Chapitre 2
Awkward Situation
Note de l'auteur : Et voilà un second chapitre tout chaud, où il se passe beaucoup plus de choses que dans le premier.
Bonne lecture!
Quand Leonard se réveilla, il constata immédiatement deux choses, avant même d'ouvrir les yeux. Premièrement, il n'était plus sur l'Enterprise ni sur aucun autre vaisseau d'ailleurs. Le bruit habituellement en sourdine des moteurs, ainsi que leurs légères vibrations étaient absents. Deuxièmement, il souffrait de cette nausée caractéristique qui le prenait à chaque fois qu'il avait le malheur d'utiliser un téléporteur. Le sol sous lui semblait tout à fait solide et il ne constata aucune blessure, il en déduisit donc qu'il avait été enlevé, et au souvenir des derniers événements, il n'était pas difficile de deviner pourquoi.
La veille, l'Enterprise avait croisé la route d'une nouvelle planète habitée. Les premiers contacts étaient les missions que McCoy redoutait le plus. N'en déplaise à Jim, qui ne vivait que pour ça, elles pouvaient très rapidement mal tourner, ce qui arrivait malheureusement de temps à autre.
La planète de Classe – M était habitée par un peuple en apparence pacifique, très évolué sur le plan technologique, mais totalement en retard sur tout le reste. Ce genre de décalage n'était pas fréquent et signifiaient généralement une chose, qu'il y avait eu contamination par le passé. Les espèces débutantes dans l'exploration spatiale commettaient souvent des erreurs, c'était pour cette raison que les Vulcains gardaient un œil sur les Humains il n'y avait pas si longtemps, et que les Humains à leur tour se montraient vigilants.
Dans ce genre de cas, la directive première pouvait vite s'avérer être un cauchemar pour un Capitaine, qui devait choisir entre découvrir ce qui s'était passé ou simplement continuer sa route pour ne pas aggraver la situation.
Ce type de débats avec Jim était souvent stérile. Son ami refusait toujours catégoriquement de détourner le regard et de passer son chemin. Il fallait à chaque fois trouver des compromis. Mais les choses n'étaient allées qu'en empirant, quand Spock avait découvert qu'un virus particulièrement contagieux et presque toujours létal était en train de décimer la population. C'était une véritable pandémie, et à cet instant, le médecin en lui entra en conflit intérieur avec l'officier de Starfleet dont il portait l'uniforme.
Avaient-ils trop tardé dans la salle de briefing à argumenter sur la marche à suivre, oubliant momentanément la technologie anormalement avancée de cette nouvelle espèce, leur laissant l'occasion de prendre conscience de leur présence ? Probablement. Leur gouvernement avait-il feint la surprise, quand une petite équipe était finalement descendue sur la surface sous l'insistance de Kirk ? Possiblement. Avaient-ils échafaudé un plan à la seconde où ils avaient compris que Leonard était le médecin en chef ? Décidant de l'enlever à la première occasion quand ils avaient compris que l'Enterprise ne les aiderait peut-être pas ? McCoy ne le saurait peut-être jamais.
Cependant, il en était là, enfermé dans une cellule sans aucun moyen de communiquer. Il avait tâté sa ceinture et ses poches, constatant rapidement qu'il n'avait plus son communicateur, ni le phaseur que Jim lui avait forcé à prendre avec lui, même s'il détestait ces choses. Son tricordeur avait également disparu, ce qui le laissait totalement seul et coupé du reste de l'équipage.
« Dammit, » murmura-t-il dans le silence de la pièce humide, en se levant péniblement.
Il haïssait être téléporté, encore plus contre son gré. Il inspecta sa cellule dans tous les recoins, cherchant un moyen de s'échapper, sans succès flagrant. Il doutait qu'on lui veuille du mal, mais ils allaient probablement l'obliger à synthétiser un remède, et Leonard ne voulait pas savoir ce qu'il adviendrait de lui s'il n'y parvenait pas ou s'il refusait. De toutes les missions, ce genre-là était le plus cauchemardesque pour lui. Il avait juré de préserver la vie ou de mourir en essayant. Mais Starfleet était très clair également sur ce qu'ils avaient le droit de faire et de ne pas faire. À raison, Leonard devait l'admettre. Il imagina l'impact sur l'histoire de son peuple, si un vaisseau avait subitement surgi du ciel durant la grande épidémie de peste noire au moyen âge ou quand la grippe espagnole fit des ravages en 1918. Que ce serait-il passé si des êtres venus d'ailleurs – Leonard se les figura comme des Vulcains – s'étaient simplement pointés avec un vaccin, se contentant de l'administrer et de s'en aller ? La face du monde aurait été drastiquement changée et pas forcément pour le meilleur. L'évolution normale de cette civilisation avait déjà été perturbée, devait-il réellement en rajouter une couche au nom de son serment d'Hippocrate ou laisser la nature faire son travail ? Après tout, aucune épidémie n'avait décimé l'humanité, aussi grave soit-elle. La civilisation survivrait probablement.
Il en était là, perdu dans son dialogue intérieur, quand un individu vint enfin ouvrir la porte. L'espèce avait un aspect humanoïde reptilien, arborait une peau d'un vert d'eau plus clair sur leur torse imberbe, des écailles – dont la couleur semblait différer d'un individu à l'autre – sur le front, les coudes, les genoux, et Dieu seul savait où encore, possédait une langue bifide qui leur donnait un phrasé sifflant, une mâchoire proéminente assortie de crocs, ainsi qu'une queue suffisamment longue pour servir de membre également recouverte d'écailles. Ils se tenaient néanmoins sur deux jambes aux courbes humaines et étaient munis de bras de longueur parfaitement normale terminés par des mains dotées de pouces opposables. Leur crâne était surmonté d'une crête et ils n'avaient pas de cheveux. Mais ce qui frappa le plus Leonard chez son visiteur, ce fut ses yeux d'un vert jaune limpide, aux pupilles parfaitement circulaires comme celles des Humains. McCoy se fit la réflexion qu'il venait de découvrir un véritable bijou de génétique, avant de remarquer les griffes au bout des doigts, l'arme à sa ceinture, et de se tendre, prêt à se défendre.
La créature – un homme, se dit McCoy en détaillant sa musculature développée – s'avança vers lui lentement, jusqu'à envahir son espace personnel. Acculé contre un mur, Bones regarda avec appréhension la langue fourchue qui frôla sa joue. À présent qu'il le dominait de toute sa hauteur, il remarqua qu'il était grand. Il parla alors, dans cette langue qui était la leur et que Bones ne comprenait pas. Privé de traducteur, il ne put que fixer son visage étrange pour y déceler de l'hostilité. Mais ses traits restèrent figés et il fit alors un pas en arrière, l'invitant à sortir d'un geste de la main.
Jim avait-il négocié sa libération ? Il en doutait. S'il n'avait aucune idée du temps écoulé depuis son enlèvement, il savait cependant qu'il n'avait ni faim ni soif. Seulement quelques heures, voire moins, estima-t-il. Le garde, comme Leonard le déduisit de par sa tenue et son équipement, souhaitait certainement le conduire quelque part.
Il n'y eut ni entrave ni menace, durant tout le trajet. L'homme se contenta de marcher derrière lui, conscient que son physique en lui-même était suffisamment dissuadant. Leonard enregistra donc tout ce qu'il put dans sa mémoire, sur son environnement et toutes les choses qu'il voyait. Ils montèrent d'au moins deux niveaux, avant de pénétrer dans une vaste pièce dotée de grandes ouvertures qu'il devina être des fenêtres. Il leva les yeux vers le plafond qui se trouvait plusieurs mètres au-dessus de leurs têtes.
Le bâtiment avait l'allure d'un holodeck qui aurait totalement disjoncté. Les différentes matières, matériaux, couleurs, époques, rien n'allait assemble. C'était comme regarder un château du XVIIe siècle terrien construit par des Borgs. La pierre d'aspect vieilli était renforcée par des métaux lisses et reflétant la lumière du soleil qui éclairait cette planète. Le sol sur lequel leurs pas résonnaient était fait d'un alliage inconnu aux motifs complexes.
Ils ne croisèrent personne durant une éternité, ni dans l'escalier qui les mena à l'étage ni dans le long couloir qu'ils traversèrent jusqu'à atteindre une lourde porte apparemment solide. Ne voyant aucune autre issue, Leonard s'arrêta là et se tourna vers l'homme toujours silencieux.
« Où sommes-nous ? » demanda-t-il inutilement.
Le reptilien le fixa comme s'il essayait vraiment de comprendre ce qu'il disait, avant de le dépasser et de toquer à la porte. Une voix s'éleva alors, leur ordonnant sûrement d'entrer, puisque le garde s'empressa d'ouvrir et de le pousser à l'intérieur, avant de refermer derrière eux.
La pièce était plongée dans l'obscurité et McCoy mit un temps à s'adapter, avant de remarquer que les rideaux étaient tirés. Il distingua ensuite un lit, meuble principal, sur lequel un autre représentant de l'espèce était allongé. Le docteur n'avait pas eu l'occasion d'étudier cette civilisation, mais ce n'était pas nécessaire pour comprendre que l'homme n'était pas en bonne santé. Sa respiration sifflait dans l'air lourd, son teint semblait plus pâle que celui de son congénère et ses yeux mi-clos le fixaient d'un air abattu. Le médecin en lui prit momentanément le dessus et il s'approcha de la couche, cherchant mécaniquement son tricordeur avant de se souvenir qu'il ne l'avait plus. Le malade murmura quelque chose qu'il ne saisit pas, le garde ajoutant une phrase qu'il échoua également à comprendre. Mais il vit les tentures luxueuses, les meubles de bonne facture, sentit la douceur des draps sous ses doigts, et en déduit que l'homme n'était pas n'importe qui. Il en vint alors à une conclusion qu'il craignait. Leur chef, ou président, qui qu'il soit, était atteint par le virus, et ils voulaient que lui, Leonard McCoy, trouve un moyen de le guérir. Cela sentait la guerre civile et le coup d'État à plein nez et il n'avait aucune envie de se retrouver au milieu d'un conflit politique de grande envergure. Que comptaient-ils faire du vaccin ? À quel prix prévoyaient-ils de le vendre à une population désespérée ?
Il se tourna vers le garde qui semblait dans l'expectative. Tenter de leur expliquer la situation et son statut sans pouvoir se faire comprendre serait une perte de temps. Quand bien même, ils ne l'écouteraient pas. Leonard ne connaissait qu'un seul peuple capable d'oublier son individualisme pour le bien du plus grand nombre. Il pensa de nouveau à Spock, à ses avances maladroites, à son intérêt pour lui. Ils ne s'étaient pas parlés en privé depuis qu'il lui avait offert la bague trois jours plus tôt… La bague ! se souvint-il alors. Il baissa les yeux sur sa main et vit le bijou toujours à son doigt. Évidemment ses ravisseurs n'avaient aucun moyen de connaître les propriétés de la pierre. L'anneau était sa porte de sortie. Sauf que ce ne pouvait pas être aussi simple, n'est-ce pas ? Pourquoi serait-il encore ici sinon ? La pierre de vokaya serait immédiatement venue à l'esprit de Spock en constatant que l'Enterprise ne pouvait plus l'atteindre. Ce qui pouvait vouloir dire deux choses : Soit l'équipage était là-haut en train de paniquer parce que les radars étaient incapables de le détecter, soit le bâtiment était protégé d'une manière quelconque contre toute forme de téléportation et ils s'organisaient en ce moment même pour entrer de force. Dans les deux cas, ils allaient risquer leurs vies pour lui, parce qu'ainsi était fait Jim, il ne laissait personne derrière et certainement pas son meilleur ami.
Bones soupira, détachant ses yeux de la bague pour ne pas attirer l'attention dessus. Il devait gagner du temps, la seule monnaie qu'il lui restait, feindre de coopérer jusqu'à ce que Jim et Spock le sorte de là. Il fixa une nouvelle fois le garde et retint un sourire au dernier moment. Il ne savait pas comment ce geste serait interprété par une espèce à la mâchoire dotée de crocs. À la place, il décida de hocher la tête en signe d'assentiment. L'homme l'observa un instant avant de lui rendre la politesse et de faire demi-tour. Ne sachant pas quoi faire d'autre, il le suivit.
Ce devait être la chose à faire, car il le mena dans un nouveau dédale de couloirs. Son pas était rapide, mais gracieux, sa longue queue bleutée se balançant en rythme. Il arborait le physique d'un guerrier et l'assurance d'un chef. Leonard détailla la musculature impressionnante de son dos qui ressortait sous le débardeur moulant qu'il portait, en s'interrogeant sur son nom, sa vie. Avait-il une famille, des frères d'armes atteints par la maladie ? Espérait-il lui aussi que McCoy soit un sauveur venu du ciel ?
Le climat de la planète était extrêmement chaud, il s'en rendait compte à présent qu'il arpentait des corridors au niveau supérieur, ce qui expliquait probablement les tenues légères qu'il avait vues sur les habitants. Hormis les lourdes bottes qu'il portait et qui claquaient sur le sol, il y avait plus de peau que de tissu visible sur le corps du garde.
Il le suivit durant de longues minutes jusqu'à atteindre une aile de la bâtisse qui jurait avec le reste. Tout y était beaucoup plus moderne, visiblement ajouté bien après la construction initiale. Leonard reconnut immédiatement des laboratoires. Derrière de larges parois vitrées s'affairaient des individus qu'il devina être des scientifiques. Il était étrange d'observer des créatures en apparence si primitives accomplir des tâches si minutieuses. Le garde le fit entrer dans une des salles immaculées et lui présenta un poste de travail d'un geste de la main. La table était équipée de matériels différents de ceux dont il avait l'habitude, mais aisément reconnaissables en y regardant de plus près. Ils étaient loin du niveau de ce que son époque, la Fédération ou encore Starfleet offraient en matière d'appareils médicaux, mais l'essentiel se trouvait là. Un microscope attira son attention en particulier. Il n'en avait jamais vu de semblable. Puis il releva les yeux sur l'assistance qui le regardait avec insistance. Sûrement les meilleurs physiciens que cette planète avait à offrir, et pourtant McCoy put lire l'épuisement et le découragement sur chacun de ces étranges visages. Ces gens ne travaillaient pas pour sauver la vie d'un seul homme, ils espéraient guérir les leurs, leurs familles, leurs enfants, leurs amis. Il sentit soudain comme un courant passer entre eux et lui, un sentiment d'appartenance et de but commun. Au diable Starfleet, pensa-t-il, comprenant pour une fois Jim dans sa réticence à toujours suivre aveuglément les règles, il allait sauver ce peuple. Il pointa le groupe devant lui, avant de ramener son doigt contre sa poitrine, lentement, puis il colla ses deux paumes ensemble et entrelaça ses phalanges, mimant l'union de leurs efforts. Ils hochèrent la tête à l'unisson, puis ils se mirent au travail.
…
Après avoir convenu de quelques gestes basiques pour communiquer sommairement, les scientifiques reptiliens suivirent volontiers les directives de Leonard. Il n'avait jamais travaillé dans ses conditions, totalement muet et hésitant avec le matériel, mais il se dit à lui-même qu'il avait vu bien pire.
Après ce qui lui sembla des heures, il hésita entre crier de joie, de frustration ou ne surtout rien dire. Il connaissait le virus. Bien sûr qu'il le connaissait. Du moins, un spécimen suffisamment similaire pour qu'il n'y ait pas d'erreur possible. Il avait sévi sur terre bien des années au paravent et le remède existait depuis longtemps maintenant. Sur l'Enterprise, il ne lui faudrait qu'une journée pour prélever l'ADN de l'espèce habitant cette planète et étudier cette souche, afin de synthétiser un vaccin adapté. Mais avec le matériel et les enzymes à sa disposition ici, cela prendrait des semaines. Cependant, ils ne le laisseraient probablement pas repartir avec une simple promesse de revenir. McCoy n'avait néanmoins rien à marchander en plus de sa parole, et sans nouvelle de Jim, il n'avait aucune idée de la marche à suivre. Totalement coupé du monde dans ce laboratoire, il n'avait aucun moyen de savoir ce qui se passait dehors. L'Enterprise négociait-il ou avait-il déjà menacé le gouvernement de quelconques représailles pour le retour de son médecin en chef ? Spock s'inquiétait-il pour lui ? se demanda Bones, avant de se gifler mentalement. Il devait décider tout de suite s'il faisait semblant de continuer à chercher ou s'il tentait d'expliquer ce qu'il en était. Mais une force invisible le poussa à être totalement honnête. Ces gens méritaient qu'on les aide.
Leonard se tourna alors vers le garde qui était resté tout ce temps posté près de la porte, telle une statue de pierre. Il remarqua de nouveau à quel point il était impressionnant. Les scientifiques, en majorité des femmes, semblaient plus ouverts. McCoy avait d'ailleurs constaté que leurs griffes étaient taillées très courtes, probablement pour faciliter leur travail. Le garde appartenait définitivement à une caste plus militaire. Au moins, se consola-t-il, il ne risquait pas de se faire violemment éventrer par ses nouveaux collègues.
Il ouvrit la bouche pour parler, par réflexe, avant de se reprendre. Son hésitation attira l'attention de l'homme et tout le monde cessa soudainement de s'affairer pour le fixer dans l'expectative. Il se dit alors qu'il devait tenter le tout pour le tout. Il fallait qu'ils l'autorisent à reprendre contact avec l'Enterprise.
Bones cherchait une manière adéquate de s'exprimer, quand il ressentit subitement les picotements caractéristiques de la téléportation sous sa peau. Un soulagement, inhabituel de sa part face à ce type de transports, l'envahit en même temps que le besoin de rester, de continuer. Mais il ne put rien faire d'autre que de se laisser porter et se rematérialisa dans la salle des téléporteurs face à un Jim visiblement soulagé et un Spock stoïque, mais qui se détendit en voyant qu'il allait bien. Leonard allait descendre du plot, quand il fut pris d'un vertige et de nausées. Kirk le soutint au dernier moment.
« Je sais, c'est désagréable, mais ça va passer, » lui assura-t-il. « Spock pense qu'ils ont des capacités mémétiques. Il a fallu que Scotty nous téléporte d'urgence après plusieurs heures sans nouvelle de nous, pour que nous prenions conscience que nous n'avions, à aucun moment, protesté contre ton absence. Nous nous sommes contentés de nous laisser guider dans la cité, comme de foutus touristes, et cela nous paraissait comme allant de soi. »
« Ça explique beaucoup de choses. Je ne me suis pas défendu non plus et ils ne m'ont menacé à aucun moment. Je me suis simplement senti subitement intégré, investi d'une mission. Mais je pense toujours qu'il faut tout de même les sauver. La solution est tellement simple, que je m'en voudrais toute ma vie si nous partons. »
« Ces gens nous ont manipulés, Bones. »
Leonard regarda Spock qui ne disait toujours rien. Son regard était insondable. Il eut l'impulsion soudaine de le toucher, mais n'en fit rien. Il savait que ce serait mal perçu.
« Ces gens sont désespérés, » dit-il à la place en reportant son attention sur Jim.
Puis, il passa à côté d'eux et marcha vers la sortie, direction les labos pour se mettre au travail. Kirk ne le suivit pas, donnant ainsi son accord tacite, mais Leonard entendit le pas mesuré de Spock dans son dos. Cependant, il ne se retourna pas jusqu'au turbolift. Le Vulcain entra dans la cabine à sa suite. McCoy demanda l'aile médicale, puis ils plongèrent dans un silence quelque peu tendu.
« Nous vous avons localisé grâce à la vokaya, » affirma simplement Spock après quelques secondes.
« Je sais, » répondit Bones.
« Je connais votre avis sur les propriétés de cette pierre, mais… »
« Personne ne m'a forcé à la garder, Spock. Je l'ai fait en connaissance de cause et je ne le regrette pas au vu de la tournure des événements. »
Un ange passa. L'officier scientifique dissimulait mal sa nervosité, du moins, pour le regard aiguisé de Leonard.
« Vous la portez comme si vous étiez engagé dans une relation. »
Il avait évidemment remarqué ce détail. Comment pourrait-il en être autrement ?
« Nous sommes amis, c'est déjà une relation, n'est-ce pas ? »
« Bien sûr, » approuva Spock, en regardant droit devant lui.
Leonard savait que les mains jouaient un rôle important dans les interactions sociales chez les Vulcains. Il l'avait constaté lors de la destruction de leur planète, quand il avait pris en charge les survivants. Il ne connaissait pas en détail les significations de chaque geste, mais avait envie d'essayer, de toucher Spock d'une façon qu'il comprendrait. Il bougea lentement ses doigts, soudainement conscient de leur proximité dans la cabine pourtant assez large pour accueillir plusieurs personnes, puis caressa timidement ceux du Vulcain, peu sûr de lui. Spock réprima un sursaut, mais ne fit rien pour se dérober, et Leonard sentit ses joues chauffer, alors qu'il refusait de regarder son ami en face.
« Avez-vous la moindre idée de ce que vous êtes en train de faire ? » demanda doucement Spock.
« Pas vraiment, » croassa McCoy, en voulant retirer sa main.
Mais le Vulcain la saisit fermement et se tourna vers lui.
« Vous ne savez donc pas quel est l'équivalent humain de ce geste. »
Leonard avait bien une idée, mais il répondit plutôt :
« Éclairez-moi, » dans un murmure à peine audible.
Spock le fixa intensément durant de longues secondes, avant de se pencher vers lui. Puis, à quelques centimètres de ses lèvres, alors que Leonard n'osait même plus respirer, il murmura.
« Prenez garde à ce que vous demandez, docteur McCoy, je pourrais bien vous prendre au mot. »
« Testez-moi, » le provoqua-t-il ouvertement. Il en avait marre de ce jeu stupide du chat et de la souris.
Une lueur de surprise passa brièvement dans les yeux chocolat de Spock, puis il combla la courte distance qui les séparait et l'embrassa. Ce n'était qu'une simple, mais franche pression de lèvres contre lèvres, plutôt chaste, mais Bones eut brusquement l'impression que son corps entier prenait feu. Son cœur pompait furieusement dans sa poitrine, frappait violemment contre ses tympans, si fort qu'il était persuadé que le Vulcain devait l'entendre. Les lèvres de Spock étaient presque fraiches contre les siennes. Il savait que son espèce avait une température corporelle moins élevée, un rythme cardiaque plus lent, mais le toucher lui parut néanmoins plus humain, moins étranger qu'il s'y attendait. Ce fut la seule réflexion qui traversa son cerveau momentanément court-circuité, puis Spock s'éloigna suffisamment pour le regarder dans les yeux, mais sans quitter son espace personnel. Les Vulcains pouvaient donc faire preuve d'impétuosité, se dit Leonard en remarquant l'ombre d'un sourire sur ces lèvres qui venaient à l'instant de le transporter dans un autre monde. Le turbolift s'arrêta alors et les portes s'ouvrirent, brisant l'enchantement.
« Après vous, » dit Spock, en inclinant la tête.
Mécaniquement, Leonard sortit, le Vulcain sur ses talons, et se dirigea vers les laboratoires.
…
Leonard se jeta dans le travail pour ne pas penser. À sa demande exclusive, on téléporta un malade à bord qu'il mit en quarantaine pour pouvoir faire les prélèvements et les tests dont il avait besoin. Quitte à violer ma directive première, autant ne pas le faire à moitié, se dit-il. Malgré sa condition, l'adolescent, que sa mère les avait suppliés de sauver d'un regard plein de larmes, observait autour de lui avec de l'émerveillement dans ses étranges yeux jaunes. On apporta un traducteur universel et le jeune homme se chargea de lui en apprendre le plus possible sur sa langue, ce qui l'occupa une bonne partie de la journée, alors que McCoy s'affairait derrière son microscope. Quand ils purent enfin communiquer de manière compréhensible pour la première fois, il en fut soulagé. Il put finalement lui expliquer ce qu'il faisait et pourquoi. Il avait volontairement choisi un patient jeune, pariant que ses capacités mémétiques devaient être inférieures ou moins bien maîtrisées, pour éviter toute confusion. Mais l'adolescent, qui s'appelait finalement Raduk, lui expliqua que son peuple n'avait pas de mauvaises intentions, que sa société avait tout simplement plongé dans le chaos depuis que l'épidémie s'était répandue. Ce que Leonard crut sans difficulté. Cela ne l'empêcha pas de ne pas vouloir réitérer l'expérience. Il détestait que l'on manipule son esprit.
Raduk attirait également la curiosité des membres d'équipage et le nombre de douleurs imaginaires fut particulièrement élevé cet après-midi-là. Bien sûr, personne ne pouvait pénétrer dans la chambre hermétiquement fermée, à part Leonard équipé d'une combinaison adaptée, mais les visages se succédaient derrière la vitre qui permettait de garder le patient à l'œil. Si Raduk trouva cela stressant ou dérangeant, il le garda pour lui. Cependant, Bones, fidèle à son caractère, finit par mettre tout le monde dehors, arguant que l'infirmerie n'était pas un zoo terrien du XXe siècle et que chacun méritait un peu de dignité.
La biologie particulière de cette espèce fascina le bon docteur. Il n'avait jamais rien vu de tel, ce que Spock approuva quand il insista pour lui prêter main-forte. L'Humain et le Vulcain travaillèrent en tandem pour récolter le maximum d'informations sur ce génome et synthétiser un vaccin adapté, en évitant sciemment de discuter de l'incident du turbolift. Ou plutôt, Bones refusa d'en parler et Spock respecta sa volonté. Le moment était quelque peu mal choisi de toute manière. Le médecin médisait encore contre ses deux téléportations forcées et leurs conséquences sur son psychisme, ainsi que le pouvoir de forte suggestion des reptiliens qui lui avait donné la migraine du siècle. L'état de santé de Raduk ne leur permettant pas de trop le fatiguer, ils réduisirent leurs interactions avec lui au minimum et planchèrent durant de longues heures silencieuses sur un remède qu'ils pourraient distribuer à toute la planète d'une manière qui ne les exposerait pas trop. Suffisamment de personnes étaient maintenant conscientes de la présence de l'Enterprise en orbite, inutile d'en rajouter en se faisant connaître de la totalité de la population.
En fin de journée, Jim convoqua une réunion dans la salle de briefing numéro un et il fut décidé, après que Raduk leur ait appris que la saison des pluies particulièrement abondante et longue allait débuter dans quelques jours, que le médicament serait distillé dans l'atmosphère de la planète et ainsi administré par le biais des nombreux orages. En ce qui concernait les régions non touchées par les intempéries, ils faisaient confiance aux scientifiques que Leonard jugeait très compétents pour trouver la solution adéquate.
Quand Bones et Spock arrivèrent à un résultat qu'ils jugèrent satisfaisant, le docteur testa le vaccin sur son jeune patient. Commença alors la période qu'il redoutait toujours le plus. L'attente, qui lui parut interminable, d'améliorations. Il prépara Raduk pour la nuit, organisa des rondes parmi le personnel de garde et exigea qu'on l'appelle, qu'importe l'heure, au moindre changement, avant de finalement se retirer.
Ce n'est qu'une fois devant la porte de ses quartiers, qu'il prit pleinement conscience que Spock ne l'avait pas quitté. S'en suivit un silence particulièrement lourd. Devait-il simplement lui souhaiter bonne nuit et aller se coucher, comme son corps courbaturé et son esprit épuisé le suppliaient de le faire ? Ou l'inviter à entrer pour engager cette conversation qu'il n'avait absolument pas envie d'avoir ? Ou bien pour tout bonnement le mener jusqu'à son lit sans plus de cérémonie, comme le suggérait une partie bien précise de son anatomie qu'il refusait d'écouter ?
Il dut mettre un temps interminable à se décider, car Spock finit par prendre la parole, lui coupant l'herbe sous le pied.
« Je vous souhaite un repos réparateur, docteur. En espérant vous retrouver en meilleure forme dans quelques heures. Je vous remercie de m'avoir permis de faire ces découvertes inestimables en votre compagnie. »
« Même le meilleur des médecins ne serait rien sans assistance. Je n'y serais pas parvenu sans vous. »
Il ne lui avait pas retourné la politesse de bien dormir, laissant le dialogue ouvert, et Spock hésita à partir.
« Vous voulez entrer un moment ? » demanda finalement Leonard, les mots jaillissants de sa bouche sans qu'il puisse les retenir.
« Je ne voudrais pas vous priver du peu d'heures de sommeil dont vous disposez. »
« Je suis un grand garçon, Spock. Si je propose, c'est que je me sens en état de tenir une conversation sans piquer du nez, merci bien, » répondit Bones sur un ton acerbe qu'il regretta aussitôt.
Il soupira en se pinçant l'arête du nez, face au visage soudainement fermé de Spock.
« Je ne voulais pas être blessant. Venez et posez votre cul sur mon canapé avant que je change d'avis. »
Si Spock fut choqué par la formulation de la requête, il ne fit aucun commentaire et accepta simplement l'invitation. Quand la porte se referma derrière eux, Leonard se souvint alors que Spock n'était jamais venu dans ses quartiers et fut soudainement gêné en apercevant le haut d'uniforme qu'il avait laissé traîner sur son lit avant de se coucher la veille, ainsi qu'une paire de chaussettes sales roulées en boule sur le sol et son lit défait. Il se précipita pour mettre de l'ordre, se donnant une contenance alors que le Vulcain évaluait les lieux du regard. N'importe qui lui aurait assuré que ce n'était pas grave, que ça lui arrivait aussi, mais les quartiers de Spock étaient probablement toujours impeccablement rangés et il ne dit donc rien. Quand les preuves compromettantes de son train de vie parfois décousu disparurent dans le sas de recyclage, Leonard s'autorisa enfin à se détendre un peu. Il était en territoire connu, maître des lieux, et contrôlait donc mieux la situation.
« Thé, café ? Quelque chose de plus fort peut-être ? » demanda-t-il à son invité, en se dirigeant vers le synthétiseur.
« Si vous faites référence aux boissons alcoolisées que vous semblez tant affectionner, sachez que les Vulcains ne sont pas soumis à leurs effets. Un thé serait le bienvenu, cependant. Merci. »
Bones ne releva pas la pique, il ne se sentait tout simplement pas capable d'argumenter avec lui à cet instant. À la place, il prépara une théière, décidé à se joindre à Spock. Boire de l'alcool ne l'aiderait absolument pas, même si l'envie ne manquait pas. Il vint ensuite s'asseoir à côté du Vulcain, en posant son chargement sur la table basse.
Ils se servirent en silence, le tintement des cuillères étant le seul bruit animant la pièce. Il y avait quelque chose d'étonnamment confortable dans le fait de partager un moment aussi simple, ils le sentirent l'un comme l'autre. Spock avait maintenant l'habitude de ses rendez-vous avec Nyota et des soirées passées avec Jim, mais c'était la première fois qu'il prenait du temps avec Leonard. Sa compagnie n'était finalement pas aussi austère qu'il s'y attendait.
« Je souhaiterais discuter de ce qui s'est produit dans le turbolift, » déclara finalement Spock, « mais, si vous ne le voulez pas, je ne vous y obligerais pas. Cependant, pour maintenir la qualité de nos rapports, il serait préférable que nous ayons cette conversation. »
« Vous croyez que je ne le sais pas ? Écoutez, je ne sais toujours pas ce qui m'a pris… »
« Dois-je comprendre que vous regrettez ? »
« Ce n'est pas ce que j'ai dit, » se défendit immédiatement Leonard.
Il soupira, rassemblant ses pensées et son courage.
« J'étais curieux de savoir ce qui se passerait si je touchais vos mains. Je sais qu'elles ont une signification particulière pour votre peuple. Je ne m'attendais pas forcément à cette réaction, vous m'avez pris par surprise, Spock. »
« Cependant, mon geste n'était pas malvenu, je l'ai perçu en vous touchant. Vous en aviez autant envie que moi. »
« Vous aviez envie de m'embrasser ? »
« Depuis un certain temps. »
« C'est toujours le cas ? »
« Plus que jamais, maintenant que je connais la sensation de vos lèvres sur les miennes. »
« Holly shit… » balbutia Bones. « Vous ne pouvez pas simplement dire des choses pareilles, Spock, bon sang ! »
« Pourquoi ? » demanda-t-il en se rapprochant sur le canapé. « Cela vous met-il mal à l'aise ou, au contraire, vous donne envie de réitérer l'expérience ? »
Leonard se sentait paralysé, bataillant entre l'envie de fuir et celle de se laisser aller. Spock, lui, semblait parfaitement composé. Il lui enviait cette capacité et avait bien souvent désiré affaiblir, ne serait-ce qu'un peu, son contrôle sur ses émotions. Peut-être avait-il enfin trouvé une manière efficace, puisque malgré son stoïcisme apparent, Spock ne pouvait détacher ses yeux de sa bouche. Pour tester les limites de ce pouvoir nouvellement acquis, il lécha ses lèvres dans un geste qu'il voulait faire paraître inconscient. Les pupilles noires et dilatées de Spock suivirent le mouvement. Il le désirait réellement, compris Leonard, il ne faisait pas semblant. À cette pensée, une chaleur envahit son ventre, se répandant dans son abdomen. Il n'avait plus expérimenté cette émotion depuis longtemps. Spock se pencha vers lui et il cessa de nouveau de respirer. L'odeur du Vulcain envahit ses sens, épicée, indéfinissable, elle lui rappela les longs soirs d'été en Géorgie. Instinctivement, il s'allongea contre le coussin de l'accoudoir et Spock suivit le mouvement, écartant son genou du passage d'une main. Le poids de son corps pesa contre lui, tangible, solide, et il sentit contre son aine la preuve que le Vulcain n'avait aucun problème à ce niveau-là finalement. Ils ne s'étaient même pas encore embrassés, pensa Bones, qui expira un souffle fébrile. Puis, ses lèvres furent sur les siennes, et le temps s'arrêta, s'étira lentement dans la pièce. Leonard retrouva cette tiédeur, puis sentit l'humidité de cette langue râpeuse, avant que tout ne bascule irrémédiablement dans le chaos.
Il s'agrippa à ce qu'il pouvait pour ne pas sombrer, épaules, bras, flancs, nuque, prit une poignée de ses cheveux noirs et lisses comme la soie pour le rapprocher un peu plus. Leur baiser était charnel, désordonné, tout en dents, salive et langues, désespéré. Spock possédait une force surhumaine que Leonard percevait à mesure qu'il perdait prise, le clouant au canapé, lui coupant le souffle. Ils ne faisaient que s'embrasser, encore entièrement habillés, et pourtant, Bones vivait l'expérience la plus sexuelle, physique et primaire de son existence. Le Vulcain ruait contre lui, dans une tentative incontrôlée de soulager la pression, écrasant son érection contre la sienne à travers leurs pantalons. Ils partageaient le même air, suffoquant dans les gémissements de l'autre. Pris de vertiges, Leonard détourna la tête, cherchant l'oxygène, Spock se figea alors, avant de reculer brusquement à l'autre bout du canapé.
Il était l'image même de la débauche, ses cheveux habituellement si parfaits piquaient dans tous les sens, ses lèvres gonflées avaient une couleur olivâtre, la même qui teintait ses joues, sa gorge et le bout de ses oreilles, sa poitrine se soulevait au rythme de sa respiration erratique. Cependant, ses yeux étaient soudainement brouillés par la peur et Leonard n'osa plus bouger.
« Spock ? » l'appela-t-il dans un murmure.
« Je… je suis désolé, j'ai perdu… »
« Sssh, » siffla doucement le docteur, « il n'y a rien à se faire pardonner, tout va bien. Il n'y a rien d'anormal à ne plus maîtriser grand-chose dans ce genre de situation. »
« Je ne savais pas… »
« Que tu avais cela en toi ? Encore une fois, je ne sais presque rien de ton espèce dans ce domaine, mais crois-moi, je n'ai rien vu qui n'est pas la conséquence directe d'un désir mutuel de faire l'amour. »
« Vous… tu souhaites également que nous ayons des relations sexuelles ? »
« Je pensais que c'était plutôt évident il y a moins d'une minute. »
« Pourquoi as-tu changé d'avis ? »
« On ne peut pas à proprement parler de changement d'avis quand l'envie de départ est la même que celle d'arrivée. Je suis attiré par toi depuis si longtemps que j'ai oublié ce que ça fait de ne pas l'être. Tu m'as fasciné dès le début, mais tu étais si froid, si réservé, je ne savais pas comment passer au travers de ta carapace. Puis, nous avons pris l'habitude d'argumenter, de débattre, nous n'étions jamais d'accord sur rien, mais j'aimais ça -et j'ai fini par comprendre que toi aussi – parce que dans ces moments j'avais l'impression d'exister à tes yeux, je me sentais vivant. »
« J'ai toujours été tout à fait conscient de ton existence, de ta présence. Mais j'ai longtemps cru que tu me détestais. »
« Je détestais la manière dont tu me rendais dépendant de nos confrontations. J'ai souvent imaginé l'une d'entre elles tourner de cette manière. Mais, tu mérites tellement mieux que moi. »
« Mieux qu'une personne qui place mon bien-être dans ses priorités, qui tente au moins de me comprendre, même si parfois il échoue, qui semble toujours vouloir me protéger de quiconque pourrait heurter ma sensibilité vulcaine, qui défend mes intérêts jusqu'à parfois se mettre en péril ? »
« Je suis vieux, Spock, souvent aigri, mon humour laisse à désirer, et même si j'ai toujours été plutôt satisfait de mon apparence, je ne peux pas faire comme si les signes de l'âge n'avaient aucune emprise sur moi. »
« Ce genre de considérations ne m'intéresse pas. »
« Vraiment ? Dans ce cas, parlons du fait que je disparaîtrai sûrement alors que tu n'en seras qu'a la moitié de ton existence ! »
« Et si nous parlions plutôt du risque quasi quotidien que je périsse au cours d'une mission, comme cela a manqué de se produire à plusieurs reprises ? Planifier son existence en fonction de l'espérance de vie présumée des personnes auxquelles nous tenons est totalement illogique, Leonard. Si mes parents avaient raisonné de cette façon, je ne serais pas là pour en parler. »
Spock avait raison bien sûr, comme souvent. Bones n'avait rien à répondre à ça, il était à court d'arguments, une chose assez rare pour être mentionnée. Si Spock le voulait vraiment de la même manière que lui, alors il ne ferait rien pour l'empêcher, il accueillerait cette relation à bras ouverts et la chérirait comme il ne l'avait plus fait depuis longtemps.
« Tu es bien conscient que je ne te laisserai jamais partir. Les Vulcains ne sont pas les seuls à s'engager sérieusement. »
« Je ne désire rien d'autre que de passer le plus de temps possible à tes côtés. »
« Je pense alors que nous devrions aller au rythme qui te conviendra. Je n'ai pas envie que tu paniques de nouveau… »
« Les Vulcains ne paniquent pas, » le coupa Spock, « j'ai simplement… »
« Spock, tu avais vraiment l'air effrayé, ce que je comprends parfaitement. Le sexe exige un certain lâcher-prise dont tu n'as pas l'habitude. Mais c'est okay. Tout est okay. Nous ne sommes pas pressés. Je ne dis pas non, moi-même, à un petit temps d'adaptation. »
« Je croyais que tu étais déjà passé par là. »
« Il est possible que j'aie quelque peu… exagéré certaines choses pour avoir l'air plus confiant. Tu semblais penser que ce qui t'arrivait était un problème, je voulais te montrer que non. J'ai été aventureux dans mon adolescence et les hommes m'ont toujours rendu curieux, mais… je ne sais pas, je n'ai probablement jamais trouvé celui qui m'aurait mis suffisamment en confiance pour franchir ce cap. »
« Tu n'as donc jamais… »
« Je suis médecin, je sais tout ce qu'i savoir sur le sujet, mais je n'ai moi-même jamais expérimenté ce côté-là de ma sexualité. »
« Tu semblais si… détendu tout à l'heure, si profondément perdu dans l'instant… »
« J'ai toujours tenu à ne pas refouler mes envies et je suis bien incapable de me refuser à toi. »
« Comment cela peut-il ne pas t'effrayer ? »
« Le courage, Spock, ce n'est pas aller sans peur, c'est aller malgré sa peur. Évidemment qu'une part de moi craint que tu n'aimes pas ça, que tu fuies ou que tu te lasses, que tu te réveilles un matin en te demandant ce que tu fous avec moi. Mais ce sont mes peurs, mon problème, je ne veux pas les projeter sur toi. »
« Les Humains… vous êtes si paradoxal. »
« Il va falloir t'y faire, » plaisanta Leonard, ravi que l'atmosphère s'allège enfin.
« Puis-je t'embrasser de nouveau ? »
« Autant que tu le voudras, » affirma-t-il, en se rallongeant.
« Je trouve cette activité, quoique très peu hygiénique, tout à fait stimulante. »
Leonard éclata de rire en levant les yeux au ciel, avant de tirer à lui un Spock dubitatif. Sa bouche s'écrasa contre la sienne dans son élan et en une seconde il rebascula dans un monde à la chaleur étouffante, à l'odeur épicée et s'y noya presque. Une main se glissa sous son haut d'uniforme, caressa son ventre, griffa ses flancs, l'autre s'enfonça dans l'accoudoir, juste à côté de sa tête, soutenant le poids du Vulcain. Leonard remonta ses genoux autour de la taille de Spock quand sa hanche rencontra douloureusement la sienne, nouant ses bottes dans le bas de son dos. Il suffoquait emprisonné dans ses vêtements, avait l'impression de sombrer dans le canapé. Puis, son communicateur sonna, les faisant sursauter, même si Spock le nierait probablement.
« Infirmerie au docteur McCoy. »
Bones tendit une main et répondit, quand Spock se releva pour lui laisser la place de manœuvrer.
« Ici McCoy. »
« Le patient répond très bien au traitement. Je pensais que vous aimeriez le savoir. Sa fièvre vient de tomber et il est beaucoup plus alerte. J'allais lui servir quelque chose à manger, mais je me suis soudainement demandé si c'était une bonne idée. Nous ne savons rien de son régime alimentaire, je ne voudrais pas le rendre malade ou provoquer une réaction allergique. »
« Vous avez bien fait, Christine, » répondit-il, « demandez à faire téléporter de la nourriture de sa planète, quelque chose que nous pourrions répliquer le temps qu'il restera avec nous. »
« Très bien. Vous allez bien, docteur ? Vous avez une drôle de voix. »
Spock était à genou entre ses jambes, sa main n'avait pas quitté son ventre, flânant çà et là, il arqua un sourcil en entendant la question de l'infirmière.
« Je me suis simplement assoupi et je ne suis pas encore très bien réveillé, » broda-t-il rapidement.
« Oh, dans ce cas je suis désolé de vous avoir dérangé. C'est que je connais vos habitudes et vous dormez rarement quand vous êtes dans l'attente de résultats sur l'état de santé d'un patient. »
« Un simple moment de faiblesse, Christine, il n'y a aucun problème, ne vous excusez pas. Je suis réveillé et alerte maintenant. »
« Vous n'êtes donc pas occupé ? »
La question sonna étrangement, mais Leonard n'y prêta pas attention. La main de Spock était descendue sur son bas ventre et jouait avec le bouton de son pantalon.
« Non. »
« Très bien, je transmets. »
« Merci pour votre appel. McCoy, terminé. »
Il coupa rapidement la communication, les yeux rivés à ceux du Vulcain. La seconde d'après, il était de nouveau réduit au silence par deux lèvres impatientes. Il découvrait un côté de Spock – probablement en même temps que lui – dont il ne soupçonnait pas l'existence. Un emportement et une sensualité tout à fait surprenants, dans le bon sens du terme. Elle était loin la froideur de façade, disparue la réserve habituelle, il tenait entre ses bras un être totalement rendu aux pures émotions qu'il ressentait. Il décelait néanmoins une certaine retenue en dessous, une volonté de garder le contrôle jusqu'à un certain point. C'était le mieux qu'il pouvait offrir pour le moment, mais Leonard s'en contentait parfaitement. Il était suffisamment submergé pour sentir une pointe de panique à l'arrière de son esprit. Il n'était vraiment pas aussi confiant qu'il l'avait prétendu. L'idée de faire le moindre faux pas avec Spock le terrorisait. Il s'attendait à chaque instant à le voir battre en retraite, arguant que ce comportement n'avait rien de Vulcain et qu'ils devaient cesser immédiatement. Il s'obligea cependant à rester détendu, à accueillir ce moment et tout ce qu'il avait à y gagner. Mais soudainement, un détail atteint finalement son cerveau momentanément hors service.
« Attends, » dit-il, « que voulait-elle dire par "je transmets" ? »
Spock le fixa en fronçant les sourcils, puis la porte s'ouvrit dans un chuintement et ils se figèrent dans un parfait ensemble.
« Hey, Bones. Christine m'a dit que tu ne dormais pas. Je cherche Spock… »
Jim se figea totalement, la bouche ouverte comme pour terminer sa phrase, mais ses mots moururent dans le silence qui tomba brusquement sur la pièce.
« On dirait bien que tu l'as trouvé, Jim, » finit par dire Leonard en se redressant, alors que Spock reculait à l'autre bout du canapé, « maintenant, si tu voulais bien… tu sais… partir. »
Kirk ne bougea pas d'un iota, mais un sourire commença à se dessiner sur ses lèvres, un de ceux qui donnaient vraiment envie à Leonard de juste le gifler parfois. Mais avant qu'il puisse répondre, Spock se leva avec sa grâce presque féline, rajusta sa tenue et s'avança vers Jim.
« Pourquoi avez-vous besoin de moi, Capitaine ? » demanda-t-il sur un ton parfaitement professionnel.
Comment faisait-il ça ? Se demanda Bones. Pour avoir l'air si composé, alors qu'un air totalement mortifié devait s'afficher sur son propre visage ? Cela dépassait l'entendement.
« Euh… » hésita Jim.
« Vous me cherchiez pour une bonne raison, j'imagine. »
« Ça vient momentanément de me sortir de l'esprit. »
« Ben voyons, » ironisa Leonard, « ou alors tu es simplement venu pour constater par toi-même que ton plan a merveilleusement bien fonctionné. »
Le docteur se leva à son tour, se sentant idiot d'être le seul encore allongé et puant le sexe à dix miles à la ronde. Il lissa son uniforme et passa inutilement une main dans ses cheveux. La coupe de Spock, elle, était magiquement revenue en place, ce qui le fit encore plus rager intérieurement.
« Je suis bien content que vous alliez enfin quelque part tous les deux, mais j'étais là pour autre chose. Ça me revient, j'ai besoin de votre rapport sur la mission d'aujourd'hui. »
Spock avait tardé à écrire un compte rendu ? Leonard lutta pour ravaler une remarque. Il avait préféré passer ce temps avec lui. Spock – le Spock – avait négligé son travail le temps d'une journée pour l'aider au laboratoire et rester dans ses quartiers avec lui.
« Veuillez m'excuser, Capitaine. J'ai présumé que puisque la mission n'est, à priori, pas encore tout à fait achevée, cela pouvait attendre demain. »
Heureusement qu'il n'avait pas ajouté qu'il était tout simplement trop occupé, pensa Leonard.
« Bien sûr ! Je veux dire, j'avais présumé de mon côté que vous auriez agi comme à votre habitude. Vous savez que j'apprécie de pouvoir comparer nos deux points de vue, pour ajouter certains détails que j'aurais éventuellement omis. Mais ça peut très bien attendre demain. Chacun est libre d'occuper comme il l'entend ses heures de repos, je ne voudrais pas gâcher votre soirée romantique. »
Son sourire s'accentua alors qu'il terminait sa tirade et Leonard eut envie de disparaître dans un trou. Spock ouvrit la bouche pour répondre, mais Bones prit les devants, sentant que quoi que le Vulcain puisse ajouter, ça ne ferait qu'empirer les choses.
« Fais donc ça, et apprends à t'annoncer avant d'entrer par la même occasion, » railla-t-il.
« Ça ne t'a jamais dérangé et ce n'est pas comme si tu ne m'avais jamais surpris dans des situations bien plus compromettantes. »
« Et ce n'est pas comme si je voulais m'en souvenir, merci bien. »
Malgré lui, le sourire de Jim finit par le contaminer. Son ami le plus cher était visiblement content pour eux et fier de lui. Sa colère fondit et il leva les yeux au ciel. Spock les observait comme on suit un match de tennis, un air dubitatif sur son visage.
« Je vais vous laisser à vos… activités, » dit Jim, en faisant une grimace bizarre pour ne pas rire. « Bonne soirée, » ajouta-t-il, en se dirigeant vers la sortie, « et ne faites pas de bêtises ! » lança-t-il alors que la porte se refermait derrière lui.
Un des coussins du canapé s'écrasant contre la cloison ponctua son départ et un éclat de rire résonna dans le couloir.
Puis, le silence retomba sur la pièce. Leonard regarda Spock qui haussa un sourcil dans sa direction. Il lui sourit et s'avança vers lui pour se blottir dans ses bras. Il se sentait épuisé, physiquement et psychologiquement. Cette journée semblait ne jamais finir, même si la phase nocturne était déjà bien avancée. Spock l'accueillit maladroitement, peu habitué à ce genre d'effusions, et fourra son nez dans ses cheveux avant d'inspirer profondément.
« Tu devrais dormir. »
Et cela sembla être la meilleure idée de la journée pour Leonard. Il hocha la tête contre l'épaule du Vulcain, puis se détacha pour se diriger vers le lit, en retirant son haut d'uniforme et son t-shirt noir dans un même mouvement, avant de les jeter sur le dos d'une chaise. Il n'avait pas la force de s'en préoccuper pour l'instant. Il se laissa tomber sur le matelas et entrepris d'enlever ses bottes, avant de remarquer que Spock n'avait pas bougé. Il releva les yeux vers sa silhouette figée.
« Tu attends quoi ? Un ordre de mission ? Une autorisation écrite de ton père ? Ramène tes fesses par ici. »
Le Vulcain ouvrit la bouche pour répondre, mais se ravisa finalement et vint s'agenouiller devant Leonard. Puis, il lui retira ses bottes, l'une après l'autre, sous le regard reconnaissant du docteur qui n'avait pas l'habitude qu'on s'occupe de lui. Puis, il remonta ses mains le long de ses mollets, de ses cuisses, avant de défaire son pantalon. Bones se laissa faire en s'appuyant sur ses coudes, puis leva les hanches quand le Vulcain tira sur le vêtement pour le retirer, ne lui laissant que son boxer. Il s'allongea alors sous les couvertures et regarda Spock se déshabiller à son tour et plier méticuleusement ses affaires. Il ne se gêna pas pour observer son corps svelte et tout en muscle, en se demandant encore ce qu'un être comme Spock pouvait bien trouver à un homme comme lui. Le Vulcain le rejoint ensuite dans le lit et ils cherchèrent une position confortable, l'un comme l'autre plus habitué à dormir seul. Finalement, ils se firent face, leurs têtes proches sur les oreillers et leurs jambes entremêlées. Leonard demanda à l'ordinateur d'éteindre la lumière et ils se retrouvèrent dans le noir, extrêmement conscients de la présence de l'autre. Bones pensa qu'il ne pourrait jamais dormir ainsi. Spock était trop tentant. Mais ses yeux se fermèrent d'eux-mêmes et sans même s'en rendre compte, il sombra dans le sommeil en sentant une main caresser ses cheveux.
