Son regard est perçant. Il ne laisse s'échapper aucun détail. Je finis par l'imiter. Mes yeux se déplacent le long de son corps. Chaque chose que j'aperçois est une nouveauté que je connais pourtant déjà. Lorsque notre petit jeu est fini, j'observe plus rapidement la deuxième invité, pas si différente de la première.

Le silence règne. D'habitude, j'apprécie ce fait. Maintenant, ça me rend anxieuse. Mais je ne suis pas la seule à me sentir comme ça.

Sera tient entre ses mains un bout du tissu de son pantalon et le chiffonne sans arrêt. Apparemment, elle a envie de commencer au plus vite notre discussion mais n'ose être la première à l'entamer.

Comme si elle avait entendu ses prières, une voix tant attendue se fait enfin entendre.

« Ainsi tu es la fille d'Elena. » dit celle qui est à l'apparence la plus jeune d'entre nous.

Un frisson parcourt mon dos en entendant le nom de ma mère, une femme qui est presqu'une inconnue pour moi. Je me contente de hocher la tête.

« Tu lui ressemble beaucoup. » continue-t-elle.

Une lueur de nostalgie illumine brièvement ses yeux.

Involontairement, un sourire mélancolique plisse mes lèvres.

« On me le disait souvent… » je murmure avec le même sentiment dans la voix.

La fausse fillette me lance un regard sceptique tandis que celui de l'autre fille est seulement curieux.

Des souvenirs aussi doux que douloureux remontent à la surface. Le sourire quitte mon visage.

« Oubliez ce que j'ai dit. » je me contente de demander

Le silence tombe à nouveau, plus pesant que jamais.

Les secondes passent, puis les minutes, avant que Masumi n'ait le courage de s'exprimer

« On ne pourrait pas éviter ces silences ? » demande-t-elle, se grattant l'arrière de la tête gênée.

Elle essaye de détendre l'atmosphère. De mon côté, sa phrase ne change rien. De l'autre… On ne peut pas en dire autant. Un sourire amusé s'échappe des lèvres de la collégienne.

« Je suis d'accord. De plus, nous ne faisons que perdre du temps ! » avoue-t-elle avec un sourire.

Sera me lance un regard plein d'espoir. Je hausse les épaules. Cela est suffisant pour la satisfaire.

« Je pense que nous avons beaucoup de chose à nous dire. » commence Mary

Je la fixe, l'incite sans joie à continuer. Elle comprend mon message et l'instant d'après sa main est devant moi. Je lui lance un regard interrogatif.

« Nous devrions commencer par des présentations officielles, tu ne crois pas ? Même si j'ai l'impression que tu me connais déjà… » fait-elle, sa main toujours tendue vers moi.

Je l'attrape et la serre doucement, sans confidence.

« Mary Akai. Enchantée. » se présente-t-elle

J'hésite un instant, puis me présente à mon tour.

« Miyano Shiho. »

Sera s'intromet tout de suite et me présente également sa main, accompagnée d'un sourire.

« Sera Masumi ! » exclame-t-elle.

Je soupire intérieurement devant cette fille à l'air si naïve et serre sa main après avoir lâché l'autre.

Lorsque nous sommes à nouveau assises, Mary reprend la parole.

« Comme tu me sembles le savoir, je n'ai pas réellement l'âge que je démontre. J'ai 42 ans, et non pas 14. » explique la femme rajeunie.

Je hoche la tête. Je sais comment elle en est arrivée là mais je la laisse parler. Et en plus, je veux savoir comment elle, elle va parler de ce que moi je sais grâce aux fameuses cassettes de ma mère. Je la vois relâcher un soupir et ses yeux se remplir de tristesse.

« En fait, ce n'est pas par ça que je devrais commencer, n'est-ce pas ? » demande-t-elle

« Shiho, »

Je me fige brièvement en l'entendant m'appeler par mon prénom. Je n'avais jamais autorisé personne à le faire, sauf Akemi.

Akemi… Je sais qu'elle voudrait de tout son cœur rencontrer ces gens, écouter leur histoire. J'espère comme je l'ai fait bien d'autres fois qu'elle peut tout voir de là ou' elle est.

« Il faut que tu saches que suis la sœur d'Elena, de ta mère. continue-t-elle

- Je sais. je réplique, ma voix sortant plus dure que je ne le voudrais.

- Et moi je suis ta cousine ! » exclame à nouveau Sera

Décidemment, cette fille ne sait pas contrôler le ton de sa voix… Son ton toujours joyeux et sans soucis commence à m'agacer.

« Cela faisait des années que toi et ta mère ne nous voyions pas lorsqu'elle m'a contactée ce jour-là. » reprend celle qui aurait dû n'être qu'une simple collégienne

Mary lance un regard à Sera qui l'observe très intéressé par son histoire.

« Je n'ai jamais raconté cette histoire à ma fille ou à un autre de mes enfants. Vous êtes donc dans la même situation. » m'informe-t-elle

Je ne vois pas ce que ça change. L'instant d'après, je comprends. Sera se lève et vient s'assoir à côté de moi, peut-être cherchant un soutien émotif. Je ne dis rien. Ça a l'air de la soulager. Sa mère recommence à parler.

« J'imagine que je devrais commencer par le début. Entre ta mère et moi, il y avait trois ans de différence, et elle était mon aînée. Je l'avais toujours beaucoup admirée, et ce, depuis mon enfance. J'admirais son calme, le sang-froid qu'elle gardait en toutes circonstances, son intelligence, sa maturité…. Elle était un modèle, pour moi et pour ses camarades de classe au lycée. Lorsqu'elle était en confidence avec quelqu'un, elle savait aussi se montrer très douce et compréhensive. Son seul défaut était d'être extrêmement renfermée sur elle-même et elle n'avait pas de véritables amis à cause de cela.

Après nos études, nous nous sommes vues de plus en plus rarement. Elle devînt une scientifique tandis que moi je sortais avec un garçon que j'avais connue à l'université.

Je me suis mariée assez jeune et avant elle avec cet homme qui était japonais. Ma sœur vînt au mariage mais repartit l'instant d'après.

J'étais heureuse mais aussi inquiète pour ma sœur. Et si elle n'avait jamais trouvé quelqu'un pour elle ? Je commençais à regretter de m'être mariée si tôt… Jusqu'au jour ou', je reçu un appel de sa part. Elle me communiquait qu'elle se mariait à un scientifique. Elle décida de se marier au Japon et je découvris que son mari était lui aussi japonais.

Le jour du mariage, elle avait réellement l'air heureuse. L'homme, qui s'appelait Atsushi Miyano, avait tout l'air d'un homme respectable. Je l'entendis demander de nombreuses fois à Elena si elle était sûr de son choix, et lui dire qu'il pouvait attendre jusqu'à ce qu'elle ne soit prête. Je lui ai parlé avant la cérémonie et c'était vraiment un homme charmant. Il était doux, intentionné, souriant et modeste. »

Mon cœur se serre en entendant parler de mon père. Je ne sais absolument rien de lui, ma mère ne m'en avait pas parlé dans ses cassettes. Je ne peux m'empêcher de penser que j'aurais voulu le connaître.

Je suis triste mais je décide de ne pas le montrer en arborant mon habituel masque d'indifférence. Pourtant, Sera semble y voir à travers et me lance un regard rassurant. Je ne peux m'empêcher de sourire à celle que je pensais ne plus réussir à supporter jusqu'à quelques instants auparavant.

Celle qui est en train de nous raconter son histoire ne remarque apparemment rien et avance dans son récit.

« Malheureusement, à nouveau après la cérémonie, ma sœur repartit en suivant sans mari sans que je ne sache ou'. J'étais assez déçu mais contente car elle avait pu voir mon premier enfant : Shukichi Haneda. »

Mon cœur rate un battement en entendant le nom de famille de l'enfant. La liste des victimes de l'APTX flashe dans ma tête. Deux noms sortent du lot : Shinichi Kudo et Koji Haneda. L'enfant avait le même nom de famille que ce dernier. Pas le même prénom mais cela m'inquiète quand-même. Malgré ça, je garde le silence, priant pour que ce ne soit qu'une coincidence.

« Quelques temps plus tard, moi e mon mari adoptons un enfant mais son père décède quelques temps après. »

C'est le père qui est mort. La personne qui est morte à cause de mon poison était bien plus jeune.

Je répète en boucle ces phrases dans ma tête pour me calmer. Ça n'a guère du succès. Ma main devient humide. Pourtant, je regarde encore Mary dans les yeux, essayant de cacher mon trouble.

« La mort de mon mari était advenue dans d'étranges circonstances et je commençai à mener une enquête pour découvrir la vérité. Ce fut lorsque je m'approchai trop des affaires de l'Organisation que l'M16 me contacta. Il me prévint du danger et m'interdit de poursuivre mes recherches. Mais j'avais toujours été une fille bornée et afin de rendre justice à l'âme de la personne que j'aimais, je pris la décision d'intégrer les Services Secrets britanniques. A' partir de ce moment, j'ai commencé à réellement comprendre la cause de la mort de mon mari.

Bientôt, nous avons agi en collaboration avec l'FBI et j'ai connu un homme. Nous avons travaillé ensemble en équipe et quelques mois après, je me mariais à nouveau.

J'ai encore invité ma sœur avec une lettre mais elle n'est pas venue. Elle n'a jamais répondu.

Quelques mois après, Shuichi est né. C'était mon troisième enfant et j'étais soulagé d'avoir mon mari à mes côtés pour m'aider à m'occuper de lui ainsi que de Shukichi et Koji.

Très peu de temps après, une lettre d'Elena m'annonçait la naissance de son premier enfant. Une fille qu'elle appela Akemi.

Après, plus rien. Elle disparut de la circulation. J'étais très inquiète. Elle et Atsushi s'étaient volatilisés après que ce dernier ait été exclu du monde académique scientifique et accusé d'être fou.

Je ne la revus qu'une seule fois après ça, après sept ans. Je reçus une lettre codée ou' elle me donnait rendez-vous à Tokyo, dans une ruelle perdue. A' minuit précise.

J'étais excitée à l'idée de la revoir, mais ma joie se transforma en angoisse lorsque je l'aperçue. Elle était toujours aussi belle mais on l'aurait prise pour un fantôme. Et elle était visiblement apeurée. Elle ne le montrait pas mais je le compris de ses gestes, des regards qu'elle lançait discrètement autour d'elle. Je voulus lui demander ce qui se passait mais elle me précéda. Elle me dit que j'étais en danger car l'Organisation me retenait un obstacle pour leurs plans. Elle me donna une pilule et me dit de ne la prendre qu'en cas désespéré. Ensuite, elle commença à s'éloigner. »

Une lumière de honte et de regret illumine ses yeux tandis qu'elle poursuivait son récit. Quant à moi, j'en apprends tout à coup tellement sur mes parents, ma famille, que je ne sais plus quoi penser.

« Je lui pris le poignet pour la retenir, lui demander comment est-ce qu'elle faisait à connaître l'Organisation, mais elle se libéra facilement. Elle me dit qu'une seule chose avant de partir : « Si jamais il devait m'arriver quelque chose, occupes-toi d'Akemi… Je te fais confiance… » L'instant d'après, elle n'était plus là. Je n'aurais jamais imaginé que ce serait la dernière fois que je la verrais… » finit-elle.

Mary serre ses mains l'une dans l'autre. Elle se sent encore coupable de la mort de sa sœur. Nous restons en silence, attendant qu'elle ait le courage de continuer.

Voilà! ^^ A' nouveau merci si vous avez lu jusqu'au bout et n'hésitez pas à laisser un commentaire!