9.
- C'est ça, ta Flèche de Smogdar ? On dirait juste une vieille branche calcinée plantée dans ce désert de sable bleu électrique !
- Veux-tu bien économiser tes forces et éviter de parler ? gronda Pouchy. Fafnir t'a bien abîmé la gorge. Inutile d'aggraver tes lésions en discourant pour ne rien dire ? !
- Je suis quand même le premier concerné ! grinça Alguérande en vacillant sur ses jambes, se retenant de toutes ses forces à son cadet. Même si dans cette histoire je passe mon temps à me faire balayer comme un fétu de paille ! Et là, je ne suis pas trop en état…
- Oui, je crains qu'on n'ait un peu trop tardé à demander à Doc Surlis de te sortir du cirage, admit Albator qui ouvrait la marche, tournant légèrement la tête pour fixer ses fils. Mais Fafnir nous faisait bien trop peur que pour que nous le voyions revenir en toi !
- Inutile, chuinta Alguérande en portant la main à sa gorge bandée qui lui faisait effectivement terriblement mal, là où les crocs de Fafnir s'étaient refermés sur son cou de Dragon Noir.
- Que veux-tu dire ? siffla son père en revenant vers lui, l'œil toujours aux aguets.
- On m'a dit de la boucler…
- Algie, ne fais donc pas ta tête de bourrique, tu es toujours mal synchronisé avec la situation du moment ! gronda Albator.
- Ce qu'Alguérande veut dire, c'est que comme nous le disions à bord de l'Arcadia, nous n'avons fait que jouer la partie de Fafnir, intervint Léllanya qui assurait les arrières des trois hommes, gardant elle toute son attention sur Siegfried qui les suivait à quelques pas, maintenant strictement toujours la même distance entre eux, mais en armure, la lance aux poings.
- L'Elite a raison, jeta le Guerrier Eternel. Vous amenez son esprit à Fafnir, afin qu'il puisse en finir avec cette réincarnation que ce gamin blond a lui-même fait débuter en scindant les Dragons en Alguérande. Vraiment, vous les Mortels, et surtout vous les Humains, êtes singulièrement stupides et creusant votre propre tombe pour ensuite geindre sur l'injustice de votre destin !
- La ferme ! jetèrent en chœur Alguérande, son père, Pouchy et Léllanya.
Le petit groupe arrivait à proximité du périmètre que des cristaux phosphorescent délimitaient pour former un cercle parfait autour de la Flèche de Smogdar, effectivement une sorte de bois mort qui semblait friable au possible, à tomber en poussière au moindre souffle, quand face à eux, apparut Fafnir.
- Vous m'apportez mon esprit, c'est très gentil à vous !
- Entrez dans le cercle ! intima Siegfried, c'est votre unique chance !
- Comme si…
- Faisons ainsi, papa. Il a raison. Je n'ai pas le temps de t'expliquer, coupa Pouchy en franchissant le périmètre, Alguérande glissant à genoux, à bout de forces et de souffle.
Siegfried étant le seul hors du cercle, Albator continua de s'adresser au cadet de ses fils.
- Et, maintenant ?
Pouchy s'approcha au plus près de la Flèche, développant lentement son énergie afin de tenter de prouver qu'il n'était pas venu en ennemi.
- Tu as une incantation, ou autre chose ? souffla le grand Pirate balafré.
- Laisse-le faire ! siffla Léllanya qui s'était entièrement tournée vers Siegfried, mais elle aussi en attitude de non-agression. Tu n'y connais rien ! Ce petit jeune homme a déjà bien assez de pression sur ses frêles épaules alors que son destin est promis à briller pour des millénaires !
De nouveau impuissant, et mis totalement de côté, Albator s'accroupit auprès d'Alguérande qui en ces instants était le plus faible de tous.
- Ils font ce qu'ils doivent. Ça va aller, Algie, tenta-t-il de le réconforter.
Pouchy avait développé un dôme d'énergie à partir du périmètre du cercle, était entré en résonnance avec la Flèche de Smogdar qui était alors devenue aussi dorée et pure que de l'or, vibrante, toute-puissante,
- Attention, ça va secouer ! prévint le jeune homme blond.
La pointe de la Flèche projeta alors un rai de lumière qui frappa Alguérande en plein cœur.
- Non, pas encore… gémit Albator, en serrant au plus fort le corps de son fils, tâchant de lui transmettre, sinon ses forces, du moins son amour puisque c'était la seule chose qu'il puisse faire en l'absence de tout pouvoir véritable en lui.
De ses quatre pattes, Fafnir martela le sol, secouant son encolure et son échine hérissées d'écailles triangulaires démesurées et tranchantes. Il s'envola un instant pour faire quelques battements d'ailes.
- Je suis complet ! Je suis complet ! Je me suis enfin entièrement réincarné, ça ne m'était jamais plus arrivé depuis ma première mort, depuis des millénaires ! Je suis libre !
- Et moi, je suis là ! rappela Siegfried, en position de combat.
- Tant mieux, car cette fois tu ne l'emporteras pas, se réjouit le Dragon écarlate en fonçant en piqué droit sur lui.
