Le Serenity et son équipage sont à l'arrêt forcé sur Aberdeen, une planète du système éloigné de Kalidasa. Le vaisseau est en passe d'être réparé pour repartir à la recherche d'un job.
2.
« GWAI, Jayne ! Tsao duh liou mahng ! »
Seul dans la salle du cargo, Malcolm tentait de faire démarrer le quad, dont le moteur broutait, hoquetait... sans se lancer. Le réservoir était vide. Il descendit rageusement de l'engin pour se diriger vers l'une des soutes de stockage. Il y récupéra un bidon d'essence qu'il conservait au cas où, et referma violemment la trappe d'un coup de pied.
La journée commençait mal. Il était fatigué, énervé de n'avoir pas pu fermer l'œil. Pourtant, les deux séances d'acrobaties amoureuses qu'il avait pratiquées en compagnie d'Inara auraient dû avoir raison de sa résistance. Mais c'était sans compter un véritable ballet de vaisseaux spatiaux qui avait eu lieu autour du Serenity pendant la nuit. La principale ville de la région, aux abords de laquelle sa luciole était stationnée, accueillait en effet à partir d'aujourd'hui une grande foire commerciale, connue de toutes les planètes du système de Kalidasa. L'événement drainait une multitude de vendeurs et d'acheteurs, honnêtes ou malhonnêtes, au milieu d'un désordre de bestiaux, de métaux et de matières premières diverses. Le va-et-vient n'avait pas cessé depuis le milieu de la nuit : une vraie fourmilière était en train de se constituer. Entre le vacarme des moteurs, la confusion des équipages qui débarquaient, les vibrations entraînées par les décollages et atterrissages successifs, les deux amants n'avaient trouvé que peu de répit.
Bien évidemment, la situation avait été la même pour tout le monde à bord, et après un réveil difficile, les premiers échanges avaient été plutôt tendus dans la salle commune.
Et voilà qu'il lui fallait remplir le réservoir du quad, alors qu'il était déjà en retard pour récupérer la livraison du compresseur hydraulique. Qui plus est, l'agitation en ville n'allait pas l'aider à conclure rapidement ses affaires.
Fichu vaisseau qui avait eu la bonne idée de tomber en panne sur cette planète, et à ce moment-là. Décidément, plus vite ils auront quitté Aberdeen, mieux l'équipage s'en portera.
Il grimpa nerveusement sur l'engin, le démarra, et dévala la rampe avec brutalité, le visage fermé, pour se diriger au cœur de la fourmilière.
Amphipolis, la capitale locale, était un étonnant mélange de ville pionnière et de pôle d'affaires à la pointe de la technologie. Le forum principal était un immense espace très minéral, bordé sur ses quatre côtés de zones d'appontage équipées pour les vaisseaux autorisés, ce qui leur permettait d'être immédiatement connectés au serveur central de la cité, et d'avoir accès à toutes les données nécessaires dès leur arrivée. Pendant les prochains jours, ce même forum serait transformé en vaste place de marché, parsemée d'enclos, de paille souillée et de copeaux métalliques, de marchands ambulants, d'une foule bigarrée et bruyante. Les pontons deviendraient de véritables podiums pour les négociants fortunés les plus réputés. Alpaguant les visiteurs, ils présenteraient leurs marchandises ou tiendraient des discours à qui serait le plus attractif. L'animation serait à son comble : circulation difficile, voire impossible, bruit incessant, odeurs incommodantes, bars surpeuplés. Et c'était apparemment une mauvaise période pour les affaires : profitant de la foule d'acheteurs potentiels, les vendeurs avaient la fâcheuse tendance à augmenter outrageusement leurs prix : leur marchandise serait de toute façon vendue, à quoi bon limiter les gains ?
Malcolm avait eu l'intelligence de mener son petit commerce en marge de cet événement, et quand il vit la confusion qui régnait déjà dans les rues conduisant au forum, il s'en félicita. Son véhicule traversa péniblement la ville, zigzaguant entre les chariots, évitant les poules qui surgissaient sous ses roues, ou patientant aux carrefours bloqués par des pugilistes qui se disputaient la priorité. Mal arrêta son quad devant son objectif alors que le soleil était déjà haut dans le ciel. Bon sang, pourvu que le gars qui devait lui livrer le compresseur n'ait pas trouvé meilleur acheteur entre temps !
Le bâtiment se situait en périphérie nord de la cité, et ressemblait à un vaste hangar dans lequel étaient stockées, pêle-mêle, diverses marchandises plus ou moins légales. Peu importait : les patrouilles de maintien de l'ordre ne s'occupaient pas de commerce ni de marché noir, et on pouvait vendre et acheter à peu près tout. C'est Kaylee qui lui avait donné la localisation de cet endroit, qu'un jeune mécano lui avait suggéré pour trouver rapidement un compresseur. Le gars alimentait le commerce de l'ombre, mais il était plutôt fiable et droit pour un négociant de son espèce. Les abords n'invitaient cependant pas vraiment à s'y attarder, ni même à s'approcher pour ceux qui s'aventuraient là par hasard : des morceaux d'épaves entre lesquels couraient des bestioles qu'on préférait ne pas côtoyer, des détritus impossibles à identifier, des flaques de boue aux reflets peu naturels, et, flottant au-dessus de cet espace fangeux, une odeur âcre qui faisait fuir tous ceux qui n'avaient aucune affaire à conduire par là.
Mal s'était déjà demandé ce qu'il venait faire dans ce trou crasseux en s'arrêtant pour passer commande de la pièce de rechange. Mais le trafiquant lui avait paru correct en affaires. Devant lui, la double porte métallique donnait sur un volume tellement obscur qu'on n'y distinguait rien depuis l'extérieur. C'était une gueule sombre qui s'ouvrait au milieu d'une cour écrasée de lumière. Il pénétra dans l'entrepôt. Spontanément, il plissa les yeux pour tenter de les habituer à la pénombre tandis qu'une chaleur étouffante lui comprimait les poumons. La tôle du bâtiment ne parvenait pas à évacuer la moiteur de la journée, qui s'accumulait là, sans courant d'air possible.
Plusieurs hommes attendaient déjà devant un amoncellement de caisses et de barils qui tenaient lieu de comptoir. Ils arboraient tous une mine plus patibulaire les uns que les autres, leurs cache-poussières empestant la sueur et le regard dissimulé sous un chapeau sombre. Le pirate du Serenity devait être de loin le plus honnête de tous.
L'homme qui pestait à côté de lui et qui ressemblait à un vieux loup solitaire, mal rasé, marmonnant d'incompréhensibles discours, lui lançait des coups d'œil peu aimables. Mal finit par lui décocher un sourire nerveux. Mieux valait ne pas l'énerver davantage.
Pourtant, l'inconnu se rapprocha, l'air menaçant. Ne voulant pas être à l'origine d'une altercation, l'ancien résistant leva les mains en signe d'apaisement.
« Wow, du calme, l'ami... Je peux t'être utile ? » tenta-t-il en lui offrant un visage crispé.
L'homme ne releva pas.
« Dégage, pouilleux ! » grogna brusquement cette espèce de brigand, en donnant un coup de pied à un gamin sale et ébouriffé qui s'était sournoisement approché derrière le capitaine du Serenity.
Le gosse s'éloigna en crachant son mépris. Mal eut le temps de distinguer un éclat brillant que le voleur dissimulait sous sa chemise. Un bout de lame, probablement, pour découper discrètement les poches ou le fond des sacs et dépouiller leurs propriétaires des trésors qu'ils contenaient.
« Méfie-toi, mon gars, prévint l'homme à l'attention de Mal. Les plus innocents sont souvent les plus coriaces.
– J'en sais quelque chose », répliqua-t-il froidement.
Il aurait bien voulu ne pas y penser pour éviter de gâcher sa journée mais le visage abominablement souriant de Niska s'imposa à son esprit. En voilà un qui trompait parfaitement ceux qui ne le connaissaient pas. Un vieil homme affable, au langage châtié, habillé d'un complet trois pièces, toujours poli... Qui se serait douté qu'il abritait une âme hideuse et sinistre ? Il l'avait appris à ses dépens. Et Niska le lui avait rappelé amèrement en s'en prenant à Inara quelques semaines auparavant.
Sa main toucha inconsciemment son oreille gauche. La cicatrice était encore visible: elle le serait toujours. Elle agissait comme un aiguillon lorsque ses yeux la croisaient dans le coin d'un miroir. A chaque fois, son envie de vengeance, que le temps avait réussi à altérer un peu, surgissait de nouveau, aiguë, vive, et toujours plus acide.
« Hé, salut, Jake. »
Son sauveur se retourna pour faire face à un petit homme brun, aux yeux pétillants et au sourire vampirique. Il arborait des chaussures impeccablement cirées, fait incroyable et saugrenu au milieu de cette fange. Celui-là devait être féroce en affaires, à coup sûr.
« Je t'avais demandé de m'attendre en ville, bordel. T'as intérêt à avoir une bonne raison de me déranger ici, bougonna le fameux Jake en s'approchant de lui.
– Tout doux, mon ami... J'ai une sacrée bonne raison de venir jusque là. Je sais comment tu peux coincer ton homme. »
Mal avait continué à musarder discrètement en attendant que le patron du lieu termine son affaire avec un précédent client. Bobines de cuivre, énigmatiques caisses de bois entassées les unes sur les autres, étagères croulant sous les outils et diverses pièces de récupération, vieux bidons cabossés : l'endroit ressemblait à un hangar de mécano mâtiné d'un repaire de trafiquants et d'un atelier d'inventeur génial et névrosé. Dans ce trésor, il trouverait sûrement deux tournevis et un convertisseur solaire d'occasion pour Kaylee... En attendant, il désirait surtout quitter rapidement cet enfer. Non à cause de la faune qui y traînait, mais parce que la chaleur lui devenait insupportable. Il sentait la sueur dégouliner le long de sa colonne vertébrale, et sa chemise rouge finissait par lui coller à la peau d'une façon fort désagréable.
« La livraison de diamants aura lieu sur Solana, poursuivait le petit brun, et Shark en personne doit la réceptionner. C'est là que tu peux le devancer. »
Instinctivement, Mal s'était rapproché des deux comparses qui échangeaient à voix basse, près de l'entrée.
« Solana ? Il ne manquait plus que ça... J'avais juré ne jamais mettre les pieds là-bas ! Mais si Shark s'y trouve... Je vais la coincer, cette crevure. Et je récupérerai plus que mon dû. »
Les mâchoires serrées, les yeux rétrécis, Jake respirait la haine. Sa barbe rousse frémissait de rage, et ses poings s'étaient durcis. Dans cet accès de vengeance, Mal le trouva presque sympathique.
« Petit problème, ajouta son acolyte : c'est Clayton qui se charge d'amener la cargaison. Il te connaît. Tu ne peux pas y aller à découvert, et moi non plus.
– Sauf si on y va bien armés et qu'on tire dans le tas.
– Non. Tu sais très bien que c'est le truc à ne pas faire. On aura tout le réseau à dos, » conclut l'autre.
Insidieusement, le capitaine du Serenity ne perdait pas une miette de ce qui se disait à huis clos. La discussion commençait à être intéressante, et il pourrait peut-être en tirer profit.
La mission que lui avait confiée Badger était de toute manière compromise, à cause de cette fichue panne de compresseur. Il ne pouvait donc pas revenir sur Perséphone avec un échec à son tableau. Et il lui faudrait attendre un bon moment avant de proposer de nouveau ses services, histoire que cette mésaventure soit un peu digérée de part et d'autre. Même si le truand au chapeau melon, il le savait, ne raterait pas une occasion de lui rappeler son fiasco et de l'humilier avec délectation.
Mais dans l'intervalle, une mission ratée signifiait une rentrée d'argent en moins. Le capitaine qu'il était avait déjà des difficultés à assurer un quotidien convenable à son équipage, alors que cet engagement de sa part était une condition à l'embauche de tous ses membres en échange de leurs services. Et c'était d'autant plus compliqué aujourd'hui puisqu'il devait faire face à des dépenses imprévues et coûteuses pour la réparation du Serenity.
Cette discussion houleuse entre Jake et son compère tombait à pic. S'il offrait son aide, Mal trouverait sûrement un moyen de négocier une contrepartie. Jake ne paraissait pas être un homme sans principes, et son apparence brute et bourrue plaisait finalement à Reynolds. Sous ses dehors rustres et sa carrure impressionnante, il l'avait quand même sauvé d'une mauvaise surprise tout à l'heure. Et sa manière de s'adresser à lui avait été plutôt amicale.
« Hé, c'est pour vous, le compresseur ? »
La question était sèche, directe, et arracha Mal à ses réflexions. Il tenta de répondre à son pourvoyeur tout en conservant un œil sur les deux comploteurs. Il constata que ces derniers se séparaient, après avoir échangé un signe de tête.
« Le, heu... oui, c'est ça. Vous... J'aurai besoin d'un coup de main pour le charger sur la remorque.
– Le règlement d'abord, mon lascar », rétorqua le vendeur bedonnant d'une voix méfiante.
Mal s'exécuta avant de réceptionner sa livraison. Jake et son associé avaient déjà disparu.
« Vot' pièce est flambant neuve, fiston. Je l'ai dégottée chez un de mes meilleurs fournisseurs; vous avez de la chance, il ne lui restait que celui-là. Vous étiez bon pour attendre une semaine de plus, sinon. Vous m'avez l'air pressé, non ?
– Assez, oui. Dites...
– Ok, z'inquiétez pas ! Pour ça, j'vous appelle mon gars. Hé, La Brindille, viens par là ! » clama-t-il d'une voix forte.
Une créature massive, aussi large qu'une armoire, apparut d'un pas lourd et docile.
« Ah. Heu, c'était pas pour ça, mais... C'est lui, La Brindille ? demanda Malcolm en désignant du pouce le colosse qui se tenait derrière lui.
– Ouais. Fort comme un bœuf, et doux comme un agneau ! rétorqua le patron en croisant les bras de fierté.
– Je vous crois sur parole... »
Mal recula d'un pas, surpris et méfiant tout à la fois devant la robustesse du bonhomme qui passait à proximité. Sa force herculéenne lui permit de charger sans trop de peine le pesant colis que deux hommes normalement bâtis n'auraient pas pu déplacer d'un pouce.
Pendant que La Brindille arrimait la caisse sur la remorque du quad, Mal se rapprocha du gérant en lui réglant les commandes supplémentaires de Kaylee.
« Le gars qui vient de partir, Jake... Vous savez où je peux le trouver ?
– Jake McCulley ? Ahah, pardi que je sais ! C'est mon frangin ! A l'heure qu'il est, vous pourrez le dénicher au Paradis Perdu.
– J'ai toujours voulu aller au Paradis... mais si vous m'indiquiez comment, ça m'aiderait. »
Après avoir écouté les explications rapides du patron et remercié d'un signe de tête, Malcolm enfourcha son quad et prit la direction du forum.
Le Paradis Perdu... Amphipolis était loin d'être un paradis, et il aurait préféré ne pas y mettre les pieds. Sur le trajet, il évita de multiples obstacles, dévia sa route, cala, jura, patienta longtemps dans un agglomérat de véhicules et de bestiaux, emboutit sans dommage un chariot de paille, jura encore, et déboucha enfin au cœur de la fourmilière. Par chance, le bar où devait se trouver Jake se situait à quelques pas sur sa droite. Il n'avait pas à traverser la place, ce qui aurait eu raison et de sa patience, et de sa courtoisie.
Il avisa un môme qui traînait par là et l'appela.
« Ecoute, petit, si tu veux gagner un peu d'argent, tu peux surveiller discrètement mon quad, là, le temps que je revienne. Si on cherche à le voler, tu me préviens, ok ? »
Bien que la faune des passants fût plutôt occupée par le lancement de la grande foire, certains devaient sûrement en profiter pour arrondir leurs gains personnels.
Le gosse acquiesça énergiquement sans prononcer un mot, et à voir son regard clair et déterminé, on pouvait compter sur lui. Mal se redressa en lui ébouriffant les cheveux en signe d'affection, et entra au Paradis.
Une odeur âcre et épaisse de bière et de sueur l'accueillit. La taverne était sombre, mal éclairée par de faibles appliques ou des néons bleutés au-dessus du comptoir. L'omniprésence de leur soleil à l'extérieur semblait pousser les gens à vivre dans l'ombre des murs. Pour l'instant, l'endroit ressemblait davantage à l'antichambre de l'Enfer. Jusqu'au moment où il sentit une main lui caresser le torse. Il n'avait pas vu la prostituée s'approcher.
« Tiens, une âme égarée... Ça te dirait de connaître le nirvana, beau gosse ? »
Il comprit alors que pour certains, le Paradis Perdu pouvait être retrouvé ici. La jeune femme était divinement belle, comme toutes celles qui déambulaient entre les tables. Son bustier, partiellement délacé, laissait entrevoir les beautés cachées sous sa robe et, étincelants derrière sa longue crinière brune, deux yeux enjôleurs l'invitaient à l'abandon.
Mais Malcolm Reynolds ne voyait que les prunelles noires d'Inara. Il était pris dans ses filets. Elle le comblait. Rien ni personne ne pouvait rivaliser avec l'amour qu'ils partageaient désormais. Les regards aguicheurs de la brunette qui se déhanchait à ses côtés le laissèrent de marbre.
« Je suis déjà damné... Tu ne peux plus rien pour moi, » plaisanta-t-il d'une voix sérieuse.
La jolie sirène grimaça de dépit, mais n'insista pas. Le ton, le regard, tout chez ce client lui semblait inaccessible. Elle s'éloigna à la recherche d'une autre proie.
Il s'avança alors, en balayant des yeux l'antre sombre. Il savait ce qu'il cherchait.
Une silhouette voûtée, enroulée dans son cache-poussière, était accoudée au bar. Mal le reconnut sans peine.
« La même chose, » demanda-t-il au serveur en s'appuyant au comptoir et en désignant la consommation de son voisin.
Il avait choisi de tenter une approche complice et d'attendre que Jake le reconnaisse. Ce qui ne tarda pas, puisque l'intéressé leva les yeux pour dévisager celui qui ne craignait pas de s'avaler un speedfire dès le matin.
« Hé ben, les affaires vont si mal que ça, fiston ? ironisa McCulley tandis que Mal remerciait le barman.
– Disons que ça pourrait aller mieux. Kwanh beh », trinqua-t-il en tendant son verre.
Ils burent une belle gorgée... et c'est là que le flambeur comprit son erreur. La brûlure fut si intense qu'elle lui coupa la respiration. Il cracha ses poumons pendant quelques secondes, tentant de reprendre pied en résistant à l'envie de réclamer un pichet d'eau glacée.
L'autre riait de bon cœur.
« C'est quoi, ce truc ? articula Reynolds d'une voix éraillée lorsqu'il fut capable de reprendre son souffle.
– Une boisson d'homme, comme tu peux le voir ! Qu'est-ce qui t'arrive pour oser un speedfire à cette heure ? »
Un speedfire. Ok. Il avait beau tenir un certains nombre d'alcools, il n'oublierait pas le nom de celui-ci. Ni la minute de solitude intense qu'il venait de vivre au milieu des clients, tous hilares.
Ceci dit, il s'engouffra dans la brèche ouverte par McCulley.
« Un vaisseau en réparation, et aucun job à l'horizon. Pour un mercenaire, j'ai connu de meilleurs jours », lâcha le capitaine du Serenity.
Le sourire disparut derrière la barbe rousse, et les deux yeux bruns le fixèrent quelques instants avant de se poser sur son verre. Jake demeura muet.
« Vous n'auriez pas un tuyau pour me donner un petit coup de pouce ? hasarda Malcolm, une pointe d'innocence dans la voix. Je prends tout. Même les missions risquées. »
Son interlocuteur lui opposa un nouveau silence.
Ils se perdirent un instant dans leur boisson respective, Mal plus prudent que jamais.
Devant le mutisme de Jake, il se résolut à abandonner la partie. Il laissa claquer ses paumes sur le comptoir, sortit trois pièces pour payer sa consommation, et salua son compagnon d'infortune. Il s'éloignait lorsqu'une voix bourrue le rattrapa.
« J'ai peut-être quelque chose pour toi. »
Reynolds se figea, sans se retourner.
« Ça paie ?
– C'est à négocier. »
Alors, lentement, Mal revint s'accouder au comptoir. Ils ne se regardèrent pas.
« J'ai une revanche à prendre, poursuivit McCulley. Contre un certain Pete Shakerman, dit 'Shark'. »
Imperceptiblement, ses mâchoires se serrèrent de nouveau, et ses doigts se crispèrent autour de son verre.
« Ce salaud m'a vendu aux autorités après une affaire que nous avions fait ensemble, et il est parti avec la totalité de la marchandise. Il devrait revenir dans les parages très bientôt. »
Il soupira.
« J'attends ce moment depuis tellement longtemps. J'ai fait trois ans de taule à cause de cette enflure.
– Dites-moi ce que je dois faire.
– Dans deux jours, il doit réceptionner une livraison de diamants sur Solana. Arrange-toi pour le doubler.
– Qui doit assurer la livraison ?
– Un certain Clayton. Grande cicatrice en travers du visage. Ils doivent prendre contact dans le bar d'Arena, la seule ville de cette foutue lune.
– Vous avez l'air de ne pas porter Solana dans votre cœur, se souvint Mal.
– Et comment ! J'y ai été coincé dans une gigantesque tempête de sable, et j'ai perdu trois hommes. Ouais, parce qu'il n'y a que du sable là-bas. A perte de vue.
– Je prends. Mais j'exige la moitié des diamants.
– T'as du culot, fiston. Et qu'est-ce qui me prouve que tu reviendras avec ? »
Malcolm sembla étouffer un petit rire, et planta ses yeux dans ceux de son interlocuteur.
« Je ne fais peut-être pas toujours des boulots honnêtes mais j'ai certains principes. Et quand je donne ma parole, je ne la reprends pas, moi. »
Son regard bleu ne cilla pas.
La référence à la traîtrise de ce Pete Shakerman était plus que claire. Une manière de prouver au contrebandier qu'il ne légitimait pas ce coup de poignard dans le dos, et qu'il ne lui ferait pas faux bond.
Jake sembla réfléchir quelques instants, puis vida son verre d'une traite, sans broncher.
« Un tiers. La moitié si en prime tu descends ce salaud.
– Marché conclu. Je ne le raterai pas.
– Méfie-toi, mon gars. Il est teigneux, et malin. »
Quand Mal ressortit du Paradis, il retrouva le gamin trônant fièrement sur le sommet du chargement. Un sourire entendu, un hochement de tête, et il lança au môme une petite bourse en reconnaissance de son service.
« Merci, m'sieur ! » cria-t-il en s'éloignant d'un pas rapide.
La mission semblait simple, mais il fallait manœuvrer intelligemment. Il ne pouvait pas se permettre d'échouer cette fois-ci. Il ne lui restait plus qu'à convaincre l'équipage. Le Serenity était acculé, il fallait de l'argent : ce ne serait donc pas trop difficile. Pourtant, Mal savait que si les membres n'étaient pas tous soudés autour d'une mission, les désaccords pouvaient mettre en péril le bon déroulement du plan. Il l'avait plus d'une fois expérimenté après l'arrivée de River et Simon Tam. Une adhésion totale de chacun était donc nécessaire. A commencer par Inara, qui devrait se priver de sa clientèle le temps de la mission, ou rester sur Aberdeen en attendant le retour du vaisseau. Et il ne voulait envisager cette option pour rien au monde.
"gwai": merde
"tsao duh liou mahng": espèce d'enfoiré
"kwanh beh": santé!
Vous les sentez, les ennuis, là? Ils arrivent, mais pas tout de suite! Allez-y, laissez parler votre imagination et vos hypothèses dans un petit commentaire :)
