4.

Les mains glissées dans les amples manches de sa longue toge, Torien s'approcha de Siegfried qui passait délicatement un linge polissant sur les lames de sa lance.

- Elle est particulière votre lance. Je n'y avais pas prêté attention jusque-là, remarqua l'incarnation physique de l'Arbre de Vie.

- Elle peut se manier à une ou deux mains, selon le besoin. Il y a ces deux poignées réunies par ce bois sacré rouge, et les lames s'étirent de part et d'autre, expliqua le Guerrier Eternel. Protection et attaque à 360°. Je suis le meilleur, vous pouvez me croire !

- Votre réputation vous précède…

Siegfried esquissa un sourire un peu narquois.

- Sauf que personne sur Terra IV ne m'aime, remarqua-t-il. Je menace votre ami chéri, le frère de ce jeune Pouchy. Je ne fais que remplir mon devoir.

- Ce que nous savons tous, et voilà pourquoi vous êtes totalement libre d'aller et venir, et même d'utiliser les ressources de l'Arbre de Vie pour vos recherches !

- Arbre qui me dissimule néanmoins autant qu'il le peut la localisation de ma cible ! J'accepte sa fidélité à celui qu'il connaît depuis tant d'année, au frère de son Gardien, mais rien ne m'empêchera de réaliser mon devoir, et certainement pas vos manigances !

- Alguérande Waldenheim est effectivement notre ami, et il est tout comme vous un Guerrier du Bien. Là, il est une victime. Fafnir le possède, ce n'est pas comme si Algie l'avait appelé pour qu'il se réincarne !

- Je ne l'ignore pas, assura Siegfried, sur un ton égal, les gestes posés, l'attitude totalement non-agressive.

- Et cette vérité n'arrête pas, une seule fraction de seconde, votre bras de justicier ? insista Torien.

- Je ne connais que ma mission. Je ne peux y déroger. Cela a toujours été ainsi, depuis des millénaires !

- Je sais, vous l'avez répété un nombre conséquent de fois, Siegfried. Raison pour laquelle ce pacifique Pouchy a décidé de protéger son aîné, même contre vous si c'est nécessaire… Pouchy est d'une pureté que vous ne pouvez imaginer, et il lui est impossible de se tromper !

Siegfried sourit plus franchement.

- Je sais moi aussi qui est Pouchy, la future Conscience des Univers. Mais, détrompez-vous, Torien, il n'est pas objectif, Alguérande est son frère adoré, vénéré même !

- Vous iriez jusqu'à le balayer, pour atteindre son grand frère ? s'affola presque Torien.

- Non. Ce serait un sacrilège de m'en prendre à un être sacré comme Pouchy. Il me faudra donc trouver un moyen pacifique de l'écarter pour atteindre Fafnir.

- Il ne s'agit pas de Fafnir, mais d'Alguérande !

- Non, répéta l'Immortel blond. Alguérande est presque absent de sa propre âme, de son propre corps. Désormais, je ne perçois plus que Fafnir. Je vais pouvoir me mettre en chasse !

- Siegfried, n'y a-t-il aucun moyen de… Pas de parvenir à vous convaincre de vous arrêter, mais juste de ne pas mettre tant de cœur et de fougue dans votre traque à mort ?

- Désolé, je ne connais qu'une seule manière de faire. Et c'est toujours ainsi que j'ai affronté et vaincu Fafnir ! Je peux me mettre en route, Torien ?

- Je prierai pour votre réussite, Siegfried.

- Vraiment ? tiqua le Guerrier Eternel.

- Oui, car si vous échouiez, Fafnir reviendrait entièrement à la vie, Algie aurait totalement perdu sans que vous l'assassiniez, et vous seriez notre dernier rempart face à ce monstrueux Dragon… Des Dragons, réfléchissez-y, Siegfried, je vous le demande.

- Comment cela ?

- Au fil de ses combats surnaturels, Alguérande a trouvé son animal fétiche, son incarnation : un Dragon. Là, il charrie dans son sang celui des quatre Dragons Protecteurs de Jura. Tout en Algie est ce reptile fabuleux.

Siegfried dévissa sa lance en deux parties, les glissa d'un geste familier au carquois sanglé à son dos.

- Pourquoi est-ce que Fafnir n'a pas encore pris l'ascendant ? Ce jeune Humain se bat de toutes ses forces, naturelles et surnaturelles. Il demeure encore lui-même, mais le combat est perdu d'avance. Je l'admire, j'ai le plus grand respect pour lui… Mais j'ai à le tuer !

- Si vous y arrivez, ne vous représentez jamais sur Terra IV, Siegfried !

- Une fois mon devoir accompli, je repartirai dormir, pour quelques décennies, des siècles j'espère, avec toujours au cœur cet espoir de reposer pour l'éternité !

- Là, c'est moi qui ne réalisais pas votre mission, voire votre malédiction. J'en suis désolé.

- J'ai l'habitude, Torien. C'est mon devoir et j'en suis fier. Je l'accomplirai, encore et toujours. Rien ne m'arrêtera ! jeta Siegfried en déployant des ailes de colombe et en disparaissant.

« Si, sur ce coup, je souhaite malgré tout que vous échouiez, je me dois de vous soutenir, Siegfried, car Fafnir ne peut revenir ! Pouchy, Alguérande, réussissez ! ».