5.
Bien que cela continue à instinctivement le répugner, Albator s'approcha de Léllanya, assise à la console qu'avait jadis utilisée Kei, agitant inconsciemment ses petites ailes blanches.
- Tu es revenue… Je ne t'ai pas prié à bord…
- Toujours l'œil à tout, capitaine ! rétorqua-t-elle. Rien d'étonnant à ce que tu demeures encore aujourd'hui le Pirate le plus redouté des univers !
- Suffit avec l'ironie, même si j'ai commencé, j'avoue.
- Je ne me moquais, sur la seconde partie de mes propos. Et ce n'est pas ton appel, en effet. C'est la détresse d'Algie…
- Il va de mal en pis. Je ne sais pas combien de temps il a. A certains moments, j'ai l'appréhension de le voir devenir Fafnir d'un instant à l'autre. Et à d'autres, je fais appel à toute la foi que je peux avoir en moi pour réaliser qu'il est toujours des nôtres et qu'il se bat de toutes les forces qu'il lui reste.
- Avec les réincarnations précédentes, Fafnir a effectivement pris l'ascendant plus rapidement. Alguérande doit aux Dragons en lui, même endormis par la surpuissance Fafnir, au Dragon que lui-même est, de résister encore. Mais il n'a aucune chance de pouvoir échapper à l'emprise de cet esprit reptilien ancestral.
- Si c'est pour ce soutien que tu es là…
- Je n'ai jamais prétendu venir pour vous remonter le moral !
- En revanche, tu avais assuré venir à bout de Morkadem et des Titans ! jeta le grand Pirate balafré. On a vu le résultat ! Algie a été infecté par la pire engeance possible ! Je crains que les Sages et les Elites – qui se prétendent si forts - ne soient même pas capables de faire écarter Truffy de sa gamelle !
Le chat couché dans le fauteuil du capitaine de l'Arcadia protesta d'un feulement, projetant l'espace d'un instant sa véritable apparence de roi lion !
- Oh, ça va, chaton, je plaisantais… Quoique…
Léllanya dirigea son regard vers Alguérande planté juste devant les immenses baies vitrées de la passerelle de l'Arcadia.
- Il ne va pas bien…
- Evidemment, d'avoir un Dragon fou furieux en soi donnerait envie à n'importe qui de danser de joie ! persifla encore Albator.
- Je te trouve bien cinglant, toi, remarqua Léllanya. Tu étais beaucoup plus froid et maître de toi du temps où j'étais encore en vie !
- A cette époque, nous n'avions pas encore Algie. Et ni toi ni moi ne l'avons vraiment voulu. Toi, tu attendais juste que je te fertilise, quel que soit le fruit que je t'aurais donné !
- Et tu es plus cynique jamais ! continua Léllanya avant de se lever. Alguérande nous a effectivement profondément transformés… Il a été notre bénédiction, même si j'ai fait de son jeune âge un enfer dans les étoiles.
- Et j'en ai fait un guerrier, c'est ça ? Tu m'as déjà fait cette scène !
- Je constatais. Ce n'était pas vraiment un reproche. D'ailleurs, comment aurais-je pu te faire grief de quoi que ce soit alors que tu avais repris les droits parentaux que je n'avais jamais assumé sinon dans l'horreur absolue ! ? Je n'aurais jamais dû avoir ces propos. Bien sûr qu'Alguérande a choisi sa voie en parfaite connaissance de cause, de son entière volonté. Il est un guerrier, mais son cœur demeure pur et empli d'amour pour toutes les créatures – d'une part ça a permis à Fafnir de l'envahir au plus profond, mais peut-être que ça aidera notre enfant à le faire dégager de lui – avec notre aide !
Albator eut un léger sursaut.
- Est-ce que tu sais où je dois diriger l'Arcadia, pour sauver notre enfant ?
- Oui, on vient de me le faire savoir. Les Sages ne sont pas si impuissants ou ignorants que cela !
- Où, et pourquoi ?
- Kormadon. C'est l'un des multiples Sanctuaires des Célestines. La Flèche de Smogdar s'y trouve.
- Et ça sert à quoi ? Sinon ajouter des noms compliqués à ma mémoire de futur sénile ?
- La Flèche est la seule à pouvoir aider Alguérande, en dernier recours.
- « dernier » ?
- Je dois parler à Pouchy. Je peux ?
- Ce sera à lui de décider. Je crois que ce ne sera pas la première fois !
- Merci.
A l'heure du goûter, les quatre êtres biologiques à bord de l'Arcadia, enfin spirituel concernant Léllanya, s'étaient retrouvés aux cuisines pour dévorer des tartines recouvertes de diverses marmelades sucrées.
- Kormadon ? Manquait plus qu'un nouveau nom de Sanctuaire ! J'en ai ras la casquette !
- Et ce n'est pas près de s'arrêter, remarqua Pouchy. Les Sanctuaires sont des millions ! Toi, au lieu de râler, concentre-toi pour combattre ce démon en toi !
- Je ne fais que ça… Mais là, arrêtez de me prendre la tête, j'ai faim ! gloussa Alguérande en serrant entre ses mains le pot de miel liquide.
Et sous le regard pas rassuré du tout, ce fut une langue bifide que le jeune homme plongea dans le mélange sucré.
