Chapitre 3

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« Galaxian Explosion ! »

Les deux créatures furent impitoyablement éliminées. Saga s'en donnait à cœur joie. Le poing encore brûlant, il exécuta un saut parfait depuis le promontoire où il s'était perché et atterrit avec fracas au milieu d'un nouveau cercle d'ennemis. Les bêtes étaient recouvertes d'une carapace étrange, noire et boursouflée, mais d'une résistance dépassant celle d'une armure de bronze. Chacune de ses bestioles était massive, plus haute et plus large qu'un homme à corpulence normale, et seul Aldébaran pourrait les toiser délibérément sans avoir à se dévisser le cou.

Sa puissance boostée par son armure, il envoya une nouvelle attaque qui fit décoller du sol le premier rang de monstres qui le chargeait. Derrière lui, Kanon ouvrit une dimension pour les happer en plein vol et les faire disparaître dans un nuage d'étoiles. Saga le vit du coin de l'œil abattre un hideux volatile qui tentait de fuir, et asséna à nouveau son poing sur le crâne épais d'un de ses assaillants. Le bruit des os brisé avait quelque chose de réjouissant.

Le combat fut trop bref à son goût. Jetant un coup d'œil à la vallée qui se déployait sous ses pieds, il ne prêta qu'une attention distraite à l'examen minutieux des corps qu'avait commencé Kanon. Ils étaient dans les Alpes Italiennes, près de la frontière française. Une nouvelle faille s'était ouverte, avec en conséquence l'arrivée d'une nouvelle flopée de monstres.

« On dirait que quelqu'un s'est amusé à faire un patchwork de bestioles mutantes, » dit Kanon.

La dépouille qu'il observait était celle du volatile, portant ce qui ressemblait à des ailes d'aigle géantes, associées à un corps reptilien et une tête qui hésitait entre le porc et le furet. Peu d'humeur à discuter, Saga ouvrit une dimension pour faire un peu de ménage. Shion avait été clair sur les traces qu'ils ne devaient pas laisser.

Deux jours s'étaient écoulés depuis la grande débâcle, comme il aimait à appeler cette fin d'après-midi pluvieuse dans la Maison de la Vierge. Deux jours pendant lesquels il était resté cloîtré dans son Temple, attendant qu'on le traîne devant l'autel de la justice, voire, pourquoi pas, au Cap Sounion, où il aurait pu expier ses fautes. Ces deux jours avaient été pour lui une longue agonie, pendant lesquels il n'avait pas réussi à définir la posture qu'il devait prendre. Il ne savait plus s'il était le suppôt de Satan, ou une victime des circonstances. Il n'avait aucun doute sur le fait qu'il avait été à nouveau possédé, par sa deuxième âme, ou quelque chose d'équivalent. Dans les deux cas, il était dangereux, et ne comprenait pas que ni Aiolia, ni Shaka, n'aient reporté son aliénation aux autorités du Sanctuaire.

Il attendait d'être mis sous verrou, et en place de cela, on lui confiait une mission. Trop lâche pour aller se rendre par lui-même, il s'était enfermé, misérable, jusqu'à que lui parvienne l'ordre de Shion. Les missions hors de Sanctuaire étant habituellement réalisées par deux Chevaliers, il ne fut pas surpris, quand, à mots couverts, le message lui stipula que personne d'autre que lui n'avait été désigné et qu'il ferait bien d'embarquer Kanon. Mis au ban, honni par ses pairs, il n'avait aucun doute sur le fait que, de leur côté, aucun des autres Saints ne s'était porté volontaire pour compléter son binôme.

Kanon n'avait pas protesté. Kanon avait cessé de protester à tout bout de champ, depuis son retour à la vie. Son jumeau lui avait pardonné, comme lui-même l'avait absous, et tous deux faisaient de leur mieux pour réapprendre à vivre ensemble. Il avait traîné Kanon au Sanctuaire, à son retour, alors que celui-ci semblait davantage enclin à disparaître dans la nature, incertain de sa place dans la garde dorée. Aux yeux de Saga pourtant, elle était évidente. Officiellement, il était le porteur de l'armure des Gémeaux, mais cela ne lui aurait pas paru anormal de céder sa place à Kanon, au vu des événements passés. Il avait tenté de lui proposer de prendre l'armure, un peu plus tôt ce jour. Kanon s'était contenté de le regarder, le visage inexpressif, et puis était sorti du Temple sans se retourner.

Un caillou tomba et rebondit sur son épaule recouverte de métal, et il leva la tête. Un bouquetin le regardait, l'œil placide, dérangé sans doute dans son broutement alpin. Saga prit une grande inspiration. L'air de la montagne était vivifiant, dans ce début de printemps. S'il ne sentait pas le froid avec son armure d'Or sur le dos, il savait que Kanon n'avait pas cette chance. Ils allaient devoir rapidement trouver la faille, passage par lequel les monstres avaient surgi, pour la colmater et pouvoir rentrer au Sanctuaire.

« Séparons-nous, » dit Kanon.

Sans attendre sa réponse, il s'élança dans une direction, laissant Saga se débrouiller avec le reste. Saga ne protesta pas. Ses relations avec Kanon s'étaient un peu refroidies malgré tout ces dernières semaines, lui plongé dans son obsession pour un bel éphèbe blond et Kanon juste irritable, gardant ses distances avec tout le monde, lui y compris.

Saga n'était pas certain que son frère se soit adapté à la vie au Sanctuaire, malgré que Shion l'ai accueilli les bras ouverts. La situation de Kanon était complexe. Il avait quand même réussi le tour de force d'infiltrer le domaine sacré sous-marin de Poséidon, se faisant passer pour un Général des Mers, pour déclencher une guerre contre le Sanctuaire d'Athéna. Il y avait des choses qui avaient du mal à passer auprès de leurs frères d'armes, chose comme l'assassinat d'un Grand Pope, par exemple. Quel manque d'ouverture d'esprit, avait raillé Kanon, la dernière fois qu'ils en avaient discuté.

Saga partit à pas lents dans la direction opposée de celle qu'avait pris son frère. Nul doute que Kanon allait rapidement trouver la faille et la sceller. Saga ne se sentait pas d'humeur à se lancer dans un jeu de piste. Il aurait aimé avoir sous la main d'autres créatures à abattre, pour ventiler sa frustration dans une violence cathartique – et peut-être qu'effectivement, il était dangereux, s'il ne pouvait régler ses problème qu'à coups de pieds ou de poings.

Pendant les quelques minutes durant lesquelles il marcha, il ne croisa pas âme qui vive, monstre démoniaque ou bouquetin agile. Le vent était mordant, apportant une odeur de pin qui était loin d'être déplaisante. Saga retira son casque et la coinça sous son bras, pour laisser sa chevelure à l'air libre. Ses pas crissaient sur la roche effritée, couverte de tâches de verdure pointant sous la neige fondue. Il était prêt à rebrousser chemin quand une silhouette le fit soudain s'arrêter.

Assis sur une pierre, un jeune homme d'une beauté surprenante le regardait, semblant attendre son arrivée. À sa vue, il se leva, et Saga se rendit compte qu'il ne pouvait plus bouger. Ni parler. Sans céder à la panique, il tenta de faire brûler son cosmos. Sans succès. Avec derrière lui le paysage pittoresque de la haute-montage, l'autre s'avança, magnifique, habillé seulement d'une toge légère et d'un cercle dorée autour du front. Il lui sourit doucement, dévoilant des dents étincelantes.

« Ah Saga… Tu m'aurais causé bien du souci, dis-moi. »

Le pas léger, il sembla virevolter autour du Saint des Gémeaux, qui tentait sans résultat de récupérer le contrôle de son corps et de sa voix. Par Athéna ! Il était à la merci de l'autre, et ne pouvait même pas appeler Kanon ! Il sentit plus qu'il ne vit des mains frôler son torse, par-dessus la protection dorée qu'il portait et qui émettait de sourds bourdonnements. Qu'arrivait-il à son armure ?

« Je ne suis pas supposé intervenir directement, » dit la voix – mélodieuse, envoûtante. « Mais Mère souhaite éviter que les choses s'enveniment plus qu'elles ne le sont déjà, et cela sera inéluctable si il parvient à mettre la main sur elle. »

Les mains se mirent à briller. Saga ne put hurler, quand son cœur sembla se faire transpercer dans sa poitrine, lacéré, disséqué. Une fine couche de sueur recouvrait sa peau. Il était paralysé. Ivre de douleur, il ne pouvait plus respirer. Lorsque sa souffrance s'atténua enfin, il était allongé sur le sol glacé, et l'être magnifique le surplombait.

« Je t'ai fait un don », dit ce dernier, sans jamais se départir de son sourire. « Tu ne le sais pas encore, mais ce cadeau te protégera, toi et tes amis, au moment où vous en aurez le plus besoin. »

Saga ne savait pas de quoi l'autre parlait. Il se sentit partir, sombrer dans les noirceurs insondables de l'inconscience… Il voguait parmi les étoiles, comme projeté à travers une dimension, son cœur maltraité battant la chamade à un rythme effréné. Il était lui, et il était deux. Il était à la fois lui, mais également hors de lui, observant son corps à la dérive dans l'univers noir et froid. Et, à l'intérieur de ce corps, il voyait son âme, et voyait celle de l'Autre, son autre personnalité, greffée à la sienne comme un enfant accroché au sein de sa mère. La partie qui faisait qu'il était lui, Saga des Gémeaux, était la plus grande et d'un bleu lumineux. L'autre était plus petite, plus sombre, presque opaque. Rien ne semblait vraiment les séparer, si ce n'était l'enveloppe fine qui délimitait la première âme de la seconde.

Il était… dual. La malédiction des Gémeaux. Et pourtant, quand Saga se regardait, il ne pouvait s'empêcher de se dire qu'il serait tellement simple de percer la pellicule qui séparait ses deux parties, pour ne devenir plus qu'un… Si seulement…

« Saga ! »

Un bras le secoua, si brusquement qu'il en eut la nausée. Il souleva ses paupières. Allongé sur la pierre, le soleil éblouissant dans les yeux, il lui fallut quelques instants avant de reconnaître Kanon au-dessus de lui, tenant son casque dans les mains. Kanon avait l'air irrité.

« Je ne sais pas ce qu'il t'arrive en ce moment, mais on va avoir une belle discussion, toi et moi ! »

Saga essaya de dire quelque chose, sans que les mots ne parviennent à franchir ses lèvres. Pour que Kanon soit revenu à lui, c'était que son jumeau devait avoir trouvé la faille, se dit-il faiblement. Il n'avait qu'une envie, rentrer au Sanctuaire et se réfugier dans son Temple. Il avait assez vu la lumière du soleil comme cela, et une éternité à l'ombre lui semblait être une perspective attirante.

Peut-être qu'avec un peu de persuasion, il parviendrait à convaincre Shion de lui laisser prendre ses quartiers d'été au Cap Sounion.

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« Il semblerait que mon intervention sur le Tartare, où étaient enfermées vos âmes, n'ait pas été sans conséquences, » dit Athéna, très calmement. « Dans notre hâte de quitter les Enfers, il est possible que la porte scellant le Tartare ait été mal refermée. Les entités qui y sont emprisonnées doivent y voir là leur chance de s'évader, d'où l'ouverture de ses brèches sur notre Terre. »

Le silence qui résonna dans la grande salle du conseil était assourdissant. Les douze Chevaliers d'Or, les Chevaliers Divins, et le Grand Pope, Shion, étaient tous présents autour de la table que la Déesse présidait. Saorie Kido, l'incarnation d'Athéna, était revenue en catastrophe du Japon où elle s'était attelée à la dure tâche de reprendre les rênes de l'empire Kido. Les Saints de Bronze l'avaient bien entendu accompagnée. Athéna, dans sa grande mansuétude, avait évité de prononcer le nom « Titans ». Personne n'avait envie d'une répétition d'une nouvelle guerre sainte. Froidement, Shion regarda la carte posée devant lui et tapota le papier jauni du bout du doigt.

« Sept brèches se sont ouvertes ces six derniers jours, » annonça-t-il. « Hier, deux sont apparues simultanément à deux endroits du monde, pouvant laisser présager que les barrières s'affaiblissent dans les Enfers. Nous avons encore le temps, mais il est primordial d'agir sans attendre. »
« Quel est le plan ? » demanda Mû.

Athéna leva la main. Une lueur éclata dans sa paume, éblouissant tous les présents dans la salle, et soudain, ils n'étaient plus dans le treizième Temple. Autour d'eux flottaient des amas d'étoiles, galaxies, et la voix de la Déesse résonna dans leur tête.

« Il n'y a qu'un seul moyen de sceller le Tartare, » dit Athéna. « Chevaliers d'Or, vous allez devoir vous y rendre à nouveau, et boucher son ouverture, en joignant vos cosmos. Cette fois-ci, une infime quantité d'énergie solaire sera suffisante pour condamner la porte à jamais. Et pour vous y rendre… »

Les étoiles tourbillonnèrent et tout d'un coup ils virent leur planète, bleue, brillante. Un flash lumineux apparut et un tunnel se traça dans l'espace, partant de la Terre.

« Avec l'aide de Shion et des Chevaliers Divins, nous allons vous ouvrir un couloir à travers le temps et l'espace. Il vous mènera directement au Tartare, sans avoir à retraverser tous les Enfers car même si Hadès est vaincu, ses gardiens veillent et nous ne souhaitons pas une nouvelle confrontation… »

Ils furent emmenés à l'intérieur du couloir. Dedans, ce n'était pas une route, mais un univers glacial, aride, infini. Le ciel était zébré de noir, de violet et d'orange. Au loin, des silhouettes étranges semblaient errer sans but.

« Malheureusement, la traversée ne sera pas sans risques et sans embûches. Vous aurez à retracer votre chemin jusqu'au Tartare. Il vous faudra rester forts et veiller les uns sur les autres, pour arriver ensemble à destination et remplir votre mission. »

Et tout aussi brusquement, ils étaient de retour sur leur chaise, dans la salle du conseil. Milo fronça des sourcils. Il n'appréciait que très moyennement les voyages mentaux. Il vit Aldébaran cligner des yeux, Hyoga frotter les siens et Shura secouer la tête. À l'autre extrémité de la table, en face de la Déesse, Shion se leva.

« Le départ est prévu dans quelques jours, Chevaliers d'Or, » annonça-t-il. « Nous allons mettre à profit ces prochains jours pour former un guide qui vous accompagnera dans le couloir dimensionnel. Les Chevaliers Divins, ainsi que les autres Saints du Sanctuaire, seront en charge de colmater les prochaines failles qui s'ouvriront dans notre monde, si futures failles il y a. »

Milo ne suivit que d'une oreille distraite le reste des consignes de Shion, qui précisait les modalités de gestion du Sanctuaire pendant l'absence de la garde dorée. Il observait ses frères d'armes, restés muets autour de la table. Les mines étaient taciturnes, sévères. Certaines étaient anxieuses, d'autres visiblement ennuyées. Il n'y avait rien de réjouissant dans l'idée de devoir retourner dans le Tartare, surtout lorsqu'on s'y était échappé soi-même – même si techniquement, ils ne retournaient pas dans le Tartare, mais a priori devant, pour refermer une porte qu'avait dû forcer Athéna, lorsqu'elle s'y était rendue pour récupérer leurs âmes. Il ne préférait pas penser aux entités monstrueuses qui y résidaient, et les dégâts qu'ils pourraient causer si jamais elles parvenaient à en sortir.

Milo ne se souvenait pas de son séjour dans le Tartare, et c'était très bien ainsi. Il savait que son âme y avait séjourné, envoyée dans la prison par les Dieux pour punir Athéna d'avoir détruit le corps mythologique d'Hadès, avant que cette dernière ne se rebelle et aille les libérer. Pourtant, vu la tête de certains de ses compagnons, on aurait dit qu'ils avaient récupéré la mémoire. Le visage de Shaka semblait moins serein que d'habitude. Aiolia avait les yeux ombrageux,un pli ridant son front, mais ce n'était pas inhabituel ces derniers temps, pour une raison qui échappait au Scorpion. Saga, de son côté, avait le comportement le plus étrange de tous, agité, le teint pâle et les yeux cernés. Quel était son problème, à lui ?

Milo ne le portait pas dans son cœur. Il ne lui faisait pas tout à fait confiance. Autant il supportait Kanon, car après tout, quatorze coups d'Aiguille Écarlate avaient le don de créer des liens entre les personnes, autant il avait franchement du mal avec son frère jumeau.

Certes, il avait donné sa vie devant le Mur des Lamentations. Certes, il avait été le cerveau derrière la traîtrise factice des Saints ressuscités par Hadès, qui avait dupé même le Dieu des Enfers et ses sbires, leur offrant les indices les ayant conduits à la victoire finale. Mais il n'en restait pas moins un assassin. Celui qui avait trempé dans les précédentes morts de Shion et d'Aiolos, dans une tentative de les monter tous contre Athéna… Celui qui avait poussé Milo à tuer en son nom, sous des prétextes qu'il savait maintenant corrompus et vains. Combien d'innocents morts sous la frappe d'Antarès, à cause de lui, à cause de Saga ? L'idée le rendait amer.

Et donc, lorsque Milo voyait Saga se tortiller sur sa chaise, gêné pour des raisons que le Scorpion ignorait et ne voulait pas savoir, il ne pouvait empêcher son côté rancunier de prendre le dessus et en tirer satisfaction. Qu'importait ce qui tourmentât Saga il espérait juste que c'était à la hauteur de ses crimes passés. Ce n'était pas un souhait très charitable, mais qu'est-ce que cela lui faisait du bien de le penser.

En attendant, Shion parlait beaucoup de l'activité des autres Saints du Sanctuaire, mais eux, étaient-ils censés se tourner les pouces pendant ce temps-là ?

« Vous êtes libre de préparer votre expédition jusqu'au moment du départ, » ajouta Shion, comme s'il lisait dans ses pensées.

Parfait. Milo fut parmi l'un des premiers à se lever. Si on lui donnait quartier libre, il allait alpaguer Camus et le traîner jusqu'aux arènes, pour qu'il serve de cobaye à la technique qu'il essayait de peaufiner. Quelque chose lui disait qu'il risquait d'en avoir rapidement besoin…

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Il regarda le plafond au-dessus de lui, allongé au milieu des coussins de prière, ses longs cheveux blonds éparpillés autour de sa tête. Il avait fini par quitter sa position rigide sur son Lotus pour se laisser tomber au sol, quand, après une énième tentative, il n'avait pas réussi à entrer en transe. La posture n'était pas très digne, mais personne n'était présent pour l'observer.

Shaka ferma les yeux. Il avait scellé les deux entrées de son Temple pour ne pas être dérangé, même si cela allait forcer tous les individus souhaitant traverser sa Maison à passer par les toits. Un peu plus tôt, Deathmask en avait fait les frais, et ce ne fut qu'après moult tergiversations et diverses malédictions qu'il avait consenti à passer par la voie des airs.

Dernièrement, même s'il éprouvait quelques difficultés à se l'avouer, Shaka n'était pas dans son état normal. Depuis leur retour du royaume des morts, il avait l'impression de vivre dans un songe déformé, comme s'il était resté en Enfer, torturé, incapable de retrouver sa sérénité et paix intérieure. Jamais le Chevalier ne s'était senti aussi démuni. Jamais il ne s'était autant voilé la face, s'il voulait être complètement honnête.

Shaka de la Vierge était réputé l'homme le plus proche des Dieux, et proche des Dieux il l'avait été, très certainement. Mais, se dit-il derrière ses paupières closes, il semblerait que tout cela soit de l'histoire ancienne. Il ne pouvait plus L'entendre. Lui, qui avait toujours été Présent, aussi longtemps que le jeune homme se souvienne, semblait l'avoir soudain abandonné, le laissant seul face aux affres du doute et, élément qui l'alarmait plus encore, face à sa propre nature humaine.

Shaka n'était qu'un être fait de chair et de sang. Un être d'une vingtaine d'année, ayant grandi et vécu dans une retraite spirituelle, loin de ses proches et de ses semblables. Cela ne lui avait jamais posé problème pour comprendre le cœur des hommes, et dans une moindre mesure, le cœur des divinités qu'il affrontait au nom d'Athéna. Car Il avait toujours été Là. Il lui apportait Sa Connaissance, vieille de centaines d'années Il lui soufflait Sa Sagesse, que Shaka appliquait ensuite méticuleusement, parfois avec un peu trop de rigueur. Le silence dans son esprit était devenu terrifiant. Pour la première fois de sa vie, il connaissait la solitude, le doute, et l'expérience était loin de lui plaire.

Son cosmos était toujours aussi développé, voire même encore plus intense depuis son retour parmi les vivants. Il n'avait même plus besoin de conserver les paupières closes pour économiser son énergie. Les années et années de méditation et d'entraînement avaient porté leurs fruits, et rien ne pourrait probablement les lui faire perdre. Ne se sentant pas diminué dans son devoir de Chevalier, Shaka n'avait pas souhaité alerter le Grand Pope sur ses soucis personnels. Il ne voyait pas quelle aide Shion aurait pu lui apporter, et diffuser ses faiblesses ne lui semblait pas opportun, surtout au vu de la nouvelle bataille qu'ils allaient devoir mener. Pour la même raison, il avait préféré passer sous silence certains aspects du problème « Saga », lorsqu'il avait eu son entrevue avec le Grand Pope. Très charitablement, de son point de vue en tout cas, il avait omis de mentionner le faible que Saga semblait éprouver pour sa propre personne. Il ne savait d'ailleurs pas trop quoi en penser, et Lui n'était plus là pour lui apporter un éclairage plus informé.

Il avait vingt ans, et se sentait aussi démuni qu'un enfant de six devant les choses de la vie. La plupart de ses pairs n'auraient pas eu autant de problèmes à comprendre les tenants et aboutissants de ce qu'il éprouvait pour Saga. Car… il devait le confesser, il y avait quelque chose chez son aîné qui le troublait, et, aussi innocent et naïf que Shaka pouvait l'être sans Lui pour le guider, le Chevalier de la Vierge n'ignorait pas que son comportement n'était pas tout à fait sans reproches.

Il avait laissé Saga se damner, dans le jardin du Temple de la Vierge. Il l'avait regardé s'enfoncer dans les eaux de la folie, et cela, sans lui tendre la main, sans tenter de le stopper. Il se souvenait encore de la chaleur de ses mains sur son corps, la sensation d'une bouche contre la sienne, et il sentit le sang affluer à son visage à cette pensée. Il avait tenté l'expérience jusqu'au bout, pour voir si, dans le pêché, Il aurait fait Entendre Sa voix, mais cela avait été un échec total. Au final, Saga l'avait étourdi, avait arraché son sari trempé couvert de terre et…

Il grimaça. Ouvrant les yeux pour fixer à nouveau le plafond, il laissa tomber sa main contre le sol, caressant la pierre froid de ses phalanges. Son rythme cardiaque s'était accéléré, et il détestait ça. Il prit une profonde inspiration pour chasser toute émotion en lui et garder les idées claires. Par chance, il n'avait pas besoin de Lui pour conserver son équilibre, et si Sa Sagesse lui manquait, Shaka était soulagé de voir qu'il n'avait pas tout perdu.

Il fallait qu'il trouve une solution pour le problème « Saga ». Le Gémeaux était allé trop loin ce soir-là, tentant de le molester dans son propre Temple. Même si Shaka n'avait pas fait preuve d'une très belliqueuse résistance… Au final, frappé par la réalisation qu'Il n'interviendrait pas, ses sens lui étaient revenus et avant que l'autre ne puisse aller plus loin, avait fini par l'assommer et le réexpédier dans son Temple dans la foulée. Nu, couvert de boue, il s'était ensuite réfugié lâchement dans ses appartements, jusqu'à qu'Aiolia ne le surprenne.

Ah, Aiolia… Le Saint du Lion était d'humeur si irritable qu'une simple étincelle avait le pouvoir de le faire exploser, ces temps-ci. Une chance que Saga ait décidé de se cloîtrer dans son Temple, Aiolia l'ayant définitivement pris pour cible. Le Lion était tenace. Shaka devait également trouver une solution au problème « Aiolia ». Décidemment, il les collectionnait.

Il se remit en position assise et se leva, pris d'une envie subite de respirer l'air de son jardin. Son pas était plus rapide qu'à l'accoutumée, nota-t-il, et il le réajusta, ennuyé que des choses aussi simples soient devenues soudainement ardues.

Un cosmos résonna tout d'un coup contre le sien, et il pencha la tête. Mû du Bélier était à l'entrée, demandant passage, et Shaka hésita à lui demander d'emprunter les toits pour traverser, ou lui dire de rentrer chez lui si l'Atlante était venu spécialement le voir. Car très probablement que Mû obéirait sans protester, mais Shaka savait aussi que le Jamirien le mentionnerait à Shion. Shion ferait le lien avec leur récente entrevue, et se mettrait sans doute à poser des questions. Questions pour lesquelles Shaka n'avait pas de réponse…

Étouffant un soupir, le Chevalier d'or de la Vierge réajusta son kesa, lissa les traits de son visage et revêtit son masque de sérénité.

« Bonjour Mû. Que me vaut le plaisir de ta visite ? »


20/04/2015
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