Cette fois-ci, c'est la bonne. Je n'ai jamais abandonné une histoire en cours d'écriture, et celle-ci moins qu'une autre. Mais la vie nous rattrape, parfois... Après plusieurs mois de suspension, l'écriture a repris, et les publications avec! Voici donc le chapitre 3 : les aventures reprennent! Merci aux quelques lecteurs qui ont lu et liront cette histoire : laissez un petit mot, s'il vous plaît, pour dire ce que vous avez apprécié ou non. C'est essentiel pour nous, les auteurs, et cela nous fait progresser!
Alors que le Serenity est en panne, le travail manque depuis une semaine. Mais Malcolm a enfin trouvé la pièce pour les réparations, et à l'occasion d'une rencontre avec un certain Jake McCulley, dégote un boulot - risqué, évidemment.
3.
Zoé fut la première à dévaler l'escalier métallique pour l'aider à décharger. Lorsqu'elle vit le volume de la cargaison, elle se précipita sur l'interphone pour appeler les bras de Jayne en renfort.
Curieusement, le moral du capitaine était remonté depuis sa rencontre avec McCulley. Si la mission réussissait, ils auraient enfin de quoi effectuer les réparations en attente sur le Serenity. Mais pas encore suffisamment pour envisager prendre quelques jours de repos. L'attente qu'ils avaient comblée avec oisiveté depuis une semaine ne constituait pas des vacances aux yeux de Mal, loin de là. Il rêvait de partir. Avec Inara. Loin de son rayon d'action habituel. Elle avait entendu parler de Moab, petite planète en périphérie du système Himinbjorg. Loin au-delà de la constellation du Soleil Rouge. Ses flots céruléens étaient célèbres pour les irisations qu'ils renvoyaient au couchant du soleil, et pour les îles suspendues qui les dominaient, écrins de beauté caressés par la brise, véritables havres de paix et de silence. Elle évoquait souvent les images que ce monde lointain suscitait dans son esprit, les sensations qu'elle y goûterait, et qui s'immisçaient peu à peu en elle, pour finir par inonder chaque fibre de son corps, chaque parcelle de son être. Alors, il lui avait promis de l'y emmener, un jour. Elle lui avait parlé de Philis, la lune de Moab, dont les couleurs iridescentes se mouvaient comme celles d'une pierre précieuse que l'on tourne délicatement entre ses doigts. Elle lui avait décrit les paradis, variés, luxuriants, élégants, qu'abritait chacune des îles aériennes. Elle lui avait chanté la douceur de l'air, toujours constante, la grâce des oiseaux de mer qui planaient tout autour, la magie des caelophotis, ces espèces de lucioles qui s'envolaient par myriades, la nuit, et noyaient le ciel d'un nuage de lumière. D'abord, il avait ri. Il s'était gentiment moqué de ces idéaux romanesques et inaccessibles. Puis, ce cœur solitaire s'était laissé bercer par les charmes qu'elle évoquait au creux de la nuit, et lentement, secrètement, ce rêve devint aussi le sien. Depuis, il s'était juré de les visiter, avec elle, pour elle. Mais là s'arrêtait leur partage : elle désirait y trouver un ancrage qui ne lui donnerait plus envie de repartir il refusait, lui, d'envisager une vie sédentaire, loin de son Firefly, de son équipage, de son passé. Voler. Avec Inara, certes, mais voler. C'était pour l'instant le seul cap qu'il parvenait à donner à sa vie. Même s'il concédait que cette existence ne pouvait pas perdurer éternellement, pas tant qu'il partagerait la couche de sa compagne.
« Un souci, Mal ? » s'inquiéta la métisse qui le regardait perdu dans ses pensées alors que ses mains détachaient machinalement les amarres de son colis.
Il fit taire sa rêverie et l'enferma dans les profondeurs de son être.
« Pas le moins du monde. J'ai le compresseur... Et en prime, un nouveau boulot ! lâcha Mal dans un sourire de fausse modestie.
– C'est pas trop tôt... J'ai besoin de me dégourdir les flingues, moi ! lança Jayne qui venait de franchir les dernières marches en sautant par-dessus la rambarde, d'un bond agile et puissant.
– Dieu soit loué ! Et ça consiste en quoi, cette mission ?
– Récupérer une livraison de diamants. Jayne, un coup de main par là, s'il te plaît. »
Zoé préféra ne rien dire pour le moment. Mais la manière brève, laconique, dont son Capitaine avait résumé la situation ne lui inspirait pas du tout confiance.
Ils s'affairèrent tous trois à dégager l'appareil de l'attelage, et avec l'aide de Wash apparu miraculeusement dans la salle du cargo — il n'était jamais très loin de sa femme dans ces périodes d'inactivité collective — ils purent péniblement le transférer sur un chariot à roulettes. Par bonheur, la zone endommagée du Serenity était accessible sur le même pont, inutile donc d'avoir à lui faire traverser le vaisseau. Bien que la journée ait mal commencé, les augures avaient finalement décidé d'être cléments aujourd'hui.
ooOoo
Elle se releva, un sourire triomphant aux lèvres, les yeux pétillants de satisfaction et de fierté. Malgré la sueur qui collait sa peau et les jurons de découragement qui avaient ponctué son après-midi, Kaylee était heureuse. Comblée.
« Mission accomplie, mon Capitaine ! » claironna-t-elle, les mains sur les hanches.
La plénitude illuminait son visage. Kaylee n'était jamais aussi radieuse que lorsqu'elle passait ses journées les mains dans le cambouis et la tête dans les entrailles de son vaisseau. A fortiori si une réparation minutieuse et délicate se présentait. Le Serenity était sa raison de vivre. Mal l'avait très vite compris : cet attachement mutuel, quoique différent, à ce Firefly, les avait immédiatement rapprochés. Chacun avait été frappé d'un coup de foudre, à sa manière. Malcolm Reynolds avait fusionné avec l'âme du vaisseau, Kaylee avait touché le cœur de la machine. A eux deux, ils faisaient vivre et survivre le Serenity. Mais si l'un manquait, l'être de métal était déséquilibré, amputé, orphelin. Et si le Serenity était touché, blessé, Kaylee partageait cette souffrance silencieuse. Jusqu'au moment où elle pouvait enfin lui venir en aide, comme aujourd'hui. Kaylee ne bricolait pas, ne rafistolait pas, ne réparait pas. Elle soignait. Et elle guérissait.
Cet après-midi, Mal était resté à ses côtés, préoccupé, anxieux, fébrile, comme s'il se trouvait lui aussi au chevet d'un enfant malade. Muet. Qu'aurait-il pu dire, de toute façon ? Kaylee était son dernier espoir pour remettre à flots son arche. Et bien qu'il eût toute confiance en elle, il n'avait pu empêcher l'inquiétude de s'immiscer sournoisement dans tous les méandres de ses pensées et de lui ronger l'estomac.
Maintenant, il la voyait devant lui, les joues noircies, sale, arrogante d'habileté, le narguant de sa réussite. Mais précieuse. Si précieuse. Ils se regardèrent longuement, partageant le soulagement et le bonheur d'avoir ramené à la vie le vaisseau moribond qui représentait leur seule chance de liberté. Contrôlant comme d'habitude l'effusion de ses sentiments, il s'approcha, les yeux brillants de gratitude, et passa un bras par-dessus son épaule. Il ne put que serrer cette petite sœur de cœur contre lui, brièvement, et déposa un baiser furtif dans ses cheveux emmêlés.
« Hey, xiao mei-mei... On a gagné notre ticket pour les étoiles...
– Merci, Cap'... J'ai surtout gagné une bonne douche ! »
Il s'écarta brusquement, feignant le dégoût. Mais son regard l'inondait de reconnaissance. Ils se sourirent, elle baissa la tête, presque gênée de tant d'affection.
« Prends ton temps, et rejoins-nous au mess, proposa-t-il gentiment.
– Cool... Je relance les moteurs, et j'y vais ! »
Il acquiesça, et se dirigea, leste, rapide, vers les rampes métalliques.
« Wash ! »
Il courait. Il volait. L'appel du ciel était plus fort que tout. Il atteignit le pont d'un battement d'aile.
« Wash, cap sur Solana, on n'a pas de temps à perdre !
– C'est comme si c'était fait ! »
ooOoo
C'est un capitaine au cœur léger qui referma l'escalier de sa cabine. Lorsqu'il se retourna pour se rendre dans la salle à manger, son sourire s'effaça brutalement : son second se tenait dans l'angle du passage, droite, les bras croisés, attendant manifestement des explications.
« C'est quoi, cette histoire de récupération de diamants, Mal ? J'espère que tu sais ce que tu fais. »
Le ton était sans appel.
Par précaution, Malcolm glissa brièvement un œil devant et derrière pour s'assurer qu'ils étaient seuls.
« On n'a pas le choix, Zoé, tu le sais. Et c'est un boulot qui peut payer.
– Ok. Mais je n'aime pas ce genre de situation. Ça sent les ennuis.
– Tu as une meilleure proposition, peut-être ? » persifla-t-il en croisant à son tour les bras, la mâchoire serrée.
Leurs regards se soutinrent mutuellement quelques secondes. La métisse finit par capituler, et baissa les bras et les yeux dans un soupir.
« J'espère que tu as un plan solide pour éviter les complications, c'est tout.
– Le job est simple. Jouer la montre et devancer le vrai destinataire. Je rencontre le contact sur Solana, on se pointe au lieu de la livraison, on récupère les diamants, et on repart. Pas de paiement à fournir, c'est un transfert de marchandise. C'est notre chance, Zoé.
– L'Alliance patrouille régulièrement dans la zone de Penglai. Il n'y a plus qu'à espérer qu'elle ne vienne pas mettre le nez dans nos affaires.
– On a volé un stock de médicaments sous leur nez, on devrait pouvoir gérer ça, non ? la rassura-t-il, confiant.
– Justement. On a déjà trop fait parler de nous.
– Arrête, Zoé, qu'est-ce qui te prend ? rit-il, un peu désarçonné par l'inquiétude de son second. Tu n'as rien contre un peu de risque, d'habitude !
– C'est...
– On a connu bien pire, la coupa-t-il dans une dernière tentative de persuasion. C'est une mission de routine, et je ne vois pas ce qui te pose problème là-dedans... Ou alors...
– Ou alors quoi ? questionna-t-elle devant son regard à la fois soupçonneux et amusé.
– T'es enceinte.
– Quoi ?! »
Zoé le dévisagea, éberluée, les bras ballants.
« Les femmes enceintes limitent les risques, non ? T'es enceinte.
– Qu'est-ce que...
– Wash ! Ta femme est enceinte ? » cria-t-il en direction de la salle à manger.
Un bruit sourd de chaise renversée leur parvint avant qu'une tête ahurie n'apparaisse dans l'encadrement du couloir, cheveux blonds en bataille.
« Quoi ?!
– J'espère que tu aurais le courage de me l'annoncer en face, si ta femme, et accessoirement mon second, était enceinte, n'est-ce pas ? »
Il siffla entre ses dents serrées, feignant l'autorité bafouée.
– Hein ? Heu... oui, Mal, je... Qu'est-ce qu... Zoé ? » finit-il en se tournant vers elle, le regard implorant et effaré.
ooOoo
L'éclat de rire du révérend déclencha l'hilarité des convives. Chacun imaginait aisément l'affolement sur le visage de Wash, et le récit réjoui du capitaine alimenta le fou-rire général.
Ils chérissaient tous ces moments. Plus que le reste de leur existence nomade. C'est là qu'ils se sentaient à leur place. C'est là qu'ils construisaient leur famille. A travers ce partage, cette fraternité, cette affection qu'ils avaient foncièrement les uns envers les autres. Les tensions étaient oubliées. Les préjugés étaient muselés. Les sarcasmes et les reproches étouffés sous les rires et les gestes amicaux.
Malcolm croisa le regard de Derrial Book. Ils pensaient la même chose. Un sourire discret, un imperceptible hochement de tête, et Mal sut que le révérend approuvait cette unité et le remerciait pour l'autorité bienveillante et vigilante qu'il exerçait naturellement sur son équipage. Malcolm Reynolds était un homme hors du commun, Book le savait. Pirate intraitable à ses heures perdues, il n'en demeurait pas moins une âme noble, mue par la compassion et un sens parfois exagéré de la justice et de la morale. Rares étaient les hommes capables de gagner la confiance totale de leur équipage. Une confiance qui transpirait autour de la table du dîner ce soir.
Le repas était frugal, pourtant. Les temps étaient rudes, l'argent et les petits boulots manquaient. Pourtant, la disette n'altérait pas la bonne humeur du groupe.
Il prit le plat de ragoût que lui tendait Zoé et s'en servit une portion modeste, tandis que Jayne encourageait le docteur à accepter un autre verre de vin coupé. Chacun prenait un plaisir non feint à partager ce repas. D'autant plus que plusieurs d'entre eux avaient fait en sorte que ce départ d'Aberdeen soit un moment festif, en réunissant ce qu'ils avaient gagné en une semaine à Amphipolis : Simon avait trouvé quelques patients à examiner et à soigner, Inara avait proposé une partie de sa rétribution en tant que Compagne, Wash et Kaylee avaient complété grâce aux quelques services qu'ils avaient pu rendre dans la cité et qui leur avaient permis d'acheter quelques fruits frais pour agrémenter le dîner.
River avait même voulu disposer plusieurs bougies sur la table, que Simon s'était empressé d'allumer.
Le résultat était là. Pour ce soir, la paix, la joie, la confiance inondaient le ciel. Jamais le Serenity n'avait aussi bien porté son nom.
ooOoo
Un sourire inconscient flottait encore sur le visage de l'homme assis dans le siège de pilotage. L'heure était tardive, le noir de l'univers troué de milliers d'étoiles. Mal savourait ces instants silencieux dans le vaisseau endormi. Ces moments lui appartenaient. Il se fondait dans le Serenity, il ne faisait qu'un avec lui. Il sentait les vibrations de ses moteurs, imaginait l'apesanteur dans laquelle il se mouvait, et se laissait bercer par les discrets signaux émanant des commandes.
Pour rien au monde, il ne fermerait les yeux. Il contemplait le voile d'encre troué de lumière qui l'enveloppait tout entier à travers les vitres du pont. C'est ici qu'il se sentait à sa place, au milieu de nulle part. Il aurait pu s'enivrer toute la nuit de sa liberté retrouvée si Inara ne l'avait pas ramené à la réalité.
Elle s'était approchée furtivement, respectant le silence du ciel et la sereine solitude de celui qui partageait désormais sa vie. Debout à ses côtés, elle posa délicatement une main sur son épaule. Il la recouvrit aussitôt de la sienne. Ils demeurèrent immobiles de longues secondes, le temps glissant sur eux, impuissant. Ils savourèrent l'infini de l'espace qui s'ouvrait devant eux. Il leur sembla alors que cette immensité ne suffirait pas à contenir l'amour viscéral, sublime, qui les liait.
« Viens là. »
Ce fut à peine un murmure, et Mal attira doucement sa compagne sur ses genoux. Il avait brusquement besoin de la sentir contre lui pour être comblé.
Elle s'adossa contre son torse. Il enfouit son visage dans ses boucles brunes, respira longuement au creux de son cou, comme s'il avait enfin trouvé son oxygène.
Inara ferma les yeux. L'existence lui avait rarement procuré un tel sentiment de plénitude. Et il avait fallu qu'elle le trouve entre les bras de celui qui l'avait exaspérée plus que quiconque. Le destin aimait décidément jouer avec elle.
Elle sentit son pouce caresser doucement le dessus de sa main, et la chaleur de son corps puissant irradier le sien d'un bien-être indicible. Leurs souffles, apaisés, se répondaient à l'unisson. Elle pria. Pour lui. Pour eux. Pour que les dieux soient enfin cléments et protègent cet amour balbutiant et magnétique qu'ils expérimentaient depuis quelques temps.
Mal finit par soupirer d'aise, et laissa retomber sa tête sur le siège. Elle se dégagea pour lui faire face. Dans un geste tendre et gracieux, elle posa sa main sur sa joue, et ses lèvres sur les siennes. Leur baiser ne fut que douceur. Caresse. Dévotion. Communion des sens et des âmes. Un enchantement toujours renouvelé qu'ils se décidèrent à rompre contre leur gré. Seul leur regard continuait de se perdre dans celui de l'autre. L'infini y était aussi fascinant que l'espace désormais sombre et froid de l'extérieur.
Inara se détacha lentement, souriant devant ces mains masculines qui refusaient de la laisser partir trop tôt. Avant de s'éloigner, elle lui tendit la couverture qu'elle avait apportée. C'est lui qui était de quart pour cette partie du trajet. La jeune femme savait qu'il était inutile de lui proposer de rester en sa compagnie. Il avait besoin de cette solitude farouche au cœur de la nuit.
Alors, tout aussi silencieusement qu'elle était apparue, elle quitta le pont dans un bruissement de soie.
ooOoo
Une lumière vive agressa ses paupières closes. Il cligna des yeux et se les protégea de sa main pour constater qu'un soleil apparaissait derrière le corps céleste : c'était Penglai, protoétoile du système de Kalidasa. Ils étaient en approche de leur planète de destination, Oberon, et sa lune Solana dévoilait pudiquement sa couleur dorée derrière elle. Par bonheur, elle était dans une configuration rapprochée avec Aberdeen, ce qui avait permis au Serenity de tracer rapidement sa route.
Mal s'étira, vérifia les écrans et les signaux, puis se leva pour aller réveiller son pilote.
« Wow ! Que... » sursauta-t-il.
River était recroquevillée sur le siège du co-pilote, les bras autour des jambes, le menton posé sur les genoux. Sa fine robe à fleurs, ses longs cheveux, ses pieds nus, lui donnaient l'air d'une fée tombée des étoiles.
Elle tourna vers lui un visage triste. Et Mal fut un instant déstabilisé par la profondeur de son regard, indéchiffrable. Il lui rendit un sourire crispé.
« Il fait froid par ici. Tu devrais garder ça », proposa-t-il en s'approchant et en lui recouvrant les épaules de la couverture.
Il la regarda serrer le plaid contre elle et reprendre sa contemplation du lever de soleil. Petit être fragile et imprévisible perdu parmi les hommes... Sa présence incongrue et inconfortable à bord du Serenity n'empêchait pas Mal de se sentir irrésistiblement lié à cette jeune fille. Elle l'amenait toujours à flirter avec ses propres limites. Et parfois avec celles qu'il aurait voulu ne plus approcher depuis la guerre d'Indépendance.
Il secoua la tête, voulut reprendre le dialogue en esquissant un geste de la main, avorté, puis quitta le pont.
River ne bougea pas, fascinée autant par le spectacle extérieur que par ce qu'il révélait en elle.
« Il veut construire un château de sable. L'eau s'écoule entre les doigts. Détruit tout. Rien ne peut l'arrêter. »
Ses lèvres avaient à peine remué. Un murmure.
Elle n'avait pas quitté Solana des yeux.
ooOoo
Il grimpa deux à deux les marches et se précipita sur la table des commandes, aux côtés de Wash qui venait de l'appeler par radio.
« Quel est le problème ? »
Le pilote pointa son doigt sur un écran.
« Un patrouilleur de l'Alliance », constata Mal de lui-même.
Il leva les yeux, et devant la sphère éblouissante de Penglai, ils virent se dessiner la silhouette effilée du vaisseau.
« Ok. Zoé, va dire à Simon d'emmener River dans le shuttle d'Inara, et surtout d'y rester. »
Il croisa son regard, qui confirma l'ordre impératif. Il avait bien insisté sur le dernier mot.
« Tu crois qu'ils...
– On ne sait jamais. Wash, prépare-toi au contact. »
Ils restèrent attentifs, les yeux rivés sur la progression lente et inéluctable du patrouilleur. Inutile de chercher à faire demi-tour. Pour le moment du moins. L'Alliance avait sûrement déjà localisé le Firefly. Tout éloignement serait considéré comme une tentative de fuite suspecte, et ce serait pour eux une raison suffisante pour réquisitionner le Serenity.
Au bout de quelques instants, le télétransmetteur grésilla, et la voix autoritaire d'un officier se fit entendre.
« Ici le commandant Evans, de l'UST Nemesis. Nom et identification, s'il vous plaît.
– Malcolm Reynolds, capitaine du Serenity, classe Firefly 03-K64.
– Destination et chargement ?
– Nous nous rendons sur Solana. Pour affaires, bien sûr, se hâta-t-il de rajouter. Nous devons livrer des vivres et des médicaments en provenance d'Aberdeen », mentit le mercenaire.
La communication se coupa temporairement. Mal, en appui des deux mains sur le tableau de bord, échangea un coup d'œil avec Wash. Il ignorait si l'officier mordrait à l'hameçon. Et s'il ne mordait pas...
« Votre vaisseau nous est signalé comme transportant deux fugitifs. Je suppose que vous niez ?
– Absolument.
– Bien. Dans ce cas, vous ne verrez aucun inconvénient à ce que nous procédions à une inspection ?
– Vous serez toujours le bienvenu à bord, commandant », provoqua l'ancien résistant dans un sourire forcé et ironique.
Il ne fallut qu'un regard de son capitaine pour que Wash comprenne ses intentions.
« Mal... Je ne crois pas que ce soit une bonne idée... » implora-t-il.
Le pirate de l'air ignora les réticences de son pilote. Il se saisit de la radio.
« Kaylee, prépare-toi à enclencher la poussée. Que tout le monde se cramponne à quelque chose. Wash, mets les gaz. Maintenant. » acheva-t-il, avec le visage fermé de celui prêt à défier plus fort que lui.
Le blondinet ne chercha plus à rétorquer. La moindre seconde d'hésitation pouvait être fatale. Il s'exécuta. Le Serenity se mit à vibrer, à trembler, tandis que les propulseurs étaient poussés à leur maximum.
Le patrouilleur, en approche du Firefly, n'anticipa pas le mouvement, et vit soudain la petite luciole se diriger droit sur lui. Le délai fut trop court pour que l'ordre soit donné, impossible de faire feu à temps.
Le Nemesis vit le vaisseau de Reynolds l'éviter dans un frôlement provocateur, et foncer vers la planète. Là encore, le temps que l'ordre de le poursuivre ne soit effectif, le Serenity avait déjà creusé la distance. L'UST fit demi-tour et prit le cargo en chasse.
L'officier Evans ignorait qu'Hoban Washburne était aux commandes de ce petit vaisseau maniable. Les deux missiles qu'il fit tirer pour détruire le Serenity en pleine course n'atteignirent jamais leur cible, toujours plus mouvante, toujours plus leste. Dans une poussée d'adrénaline, l'équipage du Serenity parvint à contourner Oberon et son atmosphère grise et terne, et à se fondre dans l'embrasement aveuglant de Penglai pour s'approcher de Solana, le patrouilleur toujours à ses trousses.
Mal n'eut pas le loisir de contempler la lune d'Oberon, qui séduisait par ses teintes mordorées devenant plus vives encore sous la lumière de l'étoile. Sur la carte animée, on distinguait d'élégantes arabesques à sa surface, comme celles que dessinent les irisations de l'eau stagnante sur le sable.
Les apparences étaient trompeuses. Plus le Serenity réduisait la distance, plus les volutes devenaient perceptibles à l'œil nu.
« Wuo-duh-ma... murmura l'homme en chemise hawaïenne d'un air stupéfait et impressionné.
– Qu'est-ce qui se passe, bébé ? questionna Zoé en arrivant difficilement sur le pont et en posant les mains sur les épaules de son mari, concentré sur les commandes.
– McCulley n'avait pas menti... Ce sont des tempêtes de sable. Wash ! Je t'ai engagé pour tes talents de pilotage, alors tu vas me poser ce vaisseau là-dessous, ok ? exigea-t-il d'une voix forte en se rattrapant à son second après une violente secousse.
– Là ?
– Oui, là !
– T'es vraiment sûr de toi ? grinça-t-il, la mâchoire crispée par la concentration et la nervosité.
– J'ai l'air de douter, là ? » cria Mal pour se faire entendre par-dessus les frottements de l'atmosphère et les craquements de son cargo.
La descente s'engageait à pleine vitesse. C'était le seul moyen de semer le Nemesis. Se fondre dans un environnement hostile où il ne pourrait pas venir les chercher. Se cacher sous d'opaques nuages de sable, sans compter les bourrasques qui heurtaient le vaisseau, et qui feraient renoncer Evans.
Les gouttes de sueur s'accumulaient sur le front du pilote. A travers les poignées de commandes, le Serenity lui semblait aussi léger, aussi fragile qu'une feuille morte au milieu de cette tempête. Il était secoué de spasmes, de soubresauts, il faisait subitement un écart, ou paraissait brusquement poussé et porté par un coup de vent, et Wash peinait à maîtriser ses rebuffades involontaires. Les rétrofusées qu'il venait d'enclencher n'arrangeaient rien au ballet chaotique du cargo.
Mal et Zoé étaient parvenus à s'attacher sur les autres sièges. En espérant que le reste de l'équipage ait pu faire de même.
On ne distinguait presque rien à travers la vitre du cockpit. Le sable fouettait la carlingue, ne dévoilant des formes plus sombres, et indistinctes, que par intermittence. Impossible de s'orienter. Le radar bipait, la voix de l'ordinateur de bord égrenait la distance avec le sol qui se réduisait vite. Trop vite.
Un dernier écart dû à une bourrasque plus forte que les autres, et ils aperçurent la dune, droit devant eux.
"xiao mei mei" : petite soeur
" wuo-duh-ma" : Nom de Dieu...
