Disclaimer : les personnages ne m'appartiennent pas, Spartacus est une création Starz! et de Steven S. DeKnight. Je dois avouer que les scénaristes de Spartacus : Vengeance ont su titiller ma curiosité. Pardonnez les boulettes ou les redites, les fautes ou tournures de phrases... Spartacus donc, violence, relations entre hommes, jurons et compagnie... un joli petit couple aussi, Nasir/Agron.

Beta : Arianrhod

NB : Cette histoire est actuellement l'une des plus lues de mon compte, merci de la suivre. P'tite note aux reviewers, c'est grâce à vous si elle l'est autant et grâce à vous si je me remets à l'écriture de cette fic finie depuis presque un an. Merci à tous ! Merci les guest(s) et anonymes et personnes que je n'ai pu remercier comme il se doit... vous êtes des anges !

NB²: un grand merci pour l'avalanche de reviews, j'ai été gâtée pour le dernier chapitre (bon ok, la fin de la saison 3 a largement contribué). Je tiens à excuser mon retard, dû à une fic magnifique "Mélusine" de Viahana (à découvrir via mes histoires préférées^) et mon incapacité à poster un court chapitre (Agron avait beaucoup de choses à faire ^^). Par conséquent, un chapitre bien plus conséquent qu'habituellement !

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Chapitre 17

Après le fracas des armes et le sifflement des flèches et des pilums, le silence paraissait presque oppressant sous les arbres qui protégeaient la fuite de Spartacus et ses compagnons. Ils avaient battus retraite après la rencontre avec les Romains à Attela et se terraient désormais dans une petite combe abritée. Gannicus parti en éclaireur, les trois gladiateurs se reposaient après leur course éperdue. Mira se tenait à l'écart, les épaules secouées de pleurs.

La mort de Lucius pesait lourdement dans ses pensées. Elle déplorait la perte du maître archer qui lui avait appris l'essentiel de son art avant de leur faire don de sa vie. Parmi les rebelles, c'était elle qui s'était le plus rapproché du vieil homme qui les avait rejoint dans leur lutte. Il avait aspiré à la vengeance et n'avait pu goûter à sa saveur que quelques infimes semaines. Il les avait mis à profit en leur enseignant l'arc, offrant une chance de combattre, même aux moins habiles. Cela demandait moins de force que d'habileté pour toucher une cible. Et se trouver à distance permettait aux moins courageux de faire leur part dans ce combat. Lucius serait pleuré et son nom continuera de vivre dans la mémoire de ceux qu'il avait aidés sans autre contrepartie que la mort.

Spartacus avait le visage sombre, ruminant les implications de ce fiasco. Ils avaient cru en la parole de Glaber et en connaissaient désormais le peu de valeur. Cet homme ne reculerait devant aucune bassesse pour tirer vengeance de Spartacus, y compris celle de sacrifier son épouse et son héritier. Un choix qu'il n'avait pas voulu croire possible au froid préteur. Spartacus avait jugé l'homme à sa propre valeur et regrettait maintenant l'excessive confiance de ce plan. Il avait été prévenu que ce projet était dangereusement fou mais, fort des hommes qui avaient choisis de le suivre, il avait cru en son accomplissement. Il se retrouvait maintenant défait et devait à présent tirer les enseignements de cette leçon durement acquise.

Le surveillant du coin de l'œil, Agron se pourlécha la lèvre supérieure. Le sang avait cessé de couler mais la peau le tiraillait méchamment autour d'une croûte brunâtre. Crixus le contemplait en ricanant, ce qui le fit grimacer à son tour. Ils avaient encaissé nombre de coups dont la douleur se faisait maintenant ressentir. Les combattants rencontrés étaient de véritables machines à tuer et Agron savait qu'il n'avait pas brillé par son talent après être tombé le premier. Il attendait impatiemment que le Gaulois entame les hostilités. Il haussa un sourcil, prêt à reprendre leur inlassable duel moucheté d'insultes. Après un échange de regards acérés, il ne put se contenir plus longtemps.

- Cet homme a bien failli avoir ta peau, enfoiré de Champion ! Attaqua-t-il soudain. Où est donc passé ta putain de force ?

- Je ne t'ai pas vu vaillant au combat, emmerdeur de Germain, rétorqua la voix grondante de Crixus. Tu fus plus rapide à t'enfuir qu'à te battre !

- L'échange s'est soldé par un échec. Glaber n'a pas tenu sa promesse, dit Spartacus en posant une main apaisante sur leurs épaules frémissantes de rage. Nous étions en sous-nombre. Honorons Lucius, ne souillons pas son sacrifice en une vaine querelle.

- Nous nous sommes amollis, fit Agron en frottant son visage douloureux. Jamais nous ne résisterons aux Romains, si nos meilleurs hommes sont dépassés. Ashur a rassemblé des guerriers qui savent se battre comme nous.

- Non, décréta Spartacus, le regard intense, ils ne seront jamais comme nous, nous nous battons pour une cause plus noble que l'espoir d'un butin. Ce sont de vulgaires mercenaires.

- Que suggères-tu, alors ? Demanda Crixus, foudroyant toujours du regard le Germain qui le toisait l'air mauvais.

- Nous allons devoir nous préparer à leur attaque, dit le Thrace, et nous battre lorsqu'ils seront à notre porte. Nous saurons être prêts !

- Et de quelle manière penses-tu accomplir ce putain de miracle ? gronda Agron, en abandonnant le combat de regard avec Crixus pour interroger Spartacus.

- En utilisant les compétences des uns et des autres. Pour affronter une armée, nous devons constituer une armée.

- Nous avons déjà eu la chance de nous échapper à ce piège, dit Crixus en se relevant et bousculant Agron au passage. Nous devons bouger. Gannicus est parti en éclaireur depuis trop longtemps.

- Et je suis d'accord avec Spartacus, fit la voix du champion de Capoua. Vous êtes vraiment trop confiants. J'aurais pu vous tuer deux fois avant de me faire repérer.

Les trois hommes et Mira se retournèrent vers le gladiateur, qui sourit ironiquement. Il les avait pu les surprendre en se déplaçant aussi silencieusement qu'un chat et profitant de la querelle.

- La voie est libre, annonça-t-il, d'un ton désinvolte, mâchonnant un morceau de bois. J'imagine que vous êtes attendus. Pour ma part, je préférerai être ailleurs.

Spartacus fit signe de le suivre. Le visage sombre et renfermé, Mira écrasa une larme inopportune et s'engagea à la suite de Spartacus. Agron s'étonnait de voir le Thrace si distant avec elle, il sentait une ombre s'étendre entre eux et les déchirer. Querelle d'amoureux ou symptôme d'un trouble plus profond, il l'ignorait et n'osait poser la question à son ami, si renfermé sur ses émotions.

Ils s'enfoncèrent dans la forêt qui se noyait d'ombres. Les Romains ne savait pas ce qui les attendait lorsqu'ils seraient entraînés à les recevoir. L'homme qui le précédait vivait pour sa vengeance et sa cause et ferait tout pour mener l'une et l'autre au but, malgré les épreuves.

oOoOo

Le retour fut accueilli d'un silence de mort lorsque l'absence de Lucius fut comprise par tous. L'homme bourru et attachant avait trouvé parmi ces rebelles des amis qui pleureraient sa mort et honoreraient son nom. Spartacus disparut sans un mot avec leur prisonnière, laissant à ses comparses l'honneur douteux d'expliquer leur retour les mains libres.

Nasir vint se poster devant le Germain, fronçant les sourcils devant son visage marqué. Agron lui expliqua en quelques mots dans quel guet-apens le plan de Spartacus les avait fait tomber. Il lui raconta tout, comment ils avaient attendus les Romains, comment du chariot plein d'arme qu'ils escomptaient remporter avaient jailli des hommes sur-entraînés, la compagnie d'Ashur, comment ce piège avait failli se refermer sur eux. Nasir grimaça en entendant le récit de la mort héroïque de Lucius. Il appréciait l'homme libre qui les avait rejoint dans leur combat pour la liberté et la vengeance.

- Vous avez eu de la chance de sortir vivant de cette nasse, dit-il en pinçant la peau de son flanc.

- Je te manquerai, petit homme ? demanda Agron en posant sa main sur son épaule frémissante.

Nasir releva les yeux vers lui et l'homme fut abasourdi en découvrant ses prunelles si sérieuses.

- Spartacus m'a libéré de mes chaînes, mais toi seul a libéré mon cœur. Sans toi, je perds une partie de moi.

Agron grimaça sourdement, Nasir avait cette émotivité qui surgissait parfois l'air de rien. Son cœur était tendre, il était encore très jeune et la vie déroulait devant lui un long chemin. Les épreuves ne l'avaient pas brisés mais rendus plus fort, plus mature. Le jeune esclave était devenu un homme sur lequel tous pouvait compter, un élément essentiel à leur petite communauté. Il était apprécié de tous, aimé comme un frère qui illuminait la vie des rebelles par sa joie de vivre, son caractère entier, parfois vif et sa compréhension. Il était devenu l'oreille compatissante de tout le campement, écoutant les uns et les autres inlassablement. Chacun connaissait les liens qui les unissaient et s'en foutait royalement. D'aucun ne se rappelait sa tentative contre Spartacus. Il avait mérité la confiance de tous désormais. Il faisait partie de la fraternité, un autre esclave libéré de ses chaînes.

L'expression d'Agron s'adoucit en voyant l'air anxieux de son amant. Le petit homme avait très certainement attendu son retour avec impatience et méritait un peu de douceur.

- Mon cœur aussi t'appartient et je te demande d'en prendre soin jusqu'à la fin.

Le sourire de Nasir lui réchauffa le cœur et effaça la déconvenue et l'angoisse de la dernière nuit. Il s'avança pour l'embrasser lorsqu'un rire sardonique les interrompit.

- Comme c'est adorable, se moqua l'homme qui les regardait l'œil narquois, mais croyez-vous que l'espoir de vivre ensemble survivra à la guerre ?

- Je le protégerai, Gannicus, fit Agron en gardant la main sur l'épaule du Syrien qui montrait les dents au gladiateur libre.

- Il n'a pas besoin de protection, mais d'une bonne laisse. Ce n'est encore qu'un chiot.

Nasir menaça d'échapper à l'emprise d'Agron, qui, rompu à ses manières parfois vives, le retint tout contre lui. Gannicus n'était pas un homme à offenser sans risquer d'y perdre la vie. Après avoir combattu à ses côtés, il savait que la mort pouvait prendre son visage. Il était d'autant plus dangereux qu'il se moquait ouvertement de son propre sort. Un homme qu'il redoutait autant qu'il admirait.

- Mais il sait se battre, lâcha Onomaeus, venu les accueillir sur les marches.

Il gratifia Gannicus d'un regard reptilien et froid au fond desquels gravitait pourtant une étincelle lumineuse. Malgré lui, il semblait heureux de revoir le premier champion de Capoua de retour de leur folle équipée.

- Et c'est tout ce qui importe sur le champs de bataille, ajouta-t-il en serrant le bras d'Agron pour lui souhaiter la bienvenue.

Nasir se retint de rire à moitié caché sous le bras d'Agron. La situation entre les deux hommes était toujours aussi ridiculement tendue. Gannicus sourit à son tour. Agron avait remarqué qu'à chaque fois que le Numide adressait la parole au Gaulois, celui-ci semblait irradier d'une nouvelle lueur ou s'éteindre complètement, selon les paroles prononcées. Les liens entre les deux hommes étaient profonds et dépassaient l'inimitié qu'entretenait Doctore. Un jour, ils se retrouveraient, prophétisa le Germain, dans l'espoir qu'ils survivent eux aussi aux combats.

La retraite de cette nuit avait laissé une profonde empreinte dans leurs cœurs. La défaite leur avait appris qu'ils n'étaient pas aussi invincible qu'ils ne le pensaient. Glaber s'était doté d'une équipe de tueurs qui leur avaient donné une terrible leçon. Agron frotta sa lèvre une nouvelle fois, c'était douloureux mais pas autant que son amour-propre blessé. Il n'était pas aussi bon qu'il le pensait. Les rebelles n'étaient pas aussi bon qu'ils le pensaient. Ils devaient se reprendre afin d'espérer avoir une chance d'échapper aux Romains.

Les jours qui suivirent lui apprirent que Spartacus partageait ses sentiments. Fort de son expérience d'auxiliaire de la légion, le Thrace leur fit travailler différentes configurations pour résister aux Romains et leurs tactiques. Cependant, malgré l'obstination d'Oenomaus, les rebelles ne semblaient guère apprendre de leurs erreurs. L'atmosphère se détériorait au fur et à mesure des erreurs et rien ne semblait apaiser les différents entre les hommes. Spartacus semblait désespérer à l'idée de ne pouvoir les rassembler. Agron lui suggéra quelques idées, parfois désespérantes d'ironie. Il se proposa pour fouetter tout ceux qui avait échoué, oubliant par la même occasion l'échec de Nasir lors du dernier test.

Heureusement, l'idée d'utiliser les méthodes des Romains pour les faire travailler ensemble ne semblait guère enthousiasmer le Thrace car le jeune homme ne lui aurait guère pardonner de se faire déchirer la peau, même pour le bien de tous. Spartacus trouva finalement une idée intéressante et envoya Agron la mettre en action. Du vin et des jeux, le plus sûr moyen d'arriver à ses fins, unir sa compagnie comme un seul poing. Discrètement, Agron prit la direction du sud en compagnie de Donar afin de trouver le vin qu'il manquait à la compagnie. Il avait vu le petit sourire en coin de son général et il pressentait que l'homme ferait merveille, comme à l'accoutumée. Il admirait l'esprit de Spartacus, autant que son talent aux armes. Mais bien souvent, il ne comprenait pas les rouages d'acier qui entraînaient sous son crâne les plans les plus machiavéliques. Spartacus était un homme rusé qui ne cessait de l'étonner. Il saurait les mener jusqu'au bout du monde et Agron mettait ses pas dans les siens.

oOoOo

Spartacus leur avait donné une mission et Agron attendait patiemment qu'un chariot montre le bout de son nez pour pouvoir la mener à bien. Ils patientaient depuis le milieu de la journée près d'un gué au milieu d'une rivière où ne coulait qu'un filet d'eau dans son lit asséché. Ils savaient pour en avoir exploré les alentours que la route qui la traversait rejoignait une grande voie romaine. C'était un chemin plus qu'une route, non pavée à la différence des viae Romanae qui facilitaient l'accès entre les grandes cités. Mais à la profondeur des ornières, Agron devinait un passage fréquenté, idéalement éloigné d'habitation. Surplombé par des arbres touffus, c'était le lieu parfait pour tendre une embuscade.

Donar et Némétes, qui l'accompagnaient dans cette escapade, se tenaient à l'affût dans les épaisses branches. Un long sifflement lui confirma l'approche d'un chariot. Deux sifflements lui apprirent le nombre de gardes. Agron serra son glaive, il sentait la poignée de corde tressée sous ses doigts, assurant sa prise. Il bondit hors de sa cachette lorsqu'il entendit les roues du chariot pénétrer dans l'eau et crisser contre les cailloux du lit de la rivière.

Dissimulé par les herbes hautes de la berge, il surprit les deux gardes qui ne s'attendaient pas à cette attaque. L'un d'eux, plus aguerri, dégaina son arme et attaqua, l'autre, plus jeune, avec à peine du poil au menton le suivit, s'emmêlant les jambes avec son épée neuve. Némétes sauta sur le chariot couvert de toile et se débarrassa du conducteur d'un coup d'épée. Agron fit tournoyer son arme, se laissant approcher avec un sourire entendu. Il ignora les insultes, se concentrant sur l'attaque. Il para la première avec facilité, déviant l'arme de la sienne avant d'esquiver l'assaut maladroit du gamin avec légèreté. Son mouvement de volte-face lui permit de plonger le glaive dans le ventre du vieux garde qui s'écroula en retenant ses tripes glissantes. Agron se retourna vers le gamin qui s'était figé devant la scène. Celui-ci lâcha son arme dans la rivière, tremblant, saisi au cœur par la peur glaçante de mourir. Il se retourna pour détaler sans entendre la hache tournoyante de Donar fendre le vent. Elle se planta entre ses deux yeux avec un craquement sourd. Il n'eut pas le temps de comprendre qu'il heurtait déjà le sol, les genoux dans la rivière.

Agron sourit en regardant le garde s'écrouler la tête la première dans les quelques pouces d'eau. Des bulles rosâtres remontèrent à la surface et suivirent le cours de la rivière.

- C'est qu'il avait soif cet enfoiré !

- Nous boirons à sa santé, dit Donar en s'approchant calmement pour récupérer son arme favorite

- Elle n'est pas très bonne, il souffre de migraine, goguenarda Agron en nettoyant la sienne.

- Ça ne durera pas, dit le Germain en achevant de briser le crâne en deux, dans un bref craquement d'os.

- Némétes, reviens par ici.

Le petit Saxon avait réussi à reprendre le contrôle des chevaux qui s'étaient emballés sous le coup de la surprise et leur fit faire demi-tour avec difficulté. En s'arrêtant près des Germains, il frappa les amphores d'un coup de poing. Elle sonna le plein et un grand sourire s'afficha sur son visage habituellement chafouin.

- Tu as bien choisi, Agron, c'est un chariot plein de vin que nous allons ramener et du fameux, si j'en crois cette marque. Elle vient de Narbonne.

- Peuh, ça ne vaut pas la cervoise de nos forêts.

- Ou le lait de chèvre de nos montagnes, ajouta Agron d'un air pince-sans-rire.

Les deux hommes le regardèrent ahuris avant qu'il n'éclate d'un rire moqueur, suivi de Donar qui apprécia la blague. Le Saxon se rembrunit avant de maugréer.

- Putain de Germain, je ne m'habituerai jamais à votre humour de merde.

- On ne te demande pas de le faire, renâcla Donar qui n'aimait guère le mince guerrier, jaloux peut-être de l'intérêt porté par la belle Saxa. Le Germain aurait préféré être le favori de la sauvage jeune femme. Le Saxon bondit à terre et le jaugea d'un air méprisant.

Agron s'interposa avant que cela ne dégénère. Il avait supposé qu'emmener ces deux-là avec lui allait apaiser les tensions entre eux. Et ils trouvaient toujours le moyen de se voler dans les plumes, comme deux coqs en colère. La querelle durait depuis l'arrivée des guerriers libérés des coques romaines et leur combat interrompu par Spartacus et Oenemaus. Ils se détestaient au moins autant qu'Agron haïssait Crixus.

- Vos gueules, leur intima-t-il alors que les armes menaçaient de sortir. J'aurais dû emmener Nasir avec moi plutôt que deux putains de gamins.

- Et tu ne serais pas déjà sur le chemin du retour, persifla Némétes remontant sur le siège du cocher.

- Sûr ! D'ailleurs, lui aurais-tu parlé du fouet que tu promettais à ceux ayant échoué au test ? railla Donar à son tour.

- C'est sans doute pour cela qu'il n'est pas avec nous. Il doit encore lui garder rancune. Seras-tu seul cette nuit ?

Agron les regarda l'un et l'autre avec dépit. Ils se liaient contre lui ! Ses lèvres se pincèrent, ses poings se serrèrent nerveusement. Allait-il laisser passer la provocation ? ou bien y répondre fermement au risque de déplaire à Spartacus et son besoin de ralliement. Donar lui jeta un objet à la tête qu'il attrapa sans dommage. Une flasque de vin dont il tira quelques gorgées apaisantes. Son visage se détendit en savourant le goût moelleux du breuvage.

- Hydromel ! nous sommes bénis des dieux. Pousse-toi, Némétes, tu ne vaux rien comme cocher. Tu serais capable de briser ces amphores.

Donar grimpa à l'arrière avec un gros rire, récupérant au vol la flasque de cuir qu'il se mit à téter allègrement, ignorant les regards envieux de Némétes.

Agron sourit avant d'exiger le précieux liquide pour l'offrir au Saxon en signe de paix. L'autre essuya consciencieusement le goulot de l'outre d'hydromel et d'en prendre une bonne lampée. Il claqua du bec.

- Meilleur sans bave de Germain dedans, fit-il en prenant une gorgée à son tour avec un sourire mince.

Agron laissa échapper un rire bref et lui bourra l'épaule d'un coup de poing amical, qui le fit pourtant grimacer.

- Pourtant tu aimes les baisers de Saxa.

- Je n'ai pas mon mot à dire à ce sujet. C'est elle qui m'en fait baver.

Cette fois, Donar se joignit à leur rire en s'esclaffant. Agron leva le visage au ciel. Le soleil dardait ses rayons sur les oliviers projetant des jeux de ombres mouvantes sur le chemin encaissé qu'ils empruntaient. Sous la lumière verte des frondaisons, il parvenait presque à croire dans les plans de Spartacus. Si ces deux-là parvenaient à rire ensemble, cela offrait un espoir de réunir cette assemblée d'individus, d'étrangers les uns aux autres en une nouvelle fraternité. Il ne fallait qu'une étincelle pour allumer un brasier qui les illuminerait tous d'un espoir insensé.

oOooOo

Agron avait eu la main heureuse en ramenant le meilleur vin qu'il avait pu trouver. Les Germains avaient un goût prononcé pour ce breuvage qu'ils buvaient avec autant de plaisir que les Gaulois.

Sur son visage, s'épanouissait un sourire espiègle alors qu'il versait coupe sur coupe. Le vin avait été bien accueilli par les rebelles dont l'humeur peu à peu s'adoucissait. La journée avait été éprouvante et chacun profitait du moment de détente.

« De doux baisers et des chuchotements d'amour » glissa-t-il à Nasir qui lui demandait pourquoi il souriait si malicieusement. Le jeune homme le regarda avec surprise. Il ne semblait pas comprendre ce qu'il voulait dire, à la grande différence de Gannicus et Crixus qui dévisageaient ouvertement Spartacus avec un air narquois. Agron pensa que les deux hommes avaient des doutes sur la raison pour laquelle Spartacus les avait réuni ici avec autant de vin. Il lui fit signe de regarder Spartacus qui, une coupe à la main, s'avançait au milieu de la foule pour prendre la parole.

« Le cœur s'envole à entendre des voix se réjouir à l'unisson, à nous voir tous unis, non par une marque, non par une terre d'origine mais par un idéal. Celui que chaque homme, chaque femme devrait naître, vivre mourir avec le goût de la liberté pour toujours sur leurs lèvres. »

Les rebelles saluèrent le début de son discours d'un seul cri.

« Alignons ceux qui ont des ressentiment l'un contre l'autre contre leurs égaux et voyons si la soif de victoire triomphe d'une insignifiante querelle. »

Il fit un large geste englobant la foule qui le regardait avec passion, une adoration partagée par presque tout le monde. Agron lut, cependant, sur les visages de Crixus et Gannicus un mince sourire qui lui apprit que les deux hommes n'étaient pas dupes des intentions de Spartacus.

Agron partageait leurs soupçons mais il connaissait le bien-fondé de cette étape. Il fallait absolument que leur compagnie se rassemble, qu'elle forme une seule main, un seul cœur. Spartacus était un brillant orateur, il savait jouer avec le cœur des hommes, le faire vibrer comme nul autre n'aurait pu le faire. Il les avait amené là où il le désirait, au moment de créer un lien indéfectible.

Les combats s'enchaînèrent, deux rivaux contre leurs égaux. Lugo et Nasir affrontèrent Némétes et Donar. Agron crut alors que Nasir allait renfoncer les paroles de Lugo dans la gorge, plein de rage et de combativité.

- Nous gagnerons si tu restes hors de mon chemin, petit homme, fit Lugo, pourtant à peine plus haut que lui.

- Ne m'appelle plus jamais par ce putain de nom !

Nasir, le sang en ébullition, bondit dans l'arène formé par les spectateurs, puis sauta d'une détente féline sur Némétes qu'il renversa sous son poids. Le jeune homme feula comme une panthère alors qu'il plaquait le Saxon au sol. Voyant cela Lugo bondit à son tour comme ces bêtes étranges venus du sud de la Numidie, avec des bras aussi longs que les jambes. La masse de muscle s'aplatit contre Donar qui s'écroula derechef.

Les deux attaquants eurent l'avantage pour un temps seulement avant de se faire repousser en quelques passes d'armes. Némétes et Donar allièrent leur force pour les abattre, utilisant leurs faiblesse avec brio. Agron grimaça en voyant Nasir se prendre une droite qu'il n'avait pas vu venir. Il tomba sonné, les fesses sur le sol. Ses jambes génèrent Lugo qui s'effondra sur le jeune homme sous les rires et les vivats de la foule qui saluait les vainqueurs. Agron secoua la tête en voyant Némétes et Donar lever leurs deux mains réunis en un poing. Spartacus jubilait. Son discours avait émus les membres de cette compagnie sous les regards ironiques de ses frères d'arme et il voyait maintenant les résultats de ses efforts récompensés.

- Tu maintiens ta garde trop basse lorsque tu attaques, conseilla Agron à son amant.

- Les conseils viennent un peu trop tard, fit Nasir en se tamponnant la lèvre de sa main.

Le sourire désabusé de Nasir émut le gladiateur. Il se contenta de lui ébouriffer les cheveux gentiment, heureux de ce simple contact. Le jeune homme paraissait moulu par les coups reçus et il lui fallait quelque temps pour se remettre de la correction reçue. Malgré leur défaite cependant, le jeune homme n'avait pas démérité. Lugo en avait lui même convenu. Agron était fier de lui, il avait bien combattu et promettait de devenir un fier guerrier, un fois qu'il aurait résolu ce défaut dans sa défense. Il se jetait trop vite dans le combat, la tête la première. Mais comment le lui reprocher ? C'était un défaut qu'ils partageaient l'un et l'autre et dont Oenemaus avait maintes fois tenter de le corriger.

Spartacus paraissait heureux, une coupe de vin à la main qui ne se vidait jamais. Il regardait avec un réel plaisir le combat de Mira et Saxa. Les deux femmes faisaient des merveilles sur le terrain, faisant rire les spectateurs et souffrir leurs opposants.

La fin du combat mit tout le monde en joie, le baiser dont Saxa gratifia la belle Mira sembla amuser les spectateurs, le sévère Oenemaus autant que les autres. Agron l'entendit souffler quelques mots à Spartacus, lui apprenant que le Numide n'était pas plus dupe que Gannicus et Crixus. Cependant, bien qu'il connaisse l'idée de Spartacus, les faire boire et jouter ensemble afin de les rassembler, il ne s'attendait absolument pas à être appelé au combat aux côtés de Crixus. Peu ravis de combattre ensemble, les deux hommes se tinrent côte à côte sans un regard, sous les rires avinés de la petite compagnie.

Le nom qui retentit ensuite réjouit davantage Agron. Gannicus, saoul comme il était, serait une proie facile. Le second nom l'inquiéta davantage, Oenemaus avait une réputation de combattant qui n'était plus à faire et il semblait déterminé à gagner ce combat. Doctore refusait de parler au Celte depuis son retour du séjour des morts. La dernière conversation qu'ils avaient échangé les avait opposé au point de non-retour. Agron avait souvent vu les yeux inquiets et tristes de Gannicus se poser sur la silhouette du Doctore. Ils portaient tous les deux un douloureux secret que Spartacus avait l'intention de briser en les forçant à combattre l'un avec l'autre. De l'autre côté, Agron ne jeta pas un seul regard à Crixus, se préparant mentalement lui aussi à remporter le tournoi. Il acceptait de combattre pour le bien de leur cause commune.

Au signal de Spartacus, il frappa en premier, se faisant rapidement dominer par Doctore qui maîtrisait plus que quiconque la science du combat. En quelques secondes à peine, il le fit rouler sur son épaule, puis utilisant le propre poids du Germain, lui fit mordre la poussière sous les cris et les acclamations. Agron ne vit que des étoiles, incapable de distinguer le duel de Gannicus et Crixus. A ce qu'il pouvait entendre le Gaulois donnait du fil à retordre au champion de Capoue. Il se releva, captant une lueur dans le regard d'Oenomaus. Il l'avait parfois vu lorsque l'homme les entraînait au ludus, le feu du combat. Ils échangèrent quelques passes cherchant à se crocheter les jambes pour se faire tomber.

Le Germain recula pour éviter un nouveau coup à gauche, négligeant totalement sa garde. Un coup de poing le propulsa loin de son assaillant dans la foule qui le chahuta. Il fut repoussé en avant par des compatriotes et il bondit au secours de Crixus, mis à terre par Gannicus.

Exultant sous l'effervescence du combat, il se fendit d'un uppercut qui envoya Gannicus bouler à terre. Riant encore de son coup heureux, il ne vit pas arriver le bras d'Oenomaus en travers de la gorge. Il s'écroula à moitié suffocant de rire et de douleur. Il entendit un son mat, le bruit d'un corps qui tombe lourdement. Au grognement il comprit que Crixus avait chuté à son tour. Une apparut dans son champ de vision, quelque peu brouillé. Il s'en empara et fut relevé d'un mouvement preste. Il fut accueilli par Gannicus qui le serra dans ses bras et le gratifia d'une bourrade amicale. Oenemaus relâcha un Crixus poussiéreux mais souriant. Le Germain fixa le Gaulois, s'assombrissant presque aussitôt. Les deux hommes se défiaient l'un l'autre du regard.

- Agron, tu t'es bien battu, dit Crixus d'une voix rauque, s'avançant sur Agron, jusqu'à presque le toucher, pour un chieur de l'est du Rhin.

Agron sourit ironiquement, se rappelant ses remarques acides, ses propos aigres ou son humour douteux. Le Gaulois était tout cela et plus encore. Il reconnaissait cependant son talent devant Spartacus et les hommes qui le suivaient. Il le désignait aux yeux de tous, comme son égal, un guerrier issu des sables de l'arène, aussi honorable que lui.

- De même que toi, emmerdeur de Gaulois, rétorqua-t-il avec un sourire non feint.

Il avait eu plaisir à combattre en sa compagnie. Ils avaient tout deux échoué à vaincre les deux meilleurs combattants du ludus de Batiatus. Mais il n'y avait aucun déshonneur à perdre un combat contre ces deux dieux de l'arène.

Ils partagèrent un rire qui effaça toutes les insultes et les provocations échangées. Ils étaient frères et ce combat avait apaisé toutes les tensions fratricides. Ils se tendirent mutuellement le bras, acceptant les excuses non formulée.

- Allons partager une coupe en un baume pour nos fiertés blessées !

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L'alcool coulait à flot et Les combats avaient permis de rassembler et d'élever les esprits de ces hommes qui, dans la célébration, ne faisaient plus qu'un. Un sourire particulier étirait les lèvres de Spartacus qui savourait ce moment de joie. Il avait mené ses hommes là où il le désirait, tout s'était déroulé selon son plan et il ne doutait plus de leur capacité à œuvrer de concert pour le bien de leur communauté. Le gladiateur partagea la coupe tendue par Saxa. La blonde lui sourit avec un tel désir sur le visage qu'il chercha des yeux Nasir pour échapper à cette forte femme. Le jeune homme avait disparu, le laissant seul devant Saxa. Elle était redoutable au combat et se mouvait comme un félin lorsqu'elle approcha sa proie, inquiète de la lueur prédatrice de son regard. Némétes rugit de rire en voyant son embarras et lui passa le bras autour du cou, facilitant sa capture.

La blonde sauvageonne se jeta sur lui et l'embrassa violemment. Agron frémit en sentant leurs dents s'entrechoquer et grincer sous le contact mordant. Elle fut soudain partout, sa peau lisse contre la sienne, ses seins pressés contre son torse, sa langue pillant sans pitié sa bouche. Elle prenait autoritairement ce qu'elle désirait. Il se perdit quelque peu dans les sensations qui l'étourdissaient avant de se reprendre sous le rire de Némétès. Il tenta de les repousser et ils le firent tomber au sol. Il luttait vaillamment contre la prise des deux Germains lorsqu'un raclement de gorge sonore se fit entendre.

Tous les trois se figèrent dans la poussière et Agron ouvrit les yeux, un peu sonné. Il vit immédiatement les prunelles sombres de Nasir. Il ne semblait pas apprécier la plaisanterie, pourtant il maîtrisait ses réactions. La leçon semblait bien apprise. Il s'approcha d'un mouvement léger de Saxa et chuchota à son oreille quelques mots qu'Agron ne put comprendre.

Le ton était doux, bas, et pourtant Agron y entendit un soupçon de menace. Il darda du regard une derrière fois la Saxe avant de prendre le poignet d'Agron et l'entraîner dans les ombres du tempes.

- Que lui-as-tu dit ? demanda Agron, surpris de sa réaction.

- Qu'elle n'aurait qu'un seul baiser lorsque je t'aurais toi tout entier.

Agron sourit amusé par l'expression de sa jalousie. Son cœur battit douloureusement la chanson de l'amour et il l'attira contre lui, impatient de lui démontrer combien il lui appartenait. La lumière jetait des ombres sur le visage animé de Nasir. et il le serra plus fort contre lui, sentant les muscles naissants rouler sous sa peau, son cœur résonner d'un même martèlement, celui de leur cœur partagé. Leur âmes leur semblèrent n'en faire plus qu'une alors que leur lèvres se cherchaient, se joignaient et se caressaient lentement, cherchant à exprimer dans un langage universel ce qu'ils éprouvaient au fond du cœur. D'autres qu'eux avait trouvé refuge dans les ombres bienveillantes et un concert de gémissement accompagna leur danse mutuelle.

Perdus dans leur bulle tendre, le cri d'alerte de Spartacus les alerta avec retard. Un dernier baiser les enivra, au goût de guerre. Ils se séparèrent avec difficulté, incapable de faire le premier geste qui les éloignerait l'un de l'autre.

- Les romains attaquent, fit Nasir d'un ton doux, Spartacus avait raison.

- Que les dieux nous protège et nous reprendrons cette.. conversation, l'informa Agron avec force, le sang bouillonnant déjà de férocité à l'idée de verser le sang des anciens Maîtres.

- Ils sont déjà parmi nous, dit Nasir en désignant Spartacus, Gannicus, Crixus et Onomaeus et je marche près de l'un d'entre eux.

Agron, terriblement remué, lui donna une franche accolade. Il l'aimait pour son courage et son esprit, sa beauté et son sourire. Il l'aimait et craignait dorénavant pour sa vie, comme il avait toujours frémi pour celle de Duro. Il comprit qu'il aurait toujours cette peur qui lui rongeait les entrailles, celle de perdre le seul être qui le rendait heureux. Il se promit que s'ils survivaient à cette bataille, il ferait tout pour les emmener loin de l'ombre démoniaque de Rome. Il désirait seulement un refuge où vivre leur amour en paix.

- Je veux que tu restes à l'arrière, en compagnie de Lugo, suis les ordres de Spartacus et nous nous retrouveront.

Nasir fit la moue, l'envie de combattre faisait briller ses yeux d'un feu ardent. Agron insista à nouveau, le poussant en direction du tunnel. Le jeune homme finit par déguerpir après un long regard où ils se promirent silencieusement de rester en vie.

Agron sentit son cœur se déchirer en le voyant disparaître dans les ombres profondes du temple, ignorant s'il le reverrait un jour. Sa seule consolation était de le retrouver sur les berges de l'Autre monde si les Dieux avaient un peu de cœur.

La bataille commençait, celle pour leur liberté, celle qui allait déterminer l'avenir de tous. Spartacus pensait avoir plus de temps pour fortifier les rebelles, il en manquait désormais. Les romains les avaient pris par surprise, au moment où ils s'y attendaient le moins. Mais les esclaves étaient déterminés à se battre ou mourir les armes à la main.

Rapidement, écoutant les conseils des plus expérimentés et les ordres de Spartacus, ils furent prêts à combattre. Si certains tremblaient, un regard sur leur chef de guerre les rassérénaient immédiatement. Une clameur monta du campement, ardente, guerrière et fière. Ils faisaient savoir aux Romains qu'ils étaient prêts à en découdre, les sens enflammés par l'alcool, plus féroces que jamais. Agron s'élança derrière lui, prêt à le suivre jusqu'en enfer.

- Pour notre liberté, les exhorta Spartacus en les conduisant au combat.

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A suivre...