Chapitre 2


« Shaka ? »

Aiolia fut surpris de voir l'armure de la Vierge rayonner dans un coin, loin de son propriétaire. Cela ne ressemblait pourtant pas à Shaka de laisser sa Maison sans protection... Portant sa propre armure d'Or, ruisselant d'eau de pluie, il retira son casque pour se passer une main dans ses cheveux mouillés. Le Temple était à peine éclairé, et il brûla brièvement son cosmos pour allumer les flambeaux sacrés accrochés aux murs.

Il fronça les sourcils en remarquant la longue trainée humide tracée sur les dalles du sol. Il considéra un bref instant de continuer son chemin – après tout, il ne faisait que traverser le Temple pour regagner le sien, suite à un long après-midi passé avec son frère. Ils avaient pris un dîner anticipé, partagé un verre, et malgré la relative bonne heure et l'orage qui déferlait à l'extérieur, Aiolia avait décidé de rentrer.

Son frère était revenu à la vie, tout comme lui, tout comme tous les chevaliers ayant sacrifié leur vie devant le Mur des Lamentations. De retour dans son corps d'adolescent, Aiolos s'était bien entendu senti perdu, même s'il faisait de son mieux pour le cacher. Aiolia mettait tout en œuvre pour le soutenir, passant la plus grande partie de son temps libre avec lui, comme pour compenser toutes ces années perdues.

Et bien sûr, il en avait conscience, cela en négligeant un peu ses autres amis et frères d'arme de la garde dorée. Fort de son constat, il décida finalement de se diriger vers les appartements personnels du Saint de la Vierge, vers où le menait les traces humides sur le sol.

« Shaka ? Je te dérange ? »

Aucune réponse. Parce que la porte était entrouverte, il s'autorisa une petite familiarité et pénétra dans la pièce.

Ce qu'il vit le cloua sur place. Nu, trempé et partiellement couvert de boue, Shaka reposait sur sa couche, les yeux à demi-entrouverts. Ses longs cheveux blonds, habituellement soyeux, étaient emmêlés et collés contre son visage et dos. Un gros bleu ornait son front habituellement lisse et sans ombrage.

Sous le choc, Aiolia se figea. Shaka ne sembla pas le voir. Le Lion ne pouvait s'empêcher de le dévisager, d'observer ce corps, d'y chercher la moindre indication. Des brins d'herbe perdus dans la chevelure dorée… Des griffures sur les avant-bras et les cuisses, des traces furieuses sur la poitrine et sur la nuque… Il sentit une fureur innommable le submerger, le faisant trembler de la tête aux pieds. Qui. Avait. Osé ?

« Shaka ? »

Il fit un pas hésitant dans la chambre. Shaka ami était blessé, et il n'avait absolument aucune idée de ce qu'il était censé faire. Sorti de sa transe, le blond secoua doucement la tête. Il leva un regard vide vers Aiolia.

« Je ne l'entends plus… »

Ce murmure brisé… Cela déchira le cœur au Lion. N'écoutant que son instinct protecteur, il se précipita vers le blond et tira sa cape pour la lui draper sur les épaules. Shaka ne tressaillit pas. Après ce qui lui était arrivé, Aiolia s'était préparé au pire, mais le Saint d'Or de la Vierge ne faillait pas à sa réputation. Ses yeux restaient limpides, emplis d'une pseudo sérénité, toutefois Aiolia pouvait y lire le trouble. Quelque chose disait à Aiolia que c'était certes dû à ce qui était arrivé ce soir, mais pas uniquement.

Depuis combien de temps n'avait-il pas vu Shaka autrement qu'en coup de vent, lors de ses traversées rapides de son Temple ? Ils n'avaient pas toujours été amis, leur vision du monde trop différente aux premiers abords pour les rapprocher naturellement. Mais le temps passant, des liens s'étaient noués entre eux. Aiolia n'aurait su trouver les mots pour qualifier leur relation. Elle était spéciale, unique en son genre, et même si le Lion ne pouvait se targuer de toujours bien comprendre son voisin de temple, il aimait à se dire qu'il était une des personne le connaissant le mieux.

« Que veux-tu dire, Shaka ? » demanda-t-il doucement.

Brève inspiration, brève expiration. Il ne semblait lui falloir que deux battements de cœur pour retrouver son calme. Aiolia l'enviait parfois.

« Je ne peux plus l'atteindre. »

Sa voix était plate, redevenue paisible. Monotone. Aiolia n'était pas stupide. Shaka avait le talent de n'exposer que ce qu'il désirait montrer, et, présentement, le Lion détestait ce qu'il voyait. Shaka lui présentait son plus beau masque, et aussi le plus frustrant, car il s'en servait pour camoufler tout doute, toute émotion, et cela au prix d'un déni aigu de la réalité et d'un aveuglement sans borne. Aiolia lui-même en avait fait les frais pendant quelques années, au summum du règne du mauvais Saga, et lors de la débâcle de la montée des douze Maisons par cinq vaillants Saints de Bronze.

Il compta jusqu'à trois pour ne pas se fâcher et serra davantage son ami dans ses bras. Preuve que Shaka n'était pas dans son état normal, il ne l'avait même pas repoussé.

« Qui ne peux-tu plus atteindre, dis-moi ? »

Il avait une petite idée sur la question, mais il ne voulait pas l'émettre à voix haute sans en être certain. Le front soucieux, il passa une main légère sur la joue de Shaka pour retirer un brin d'herbe collé. Il bouillonnait toujours de rage contenue, mais était prêt à la mettre en sourdine tant que Shaka avait besoin de lui. Il était tellement rare ce dernier aussi vulnérable, loin de son attitude distante et un peu hautaine. Le blond quitta soudainement ses bras, pour se diriger, nu comme au premier jour, vers une porte cachée derrière un rideau de lin.

Les yeux d'Aiolia parcoururent la fine silhouette, subtilement virile, observa le jeu des muscles sous la peau… où se démarquait ces marques, semblable à des empreintes de mains, et sentit sa colère s'enflammer à nouveau. Il dû se mordre l'intérieur de la joue pour ne pas exprimer vocalement sa frustration. Shaka avait beau faire comme si rien ne s'était passé, les indices parlaient d'eux même et réclamaient rétribution et justice ! Prenant quelques instants pour se recomposer afin de ne pas brusquer son calme ami avec son comportement belliqueux, il se passa les mains sur le visage et suivit finalement le blond dans la seconde pièce.

Elle comportait un grand bassin, dans lequel Shaka s'était assis. Plongé dans l'eau, une fausse expression contemplative plaquée sur les traits, il aurait pu abuser n'importe qui. Aiolia avait hâte de le lui rappeler : il n'était pas stupide, bon sang !

« Nous avons un problème, Aiolia. »

Non, vraiment ? Par Athéna ! Sans un mot, le Lion croisa les bras et se résigna à prendre son mal en patience. Il connaissait Shaka. Le blond lui dirait uniquement ce qu'il avait décidé de lui dire, et pas un mot de plus.

« Le Sanctuaire a été attaqué cette nuit, et je reconnais… avoir légèrement été pris de court. »

Émanation glaciale projetée par l'aura du Lion. Un coin de la bouche de Shaka se releva imperceptiblement. Qui eut cru qu'Aiolia fut capable d'une si belle imitation du Saint d'Or du Verseau ? Épuisé, physiquement, mentalement, il se tassa davantage au fond de la piscine, s'immergeant jusqu'au menton dans l'eau.

Malgré tous ses efforts, Aiolia ne pouvait pas comprendre. Ne pouvait pas savoir. Il répugnait à devoir lui mentir mais n'imaginait pas d'autres solutions. Le Sanctuaire était ces derniers mois en ébullition, et une seule petite étincelle ferait sauter la fragile tranquillité qui avait mis tant de temps à s'installer. Avouer que la seconde personnalité de Saga était de retour signifiait condamner le Gémeaux au pugilat. Il ferma les yeux un instant et profita de la chaleur du bain.

Avec un détachement soigné, il fit l'inventaire de ses écorchures, qu'une brève combustion de cosmos aurait vite fait de refermer. Il avait connu bien pire. Pourtant, il en avait conscience, il était totalement déphasé. Bouleversé. Si perdu, qu'il avait laissé Dark Saga le molester, qu'il l'avait laissé sombrer dans sa déchéance, sans réagir, comme lorsqu'on assiste à un désastre jusqu'au bout, simple spectateur face à une catastrophe inéluctable.

Car oui. Jusqu'au bout, il avait attendu l'intervention Divine, sans que jamais celle-ci ne se manifeste. Cela lui brisait douloureusement le cœur, le submergeait dans un torrent de chagrin. A côté, sa rencontre avec Saga n'était rien. Il se sentait presque l'envie de se prostrer, mais plutôt mourir qu'accepter de le montrer. Une part en lui savait qu'il faisait preuve d'une fierté déplacée, mais il n'avait plus la force de prétendre qu'elle n'existait pas, prétendre qu'il pouvait réussir à la tempérer.

Il rouvrit les yeux et vit Aiolia ronger son frein, empli d'énergie nerveuse.. Il semblait incongru, dans sa salle d'ablution, fière silhouette dans son armure d'Or et portant en même temps une expression totalement dépitée. Shaka ne devait pas faire meilleure figure.

« Tu souhaites peut-être que je te frotte le dos, » marmonna Aiolia, agacé par ces minutes de silence, alors que lui n'attendait que le nom d'une cible qu'il pourrait aller exploser à coup de Lightning Plasma.
« Ça ira. »
« Accouche s'il te plaît, Shaka. »
« Un ennemi est entré dans le Sanctuaire, sans se faire détecter, et a réussi à prendre possession d'un de ses habitants. Et juste pour t'éclairer, Chevalier, sache que je m'en suis débarrassé. Discrètement. »

Non, raisonna Shaka. Il n'avait pas besoin de préciser qu'il s'agissait de leur infâme tueur de Grand Pope. Aiolia ne portait déjà pas le Gémeaux dans son cœur, pour les années de tourment délivrées par une grande partie du Sanctuaire, sous le prétexte de son affiliation au traître Aiolos. Et, si lui-même avait commis une erreur en sous-estimant la partie sombre de Saga, cela ne se reproduirait plus. Il avait les idées plus claires, à présent, la présence d'Aiolia lui apportant une ancre dans la réalité, son cosmos chaud et rassurant. Il avait besoin de réfléchir.

Saga… Lui et Kanon étaient revenus au Sanctuaire, graciés par le pardon divin d'Athéna. Mais autant une Déesse était capable de la plus grande compassion, autant la nature des hommes les poussaient à ressasser les mêmes ressentiments et mêmes peurs. Que la seconde personnalité des Gémeaux ait été ressuscitée en même temps que la première ne surprenait Shaka qu'à moitié, au final. La malédiction des Gémeaux existait depuis la nuit des temps, et pendant des siècles la Chevalerie avait su faire avec.

Leur génération de Saints d'Or avait émergé dans des conditions singulières. Lors de la précédente guerre sainte, la quasi-totalité de la Chevalerie avait été décimée. Aucun d'eux, à l'exception de Mü, n'avait été formé par leur prédécesseur. Dokho s'était retiré du monde, et Shion n'avait pu les aider. Chaque Maison, gardait jalousement le secret de ses arcanes, ne prodiguant son enseignement qu'aux rares choisis aptes à se présenter pour l'obtention de l'armure dorée. Nulle surprise, maintenant qu'il y pensait, que personne n'ait eu vent de la malédiction avant qu'elle ne prenne corps, avec les conséquences terribles qu'on lui connaissait.

Mais à présent, Shaka savait. Et vêtu de rien d'autre que de sa sagesse, il se sentait tout à fait apte à jouer le garde-fou et maintenir Saga sous contrôle, a minima le temps de mettre hors d'état de nuire la nouvelle menace qui se profilait à l'horizon. Il n'y avait pas matière à ébruiter dès à présent l'affaire. Car après tout. Après Hadès et Poséidon, il ne voyait que quelques Dieux de panthéons mineurs susceptibles de les attaquer, et aussi teigneux et fourbes qu'ils puissent être, malgré leur capacité de nuisance, ils ne représentaient rien sur l'échelle cosmique.

Il fronça des sourcils et s'adressa à nouveau à Aiolia. « J'irai demander une audience au Grand Pope. Mû Milo et Dohko sont hors du Sanctuaire, mais ne devraient pas tarder à revenir. »

Et même s'il était tout à fait conscient que cela ne servait à rien, compte tenu de la nature du problème que posait Saga, il ajouta une consigne à l'attention d'Aiolia. « Je te propose d'aller mettre en état d'alerte tous les gardes du domaine sacré. Qu'ils se tiennent prêts si une attaque survient. »

Il savait lire Aiolia comme un livre grand ouvert. Le pli de son front, le tic de sa mâchoire… Les questions qui allaient tomber, la persévérance d'Aiolia qui allait l'ammener à s'accrocher, creuser, traquer le moindre secret, avec la fougue et l'entêtement qui le caractérisait…

Brusquement, il n'avait plus la force d'essayer de manipuler le Lion et se sentit moins sûr de lui.

« Laisse-moi seul, Aiolia, » finit-il par dire, avant que ce dernier ne puisse prendre la parole. « J'ai besoin de méditer, et je vais te le dire franchement, Chevalier. Tu me gênes. »

xxx

Saga émergea lentement du sommeil noir dans lequel il avait sombré. Que s'était-il passé ? La bouche pâteuse, il se plaqua une main contre la figure et constata dans la pénombre qu'il était allongé sur le sol dallé, dans ses appartements personnels.

L'orage faisait toujours rage, éclairant parfois le Temple d'une illumination violente. Sa tunique était trempée, ses cheveux également. Il se mit en position assise, et le monde tourbillonna autour de lui. Ses pensées étaient embourbées. Il poussa un gémissement, terrassé par la terrible migraine qui lui élançait la tête.

Ses souvenirs étaient flous, troubles. Il ne savait démêler la réalité de ses propres cauchemars. Il avait fait un rêve, un fantasme, une hallucination, il n'était plus certain d'être éveillé ou non. La dernière chose qu'il pouvait se remémorer… Oh Athéna. Il frappa le sol du poing, essayant de chasser le souvenir d'une peau souple sous ses doigts, la courbe sucrée d'une lèvre…Faites que ce ne soit qu'un mauvais cauchemar, Déesse, par pitié !

Il pouvait se revoir monter les marches vers le Temple de la Vierge, poussé par le vent dans son dos. Il pouvait se revoir hésiter, bafouiller, tenter de garder contenance face au blond dans son sari immaculé. Et puis ensuite… Ensuite, et il manqua de se mettre à hurler, pour expier sa haine contre lui-même, contre ses pêchés – c'était comme si un grand rideau noir venait voiler sa conscience.

Par tous les Dieux de l'Olympe… Comment était-ce possible ? Avait-il osé commettre l'innommable ? Qu'avait-il fait au Chevalier de la Vierge ?

Hébété, il se raccrocha aux lambeaux d'espoir qui lui restait pour se dire qu'il avait probablement fantasmé leur rencontre, même si la nature du fantasme le laissait malade. Le choc était terrible, et il se releva pour tituber sur ses jambes. Il refusait d'y croire. Ses pieds avancèrent, vacillèrent, et pendant un bref moment une peur panique l'étreignit, pensant qu'il était à nouveau sous le contrôle de l'Autre. Mais non. Son corps s'était mu d'une volonté propre et répondait à son besoin affolé d'avoir le cœur net, de vérifier qu'il n'était pas dans un mauvais songe.

Il sortit de son Temple comme un diable sortait de sa boîte et se précipita dans les escaliers, sous des rafales de pluie hurlantes qui semblaient se moquer de lui. Aussi insupportable que l'idée puisse lui paraître, aussi insurmontable, Saga n'avait pas d'autre choix que d'y faire face. Il serra les poings, enfonçant ses ongles dans ses paumes jusqu'au sang.

À nouveau, il avait été faible, à nouveau son âme jumelle criminelle, dont il pensait s'être débarrassé à jamais, le tourmentait et tourmentait tous ceux qu'il aimait autour de lui. Après des mois de paix et de tranquillité, où Saga ne vivait que pour sa rédemption, il ne pouvait croire que le destin le frappait à nouveau de manière si cruelle. À présent, son devoir ne lui dictait qu'une conduite : se rendre. S'assurer d'être placé sous haute détention. Redemander clémence à Athéna, même si cette dernière ne lui pardonnerait probablement pas ses nouveaux écarts. Ou encore mieux : se jeter en pâture à Shura, Milo ou Aphrodite, qui lui vouaient une haine sans limite depuis leur retour à la vie. Car c'était un châtiment tout mérité pour avoir osé porter la main sur le Saint de la Vierge.

Pourquoi ? se demanda encore Saga. Pourquoi, lui qu'il aimait tant ? Le désir qu'il éprouvait pour le blond Chevalier de la Vierge le terrassait de honte, mais jamais même dans ses rêves les plus obscurs il n'avait ressenti ce besoin de lui faire mal, de le briser et maculer sa peau parfaite d'un liquide rouge et vermeil.

Le vague écho des émotions qui l'avaient traversé quelques heures plus tôt lui donna un haut-le-cœur, et il s'arrêta au bord des marches, la tête baissée, la main appuyée sur une pierre. Il dut prendre plusieurs longues inspirations pour se calmer.

Les sensations lui revenaient à l'esprit, vagues et déformés, comme vues dans un miroir qu'on aurait réussi à tordre et à briser. Des bribes de souvenirs lui revinrent à travers un brouillard opaque, incohérent, brouillé. Il serra les dents, et se força à garder la tête froide, refusant de défaillir d'accablement. Son premier devoir était de ne pas perdre à nouveau le contrôle, même si…

Il reprit sa marche. Il traversa le Temple du Cancer sans le voir, sous une pluie battante qu'il remarquait à peine.

Même embourbé dans sa haine de lui-même, embrouillé dans ses facultés mentales, il faisait partie de l'élite de la garde d'Athéna. Son cerveau tournait à toute vitesse. Il ne pouvait s'empêcher de relever les inconsistances de cette affaire. Tout d'abord, il était encore en vie. Aussi serein et calme que Shaka puisse être, il n'en restait pas moins un redoutable adversaire et n'était pas foncièrement célèbre pour sa grande compassion. Saga ne semblait être blessé d'aucune manière. Surtout, il ne pouvait s'expliquer cette perte de conscience.

Les treize pires années de sa vie défilèrent clairement dans sa tête. Il n'avait jamais pu les mettre derrière lui, même s'il affirmait quotidiennement le contraire à son frère. Il se souvenait marcher sur la corde raide à chaque instant, prêt à vaciller entre le bien et le mal, prenant une décision à un moment pour la révoquer un peu plus tard. Chaque minute de sa folie lui revenait en tête, avec une étonnante lucidité. Il s'était sentit puissant, à cette époque. Malgré la schizophrénie, il était lui, et s'il pleurait les décisions prises durant ses accès d'aliénation, jamais il n'oubliait les circonstances dans lesquelles il les avait entérinées.

Il avait sangloté des nuits durant après le meurtre de Shion, se remémorant le goût immonde de fer dans sa bouche, le toucher glacée de la dague et la brûlure du liquide écarlate entre ses doigts. Il avait hurlé de désespoir après la mort d'Aiolos, se revoyant en boucle donner l'ordre à Shura de lui prendre la tête. Il avait donné l'ordre d'exécuter Aiolia pour éviter que le frère du renégat ne vienne lui réclamer vengeance, puis, une fois calmé, avait donné le contre-ordre pour tenter de racheter une partie de ses pêchés.

À aucun moment – aucun – il n'avait connu la bénédiction de l'ignorance, qui lui aurait permis de prétendre que rien de tout cela n'était de sa faute, rien n'était de son fait.

Il avait dépassé la Maison du Lion et gravissait à présent les marches montant vers le Temple de la Vierge. L'orage s'était calmé, et une bruine fine lui battait le visage et ses bras à découvert. Ses mèches trempées lui collaient au front et dans la nuque. Devant l'entrée de la Maison, il dû ralentir pour calmer les battements erratiques de son cœur. Le Sanctuaire était d'un silence effarant, soumise à l'orage qui venait de s'arrêter. Les douze Temples sacrés semblaient vides, inoccupés, comme figés dans le temps. Saga secoua la tête. Plus il s'approchait, plus son instinct lui disait qu'il y avait anguille sous roche. Se pouvait-il que –

Ses réflexes surhumains lui évitèrent un coup de poing en pleine figure. Manquant de déraper sur une dalle glissante, il put faire volte-face, essayant de voir son agresseur derrière le rideau de pluie. Il n'eut pas à chercher longtemps.

« Je vais te réduire en miettes, puis t'offrir en pâture aux Enfers, » lui cracha Aiolia, levant à nouveau le poing.

La haine dans ses yeux fit frémir Saga. Quelle que soit la raison de sa folie, il la méritait entièrement, et quelque part, une partie de lui enfouie s'y soumettait même avec reconnaissance. Il était prêt à subir son châtiment, et seuls ses réflexes trop affutés faisaient mouvoir son corps, évitant les attaques du Lion et le faisant redescendre les marches luisantes.

« Comment as-tu osé ? Toi et ton frère, la sale engeance du Sanctuaire ! Jamais Athéna n'aurait dû vous accorder son pardon, vous ne le méritez pas ! »

Saga aurait voulu protester et prendre la défense de Kanon, mais il savait d'expérience que tenter de raisonner Aiolia était peine perdue. Allait-il s'en prendre à son jumeau, également, à cause de lui ? Il en aurait pleuré d'injustice. De désespoir, il ralentit suffisamment pour que genou d'Aiolia le percute de plein fouet, le faisant se plier de douleur et tomber à terre. Il ne souhaitait pas se défendre, mais son corps se roula en boule et ses bras se levèrent pour protéger sa tête. Il se sentit roué de coups, lancinante agonie, et attendit le moment libérateur où il sombrerait à nouveau dans l'inconscience.

Ce moment n'arriva jamais. Il sentit un nouveau cosmos s'enflammer, et dans les brumes obscures de la douleur, il vit, comme un ange descendu du ciel, Shaka surgir de sa Maison paré de son armure dorée. Tel un Dieu vengeur, ses yeux emplis de colère se posèrent sur lui et Saga baissa les siens, attendant le jugement céleste.

« Suffit maintenant Aiolia ! Aurais-tu perdu la tête ? »
« Comment peux-tu prendre sa défense, à ce… »
« Aiolia ! »

Saga ne comprenait plus. Encore sonné par les coups administrés par le Lion, il les entendit vaguement parler, leurs voix de plus en plus sèches à mesure que progressait la conversation. Prostré contre la pierre humide, il attendit sa sentence. Il pensait avoir connu la pire des déchéances, après sa tentative d'assassinat sur Athéna, mais apparemment, le destin avait encore des tours à lui jouer. Né sous une étoile maudite, au mauvais moment, au mauvais endroit, Saga devait s'y résoudre. Son ignominie ne connaitrait donc pas de fin.

« Cesse de te morfondre et retourne dans ton Temple, Chevalier ! » lui lança Shaka, envoyant une flambée de cosmos le piquer, le faisant tressaillir.

Surpris, Saga releva la tête. Aiolia n'était plus là. Shaka le toisait, glacial, et sa voix reprit un peu de sa qualité sereine qui lui allait si bien.

« Le Grand Pope a fait sonner l'alerte. Athéna sera bientôt de retour au Sanctuaire, et à cet effet, tous les Saints d'Or consignés à leur temple. »

Saga le regarda sans appréhender le sens de ses paroles. N'allait-il donc pas sévir ? Malgré la pénombre, malgré la pluie, il pouvait voir l'hématome se détacher sur son front lisse du Chevalier de la Vierge, presque sacrilège sur une peau aussi parfaite. Ses lambeaux d'espoir s'effilochèrent. Pendant un instant, il n'entendit que le vent, le bruissement de la pluie, et le battement horrible et régulier de son cœur. Les lèvres de Shaka bougeaient, et soudain, une bribe de souvenir lui revint – la douceur de sa bouche, la tiédeur de son souffle…

Shaka s'arrêta et eut un soupir énervé. Deux secondes plus tard, étourdi, Saga s'écrasa sans grâce sur le sol de son Temple. Devant lui, l'armure des Gémeaux eut l'air de se gausser.

15/04/2015
3830 mots
Note : Je n'arrive pas à déterminer dans ce fandom si mon OTP est le Aiolia/Shaka ou le Saga/Shaka