, effaçant l'hiver et les ravages engendrés dans son sillage, tout y était à nouveau.

Lexa avança précautionneusement, comme si elle craignait de se réveiller à tout moment, ayant maintes fois rêvé de ce lieu comme il était autrefois, comme il était ce soir. La vie avait repris racine, avait étendu ses feuilles et ses fleurs. Du vert à perte de vue, d'innombrables enchevêtrements d'autres couleurs ici et là, les plantes avaient repris leur règne.

- On dit des nuits de pleine lune qu'elles précèdent les levers de soleil les plus éclatants…

La commandante sentit sa gorge se nouer au son de cette voix.

- Dria… dit-elle uniquement, le seul mot qu'elle arriva à prononcer.

L'intendante était assise sur la passerelle en métal, les jambes se balançant dans le vide. Ses bras croisés sur la rambarde, elle y avait appuyé son menton et fixait maintenant sa sœur. Elles se regardèrent ainsi pendant un moment qui s'échappa du temps, se perdirent dans sa mesure. Quand Dria sentit son regard se voiler, elle se recula puis se releva laborieusement. De là-haut elle était dans l'ombre de la mezzanine, mais avec chaque marche de l'escalier en colimaçon qu'elle descendait, Lexa arrivait à la voir de mieux en mieux. Elle émergea dans la lueur de la lune fusant par les grandes fenêtres, s'offrit au regard de sa sœur l'ayant tant espéré.

Dria posa un pied sur le plancher, puis marcha lentement vers elle, avançant avec précaution. Elle passa entre les tables, non sans prendre soin de caresser les feuilles sur son passage. Quand elle fut à quelques pas de sa sœur, elle s'arrêta, lui laissa le temps de prendre conscience de ce qui lui était donné de voir, de revoir.

Les mois avaient eu leur effet sur l'intendante, l'ayant d'abord amaigri dans tout son chagrin et le voyage à pied jusqu'au Nord vert. Ses cheveux avaient repoussé quelque peu, leurs pointes venant maintenant courber au-dessus de ses épaules. La brulure à sa joue avait cicatrisé, était moins visible, ne laissait plus qu'un large trait de peau pâle et froissée. Mais ce qui était le plus évident était également ce qui avait subjugué Clarke. Près de sept mois depuis cette escapade dans les bois de l'Arche s'étaient écoulés, lui avaient arrondi le ventre.

Quand elle avait décidé de quitter Flori après l'avoir accompagné dans le deuil de Mieno, elle était allée se perdre dans les forêts des Grands Lacs, rejoignant ceux avec qui elle avait grandi et tout appris, les guérisseurs anciens. Avec eux, elle était restée cachée durant l'hiver, avait fini par prendre conscience de cette vie qui prenait forme en elle. Mais contrairement aux femmes heureuses d'apprendre pareille nouvelle, elle avait maudit cet enfant à naitre, lui, ce qu'il représentait, le père à qui il risquait de ressembler. Démunie, en pleurs, elle avait roué son ventre de coups, tentant de se libérer de ce fardeau, de cette chose qu'elle ne voulait porter.

Les guérisseurs avaient fini par l'apaiser, prenant le temps de panser l'une après l'autre toutes les blessures qui la marquaient. Des plaies physiques du duel aux affres des vapeurs de la reine, de ses pensées perdues aux remords d'avoir abandonné Lexa. Mais après tout ce qui s'était passé, après tout ce qui lui avait été infligé, elle s'était perdue en chemin. De la noirceur où elle avait sombré, ils l'avaient guidé vers la lumière, celle qu'elle avait abdiquée, la sienne. Avec les saisons qui se succédèrent, elle fit la paix avec tout ce qui était arrivé, lui était arrivé. Avec son ventre qui s'arrondissait de plus en plus, elle se relevait d'avoir tant courbé le dos, d'avoir tant souffert de la reine Nia.

Le moment venu, elle quitta ce Nord d'emprunt, ce lieu de repos et de calme. On lui laissa charrette, chevaux, et tout le nécessaire pour les longs voyages qu'elle s'apprêtait à faire. Elle rentrerait à la capitale, mais devrait d'abord dévier sa route vers ce lieu d'antan, Alexandria. Pour mettre un terme à cette spirale, pour boucler tout ce qui avait été en suspens, il fallait y retourner, au moins une dernière fois. Devant le grand chêne elle pleura tout ce qu'elle avait à pleurer, dit à sa mère tout ce qui se devait d'être avoué. Puis, elle ramena un ultime souvenir pour qu'il demeure à jamais, les fleurs aux pétales rouges et au centre obsidienne.

Lexa tendit la main vers elle alors que ses yeux s'emplissaient de larmes. Dria la prit dans la sienne et la ramena près d'elle, la posa sur son ventre. La commandante se rapprocha plus encore, mit ses deux mains sur l'abdomen de sa sœur. Elle tressaillit quand elle le sentit, faiblement, mais néanmoins, un petit coup. Dria passa sa main à la bourse qu'elle portait à la taille.

- J'ai profité de ton absence aujourd'hui pour retourner à ma chambre.

Lexa releva les yeux à cette évocation, se souvenant comment la pièce avait été laissée fermée et abandonnée.

- J'y ai trouvé ceci, ajouta Dria en approchant sa paume entre elles. Elle ouvrit ses doigts, révéla leurs pendentifs.

Lexa ne put retenir une larme de tomber.

- Shhh, murmura sa sœur en essuyant sa joue du bout de son pouce.

Dria leva sa main dans les airs et Lexa alla y apposer la sienne. Dans ce havre renouvelé, elles firent une fois de plus ce rituel qui leur était propre, celui d'une enfance éprouvée. Mais en cette nuit de pleine lune, leurs retrouvailles prenaient un tout autre sens.

Lorsque toutes deux eurent leurs médaillons à leur effigie autour du cou, Lexa caressa celui de Dria du bout des doigts.

- Ils étaient trop lourds à porter seule…

- Ce soir, ils sont à leur juste place, avec toi et moi.

Dria lui fit ce sourire que Lexa avait tant souhaité revoir un jour, celui d'un temps passé, celui des jours heureux. Elles se prirent par la main, marchèrent entre les tables chargées de plantes.

- Qui a fait tout ça Dria, comment? S'enquit Lexa, sachant très bien que cette maison avait été interdite et verrouillée.

- Je suis rentré il y a près d'un mois de cela, en pleine nuit. Encapuchonnée, je me suis présentée à Wost et lui ai fait jurer de garder le silence. Il m'a fait escorter jusque chez Nama où je suis resté depuis.

- Mais pourquoi attendre, pourquoi...

Dria leva sa main vers elle, l'interrompant en silence.

- Cette nuit-là, je suis venue ici pour y transplanter les fleurs que je ramenais d'Alexandria. Quelle ne fut pas ma surprise en constatant l'état des lieux… tout était vide.

Lexa resserra ses doigts dans les siens, revit le moment où elle avait fait disposer de toutes les plantes mortes de froid.

- J'y ai vu plus que notre simple refuge abandonné, j'y ai vu toute l'ampleur du mal que mon départ avait causé, tout le chagrin que tu avais tenté d'enterrer ici, d'emprisonner.

Dria lova sa main sur le visage de Lexa.

- Avant de me présenter à nouveau devant toi, je devais d'abord réparer ce que j'avais brisé en partant, commençant par ici. Toutefois… dans mon état, les choses n'avançaient pas aussi vite que prévu. Mais avec l'arrivée des gens de l'Arche, j'ai en de l'aide.

Dria sourit en revoyant le visage de Monty quand elle l'avait fait quérir, quand enfin il l'avait revu. Bien des joies à vivre et à partager à ses côtés, tant de promesses dans ses yeux marron et son sourire, ce magnifique sourire. Puis il avait amené son ami le plus cher, Jasper. À eux trois, ils avaient œuvré tous les jours durant près d'une semaine pour rendre à la serre sa beauté perdue.

- C'est magnifique, Dria… merci.

Dria s'approcha et alla appuyer son front contre celui de Lexa.

- Non ma sœur… merci à toi.


Les sœurs restèrent un bon moment dans ce havre de paix qu'avait toujours été cette serre. Elles y abandonnèrent tant de chose, en retrouvèrent encore plus en retour. La danse incessante qui alternait sœur et amante dans la vie de la commandante avait pris fin. Dans sa course effrénée, cette sombre valse avait fait tant de ravage, mais cette nuit, elle s'était interrompue de cette trame qui ne reprendrait plus jamais. Dria et Clarke seraient là auprès d'elle, y resteraient pour de bon, enfin.

Elles finirent par sortir de la maison à la porte rouge, sachant qu'il y aurait d'autres nuits, plus de départ forcé pour les inquiéter. En remontant les allées, elles entendirent les échos des tavernes toujours bondées, même à cette heure. Mais toutes deux se rendirent plutôt en direction du manoir de la commandante.

Lexa allait passer la porte donnant aux jardins quand elle s'arrêta, voyant Dria s'éloigner.

- Monty? Tenta l'intendante alors qu'elle croyait le reconnaitre au loin parmi une bande de gens.

Le petit groupe s'arrêta pour l'observer. Et en un instant, le jeune homme se distança des siens pour courir à sa rencontre. Une fois rejoints, il fit signe aux autres de partir, de ne pas l'attendre. Dria se retourna vers Lexa qui lui fit un léger signe de tête, lui signalant qu'elles se retrouveraient plus tard. Elle avait attendu des mois, elle pourrait attendre encore quelques heures.

L'intendante lui fit un large sourire en signe de gratitude et sans plus attendre, s'éloigna en compagnie de Monty. Lexa ferma les yeux en entendant le rire de sa sœur alors qu'ils s'enfonçaient dans la nuit. Puis elle soupira, tourna les talons et entra dans le manoir. Tout au haut des escaliers, elle jeta un coup d'œil au couloir de l'aile Est, celui qui lui avait ravi Clarke.

Sans un bruit elle regagna sa chambre, celle qui lui semblait trop vide depuis bien des jours. Elle entrouvrit la porte, constata la lumière d'une bougie laissée allumée. Lexa referma derrière elle tout en se demandant si Igrit ou Yari avait oublié d'éteindre cette chandelle.

- Heda…

Lexa referma les yeux, esquissa un léger sourire.

- Tu ne devrais pas être ici… fille du ciel…tu…

- Shhhh, lui murmura Clarke à l'oreille avant d'embrasser son épaule.

Elle s'était approchée dans son dos, caressait le long de ses bras du bout de ses ongles, créant des ondes de frissons sur sa peau. Lexa laissa sa tête basculer vers l'arrière alors qu'elle s'abandonnait à la satisfaction de ce simple touché. Clarke embrassa son cou, continua de faire danser ses doigts sur les bras de la commandante.

- Tu ne devrais vraiment pas être ici… soupira Lexa, les yeux toujours fermés.

- Je te laisse alors, répondit la blonde en se reculant.

La brune rouvrit les paupières et fit volte-face, lui empoigna le bras alors qu'elle feignait de partir.

- Non? Rétorqua la blonde avec une pointe de défi.

Lexa se mordit la lèvre inférieure, sembla hésiter.

- Non… soupira-t-elle en réduisant à néant la distance qui les séparait.

Elle posa ses lèvres sur les siennes, plaça une main à l'arrière de sa nuque et l'autre au bas de son dos. Dans un gémissement étouffé Clarke la suivit dans cette embrassade tant espéré. D'une main elle lui empoigna la chevelure et de l'autre lova le côté de son visage. Elles s'embrassèrent avec toute l'envie et la passion retenue depuis des jours, celle encore interdite en ce moment même. Lexa trouva la force de se défaire de ce baiser, appuya son front sur celui de la blonde.

- Tu causeras ma perte… dit-elle le souffle court.

- C'est une proposition? Lui murmura Clarke alors qu'elle allait à nouveau déposer ses lèvres sur les siennes.

Elles s'enlacèrent à nouveau, valsèrent dans toute la satisfaction de se retrouver clandestinement.

- Clarke… tu dois…

- Je sais, la coupa la blonde.

Elle se recula pour la regarder droit dans les yeux, pour admirer ce vert si magnifique. Puis, elle s'approcha, mais uniquement pour la serrer dans ses bras. Dans la simplicité de cette accolade, elle savoura la douceur de sa peau, sentit le parfum de ses longs cheveux au creux de sa nuque, comme elle lui avait manqué.

Elles ne reprirent pas ces baisers langoureux, craignant de ne pouvoir s'en défaire à nouveau. Car malgré que cette rencontre fortuite fût des plus apprécié, elles désiraient garder le reste du plaisir pour le lendemain. Tout n'en serait que meilleur, même si en ce moment, la torture était à son comble. Elles s'allongèrent sur le baldaquin, le lovèrent l'une contre l'autre, se satisfaisant déjà tellement d'être simplement ensemble.

- Nous y voilà, dit Clarke en levant les yeux vers elle.

- Demain, lui répondit Lexa en déposant un court baiser sur le dessus de sa tête.

- Lexa, commença Clarke en se redressant, je suis heureuse d'être ici, à tes côtés, à la fin de tant de choses… à la veille de tant d'autres.

La commandante l'imita et s'assied sur le lit.

- Je suis heureuse que tu sois là, Clarke, que ce soit toi… et personne d'autre.

- Ai hod yu in, murmura la blonde.

- Je t'aime, lui rendit Lexa.

Elles se serrèrent des leurs bras, aussi fort que tendrement, criant en silence cette vérité qu'elles scelleraient demain devant tous.

Quand Dria revint quelques heures plus tard, Clarke les laissa ensemble, jugea qu'il était maintenant temps pour elle de regagner l'aile Est, pour une ultime fois. Sur un dernier baiser elle dit au revoir à Lexa, promettant sur ses lèvres de la retrouver bientôt, et ce, comme jamais.


Lexa et Dria avaient passé le reste de la nuit à parler, à rattraper tout ce temps perdu. Lexa lui avait raconté les reconstructions de Polis, le temps passé loin de Clarke puis son retour avec le printemps. Elle lui avait admis tout le deuil impossible à accomplir, comment elle avait refermé sa chambre et la serre, ne pouvait plus supporter ces lieux de lourds souvenirs.

Sur un ton plus léger, Lexa avait relaté comment la présence de Clarke à ses côtés avait été plus que précieuse, vitale. L'évidence de lui proposer de se lier ensemble lui était venue comme une évidence, la seule chose à faire, la bonne chose à faire.

De son côté, Dria lui raconta son absence, là où elle était allée, s'était caché pour guérir, lentement. Elle relata son escale à Alexandria. De là, les souvenirs d'enfance leur revinrent et toutes deux se les racontèrent en alternance, ne se rappelant pas des mêmes moments.

Les éclats de rires et de joie, de nostalgie et de peines partagées emplirent la pièce, ignorant le jour qui se levait et le matin qui passait. Le temps les avait si souvent et si longtemps séparées, mais en ce moment même, elles l'ignoraient, refusaient de le laisser les mener, dicter leurs retrouvailles.

Le dernier sujet qu'elles eurent le temps d'aborder avant que le moment de se préparer toutes deux ne vienne fut celui de cet enfant à naître. Dria lui avoua à contrecœur sa certitude qu'il était bel et bien de Nyko, le premier et seule avec qui elle avait été de cette manière. L'intendante lui dit qu'elle avait fait la paix avec cela, qu'elle attendait maintenant sa venue avec hâte. Lexa lui confirma qu'elle prendrait soin d'elle, de tous deux.

Puis Igrit se présenta avec le début de l'après-midi, deux robes sous le bras et le nécessaire pour les coiffer et les maquiller. Elle commença par Dria, car les préparatifs seraient moins ardus. La servante lui fit porter une longue robe vert clair, rappelant la beauté de ses yeux. Celle-ci était longue, se nouait au-dessus d'une épaule et de celle-ci laissait tomber de grandes bandes de tissus de différentes couleurs de vert de plus en plus pâle.

Ses cheveux étant plutôt courts maintenant, elle se contenta de raviver leur ondulation et de dégager un côté au-dessus de l'oreille par une fine tresse longeant vers l'arrière. Quant au maquillage, il traversa ses yeux et serpenta légèrement sur ses joues, la marquant de vert et de nuances de gris clairs.

Puis, vint le tour de la commandante. Dria enfin prête, elle put aider Igrit à accomplir sa tâche. On commença par lui faire enfiler sa longue robe presque blanche. Celle-ci se nouait au cou, passait en deux bandes sur ses seins pour venir rejoindre le bas. D'autres fines lanières de tissus venaient maintenir le tout en place, passant une fois sous les seins et une autre au-dessus du nombril. Tout se confondait dans de nombreux dégradés subtils de gris très pâles et de différentes broderies dans les étoffes. La robe cintrait sa taille, la moulant jusqu'au haut des genoux pour s'élargir par la suite, se répandant en une longue traine de gris plus foncé.

Ensuite, Igrit et Dria travaillèrent de concert, la servante avec ses cheveux et l'intendante sur le maquillage. Le blanc fut appliqué sur ses paupières, tant pour l'occasion que pour rappeler sa tenue. Et d'un pinceau plus large, des traits rectilignes traversèrent son visage d'un côté à l'autre. Quant à la jeune fille de Ryder, elle s'affaira à tresser et rassembler la chevelure en un nouage retombant au dos de la commandante. Une coiffure complexe et magnifique à la fois.

Désormais prête, les trois jeunes femmes allèrent se poster devant le miroir de la chambre, admirèrent la commandante dans toute sa splendeur.

- Comme tu es belle ma sœur, lui avoua Dria.

Puis elle se retourna brusquement, se rappelant ce qu'elle ne voulait pas oublier. Elle passa à la commode où elle avait placé un bouquet des fleurs d'Alexandria dans une vase d'eau. Elle en cueillit une et revint auprès de sa sœur. Elle la contourna et, avec la plus grande délicatesse, inséra la fleur dans la coiffure faite par Igrit.

- Voilà, tout est parfait maintenant, dit Dria en se remettant face à sa sœur, lui faisant son sourire si doux et apaisant.


Suite à la nuit précédente, à tout ce Moonshine ayant accompagné les retrouvailles avec les siens, l'éveil de Clarke fut loin d'être matinal. Mais la célébration se passant en soirée, il n'y avait pas vraiment de presse. Toutefois, quand ce fut le milieu de l'après-midi, Abby alla la réveiller.

Clarke se lava et en sortant de la salle de bain, Yari avait rejoint sa mère, apportant le nécessaire pour la maquiller et la coiffer, mais surtout, sa robe. Déposée sur le lit, Abby était déjà à l'admirer, épatée par ce que ce peuple avait de talent caché. Lexa avait bien raison, Polis changerait le regard qu'ils portaient sur eux.

Sans gêne et habitué à se faire habiller maintenant, Clarke se dévêtit totalement et laissa la jeune servante l'aider à enfiler la robe. Faite d'un tissu léger et souple, elle était longue et d'un gris très pâle, blanc sans l'être totalement. Le haut était un nouage plutôt complexe de différentes larges et minces bandes de tissus. Toutes de la même couleur, mais à motifs et broderies distinctes. Elle passait sous les bras pivotants au dos pour repasser au-dessus et sous ses seins afin de les maintenir en place. De là, plusieurs fines bandes s'enroulaient pour aller rejoindre les hanches et se confondre avec le bas de la robe. Les épaules étaient laissées nues et les espacements de tissus permettaient de voir amplement son ventre et son dos. Partant des hanches plus ajustées et descendant plus ample à ses pieds, s'ajoutait une traine de lambeaux prévus au dégradé de gris tirant vers le bleu à son extrémité. Un léger et subtil rappel à la couleur de ses yeux.

Yari la fit ensuite asseoir pour passer à ses cheveux. Dans toute la chaleur de la journée, ils avaient séché en un temps record et vaguaient légèrement. La jeune femme prit son temps, s'exécuta avec minutie et surtout en silence. Elle fit quelques tresses pour remonter les cheveux vers le haut et l'arrière, noua et recourba le tout en hauteur. Quelques mèches furent volontairement laissées ici et là pour laisser une impression d'aisance et de légèreté à la coiffure.

Enfin, elle s'attaqua au maquillage. Comme le voulait la tradition, tous les invités seraient vêtus de couleur et leurs visages seraient peints pareillement. Mais pour les promises ce ne serait pas une seule couleur qui les marquerait non, mais l'ensemble de celle-ci, le blanc. La jeune fille se saisit de sa petite boite de peinture et d'un pinceau. Plissant les lèvres et fronçant les sourcils, elle s'appliqua. Passant d'une tempe à l'autre en une bande simple, elle ajouta quelques traits parallèles de chaque côté, près des pommettes.

Satisfaite du travail accompli, Yari ramassa tout son attirail, s'inclina et sortit, toujours en silence, elle était loin de la chaleur de Briseïs, ne le serait peut-être jamais.

- Tu es magnifique ma chérie, lui dit Abby en constatant le résultat final.

Elle s'approcha, la serra fort dans ses bras.

- Je t'aime ma fille… ton père aurait été si fier de toi…

Elle se recula et elles se fixèrent un court moment. Les yeux de Clarke se voilèrent, mais alors qu'elle allait échapper une larme, sa mère la rattrapa du bout de l'index.

- Allez, c'est un jour heureux, sourions plutôt, tu veux bien me faire ce sourire, Clarke.

La blonde s'exécuta et sa mère figea cette image dans sa tête.


Le soleil avait passé le zénith, avait fait sa descente sur le reste des préparatifs de la célébration. Alors que Lexa et Clarke avaient été habillées, coiffées, maquillées chacune de leur côté, les membres du conseil avaient œuvré sans relâche. Irsil avait supervisé l'installation de la scène, des allées. Bolfir et Wost s'étaient chargés de disposer nombre de flambeaux et de faire ériger les immenses tas de bois pour les feux de plage à venir. Nama s'occupa des plantes et fleurs, de faire le pond avec les cuisines du manoir qui allaient de concert avec les tavernes de la cité pour pourvoir à la demande. Avec le coucher du soleil, tout allait commencer, tout devait être prêt.

Clarke regardait par la fenêtre de la chambre d'invité. Elle était seule maintenant. Sa mère ainsi que tous les représentants de l'Arche étaient déjà à la plage, à attendre l'arrivée de celles que tous espéraient. On cogna à la porte, trois petits coups.

- Entrez, dit-elle sans détourner son regard du dehors.

Nama pénétra dans la chambre, admira Clarke de la tête aux pieds.

- Tu es belle, mon enfant.

La blonde se retourna à cette voix qu'elle avait reconnue. Elle lui sourit, exprimant tout le mélange d'appréhension et d'excitation qui le tenaillait. Clarke constata également que Nama avait opté pour une robe corail, que la même couleur peignait son visage, s'harmonisant parfaitement à la blancheur de sa chevelure.

- Le moment est venu, dit la vieille femme en lui tendant son bras.

Clarke ferma les yeux et soupira lentement, puis vint rejoindre la conseillère. Ensemble, elles remontèrent le couloir de l'aile Est, descendirent le long escalier menant au niveau inférieur. Elles sortirent par les jardins, et déjà Clarke remarqua l'étendue des préparatifs faits par les membres du conseil. Partant du pas de la porte arrière de la maison, traversant le pavé des jardins et se poursuivant dans les rues menant au port, une trainée de feuilles de toutes sortes. De part et d'autre, des files de flambeaux indiquaient le chemin.

Elles descendirent les marches de la terrasse et Wost vint à leur rencontre. Il offrit son bras à Clarke, et avec Nama, la conduisirent sur ce tapis des bois.

- Où est Lexa? Osa demander Clarke après quelques pas à peine.

- Ne pouvant vous croisez encore, on aura préparé sa propre route à Heda, partant de l'avant du manoir et empruntant d'autres rues. Tout comme toi, elle se rend vers la plage, accompagnée de Dria et Bolfir.

- Irsil n'est pas là? Demanda la blonde.

Nama secoua la tête en souriant.

- Notre cher Irsil préside la cérémonie, il vous attend toutes deux là-bas.

Clarke hocha la tête, puis ne dit plus un autre mot. En silence, ils avancèrent, admirant les flammes qui dansaient sur le pavé recouvert de feuilles d'arbres. Quand la brise leur parvint plus fraiche et saline, ils arrivèrent au dernier tournant. En un instant, la vue des bâtiments se mua en une tout autre vision. Le tapis verdâtre se fondit dans le sable, les flambeaux élargirent le chemin jusqu'à ce qu'il n'en soit plus un.

La foule était impressionnante, il y avait tant de gens. Hommes, femmes et enfants, venus de tous les clans pour assister à cette nuit unique. Néanmoins, le rassemblement était segmenté en trois. La plus grande partie de la foule divisée entre les portions de droite et de gauche, laissant à peine une cinquantaine de personnes dans l'attroupement du centre. Formant deux allées de part et d'autre du petit groupe de gens, de nouveaux chemins de feuilles reprenaient. Néanmoins, ils étaient parsemés de couleurs, de pétales ajoutés ici et là.

Wost, Nama et Clarke continuèrent à avancer alors que les gens les apercevaient peu à peu. Ce fut d'abord des murmures, puis les voix s'élevèrent de plus en plus, l'annonce de son arrivée passant de bouche à oreille. Et sans prévenir, une vague de tumulte parcourut la populace. Clarke tourna la tête, cherchant tout autour dans les allées débouchant vers l'Océan. Car elle savait très bien que si la foule s'animait ainsi, c'était parce qu'elle venait d'apercevoir Heda.

- Viens, Clarke, tu y es presque, lui dit Wost en l'encourageant à continuer d'avancer.

Les conseillers la conduisirent à la limite de l'allée verdâtre, puis ils l'embrassèrent sur la joue et la laissèrent seule. Après des secondes aussi longues que des heures, Clarke entendit des tambours être entonnés, des rythmes bien différents de ceux des temps de guerre. Vinrent s'y mêler des voix au loin, aucun mot, que des mélodies.

La blonde sut que le moment de rester immobile était passé. Elle prit une profonde inspiration et fit un pas en avant, le laissa inspirer les suivants. Son cœur se débattait dans sa poitrine au simple fait de savoir que de l'autre côté de ses quelques personnes, Lexa avançait tout comme elle, vers Irsil qui les attendait sur le haut de sa plate-forme.

Tous les regards étaient tournés vers elles. D'un côté, elle remarqua qu'il y avait des gens du peuple et d'autres clans. Elle y reconnut quelques visages, les employés de maison, Rhen, le forgeron et même le jeune Joren. Parmi la cinquantaine de gens au centre se trouvaient les dirigeants des clans, leurs accompagnateurs et généraux. Clarke sourit à tous ceux qu'elle vit. Il y avait Luna, Horol, Indra suivit de près par Octavia et Lincoln. À côté il y avait Ryder et ses deux filles, Igrit et Yari. Un peu plus loin, elle vit sans le savoir le jeune Flori et son oncle. Et tout à l'avant, les gens de l'Arche, Monty, Jasper, Bellamy, Wick, Raven, Marcus et sa mère. Alors qu'elle passait près d'eux, elle remarqua les membres du conseil qui regagnaient leur place aux côtés des gens du ciel. Ayant terminé d'accompagner les jeunes promises, ils retournaient en tête, Wost, Bolfir, Nama et Dria. Tous étaient là, habillés de couleur et le visage peint des mêmes teintes.

Clarke inspira profondément, voyant la filé de gens s'amincir. Un pas de plus et il n'y aurait plus personne pour lui bloquer la vue. Elle fit un dernier sourire à sa mère, se laissa emplir par celui qu'elle lui rendit. Un pas encore, un autre peut-être.

Lexa émergea de l'autre allée, se retrouva face à elle. Clarke s'arrêta nette, ne remarqua pas que sa mâchoire s'était légèrement affaissée à la vue de la commandante. Elle était là, enfin. Lexa alla la rejoindre, un large sourire lui traversant le visage. Elle approcha sa main du menton de la blonde et l'y releva, referma sa bouche entrouverte d'émerveillement.

- Tu es… magnifique… soupira Clarke.

Lexa se mordit subtilement la lèvre inférieure en caressant le menton de la blonde, retirant sa main de son visage.

- Et toi donc…

Les chants et les tambours cessèrent, ne laissant plus que le silence tout autour. Lexa lui prit la main et ensemble elles gravirent les quelques marches conduisant vers Irsil. De là où ils étaient maintenant, tous pouvaient observer le déroulement de la cérémonie. Elles se placèrent l'une devant l'autre et attendirent. Irsil prit leurs mains dans les siennes et leur sourit à toutes deux, puis, il tourna le regard vers la foule.

- Mon peuple, te voilà réuni ce soir, dans ce jour ayant tiré à sa fin, dans cette nuit qui s'étant levée. Mon peuple, te voilà réuni sous un seul étendard, sans marque de nos frontières, plus au nombre de douze, au nombre d'un. Car aujourd'hui nous sommes témoin de ce qui ne fut jamais fait, nous assistons premiers et privilégiés.

Le vieil homme fit une courte pause, fit un léger signe de tête à l'assistance.

- En tant que membre du conseil et ancien, je préside souvent les unions entre les nôtres, mais ce soir, ce n'est pas une simple alliance que nous louangeons, non. Ainsi, je cède ma place à celle qui, je crois, se veut plus digne d'accomplir cette tâche.

Irsil fit quelques pas de côté et présenta d'un signe de la main, celle qui s'était tant fait attendre.

- Mes frères, mes sœurs, je laisse à Heda sis, le soin de poursuivre.

À ses mots, Dria se dispersa de la foule sous les acclamations de celle-ci. Après tout ce qui s'était passé en temps de siège, les accomplissements et sacrifices de l'intendante l'avaient rendu encore plus respecté et aimé qu'elle ne l'était déjà. Et à voir comment le peuple réagissait à l'annonce de son retour, il n'y aurait pas meilleure manière de célébrer l'union symbolique.

Elle alla monter les marches seule, mais en un instant, Monty accourut et l'aida en lui tendant le bras. Au sommet de la scène, il la laissa, lui faisait au passage son éternel sourire amoureux. L'intendante alla se placer où peu de temps avant, Irsil se trouvait. Sous les regards comblés de Lexa et Clarke, elle se posta entre elles.

- Plus digne d'accomplir cette tâche, je ne crois pas, plus désireuse, certainement. Mon peuple, mes chers, je me présente devant vous ce soir pour cet immense honneur qui est mien. L'hiver est passé, la morsure de sa froideur avec lui. Le printemps est revenu, nous a rappelé cette évidence presque oubliée, les longues nuits ne sont que passade. Un jour nouveau approche, un soleil plus puissant et plus chaud nous attend. L'été nous a été redonné, la promesse du recommencement a été tenue.

Dria leur jeta un regard à chacune, vit le soleil et l'étoile qui pendait à leur cou.

- Lexa, Clarke, ce soir, vous démontrez à tous ce qui ne doit plus jamais être oublié. C'est dans la noirceur qu'une lueur est belle, sur les ruines des plus grands malheurs peuvent s'élever les plus grandes joies, des tourments et même de la mort… la vie retrouve son chemin.

Elle termina sa phrase en passa sa main à son ventre, sachant que ces derniers mots s'appliquaient également à elle. Clarke sentit son regard se voiler et constata qu'il en était de même pour Lexa.

- Venant de peuples distincts que tout séparait, ayant combattu contre et côte à côte, rien pourtant ne présageait telle conclusion. D'un désir des plus louables, d'une envie de paix et d'alliance, nous avons amorcé un échange qui ne s'est jamais terminé. Vous avez néanmoins prouvées à tous que les rituels et coutumes ne suffisent pas à lier comme il se doit, il nous faut plus, il faut ceci.

Dria prit leur main et les plaça l'une sur l'autre. Elle dénoua un ruban blanc prévu à sa tenue et enlaça leur bras ensemble. Partant d'un poignet à l'autre, elle le noua délicatement.

- Dans l'improbabilité qui vous a réunis, dans tout ce qui a tenté de vous maintenir éloigné, vous voici devant moi aujourd'hui. Un amour peu commun, imprévisible d'avant, indéniable de maintenant. Je vous lie ce soir devant tous, en un seul être, une seule voix, un seul cœur.

Clarke eut à peine le temps de se demander si Dria allait ajouter quelque chose que Lexa la tirait vers elle. Sa main libre de ruban passa à son cou, l'aida à la rapprocher pour qu'enfin leurs lèvres se retrouvent. Clarke se laissa envelopper par ce baiser espéré depuis plus d'une semaine, depuis toujours. Il la parcourut tout entière, attisa ce qu'elle avait tenté de maintenir endormi dans l'attente. Lexa se recula pour aller apposer son front contre le sien.

La foule clama sa satisfaction, applaudissant et poussant les voix de ravissement et de plaisir d'assister à pareil dénouement. Les tambours résonnèrent de plus belle, s'entremêlant au tumulte de la plage. Dria se retourna et prit la lanterne de papier fin que lui tendit Irsil.

- Lexa, Clarke, tenez-la ensemble.

Elles s'exécutèrent alors que Dria dénouait le ruban parcourant leur avant-bras. Elle le ficela à la base de la lampe, puis, empoigna la torche que lui présentait maintenant le vieil homme.

- Laissons aux cieux gardiens ce souhait en cette nuit, laissons-les border votre promesse, qu'elle aille par-delà la lune… les étoiles… et le soleil.

En disant ses derniers mots, elle alluma la base de la lanterne.

- Par-delà les étoiles, dit Lexa.

- Par-delà le soleil, compléta Clarke.

Elles laissèrent aller et la lueur s'éleva dans la nuit. Elles la suivirent du regard durant un moment s'échappant hors du temps et de l'espace. Alors que tous continuaient à fixer la lanterne, elles plongèrent dans le regard l'une de l'autre, se rejoignant en silence dans l'immensité de ce bleu, dans la beauté de ce vert, là où elles s'étaient un jour croisées… entre ciel et terre.

Fin