Chapitre 12 : Padma Patil
Le masque tombe, l'homme reste, et le héros s'évanouit
Serge Gainsbourg.
...
As It Seems - Lily Kershaw
Elle n'aurait jamais dû. Elle n'aurait jamais dû participer à cette guerre, voir toutes ces personnes qu'elle connaissait mourir, hurler le prénom de sa sœur, apeurée de ne pas la trouver. Elle n'aurait jamais dû faire toutes ces erreurs. Elle qui avait l'habitude de citer François Gervais : les erreurs ont toujours été les plus grands professeurs. Elle aimerait n'avoir jamais reçu toutes ces leçons. Elle aimerait oublier tout ça, et recommencer à zéro. Comme quand elle était petite, à courir parmi les éléphants en jouant et riant avec sa jumelle, ses parents les surveillant de très près sans qu'elles ne s'en rendent compte. Elles reflétaient l'innocence de l'enfance. Pourquoi ne l'étaient-elles plus ?
Tout avait commencé ce premier mai. La veille de la Grande Bataille. Cette soirée que tous les élèves de Poudlard avaient occupé à diverses activités. Les Gryffondor avaient, pour la plupart, joué aux cartes et parlé dans leur salle commune. Le bois crépitant dans la cheminée avait fait une ballade reposante pour un certain nombre d'entre eux. Leur gaieté et leur envie de rire ne les avaient pas quittés. Les Poufsouffle avaient, quant à eux, décidé de passer cette soirée comme toutes les autres, autour des tables de leur salle commune à parler de tout et de rien, dégustant de délicieux gâteaux à la noix de coco et des chocogrenouilles. Leur légendaire patience leurs permettait d'oublier cette guerre durant quelques minutes, quelques heures tout au plus. Les Serpentard avaient, eux aussi, passé une soirée ordinaire. Ils avaient certainement parlé, mangé, rigolé. Ils s'étaient peut-être moqués de tout ces valeureux élèves qui voulaient se battre au nom de l'Ordre du Phoenix, persuadés que leur Seigneur allait gagné cette guerre.
Entre les murs de Poudlard, ne restaient plus que les Serdaigle. Certainement ceux qui avaient passé la soirée la plus ennuyeuse. Tous cloîtrés dans leur chambre, emmitouflés dans leur couette, aucun n'avait osé dire ce qu'il pensait. La peur leur bouffait les entrailles. L'intelligence que leur fondatrice leurs avait légué ne pouvait plus rien pour eux. Ils devenaient inutiles, eux, cerveaux de Poudlard. Surtout elle, la jeune indienne à la peau caramélisée et aux longs cheveux noirs et raides qui cascadaient dans son dos. Ses grands yeux noirs ne s'extasiaient plus devant une découverte. Non, ils étaient fermés car leur propriétaire s'efforçait de dormir. Dormir. Elle ne pensait qu'à cela. Du moins, elle essayait. Elle aurait tout fait pour se retrouver avec sa sœur, juste elles-deux. Pour se remémorer de bons souvenirs, pour pleurer dans ses bras et pour se regarder avec ce regard qui voulait dire adieu. Elle aurait tout fait, tout donné.
Il lui semblait pourtant que sa jumelle était bien où elle était. Elle le savait, elle l'avait su. Les jumelles avaient ce lien inexplicable, indéfinissable, qui faisait qu'elles savaient toujours tout. Si l'une se sentait mal, l'autre le savait. Si l'une avait peur, l'autre le voyait. Si l'une mourrait, l'autre le sentait. C'était ce même lien qui lui faisait peur, en ce moment même, dans sa chambre d'hôtel. Le lien si fragile entre sa sœur et elle s'était rompu durant la bataille. Elle avait alors abandonné son combat et était parti à sa recherche, hurlant son prénom, comme si elle allait lui dire : Mais arrête de hurler ! Bats-toi plutôt ! Ces phrases qu'elle avait tant rêvé d'entendre. Elle ne les avait jamais entendue et ne l'avait pas trouvée non plus. Désormais, elle attendait patiemment que son deuil se fasse. Comment devait-on faire le deuil d'un proche, mort, si on ne savait pas s'il était mort ?
Ses parents n'avaient pas su, ses amis non plus. Elle avait cherché dans des livres, regardait les étoiles en attente de réponses, sans rien en retour. Elle perdait espoir. Elle se perdait elle-même. Parfois, au détour d'un chemin, elle la voyait. Elle tournoyait dans une robe de satin, le sourire aux lèvres, les yeux rieurs et la chaleur humaine qui caractérisait les vivants créait une auréole autour de son corps souple et fin. Dans ces moments-là, elle reconnaissait ce sentiment qui se créait un chemin jusqu'à son cœur. La peur. Elle avait peur. Peur de devenir folle à force de voir ces fantasmes. Peur de pleurer, d'être faible. Peur de vivre. Il lui semblait que la vie ne tenait qu'à un fil. Un fil à couper, à briser. Si facile, si vite. La rejoindre, pour vivre une seconde vie. Il lui semblait aussi qu'elle n'avait pas la force de passer de l'autre côté, comme si son heure n'était pas venue, comme si elle avait encore des choses à vivre, sans elle.
Elle n'en avait aucune envie... Rire, pleurer, aimer, sans elle. Elle qui avait toujours été sa confidente, elle qui avait toujours tout su. Pourquoi tout arrêter maintenant ? Parce qu'elle était morte ? Aucune preuve... Rien... Peut-être son cœur battait-il encore. Peut-être l'attendait-elle derrière une porte. Elle n'avait qu'à l'ouvrir. Elle n'avait qu'à essayer. Peut-être n'était-elle pas réellement seule. Peut-être allait-elle revoir sa sœur et rire de sa bonne blague. Si ses rêves pouvaient être réalité... Il lui semblait pourtant que tout était possible. Durant son enfance, sa mère leurs lisait souvent de belles histoires où le prince tuait le dragon et délivrait la princesse. Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants. Si seulement la vie pouvait être si belle, si rose.
Elle ne voulait pas savoir la vérité, elle ne l'acceptait pas. Elle pleurait devant chaque image de son enfance, devant chaque souvenir qui revenait. Elle ne supportait pas cette vérité. L'imaginaire est tellement plus beau et acceptable. Rêver la rendait forte. Elle se sentait forte, prête à tout surmonter. Mais il y avait ce cri, ce hurlement, qui revenait sans cesse la hanter. Il y avait ce sourire, ces yeux, ces cheveux. Comme son reflet. Elle ne supportait même plus son reflet. Au début, elle essayait de refaire des mimiques appartenant seulement à sa jumelle. Mais elle les oubliait au fur et à mesure. C'était peut-être cela sa plus grande peur : oublier. Comment oublier sa moitié ? Comment oublier la personne que vous chérissez le plus ? C'était impossible... Elle ne l'oublierait pas. Et chaque nuit, avant de s'endormir, elle se répétait cette phrase dans sa tête, en boucle. Je ne l'oublierai pas. Je ne l'oublierai pas. Je ne l'oublierai pas...
Mais jour après jour, nuit après nuit, son cerveau effaçait ses plus beaux souvenirs, les plus précieux. Ce cerveau qu'elle avait tant chérit. Ce cerveau dont elle avait été si fière pendant des années. Désormais, il la ralentissait, la décevait. Elle ne savait plus réfléchir ou penser correctement. Sa vie n'était plus la même. Totalement différente, en son absence. Elle ne se réveillait plus avec le même sourire, ne mangeait plus avec le même entrain. Elle n'aimait plus lire tous ces livres parce qu'avant, elle en faisait de longs résumés à sa jumelle. Elle ne pouvait plus. L'absence. Le manque. La dépendance.
Dans beaucoup d'histoire, ce sont deux personnes amoureuses qui sont dépendantes l'une de l'autre. Dans la sienne, son cœur ne battait que pour elle. Son sang pulsait dans ses veines à l'unisson avec le sien. Dans son histoire, dans ses rêves, sa sœur était toujours auprès d'elle. Elle ne l'avait jamais quittée, jamais abandonnée. Dans ses rêves la vie était belle comme dans ces contes pour enfants. Mais ses rêves n'étaient que poussière éternelle, irréalisable. Parce que sa vie était fragile comme un rêve, et que rien n'était jamais vraiment ce qu'il semblait, elle avait besoin de ses rêves, pour survivre. Pour continuer et un jour, pouvoir se réveiller avec un sourire sincère collé aux lèvres. Pour arrêter de rêver et affronter la vérité. Pour ne plus subir les ravages de cette guerre. Pour être heureuse.
Elle était notre héroïne. Notre héroïne, qui ne devait pas rêver mais le faisait quand même.
