Chapitre 10 : Colin Crivey
Où serait le mérite, si les héros, n'avaient jamais peur ?
Alphonse Daudet.
...
Le Lac des Cygnes - Tchaikovsky (Black Swan)
Il mourait. Il le savait. Il le sentait. C'était comme si son corps rejetait son âme... Mais sans violence. Il souffrait mais c'était une douce souffrance, presque agréable. Il mourait, lentement. Et personne ne s'en rendait compte. Seul lui, sentait son liquide vital s'échapper de ses veines. Seul lui, sentait la vie le quitter et la mort l'attraper... En ses dernières heures et certainement ses dernières minutes, il était seul.
Avant de partir au combat, il avait songé à cette guerre. Pourrait-il vivre et fonder une famille ? Comme serait l'après-guerre ? Comment fera-t-il pour se reconstruire ? Sans jamais se poser la question existentielle : allait-il survivre ? Le sort qu'il avait reçu de plein fouet lui avait donné une réponse, limpide, irréversible. Sectumsempra. Il n'avait pas vu d'où venait ce sort et ne l'avait pas entendu non plus. Il avait juste senti une douleur dans tout le corps, comme si on l'avait lacéré avec une épée. Une épée tellement glacée qu'elle lui avait brûlé la peau. Il n'avait pas hurlait. Il avait seulement baissé son regard vers ces nombreuses petites tâches rouges qui commençaient à apparaître sur ses habits. Désormais, il était couché sur le dos, attendait d'expirer son dernier souffle.
Positionné ainsi, il avait le temps de penser. Alors, ces dernières se tournèrent vers son enfance. Il entendait des rires d'enfants, des discussions d'adultes, des pleurs de nourrissons. Il vivait tout une seconde fois. Son premier anniversaire, la naissance de son petit frère. La mort de sa grand-mère, son premier appareil photo. Sa première photo. Il la voyait. Elle était là, sous ses yeux. Il pouvait la toucher... De la neige recouvrait le toit d'une maison. Non loin reposait un arbre où s'accrochait cette neige. Un cygne nageait fièrement sur un lac qui n'était pas gelé. Mais surtout, sur cette photo régnait une innocente magie, celle de Noël.
Cette photo était la plus belle de toute. Il avait réussi à capturer la magie de l'instant. L'émotion que dégageait le cygne était resté collé sur le papier. On voyait son regard malfaisant, des yeux rouges, ses ailes bougeaient légèrement. Il n'avait pas l'air d'avoir froid, et les flocons glissaient comme des gouttes d'eau sur son plumage.
Lorsqu'il avait pris cette photo, il avait été fasciné par la facilité du cygne à faire abstraction de la douleur, ce froid qui devait lui mordre la peau... Alors, en ses dernières minutes, il pensait à la force incalculable de ce cygne, à sa puissance inégalable, et aussi à sa peur inavouable... Il essayait de cacher sa peur de mourir, d'oublier le froid qui l'envahissait. Il essayait, pourtant ce sentiment revenait sans cesse.
Il avait peur de tellement de chose... Ne plus jamais voir le sourire de ses parents, ne plus jamais entendre les moqueries de son frère, ne plus jamais voir le soleil se lever et se coucher, ne plus jamais sentir l'eau chaude couler sur sa peau, ne plus jamais entendre les oiseaux chanter pour fêter l'arriver du printemps, ne plus jamais sentir l'odeur enivrante des fleurs à peine éclosent, ne plus jamais toucher le bois de sa baguette, ne plus jamais pratiquer la magie... Ne plus jamais respirer, mourir, être oublié. Tel était son destin. Et à chaque fois qu'il y pensait, la peur venait paralyser ses membres et s'infiltrait dans son corps pour ne plus jamais le quitter.
Si seulement quelqu'un s'approchait de lui, le remarquait et prononçait la mélodieuse incantation pour le sauver. Si seulement ils n'étaient pas tous occupés à se battre et sauver leur propre vie. Si seulement il était resté chez lui, comme ses parents lui avaient suppliés. Si seulement il avait su ce qui allait se produire... Si seulement... Il aurait tellement voulu vivre, tomber amoureux, avoir le cœur brisé, souffrir... pour vivre après et continuer ensuite. Vivre.
Pendant qu'il pensait à ce qu'il ne pourrait plus jamais faire et à ce qu'il aurait dû faire pour éviter cette catastrophe irréversible, il sentait son cœur ralentir, comme s'il trouvait que battre n'avait plus aucun sens. Il sentait ses veines se vider, complètement, jusqu'à la dernière goutte. Il sentait sa respiration devenir plus rapide puis extrêmement lente, pour finir par se stopper. Avant de fermer les yeux sur sa vie pour les ouvrir sur sa mort, la peur de mourir qui lui tordait les entrailles l'entraîna à souhaiter échapper à la mort en devenant un fantôme.
Ce qu'il devînt. Son corps prenait une teinte semi-transparente, les pierres qui auparavant faisaient les murs du château et qui désormais tombaient, lui transperçaient le ventre sans le blesser, comme s'ils passaient à travers lui. Il ne sentait plus son cœur battre mais son sang affluait dans ses vaisseaux sanguins, il en était persuadé. Il redevenait vivant sans réellement l'être.
Il se leva, voulant découvrir jusqu'où irait ce changement. Comme avant, personne ne le remarquait. Sa transparence et le fait que tous les autres élèves essayaient de sauver leur peau et celle de leur famille n'aidaient pas. Il avançait, courait, rigolait. Heureux de pouvoir faire toutes ces choses qu'il avait pensé ne plus jamais pouvoir faire. Alors il respira fortement, pour remplir ses poumons et sentir une odeur. Mais elle ne vînt pas. L'odeur du sang qui tachait ses habits ne parvenait plus à son cerveau. Il essaya alors de sentir le sol sous ses pieds pour ensuite se rendre compte qu'il ne sentait rien.
Les larmes commencèrent à couler le longs de ses joues, larmes qu'il ne sentait pas. Au loin, il vit de jeunes camarades de classes se faire tuer par des Impardonnables. S'attendant à les voir arriver dans son monde, il ne bougeait pas et veillait à regarder le lieu où ils étaient morts. Mais il ne vit rien. Personne, seul. Il était aussi seul que tout à l'heure...
Alors il hurla, toute l'air de ses poumons, éjectant sa frustration et sa peur. Puis il sentit une main se poser sur son épaule. Une jeune femme à la peau et aux cheveux aussi translucides que lui, lui tenait fermement l'épaule. Son regard triste lui faisait peine. Elle lui proposa de s'éloigner, pour apprendre ce qu'il était.
Ils se posèrent loin de cette guerre, en Albanie. Il ne savait pas comment il avait pu faire cela. Cette femme qui ressemblait fortement à la Dame Grise commença alors à tout lui raconter. Ce qu'il était, ce qu'il devrait faire en tant que "fantôme"... Au fur et à mesure qu'elle lui expliquait cela, il sentait son cœur mort se serrer dans sa poitrine. Sans prévenir, il hurla de plus belle. Il se remémora son dernier vœu, échapper à la mort en devenant un fantôme. Il n'était ni dans le monde des morts, ni dans le monde des vivants. Il n'était plus rien.
Grâce au moyen qu'il n'expliquait toujours pas, il se trouva à Poudlard. La guerre avait dû cesser car aucun sort ne fusait. Au loin, il arriva à deviner le Trio d'Or qui devait parler, sur l'unique pont encore en état. Le jeune Survivant jetait quelque chose dans le vide. Il ne s'en préoccupa pas. La Dame Grise l'emmena dans les ruines du château, dans les entrailles de l'école, sous la Chambre des Secrets. Ils montèrent et descendirent des milliers de marches d'escaliers. Ils traversèrent des murs, puis arrivèrent enfin dans une salle. Les murs étaient sales, des chandelles noires avec des flammes bleues et un lustre aux chandelles similaires éclairaient faiblement la pièce. Au centre, un podium baigné d'une lueur bleuâtre et de longues tables comportant de la nourriture peu appétissante, étaient entourés par un orchestre de trente scies musicales, musique qu'il jugeait pour le moment épouvantable. Tous les fantômes de Poudlard s'y trouvaient. Parmi eux, il reconnaissait Mimi Geignarde, Le Moine Gras, Nick Quasi-Sans-Tête, Peeves et le Baron Sanglant. Il trouva d'autres fantômes : un élève de première année de Serpentard, Fred Weasley, une élève de septième année de sa maison... Ils étaient nombreux. Ils discutaient, surtout de la guerre, peu des nouveaux fantômes.
Puis vînt l'heure de remonter à la surface. Le soleil éclairait grandement les restes de la Grande Salle. Des élèves de tous les âges, de toutes les maisons y pleuraient leurs morts. Il voyait le fantôme de Fred près de ses proches, penchait sur son corps mort. Il décida alors d'aller voir le sien. Il se dirigea vers le troisième étage et vola jusqu'à celui-ci. Il cherchait son corps parmi les débris sans le trois. Parfois, il découvrait un bras qui n'était pas le sien... D'autres fois, il entendait des cris de rage et des pleurs de personne qui le traversaient sans s'en rendre compte et qui se retournaient, glacé par cette impression de douche froide, mais ils ne le voyaient jamais. La Dame Grise lui avait expliqué que ce serait ainsi durant quelques mois, voire des années.
Ne trouvant toujours pas son corps, il voulu sortir de cet enfer. Dehors, des centaines de personnes pleuraient, encore et toujours. Ils n'avaient plus que cela à faire. Il entendait des amis dirent que des dizaines de héros étaient morts. Il se demanda alors où pouvait bien être son frère. Il le chercha et enfin il le vît, près du Lac, un corps sans vie dans ses bras, qu'il reconnut comme étant le sien. Il avait certainement dû tomber par une des fenêtre. Il s'avança, lentement et posa sa main froide sur l'épaule de son grand-frère qui ne sentit rien. Son unique frère pleurait, comme les autres, berçant son corps lacéré par toutes ces mortelles blessures. Il aurait tellement voulu lui dire qu'il était là, qu'il veillait sur lui... Il ne pouvait pas. L'unique chose qu'il pouvait faire était écouter pleurer son frère et l'entendre murmurer des mots. Ils seront fiers de toi. Papa et Maman seront fiers de toi. Tu es un héros. Tu es notre héros. Les larmes affluèrent alors sur ses joues, il ne les sentait toujours pas. Il commençait à regretter sa décision d'être un fantôme, puis, il pensa qu'il avait fait le bon choix en se disant qu'ainsi, il pourrait voir les enfants de son frère à Poudlard, il pourrait veiller sur toute sa famille grâce à ce moyen de transport inexplicable des fantômes... Il sera encore un bon frère, malgré sa mort, il restera bon.
Il était un héros. Un héros, qui mourait dans le monde des morts.
