Dans ce chapitre se situe la référence à mon précédent OS, "Sunshine and Rain". Sa lecture n'est pas indispensable, mais elle peut permettre de mieux comprendre les souvenirs de Mal.
Pour subvenir aux besoins du Serenity, Malcolm Reynolds a déniché un job risqué qui le mène jusque sur Solana, une lune de sable du système de Penglai. Il doit intercepter une livraison de diamants de contrebande en se faisant passer pour Pete Shakerman, le criminel qui doit la réceptionner. Mais le Serenity s'abîme dans une tempête de sable, et la livraison ne se passe évidemment pas comme prévu...
5.
Il se souvient. Sa mémoire est aiguisée. Ses réminiscences, brutales et obsédantes. Les détails sont vifs, et la puissance des émotions résonne encore à travers le temps.
Il se souvient.
Des mots qui obstruent sa gorge.
Du vacillement de sa propre voix, devenue prière.
De son regard fuyant, incapable de faire face à la silhouette qui lui tourne le dos, ni au vide vertigineux qui s'est brusquement ouvert en lui.
Il se souvient des saccades de son cœur, égrenant les secondes interminables dans l'attente de sa réponse.
« Reviens... Reviens sur le Serenity ».
Sa fierté s'effrite. Se fissurent aussi les murailles obstinées du déni qui le protègent depuis qu'il a rencontré Inara.
Il se souvient de cet élan, irrésistible, instinctif, farouche, qui le pousse à écraser ses lèvres sur les siennes. Aveuglé par sa rage et ce mélange de désir et de dévotion qu'il ne comprend pas, qu'il ne contrôle pas.
Il se souvient de la panique qui le submerge lorsqu'elle étouffe un sanglot, sans répondre à son assaut.
De la caresse de sa main délicate et fébrile sur la peau rêche de sa joue. Yeux fermés. Front contre front. Un souffle mêlé à l'autre.
De ses lèvres veloutées qui se perdent finalement sur les siennes. Baiser soyeux, hésitant, avide pourtant.
De leurs langues qui se rencontrent pour la première fois, électriques.
De ce tourbillon des sens dans lequel ils se noient, ensorcelés, inconscients.
De la résistance inattendue et frustrante des vêtements.
De ses cheveux d'encre étalés sur l'ivoire de la soie.
De la saveur épicée de sa peau mate. De la moiteur de son désir. Des gémissements qu'elle retient. De la douleur aiguë de ses ongles s'enfonçant dans la chair de son dos.
De la ferveur avec laquelle il l'a aimée ce jour-là. De l'impatience des corps. De la violence de leur étreinte. De l'harmonie de leurs souffles, de la confiance de leurs gestes. Et de l'oubli de soi. En elle.
Elle avait finalement accepté. Elle avait repris sa place à bord du Serenity. Et elle avait capturé son cœur, définitivement.
Désormais, chaque fois qu'il pénètre dans sa navette, il se souvient de ce premier abandon. Le lieu n'était pas le même, mais les sensations persistent, intensifiées par l'âcreté de l'encens qui brûle, la délicatesse sensuelle des tentures, l'épaisseur de l'air, dense de leur gestes retenus, de leurs regards qui s'effleurent.
Et maintenant, là, en le voyant, lui, un sourire vipérin sur le visage, il se souvient encore.
De ses yeux baissés, de son visage qu'elle s'obstinait à lui cacher lorsqu'il était entré. Il se souvient de l'hématome qui bleuissait sa pommette. De la colère qui avait étreint son cœur devant son silence buté. Des mots venimeux qu'un homme, un traître, lui avait crachés à la figure, et que Mal avait fini par faire avouer à la Compagne.
Et il se souvient de ce visage sournois. Aussi nettement que lorsqu'il le vit s'afficher sur l'écran, ce jour-là. Comment aurait-il pu l'oublier ?
De retour sur le vaisseau, Inara s'était connectée au registre de la Guilde. Comme elle le lui avait promis. En quelques secondes de navigation, elle avait accédé au profil de son agresseur, enregistré sous un nom d'emprunt. Là, sa main était restée suspendue un instant, hésitante à appuyer sur la touche qui bannirait à tout jamais ce client de la liste interplanétaire de la Guilde. Cette décision était rare, car elle était sans appel, et pouvait être très compromettante pour l'honneur et la carrière de celui qui en était la cible.
Trahir les codes de bienséance imposés par sa caste jusqu'à porter la main sur une Compagne était une raison amplement suffisante pour proscrire cet homme. Mais Inara était profondément convaincue qu'il n'en avait qu'après elle, et qu'il n'aurait jamais réitéré son geste auprès d'une autre maîtresse d'un soir. C'était elle qui était visée. La « putain du Serenity », comme il le lui avait lancé avec dédain. Et à travers elle, c'était l'équipage qui était compromis. Et son capitaine. Il ne fallait pas que cette brute puisse de nouveau la localiser, et le seul moyen d'y parvenir était de le bannir.
Elle s'était apprêté à effleurer le carré rouge dans le coin de l'écran lorsqu'elle avait senti sa présence. Elle ne l'avait pas entendu entrer. C'est à ce moment qu'il avait aperçu son visage sur l'écran. Son élégance et la distinction de ses traits n'avaient pas empêché Malcolm Reynolds de percevoir cet éclat dur, ce frisson de malignité au fond de son regard.
Inara ne l'avait pas décelé, elle qui était pourtant experte en langage des corps. A moins qu'elle l'eût relevé mais qu'elle eût préféré ignorer ce détail. Elle devait sans doute rencontrer des clients aux personnalités variées et contrastées, sous des dehors affables et généreux. Il se rappelait que la maladresse et la nervosité de Gordon Price ne l'avait pas arrêtée, ni même la brutalité mal contrôlée de ce wangba dàn d'Atherton Wing.
Mais le cœur alors enragé de Mal, et son instinct né de la fréquentation des couches les plus sordides parfois de la criminalité, avaient maintenu éveillés ses soupçons.
Inara avait rapidement validé son choix et éteint l'écran, dans l'espoir qu'il n'ait pas eu le temps d'entrevoir trop précisément son agresseur. C'était trop tard. Le visage fugacement croisé sur le moniteur avait rejoint, dans la mémoire de Malcolm Reynolds, le catalogue bien ordonné de sa liste noire.
Et maintenant, dans les tourbillons de sable de Solana, voici que l'agresseur d'Inara se tenait là, devant lui, élégant et machiavélique.
ooOoo
Le vent commençait à forcir. Au-dessus d'eux, le ciel se teintait d'ocre. Le sable, projeté par les bourrasques, fouettait les vêtements, giflait la peau, piquait déjà les yeux. Seul Pete Shakerman, sous son casque de protection, souriait.
Le Destin lui avait rarement été aussi favorable. D'abord une cargaison exceptionnelle de diamants noirs, dont les quinze pour cent convenus avec le patron ferait sa fortune pour un bon moment. Et maintenant, voilà que ce bun hoe-tze se tenait devant lui, mains levées, dans toute son arrogance déchue. Celui-ci s'était cru plus malin, il avait eu la présomption de le doubler et l'audace de le défier sur son propre terrain. Il avait choisi inconsciemment de se jeter dans la gueule du loup. Et manifestement, il ne s'attendait pas à ce retournement de situation.
L'ancien sergent tentait de demeurer impassible, mais son visage ne put retenir l'ombre de la rage, que Shark interpréta comme une réaction de surprise.
« Je pensais que Malcolm Reynolds était plus malin que ça. »
Pete Shakerman toisait son ennemi de toute son assurance, son arme le confortant dans sa position dominante.
Geste d'incompréhension de la main.
« On se connaît ? tenta avec légèreté le contrebandier pris au piège, soucieux de ménager ses chances dans la joute qui s'ouvrait.
– Si on veut... Disons que votre réputation et celle de votre équipage n'est plus à faire, capitaine Reynolds. Surtout pour ceux que vous essayez de berner. Vous devez être particulièrement aux abois pour oser une telle opération...
– Si on veut... Disons que ma réputation n'empêche pas les coups durs... »
Le sourire de Shark s'agrandit. Il appréciait les adversaires audacieux et fiers, cela ne lui donnait que plus de plaisir à mesurer sa propre supériorité.
Mal feignit également un sourire radieux et détendu, malgré le sable qui lui brûlait déjà les paupières. Le chat et la souris se tournaient autour. Le jeu de la courtoisie ne dupait cependant personne : la situation tournerait vite à la défaveur de l'un d'eux, et Malcolm avait une petite idée de l'identité du perdant.
Sans quitter sa proie des yeux, le félin fit un signe de tête à l'un de ses hommes. Immédiatement, ce dernier s'avança vers Reynolds : il se saisit de l'arme qui reposait dans son holster, et le palpa rapidement pour vérifier qu'il n'en avait pas d'autre. L'instinct de survie tenta de s'immiscer dans l'esprit de Mal qui, pendant une fraction de seconde, pensa envoyer le type valser à terre d'un coup de tête. Mais la sagesse, ou plutôt son flair de capitaine, l'emporta : il savait pertinemment que s'il esquissait le moindre geste agressif, non seulement sa tentative serait ridicule et vouée à l'échec, mais elle risquerait de mettre en danger Zoé, et Jayne, toujours à l'affût.
Il demeura impassible, tentant de maîtriser les flux et les reflux de la colère qui irradiait de son cœur.
L'homme s'approcha alors de Zoé, la désarma pareillement et entreprit une fouille plus précise. Mais c'était sans compter la farouche indépendance de la jeune femme, qui ne laissait personne d'autre que son bien-aimé mari toucher un centimètre carré de son corps. Elle échappa un geste brutal du bras pour écarter le goujat.
On entendit le cliquetis caractéristique d'un pistolet qu'on arme.
Shark, bras tendu, traits crispés, maintenait la métisse en joue.
Son acolyte croisa le regard de la garce, et la détermination mêlée de sauvagerie qu'il y lut le découragea de poursuivre.
Constatant rapidement la rébellion avortée, Shakerman laissa échapper un petit rire de satisfaction.
« Je vois que l'un comme l'autre, l'instinct de préservation vous anime... J'apprécie les âmes nobles, vous savez, celles qui ne s'abaissent pas aux compromis, ni aux humiliations. J'en conclus que vous ne tenterez pas de négocier les diamants contre votre vie sauve ?
– Je dois vraiment répondre à cette question ? » demanda avec incrédulité le capitaine à son second par-dessus le sifflement du vent.
Feindre le détachement, manier l'ironie, lui réclamaient un effort surhumain. Il aurait tant voulu laisser parler son ressentiment. Et sa rage de voir ce fils de pute se pavaner devant eux et jouir de sa position de force.
La moue de Zoé le conforta dans son jeu. Elle l'assistait dans ses provocations. Et derrière cette désinvolture qu'elle affichait elle aussi en face de leur agresseur, son regard brun lui intimait de ne pas céder à ses pulsions. De garder le contrôle, toujours. De préserver ses troupes, de compter sur la stratégie, comme au bon vieux temps.
« Dans ce cas... poursuivit Shark, vous me tiendrez compagnie pour la suite du voyage ! »
Il agita son arme pour leur signifier de passer devant. Deux de ses hommes se saisirent du coffre de diamants, tandis que Clayton et ses deux compères rengainèrent leurs pistolets pour revenir sur Arena.
« Pourquoi les choses ne se passent jamais comme on l'a prévu, hein ? » demanda Mal à son second alors qu'ils se mettaient en route.
Dans leur malheur, au moins, ils comptaient sur Jayne pour avertir la cavalerie et venir les sortir de ce mauvais pas.
« Ah, au fait... »
A l'instant de se mettre en route pour son Kepler, Shakerman s'arrêta et appuya sur un bouton latéral de son casque.
« Joey, occupe-toi du troisième. »
"wangba dàn" : enfoiré
"bun hoe-tze" : imbécile
