Chapitre 15 : Drago Malefoy
Le secret pour s'en sortir avec un mensonge, c'est d'y croire de toutes ses forces. C'est d'autant plus vrai lorsqu'on se ment à soi-même que lorsqu'on ment aux autres
Elizabeth Bear.
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Fleur du Mal - Brice Conrad
Il était maudit. C'était forcé, obligatoire. C'était la seule réponse qu'il trouvait à sa question. La seule rationnelle, logique. Il était maudit. Il avait beau avoir changé, il était maudit. Tout le monde savait que les héros avaient des faiblesses. Et tout le monde l'acceptait. Alors pourquoi lui ne pouvait pas chuter, faiblir ? Pourquoi personne ne comprenait sa détresse ? Il avait aidé à vaincre le Mal. Il avait dévoué sa vie au prix de la liberté. Mais qu'avait-il gagné ? Un nom trainé dans la boue. Un père en prison et une mère presque morte de douleur. Des amis sur qui il ne pouvait plus compter… Qu'avait-il gagné pour tous les sacrifices exécutés ? Hein ? Rien. Il avait tout perdu. Il était maudit. C'était certain.
Le monde entier pensait qu'il était coupable. Le monde entier le croyait noir, mauvais, malsain. Pourtant, certaines personnes connaissaient son implication active dans l'Ordre du Phoenix. Certaines personnes savaient qu'il était innocent face aux accusations dont les autres l'incriminaient. Pourquoi personne ne l'aidait ? Pourquoi personne ne venait le voir, pour lui parler ? Il demandait juste un peu d'aide, juste un peu de compagnie. Beaucoup demandaient de l'argent, une maison, des enterrements solennels pour leurs proches. Lui ne demandait que de l'aide. Il ne voulait pas être seul. Il ne voulait plus.
Le silence et la solitude l'affaiblissaient. Il le sentait. Il se sentait vieillir, pourrir. Résister à la guerre pour mourir de solitude… Quoi de plus ironique ? Il n'avait pas survécu pour mourir seul. Il n'avait pas évité la mort pour la rejoindre si vite. C'était impossible. Cependant, il se sentait partir, d'heures en heures, de jours en jours. Il le sentait, tellement. C'était tout proche, la mort l'englobait de sa cape noire et froide. Elle le caressait, l'amadouait. Elle essayait de le convaincre de s'abandonner dans ses bras. Mais il ne le ferait pas. Non, il tenait trop à la vie. Il s'était trop battu pour la garder près de lui. Il avait trop lutté pour pouvoir respirer de l'air pur, pouvoir regarder le soleil se coucher, pouvoir entendre le vent souffler dans ses cheveux. Non, il avait trop lutté contre la mort.
Mais il n'était pas une divinité. Il n'était pas immortel. Il allait mourir un jour. Ce jour-là, il la verrait comme une douce amie, une vieille amie. Son amie la mort. Néanmoins ce jour ne pouvait pas arriver si vite. Il n'avait pas encore vécu toutes les choses de la vie. Il n'était pas marié, il n'était pas père. Il n'avait pas assez vécu. Sa plus fidèle amie devra attendre. Patiemment, gentiment, le surveillant de son unique œil noir rempli de terreur et de tristesse. Elle attendra, comme il l'attendra elle. Ils s'attendront.
Toutefois, depuis qu'il la connaissait si bien, depuis qu'il la côtoyait autant, il ne pouvait s'empêcher de l'aimer. Elle était tellement attirante, tellement belle, presque humaine. La première fois qu'on l'approchait on ne pouvait plus la quitter. Elle était trop… gracieuse, admirable. Elle était douce, sage. Mais elle avait deux visages. Elle était aussi hideuse, injuste, douloureuse et effrayante. Elle n'oubliait personne. Tous y passait. Les plus heureux, les plus seuls, les plus beaux, les plus pauvres. Elle ne faisait pas le tri. La faucheuse… Qui la connaissait à ce point pour lui trouver un nom si parfait ? Qui la connaissait autant que lui ?
Depuis qu'il savait qu'elle avait tous ces attraits, il sombrait de plus en plus dans l'abîme. Il ne buvait pas, il n'y avait plus de bouteilles et il ne sortirait jamais allé acheter de l'alcool. Plutôt mourir… Il sombrait, de plus en plus. Parfois, la nuit, il hurlait. Il laissait sa souffrance s'échapper de son corps. Tous les bruits qui n'étaient jamais sorti de sa bouche s'évadaient en un cri, à l'unisson. Tous ces moments où le Seigneur Noir l'avait torturé, lui lançant Doloris sur Doloris, et où il n'avait pas bronché, par fierté. Tous ces moments où il avait été humilié par ceux qui avant le respectaient. Tous ces moments où il avait été seul. Il hurlait.
Il empêchait son cœur de flancher en pensant aux plus belles choses qu'il avait vécu. Le sourire rempli de tendresse de sa mère, la main protectrice de son père sur son épaule. Les accolades amicales et le regard confiant de ses meilleurs amis. Les douces caresses de sa meilleure amie. Toutes ces attentions qui avaient fait de lui un homme heureux. Toutes ces petites choses qui lui manquaient terriblement.
Regarder la déchéance de sa mère fut sa plus dure épreuve. Elle qui avait tout fait pour lui, jusqu'à sacrifier sa dignité. Elle, à qui il devait tout. La regarder partir, sans demander de l'aide. Une femme respectable. Il n'avait pas pu. Il n'avait pas su comment la faire remonter à la surface. Alors il la regardait se perdre, seule. Elle qui, comme lui, n'avait plus personne. Seule, en silence.
Ce silence, ces silences... Il ne s'y faisait pas. Il avait tellement l'habitude d'entendre des gens parler autour de lui. Il avait tellement l'habitude d'avoir un bruit de fond. Il se parlait devant la glace, parfois, effrayé par le son de sa voix qui lui était désormais inconnu. Pourquoi ? Pourquoi s'oubliait-il ? Lui. Alors qu'il se connaissait depuis toujours. Comment pouvait-on s'oublier soi-même… ? C'était impossible… Mais il le faisait. Et il le faisait bien.
Il avait cependant toujours l'espoir de se retrouver un jour. Cet espoir, ce sale espoir qui le poussait à vivre un jour de plus, chaque jours. Ce sale espoir qui lui susurrait à l'oreille, toutes les nuits, qu'un jour ça irait bien. Alors que non ! Il le savait bien, rien n'irait mieux. Ce genre de chose n'irait jamais mieux. Il sera toujours seul, dans sa silencieuse descente aux enfers. Il ne changera jamais plus. C'était fini, c'était la fin.
En attendant de s'abandonner à sa douce amie, il vivait. Comme les autres. Le sang pulsait dans ses veines, son cœur battait à un rythme normal. Il allait bien. Il souffrait mais allait bien. Il connaissait ce sentiment. Cette haine, cette douleur. Il connaissait. Il savait ce que c'était. Il savait. Il aimait ressentir ce sentiment. Il aimait connaitre cette chose. Il se sentait bien quand tout allait mal. Parce qu'il connaissait, il savait. Il allait bien même s'il avait mal. Il n'avait pas peur. Il n'avait plus peur. Il connaissait la Mort, il connaissait ce sentiment. Tout allait bien.
Il essayait tant bien que mal de se persuader. Mais personne ne pouvait survivre à la solitude, personne ne pouvait survivre en ressentant ce sentiment. Pas même lui. Un jour, proche, il mourrait. Il irait rejoindre son amie la Mort, qui n'était pas son amie. Elle n'avait pas d'amis. Qui veut d'une faucheuse pour amie ? Qui veut être maudit et souffrir en silence, seul, espérant survivre à toute cette douleur ? Qui ? Pas même les Dieux. Personne, certainement pas lui. Personne.
Se mentir n'arrangerait rien. Être faux n'arrangerait pas son cas. Il était perdu. C'était la fin. Depuis sa naissance il savait qu'il aurait une fin catastrophique, tragique, vicieuse. Une fin outrageusement attendue, une fin sombre. Une fin digne de la Mort. Une belle fin, seul dans son manoir. Une belle fin, silencieuse. Une fin comme tant en voudrait. Une fin douce. Une douce fin. Tellement de personnes souhaitaient avoir une fin comme lui. La Mort l'avait choisi. À son tour, il était l'élu. A son tour, il avait le droit à la gloire, comme les héros. Doux mensonge…
Puis après tout, il était maudit, il avait bien le droit de mourir dans son mensonge.
Il était un héros. Un maudit héros. Un héros maudit.
