Malcolm, Zoé et Jayne ont tenté d'intercepter une livraison illégale de diamants noirs sur Solana, la lune de sable, mais ils se font surprendre par Pete "Shark" Shakerman, qui devait réceptionner la marchandise. Mal reconnaît alors l'agresseur d'Inara envoyé par Niska. Pendant ce temps, l'équipage resté à bord du Serenity endommagé tue le temps en attendant le retour du trio.


6.

« J'ai constaté que River allait plutôt bien ces jours-ci, n'est-ce pas ?

– Oui, c'est vrai, sourit Simon alors qu'il procédait à l'inventaire de son matériel. Elle se situe dans une phase relativement équilibrée actuellement. Mais ça ne me fait que davantage redouter le jour où une nouvelle crise apparaîtra.

– Ce jour-là, comme tous les autres jours, vous serez présent pour veiller à ce qu'il ne lui arrive rien. Nous serons tous présents. »

Le Doc émit un petit soupir nerveux. Il nota les dernières fournitures qu'il devrait se procurer à leur prochaine escale d'importance. Mais Dieu seul savait quand et où ils se rendraient après cette mission d'interception de diamants.

« Merci, Pasteur. J'aimerais pouvoir être optimiste, mais... son état est encore instable. Et je ne sais pas combien de temps le Capitaine aura la patience de supporter les délires de ma sœur, et le danger qu'elle représente pour l'équipage.

– Le Capitaine est un homme bon, quoiqu'il en dise, et quoiqu'il fasse pour vous faire croire le contraire. Ayez confiance. »

Simon posa son crayon avant de se retourner vers Derrial Book. Ce dernier, ayant aperçu le jeune médecin seul dans son infirmerie, était entré pour prendre le temps d'une conversation.

« Vous... Je ne sais pas comment vous faites. C'est peut-être votre foi, enfin, sûrement, je veux dire, mais... vous êtes toujours bienveillant, et vous savez toujours voir le bon côté des gens. Parfois, je vous envie...

– Ça n'a pas toujours été le cas, fiston. Mais c'est vrai que la foi m'a apporté beaucoup. Elle a ce pouvoir de faire se transformer le monde, et les êtres. Dans un sens comme dans l'autre.

– Qu'est-ce qui vous a poussé à devenir pasteur ? » demanda Simon, intrigué, en s'adossant les bras croisés à la table d'examen.

Une ombre glissa sur le visage du vieil homme, dont le sourire s'affadit un peu.

« Pardonnez-moi. Je... ça ne me regarde pas, s'empressa de s'excuser son cadet.

– Non, ce n'est rien. Je comprends que mon statut sur ce vaisseau, et par conséquent mon parcours, puisse questionner. Le Capitaine me l'a aussi demandé. Mais les voies du Seigneur sont impénétrables, et un appel comme le Sien me restera toujours énigmatique... Un peu comme le don originel de votre sœur ! »

Ils rirent doucement, respectueux et complices l'un de l'autre, avant de sortir de la pièce.

Arrivés au mess où Inara préparait gracieusement le thé, ils pouvaient entendre Wash, à l'autre bout de la galerie, pester contre le dysfonctionnement des appareils.

« Foutue tempête. On ne reçoit plus rien, ça brouille tout ! »

Il tenta vainement de modifier les canaux de réception : rien n'y faisait. L'écran demeurait piqué de neige, à travers laquelle une image mouvante et instable apparaissait par intermittence. Le Cortex était pourtant accessible partout, même dans les coins les plus reculés de la galaxie. Il suffisait d'une seule tempête de sable pour empêcher Hoban Washburne de s'y connecter et de visionner un épisode de son documentaire favori. Aujourd'hui, il ne saurait rien sur le régime alimentaire de l'acrocanthosaurus, ni sur les causes de la disparition mystérieuse de l'oviraptor dans un milieu pourtant favorable. Le pilote aux chemises exotiques ne faisait rien comme les autres, n'aimait rien comme les autres. Il était particulièrement fasciné par l'histoire de l'Ancienne Terre, et de ses premiers temps qui avaient vu naître à sa surface d'énormes dinosaures placides, et d'autres monstres aux dents longues et aux solides carapaces. Jamais ces géants, ni d'autres semblables, ne semblaient avoir vécu sur aucune planète terraformée par l'Alliance, et la vieille Terre n'en avait que plus de caractère et de valeur aux yeux de Wash. Combien de trésors recelait-elle encore, qu'il ignorait ?

« Gaisi di diyù ! » lâcha-t-il entre ses dents, énervé et impuissant, en éteignant l'écran d'un geste rageur.

En attendant le retour de Zoé et des autres, il allait tourner en rond comme un lion en cage, désœuvré.

Soudain, un cri aigu. En provenance de la passerelle arrière. Puis des bruits de pas précipités qui dévalaient l'escalier métallique, entrecoupés de gloussements et de rires.

« Rends-moi ça ! Dépêche-toi ! Rends-le moi ! criait Kaylee, entre exaspération et amusement.

– Voleuse, voleuse ! rit la jeune fille.

– River ! Je te promets, si jamais Simon voit ça, je te vide un bidon d'huile de moteur sur les cheveux ! »

Sa compagne de jeu s'arrêta net et fit volte-face pour fixer son amie d'un regard noir. Ce brusque revirement d'humeur stoppa la jeune mécano à quelques pas. Il fallait toujours se méfier du caractère changeant de la sœur de Simon : tout incident contrariant était susceptible de déclencher une crise d'hystérie, ou de rage. Kaylee s'en voulut. Elle aurait tant aimé pouvoir apprécier River sans entraves, sans risque, sans défiance. Mais elle ne pouvait empêcher cette sourde inquiétude de perturber la façon dont elle se comportait avec son amie — car elle continuait à vouloir lui offrir son amitié. Le souvenir persistant de la jeune fille, pieds nus, en robe légère, abattant à l'aveugle et en un éclair trois hommes armés, la hantait toujours. Un malaise indéfinissable lui serrait la gorge chaque fois que cette scène se rappelait à elle. Elle n'était pas tranquille. River lui faisait peur. Elle devait bien l'admettre.

Et à cet instant, son regard demeurait impénétrable. Mais sa dureté ne laissait rien présager de bon.

Kaylee la fixait de ses larges yeux surpris et craintifs.

« De toute façon, je n'ai presque plus d'huile de moteur... glissa-t-elle nerveusement, tentant de l'adoucir. Mais s'il te plaît, River, rends-moi ce... sous-vêtement.

– Pas n'importe lequel. »

L'air angélique et pensif, elle fit se balancer entre ses doigts un soutien-gorge rouge grenat garni d'un volant en dentelle fine.

« Les oiseaux. Les oiseaux attendent le printemps. C'est le feu invisible qui détruit tout. »

Voilà qu'elle se mettait à marmonner ses paroles sibyllines. Kaylee ne chercha pas à les décrypter — c'était peine perdue. Elle insista :

« River... donne-moi ce soutien-gorge. S'il te plaît. En plus, j'ai une réparation à terminer à l'extérieur avant que la tempête ne forcisse, alors rends-le moi vite.

– Non.

– Comment ça, non ? Tu ne vas pas le garder, quand même ?

– Non.

– River... avança-t-elle d'un ton légèrement plus menaçant.

– Non non non non non non non. »

Elle secouait frénétiquement de la tête.

Kaylee était à court d'imagination dans ces moments-là. En aucun cas elle n'oserait tenter de le lui reprendre par la force : River était dotée d'une certaine résistance quand elle le voulait. Et elle ignorait quel serait l'argument qui lui ferait entendre raison. Si cela était du moins possible chez la jeune Tam. Kaylee soupira.

« Ecoute : je veux bien te le laisser un moment si ça te fait plaisir. Je vais réparer un dernier truc, et quand je reviens, tu me le rends. Mais tu ne le montres pas à Simon, d'accord ? »

River demeura muette, mais elle serrait vivement le sous-vêtement dans sa main. Elle baissa la tête, ses cheveux raides balayant son visage fermé. La mécanicienne prit ce silence pour un consentement, et se retourna pour s'éloigner.

Les doigts fins et résolus de la jeune fille s'agrippèrent brusquement à son bras. Kaylee croisa son regard, soudain implorant.

« River... La tempête arrive, il faut que je finisse... Je ferai vite, promis. »

Elle tendit son sourire le plus rassurant à sa compagne de jeu et de dispute, dégagea son bras de l'emprise de ses doigts, et fila revêtir une combinaison de protection avant de sortir affronter les vents de Solana.

Elle ne vit pas River Tam, dans l'ombre de la passerelle, ignorant le bout de tissu rouge tombé à ses pieds, ses bras resserrés autour d'elle dans un gémissement plaintif, les yeux fermés et le visage tordu par des larmes invisibles et silencieuses.

ooOoo

Un grognement s'échappa de sa gorge. Depuis qu'il émergeait de l'inconscience, il avait l'impression qu'on lui fracassait le crâne à la masse. Et à bien y réfléchir, c'était peut-être bien ce qui s'était passé. Il ne se souvenait plus que du coup puissant qu'un monstre lui avait asséné par derrière. Un monstre, ou un géant. Ou un Ravageur.

Un frisson glacé lui parcourut l'échine. Pourtant, il ne se remémorait aucun danger de cet ordre... Ni créature féroce, ni Ravageur. Seuls Mal et Zoé, tenus en joue par cinq hommes. Et ce fichu sable qui commençait à l'aveugler.

« Wow, bordel ! Qu'est-ce qui s'est passé ? articula-t-il péniblement en tentant de se redresser. Ça fait un mal de chien ! Pourquoi vous ne m'avez pas plutôt descendu d'une balle entre les deux yeux ?!

– Du calme, Jayne. Et bonne nouvelle : tu es vivant.

– Mal ?

– Lui-même. En chair et en os. »

Geignant, râlant, Cobb finit par s'asseoir tout à fait, et porta la main à sa tête.

« Tu peux m'expliquer ? grimaça-t-il entre deux élancements douloureux.

– Il n'y a pas grand chose à expliquer, enchaîna la voix plus féminine de Zoé sur sa droite. On s'est fait piéger, tu t'es fait surprendre dans ta planque, et nous voilà ici. »

Jayne leva les yeux qu'il parvenait désormais à maintenir ouverts grâce à la faible luminosité, peu agressive.

L'endroit était plus vaste que la salle du cargo sur le Serenity.

« Un vaisseau ?

– Un Kepler, pour être exact. Celui de Pete Shakerman. Bienvenue à bord, poursuivit Mal sur le ton ironique qu'il affectionnait dans ces moments-là.

– Le chien ! C'est lui qui m'a assommé ?

– Non, c'est le moustachu, là-bas », répondit Zoé.

Elle sourit en constatant la mine vexée de son comparse qui réalisait s'être fait agresser par un poids léger.

Jayne parcourut la zone des yeux. Les parois de métal, les passerelles, les grilles d'aération, toute l'infrastructure était semblable à celle du Firefly. A ceci près que les affaires paraissaient marcher pour l'équipage : la moitié était occupée par des caissons hermétiques au contenu secret, des sacs de jute bien dodus, et de nombreux containers en bois renfermant probablement des armes de contrebande, d'après les sigles que Mal identifia sur le flanc des caisses.

C'est là qu'il aperçut les deux silhouettes qui montaient la garde, canon du fusil pointé vers le trio. Chacune était assise tranquillement sur un caisson, à bonne distance, et tenait les prisonniers en joue.

« Bien dormi ? » ricana une voix invisible.

Cobb grogna en montrant les dents lorsque Shark fit irruption dans son champ de vision.

« Et maintenant, vous comptez faire quoi ? interrogea Zoé.

– Ne soyez pas si pressés... Une décision comme celle-ci demande réflexion ! rit-il de bon cœur.

– C'est-à-dire que je ne tiens pas trop à rester en compagnie de vos deux aides de camp, coupa Mal. Ils n'ont pas beaucoup de conversation.

– Vous feriez mieux de faire moins le malin, Reynolds, rétorqua le requin.

– Eh, j'ai une solution, proposa Jayne en faisant mine de se lever : laissez-moi vous mettre mon poing dans la gueule et c'est réglé. »

Immédiatement, les deux complices au fusil ajustèrent leur cible. Leur patron désamorça la provocation en s'adressant à Mal et en désignant son mercenaire du pouce :

« Peut-être que votre gentil copain préférerait écrire une lettre d'adieu à sa maman chérie ? »

Jayne sentit aussitôt la main de Zoé se poser sur son avant-bras et enrayer sa réaction impulsive. Shark partit de nouveau de son rire satisfait.

Ce dernier fut pourtant rapidement interrompu par un troisième sous-fifre, aussi patibulaire que les deux premiers, qui s'approcha de son boss pour lui murmurer quelque chose à l'oreille. Le visage de Pete Shakerman sembla s'illuminer, et il croisa alors les yeux bleus de son adversaire.

« Parfait. Je tiens à m'en occuper moi-même. Surveillez ces trois-là de près. Rob, Stan et Garner, préparez-vous, on embarque », ajouta-t-il dans l'interphone du vaisseau à destination des autres membres de son équipage.

Et il quitta prestement la salle.

Le regard de Shark ne présageait rien de bon. Mal le savait. Il le sentait. Il fallait passer à l'action. Le plus rapidement possible, quitte à prendre de vrais risques. Laisser cette crapule agir à son aise ne pouvait avoir que de funestes conséquences.

« Un plan, Capitaine ? murmura Zoé.

– Vu comme ça me réussit, je crois qu'il vaudrait mieux compter sur l'improvisation...

– Moi, j'ai une idée, intervint Jayne. Zoé pourrait faire semblant d'avoir une crise d'épilepsie, et nous, on attendrait que...

– Moi ? Pourquoi moi ? coupa la jeune métisse, toujours stupéfaite des idées farfelues qui pouvaient sortir d'un cerveau borné comme le sien.

– Parce que l'épilepsie, c'est une affaire de femmes. C'est Inara qui l'a dit. »

Ses deux interlocuteurs restèrent muets quelques secondes, indécis quant à la teneur de ces propos, et tentant de donner du sens à ce qu'ils avaient entendu. Depuis quand Inara s'y connaissait en épilepsie ?

« Epilation, tu veux dire. L'épilation est une affaire de femmes, rectifia Mal qui venait de comprendre.

– Ouais, bon, épilepsie, épilation, c'est la même chose. Arrête de jouer sur les mots, Monsieur Je-connais-tout-mieux-que-tout-le-monde.

– Hé ho, les rigolos, il s'agirait de la boucler un peu, avant qu'on ait les flingues qui démangent ! » coupa soudain la voix d'un des hommes de Shark.

Les équipiers du Serenity se jetèrent un coup d'œil rapide, bien décidés à ne pas en rester là. Mal refusait de laisser une nouvelle fois le silence et l'inaction s'installer. Il leva la main, feignant celui qui ne veut pas déranger.

« Ok, les gars, vu qu'on risque de rester là un moment... Il y a moyen de... faire une pause ? De se soulager ? Vous voyez, non ? les interrogea-t-il avec une grimace de gêne en baissant les yeux vers son pantalon. Faire une pause, comme... aller pisser, quoi ! C'est plus clair ? »

Les deux acolytes se dévisagèrent sans broncher.

« Non, parce que ça commence à sérieusement urger, là... Si ça continue...

– Ouais, c'est bon, ferme-la, coupa l'un des deux gardiens en se levant de mauvaise grâce. T'as intérêt à te magner le train », rajouta-t-il en lui intimant l'ordre de se lever du bout du fusil, et en l'accompagnant vers un sas de secours à quelques mètres de la rampe du cargo.

Mal croisa le regard attentif de Zoé. Connexion immédiate de pensée. Elle n'acquiesça pas, n'esquissa pas un geste. Mais il sut qu'elle avait compris. Le paramètre incertain se nommait en cet instant Jayne Cobb.

Tenant toujours son prisonnier en joue, le geôlier s'approcha du sas et tira un levier qui fit se déclencher mécaniquement le système.

Lorsque la porte métallique coulissa, une bourrasque de sable s'engouffra violemment par l'ouverture.

Mal, qui se tenait en retrait, ne fut pas gêné, mais son gardien fut pris par surprise et eut un brusque mouvement de recul. Le captif saisit l'occasion sans hésiter et se jeta sur l'homme qu'il enserra par le cou, attrapant le fusil de l'autre main pour le pointer sous le menton de son otage.

Tout était allé très vite. Dans l'intervalle, son acolyte s'était levé, prêt à abattre l'insurgé, mais Zoé avait profité de son agitation pour se rapprocher souplement. Le moustachu avait hésité une seconde de trop :

« Baisse ton arme, ou j'éclate la cervelle de ton copain », menaça Mal dans sa direction, maîtrisant le premier des deux hommes.

Le moustachu n'eut pas le temps d'obtempérer que le poing de Jayne Cobb s'abattit sur son visage. Il s'écroula sur le sol tandis que Zoé le désarmait.

« Un partout », cracha Jayne en poussant son agresseur du pied.

Mal assomma violemment l'autre homme d'un coup de crosse. Il avisa immédiatement le masque et la veste large sur le corps étendu à ses pieds. Ce n'était pas se comporter comme un charognard que de récupérer sur des ennemis ce qui pouvait être utile pour sa propre survie : Shakerman et ses hommes semblaient mieux équipés pour affronter les conditions extrêmes de cette lune. Un ou deux accessoires supplémentaires ne seraient pas de trop pour effectuer le trajet de retour vers le Firefly, rendu périlleux par la tempête.

« Jayne, trouve-nous les diamants, et on se tire d'ici, conclut-il.

– Capitaine... hasarda son second.

– Quoi ? répondit-il évasivement en attachant les poignets des victimes avec les lacets de leurs chaussures, faute de corde plus solide ça aurait au moins le mérite de les ralentir s'il leur prenait envie de leur courir après.

– Je ne pense pas que ce soit très judicieux de s'encombrer d'un gros coffre alors qu'on doit déjà se protéger de la tempête...

– On n'arrivera jamais jusqu'au Serenity dans ces conditions, Mal ! fit remarquer Jayne, qui avait jeté un œil à l'extérieur, par le sas resté entrouvert.

– Tu préfères peut-être rester moisir ici en attendant gentiment le retour de Shark ? cingla le capitaine en retour. On décampe, et vite fait, peu importe ce qui nous attend dehors. Et trouve ces putain de diamants !

– Mal. On ne peut pas emporter le coffre. Ça nous ralentirait considérablement, et ça laisserait le temps à Shakerman de nous chercher. En supposant qu'on ne se perde pas non plus. »

Le ton de Zoé était devenu plus ferme, et sa posture droite laissait entendre qu'elle n'obéirait pas aveuglément à des ordres qui lui paraissaient insensés. Zoé Washburne était le meilleur, le plus fiable et le plus loyal des seconds que Mal avait jamais rencontrés. Parce qu'elle respectait sans faille l'autorité de son capitaine. Et parce qu'elle pensait par elle-même. Et lors de rares occasions, cette liberté qu'il lui accordait la poussait à discuter ses ordres. Non pour remettre en cause son autorité, mais pour le pousser dans les retranchements de sa réflexion, pour l'amener à envisager tous les aspects d'un problème, pour lui faire mieux mesurer les conséquences d'une décision. Et en ce moment, elle sentait confusément que la volonté de Mal était impulsive et risquait d'être un frein à leur échappée.

Il se redressa et s'approcha d'elle. Leurs regards se jaugèrent, cherchant à savoir si l'autre était bien conscient de ce qu'il faisait en défendant sa position.

« Qu'est-ce que tu proposes alors ? Qu'on abandonne les diamants, qu'on échoue lamentablement, et qu'on retourne au Serenity la queue entre les jambes ?

– J'ai mieux que ça, rétorqua Zoé à voix basse et les yeux toujours ancrés dans ceux de son capitaine et frère d'armes. On trouve ce coffre, mais au lieu de l'emmener, on le dissimule ici. Sur le vaisseau. Shark ne pensera jamais à le chercher sur son propre navire. »

La mâchoire serrée, les narines pincées, Mal analysa la proposition. Un fin sourire de satisfaction, mêlé de fierté, finit par se dessiner sur ses lèvres.

« Jing tsai... Je comprends pourquoi Wash t'a épousée ! »

Un franc sourire éclaira également le visage de la métisse tandis que la tête de Jayne ressuscitait de derrière un caisson d'armes.

« Je crois que j'ai trouvé », annonça-t-il d'un ton clair.

Les deux anciens officiers se dirigèrent aussitôt vers lui.

« Rassure-toi, il m'a aussi épousée pour autre chose. Mais là, ça tient du secret d'alcôve et tu ne sauras rien ! » nargua Zoé, le cœur léger d'avoir convaincu Mal aussi facilement.

Ils constatèrent qu'il s'agissait bien du même contenant, et s'enquirent d'une bonne planque pour le dissimuler.

« Le Kepler est équipé d'une soute extérieure, se souvint Mal. Il n'y a plus qu'à la trouver, et le tour est joué ! »

La suite fut rapide.

Ils ne perdirent pas une seconde de plus, et la répartition des dernières tâches se fit naturellement, tant ils avaient l'habitude de travailler ensemble. Jayne alla vérifier que les deux hommes étaient encore bien assommés — et donna de nouveau, par simple acquit de conscience, un bon coup sur la tête de chacun en prenant étonnamment soin de ne pas frapper au même endroit que la première fois —, Zoé se chargea de sortir au milieu des gifles de sable à la recherche de la trappe, qu'elle repéra sans difficulté, et Mal traîna le coffre jusqu'au sas. Cobb vint l'aider à le glisser dans un coin de la soute, qu'ils refermèrent précautionneusement avant de retourner s'abriter à l'intérieur.

Il n'était plus temps de se demander comment ils remettraient la main sur les diamants. La réponse attendrait. Si jamais ils la trouvaient.

Il était maintenant grand temps de sauver leur peau.

Malcolm remit par chance la main sur les trois pistolets qu'ils possédaient avant de se faire surprendre. Il tendit le sien à chacun de ses équipiers, et se dirigea au pas de course vers le sas de sortie, toujours ouvert. Les tourbillons de sable se déchaînaient toujours à l'extérieur. L'air était saturé de particules de poussière, et on ne voyait pas clairement à un mètre devant soi. Tant pis. Ils n'avaient pas le temps de trouver un point d'eau pour humidifier les foulards qu'ils ajustèrent sur le nez et la bouche. S'orienter serait difficile, malgré la vieille boussole qui leur suggérait la direction générale. Mal avait conservé aussi le traceur que Simon lui avait donné. S'ils perdaient leur route, le Serenity serait en mesure de les retrouver.

« Jayne ! Qu'est-ce que tu fais ? Amène-toi ! » cria Malcolm à son partenaire resté en arrière.

Cobb ne semblait pas se préoccuper de leur fuite, mais furetait dans les caissons, manifestement à la recherche de quelque chose.

« Jayne ! Il faut y aller ! Ma shong !

– Non ! Je retrouve Vera d'abord !

– Pyen juh duh wangba dàn, marmonna Mal entre ses dents serrées tout en se précipitant à grandes enjambées sur le mutin : quand je donne un ordre, j'ai l'intention qu'on le suive ! »

Il saisit le mercenaire par le bras et lui fit faire volte-face, mais celui-ci ne comptait pas abandonner si vite :

« Il est hors de question que je laisse Vera entre les mains de ces salopards, c'est clair ? Alors barre-toi si tu veux, moi, je la trouve d'abord ! »

Jayne pouvait être sacrément buté parfois. Mal soupira, grommela encore quelques mots inintelligibles et se mit à son tour à fouiller la salle du cargo.

« Par ici ! »

C'était la voix de Zoé. Elle avait repéré la porte d'où Shark était apparu quelques minutes plus tôt. C'est dans la pièce adjacente que le fusil d'assaut était stocké. Jayne eut un regard tendre lorsqu'il le tint de nouveau dans ses mains.

« On peut y aller », lança-t-il, arrogant et prêt à en découdre avec l'univers entier.

Une fois dehors, ils surent que le plus difficile était à venir. Le vent soufflait de tous les côtés, de manière totalement anarchique. Le sable les enveloppait, giflait leurs masques en milliers d'impacts aigus, entravait leur progression, et déjà, au bout de quelques dizaines de mètres, s'immisçait sous le moindre recoin de tissu. Bien qu'ils aient mémorisé la direction empruntée lors de l'aller pour rejoindre le quad, et que la boussole confirmait qu'ils étaient sur la bonne route, ils se rendirent vite compte qu'ils n'atteindraient jamais leur but dans ces conditions. Leur seule chance était de s'éloigner le plus possible du Kepler, et de trouver un moyen de se protéger en attendant que la tempête se calme un peu.

Chacun restait concentré sur sa marche, Mal en tête, suivi de Zoé puis Jayne. Ils n'avançaient pas vite. Mais l'essentiel était, tant qu'ils pouvaient encore mettre un pied devant l'autre, de trouver un rythme régulier. Pourtant, plus ils s'éloignaient, plus Malcolm avait la certitude d'abandonner toute chance de sortir gagnant de cette histoire. Non seulement les diamants leur avaient échappé, du moins pour le moment, mais Shark aussi. Non seulement ils ne pourraient honorer le marché passé avec McCulley sur Aberdeen et récupérer une petite fortune, mais Mal perdrait toute occasion de se venger de Shakerman. Et qui sait, peut-être en trouvant qui l'avait employé... Non. Il ne pouvait pas laisser passer cette chance. L'interception des diamants était compromise, mais il ne pouvait pas laisser aussi s'envoler la possibilité de faire la peau à cette ordure. Inara lui reprocherait sûrement cette vendetta. Qu'importe. Il refusait de baisser les bras alors qu'il restait encore un espoir.

Il s'arrêta brusquement. Les contours du traceur, dans sa poche, le confortèrent dans sa décision. Aussi folle soit-elle. Il devait faire demi-tour.

Impossible de communiquer à voix haute avec ses compagnons tant le vent sifflait et le sable fouettait les vêtements. Et ouvrir la bouche sur un foulard saturé de poussière équivalait à risquer l'asphyxie totale. Mal passa sa main gantée sur son masque pour enlever la couche ocre qui s'y était déposée, et croisa le regard de Zoé. En quelques gestes économes, il lui fit comprendre son intention. Un aller-retour rapide jusqu'au Kepler, et il les rejoindrait aussi vite que possible s'ils avançaient assez lentement.

L'incompréhension naquit dans les yeux de son second. Elle posa sa main sur son avant-bras dans une tentative d'opposition. Elle savait pourtant qu'il était vain de raisonner Malcolm Reynolds lorsqu'il s'était mis une idée en tête. En retour, il serra de sa propre main l'épaule de la jeune femme en signe d'apaisement. Puis il rebroussa chemin, passant devant Jayne sans un regard.

Il parvint au Kepler plus facilement qu'il ne le croyait. La rage et l'espoir lui donnaient des ailes. Il savait intimement qu'il avait pris une décision plus que déraisonnable, et que les conséquences seraient lourdes à assumer. Il ne s'agissait plus seulement de diamants, mais bien de chercher vengeance en suivant la loi du talion, aussi implacable que fatale pour ses victimes.

Le sas était encore ouvert. Il passa une tête à l'intérieur. Les deux silhouettes gisaient encore au sol. Jayne n'avait pas dû y aller de main morte... Il devait faire vite : il saisit le traceur au fond de sa poche, et le fit glisser sur le sol d'un geste sûr. L'objet alla se caler derrière un caisson de bois, sous un tuyau métallique, à l'abri des regards. Mal sourit : la balise demeurerait invisible aux yeux de l'équipage du vaisseau, mais laisserait peut-être une chance au Serenity de le localiser.


Gaisi di diyù : "bordel de merde!"

Jing tsai : "Bien vu"

Ma shong : "maintenant!"

Pyen juh duh wangba dàn : "foutu fils d'imbécile"