Chapitre 4


Lorsque Shion comprit qu'Athéna lui avait fait don d'une nouvelle vie, ses sentiments furent tout d'abord mitigés. Il avait vécu près de deux cent cinquante ans avant sa première mort, vieux et usé jusqu'à la corde, et sans doute quelques heures supplémentaires dans le corps de sa jeunesse, reconstitué par Hadès. Si on exceptait les événements de la dernière guerre sainte, Shion était assez fier de se dire qu'il avait eu une vie bien remplie.

Il avait aidé à rebâtir un Sanctuaire, après la précédente bataille contre le Dieu des Morts. Il avait reconstruit presque la totalité de la Chevalerie, décimée par les sbires d'Hadès, avec l'aide de Dohko et des rares Chevaliers restants. Il avait formé son successeur à l'armure d'Or du Bélier. Enfin, il avait tenu dans ses bras la réincarnation d'Athéna, nouvellement née, et à ce moment-là, son cœur de vieil homme s'était dit qu'il pouvait enfin reposer en paix. Il ne s'attendait certes pas à ce que Saga l'exauce d'une manière aussi expéditive.

Mais soit. Les treize années passées dans l'autre monde, il ne s'en rappelait pas. Son souvenir le plus ancien dans ce nouveau corps, jeune et vigoureux, était la crainte instillée par Hadès lorsque celui-ci l'avait extrait de sa tombe, couvert de boue. Ce n'était pas le sentiment le plus agréable. Par la suite, il s'était retrouvé dans la même situation, mais cette fois-ci, ressuscité par Athéna. Et là, son cœur s'était rempli de joie et d'allégresse. C'était inespéré. Lui et ses confrères s'étaient rassemblés autour de la Déesse, pleurant des larmes de joie, comprenant qu'enfin ! Qu'enfin les guerres saintes étaient terminées, maintenant que le corps mythologique d'Hadès était détruit. Le cycle éternel des batailles contre le plus grand ennemi d'Athéna était rompu, apportant ainsi une nouvelle ère de paix éternelle sur terre… du moins l'avait-il espéré.

Le temps lui avait fait cadeau de la sagesse et du pragmatisme, et Shion devait le reconnaître, il n'était plus l'idéaliste intrépide de sa jeunesse. Essuyant ses yeux mouillés d'émotion, il avait échangé un regard avec Dohko, et ils s'étaient tacitement accordés sur une posture. Ils ne gâcheraient pas la jubilation de leurs cadets, fêtant une future vie sans combats. Bien qu'illusoire, croire à cette idée leur apportait du baume au cœur, à eux comme à lui. Il avait souri, il avait exulté. Jusqu'au moment où Athéna lui demanda de reprendre son rôle de Maître du Sanctuaire.

« Tu te croyais sorti de l'auberge, vieux frère, » lui avait glissé Dohko dans l'oreille, moqueur.

On aurait pu penser qu'après presque deux cent cinquante années de bons et loyaux services, un ancien Chevalier avait le droit à sa retraite. Il avait même un successeur, en la personne de Mû ! Mais, apparemment, ressusciter dans un corps âgé de moins d'une vingtaine d'années remettait tous les compteurs à zéro. Il en viendrait presque à regretter ses douleurs articulaires. Au final, une fois les festivités terminées, il avait bel et bien été restitué au pouvoir.

« De toute façon, tu te serais ennuyé comme un rat mort autrement, » lui dit Dohko, un verre à la main, rempli d'une liqueur qu'il avait ramenée des Cinq Pics..

Ils étaient assis dans le bureau de Shion. Malgré l'heure tardive, le palais regorgeait encore d'activité. Un jeune scribe passa en coup de vent récupérer une liasse de papier posée sur la table, et Dohko verrouilla par télékinésie la porte derrière lui, appréciant peu être dérangé lorsqu'ils discutaient et buvaient. Shion prit une gorgée de sa boisson.

« Peut-être… Mais je pense toujours qu'un des douze, hormis peut-être toi, aurait tout aussi bien fait l'affaire… Avec du recul, Saga a plutôt laissé les choses en bon état. Il a été excellent gestionnaire. »
« Si on excepte quelques petites exécutions réalisées par-ci par-là, tu veux dire, » railla Dohko.

Shion essaya de prendre un air sévère.

« Il n'avait pas toute sa tête, c'est certain… Et à cause de cela, nous avons perdus de valeureux Chevaliers avant qu'Athéna ne reprenne contrôle du Domaine sacré. »
« Tu sais que certains de lui pardonneront jamais, » dit Dohko.

Revenu à son corps de ses dix-huit ans, le Chevalier de la Balance semblait regorger d'énergie contenue. Shion avait oublié à quel point son ami pouvait se montrer fébrile, tout comme il était capable de prendre son mal en patience – ses deux cinquante ans passés à surveiller une tour immobile en était la preuve vivante. Ce soir, Dohko avait l'air d'avoir envie d'en découdre.

« Je suis toujours d'avis de crever l'abcès pendant qu'il en est encore temps, » lança le roux. Il attrapa la bouteille d'alcool sur le bureau immaculé de Shion et entreprit de les resservir. « Si Saga nous fait une nouvelle crise lorsque nous serons loin du Sanctuaire, je ne suis pas certain de pouvoir contenir ceux qui auraient encore une dent contre lui. »
« Nous devons prendre le risque. Athéna est formelle sur ce point. Les douze doivent être présents pour resceller la faille du Tartare. Nous ne pouvons pas nous permettre de laisser l'un d'entre vous en arrière. »

Dohko lui lança un petit regard en coin. « Je te rappelle… que nous avons deux Chevaliers des Gémeaux, en théorie. »

Ah. C'était donc ça. Shion s'adossa contre son fauteuil. Dehors, la lune s'était levée, jetant ses rayons blafards sur les bâtiments composant le Sanctuaire. Du haut du Palais, ils avaient une vue imprenables sur le domaine sacré.

« Kanon… n'est pas tout à fait le second Chevalier des Gémeaux, » objecta-t-il, jouant avec son verre entre ses doigts. « Je ne doute pas de sa valeur, mais je ne suis pas certain que l'envoyer au Tartare à la place de son frère soit la meilleure idée. »
« Kanon n'est pas un enfant de cœur, » reconnut Dohko. « Mais même s'il peut provoquer de l'antipathie chez certains Chevaliers, ce n'est rien par rapport à la haine qu'un Aphrodite ou un Shura voue à ce pauvre Saga. »
« J'ai confiance en leur capacité à outrepasser leur rancœur personnelle pour travailler ensemble, au nom de notre Déesse, » dit froidement Shion.

Ils n'étaient plus des gamins apprentis, par tous les cieux ! La situation, si justement décrite par le représentant de la Balance, pouvait paraître inquiétante, mais Shion conservait l'espoir que la Chevalerie d'Athéna était aussi noble qu'elle ne l'avait été dans leur jeunesse. La malédiction des Gémeaux avait toujours existé, et existerait toujours. Pendant les mois qui avaient suivi leur retour à la vie, Shion s'était immergé dans les archives du Palais, pour comprendre, mais aussi pour se rassurer. Avait-il commis une erreur, treize ans plus tôt ? Aurait-il pu éviter les événements passés, même si, au bout du compte, ces derniers les avaient menés à la victoire finale ?

« Cette dualité peut être contrôlée par celui né sous l'étoile des Gémeaux, » lui avait dit Athéna. « Entre l'extrême bonté et l'extrême corruption… un équilibre doit être trouvé, et je sais que Saga sera assez fort pour le maintenir. Mais il aura certainement besoin de soutien, Shion… »

Ce soutien, aussi surprenant que celui puisse paraître, s'était matérialisé sous la forme du Chevalier de la Vierge. Lorsqu'il lui avait mentionné l'entrevue et ce qui avait été échangé, Dohkoavait haussé un sourcil.

« Quelque part, je trouve ça rassurant que ce soit Shaka qui se porte volontaire pour cette tâche. Cependant… il a quelque chose de changé, ce petit. »

Car aux yeux de Dohko, ils n'étaient tous que des enfants. Jeunes, parfois indisciplinés, prompts à l'action plutôt qu'à la réflexion. L'âme contemplative, il s'enfila à nouveau son verre cul sec et retendit la main vers la bouteille. Il trouvait cela étonnant, que Shion prête autant attention au bien être de son « assassin »…

Lorsqu'il avait appris la nouvelle de la réapparition de la seconde personnalité de Saga, il n'avait pas été spécialement surpris. La malédiction commençait à être tristement connue, et si Saga n'avait pas pris part, tout comme eux, à leur sacrifice devant le Mur des Lamentations, le Saint de la Balance se serait peut-être posé plus de questions. Il avait très mal vécu les treize années de sa vie où il s'était retrouvé privé de Shion. Il n'était pas certain de pardonner totalement au Gémeaux.

« D'après Shaka, une influence extérieure a poussé la seconde personnalité à sortir de ses retranchements, » remarqua-t-il. « Je vais peut-être me répéter, mais cela ne me semble pas une très bonne idée d'envoyer Saga en terrain ennemi, d'autant plus qu'il a déjà été touché au sein même du Sanctuaire. »
« C'est ce qui fait de lui un très bon signal d'alerte, » répondit simplement Shion.

Oh, enfin ils y étaient. Il porta à nouveau son verre à ses lèvres, laissant le liquide transparent lui brûler la gorge.

« Tu as donc décidé de te servir de lui comme appât ? » demanda-t-il finalement, les yeux fixés dans ceux de Shion.
« Au moindre signe suspect, Shaka, Camus et Aiolos ont leurs consignes. Et toi également, Dohko. Je n'ai pas besoin de te les dire, mon vieil ami, » dit Shion doucement.

Lentement, ses doigts vinrent se poser sur ceux du Chevalier de la Balance, et lui firent lâcher le verre qu'il tenait crispé dans sa main. Leurs doigts continuaient à s'entremêler. Un fin sourire étirait les lèvres de Shion. Dohko retint un soupir. Shion, têtu comme son signe, était campé sur ses positions, il n'obtiendrait pas gain de cause, ce soir-là. Têtu, certes, mais également charitable et patient, et Dohko ne put s'empêcher de lui rendre son sourire. Qu'il lui avait manqué, pendant ces treize années…

xxx

Shun, Shiryu et Hyôga se tenaient chacun dans un angle du triangle qu'ils avaient formé au milieu de l'arène réquisitionnée. Au signe de tête de la Déesse, ils firent exploser leur cosmos Athéna leva son sceptre d'un geste ample. Un peu en recul derrière Saorie, assis dans son fauteuil roulant, Seiya plissa des yeux et balaya du revers de la main la poussière qui venait de se soulever.

Dans une gerbe de lumière, un gouffre apparut, noir et tourbillonnant. Le contraste avec le cosmos conjoint d'Athéna et des Chevaliers divins était frappant. D'abord mal à l'aise, Marine réajusta son sac à dos, puis prit un peu plus d'assurance quand Athéna lui dédia un doux sourire. Elle s'avança au bord du trou noir, regarda le précipice et se tourna vers les hommes qui l'accompagneraient.

« Ce passage nous emmènera dans le couloir dimensionnel menant aux portes du Tartare, » annonça-t-elle d'une voix forte. « Une fois dans le couloir, un voyage de sept jours et sept nuits nous attend, nous permettant de traverser le temps et l'espace sans avoir à passer par les Enfers. Notre vitesse de déplacement n'y fera rien. Pour cette raison, j'imposerai le rythme, bien plus lent que ce à quoi vous êtes habitués j'imagine, et je compte sur vous pour que vous le respectiez. En avant ! »
« Elle n'a jamais été très douée pour les longs discours, » marmonna Seiya, la regardant s'élancer la première dans le vide créé par le tourbillon.

À ses côtés, Kanon haussa les épaules. Suivant Marine, les Saints d'Or avaient également sauté dans le passage, et il regarda la dernière cape blanche disparaître dans les ténèbres. Lentement, plus de plus en plus rapidement, le gouffre s'étiola jusqu'à prendre la taille d'une petite tête d'épingle. Athéna abaissa son sceptre. Malgré l'absence de vent, sa chevelure flottait autour d'elle. Leurs regards se croisèrent. Kanon baissa les yeux en premier.

« Retournons au Palais, » dit doucement Athéna. « Toi aussi, Kanon. »

Il hocha la tête en signe d'acceptation. Il la regarda passer devant lui, sa robe blanche étincelante sous le soleil. Il l'admirait, l'adulait, mais malgré cela, ne pouvait s'empêcher de se sentir frustré par les décisions prises par la divinité. La raison qui l'avait poussée à choisir le Chevalier de l'Aigle plutôt que lui pour conduire les Saints d'Or jusqu'au Tartare lui échappait.

Il le reconnaissait, le Chevalier d'Argent était une femme valeureuse. Elle ne manquait pas de cran, ni de courage, et était un modèle pour ses cadets. Lui, bien sûr, était estampillé traître sur le front, et les rumeurs qui couraient à son sujet dans le Sanctuaire n'étaient guère flatteuses… alors même qu'elles étaient encore éloignées de la réalité. Seuls quelques Chevaliers étaient au courant de son implication dans la dernière guerre contre Poséidon, et il comptait rester discret le plus longtemps possible sur ce point.

Cela ne suffisait pas à expliquer pourquoi Athéna ne l'avait pas choisi pour cette expédition au Tartare. Tout comme les douze Chevaliers envoyés en mission, il y avait séjourné, avant que son âme ne soit ramenée par la Déesse. Il avait le droit – non, le devoir – d'apporter sa contribution à la condamnation de la prison divine, surtout si la brèche avait été causée en premier lieu par leur sauvetage. Et, pour être totalement honnête, il avait également le devoir d'être présent pour Saga, qui, tout le monde l'avait remarqué, était loin d'être dans son état normal.

Ah, Saga… Jumeau maudit, qu'il haïssait presqu'autant qu'il l'aimait. Son frère aîné, qui avait eu le cran de l'enfermer au Cap Sounion après qu'il ait eu le malheur d'exprimer quelques opinions un peu extrêmes. Des deux jumeaux, Saga était certainement celui qui manquait le plus d'humour. Secrètement, Kanon pensait que c'était la raison pour laquelle les Dieux s'étaient sentis forcés de lui créer une seconde personnalité. Un type aussi anal devait forcément développer une méthode pour ventiler sa frustration. Dommage que dans le cas de Saga, ce soit par la duplicité ou la violence…

La jalousie qu'il éprouvait pour son frère était toujours présente, en filigrane, même s'il avait appris à la contrôler et y passer outre. Quelque chose comme de l'amour fraternel s'était développé entre eux, à quel moment exactement ? Il n'aurait su dire. Depuis leur retour à la vie, ils avaient tous les deux tâtonnés, maladroits et gênés, pour raccommoder leur relation. À défaut d'avoir totalement réussi, ils avaient tous les deux montrés suffisamment de bonne volonté pour que les derniers ressentiments disparaissent. Et, aux yeux de Kanon, c'était le plus important.

Après leur désastreuse mission dans les Alpes, Kanon avait confronté son frère sur les derniers événements et avait fini par lui faire cracher le morceau. Dire que Kanon fut atterré sur le moment était un euphémisme. Pendant un bref instant, il se revoyait battu par cet être dur et intransigeant, qui l'enfermait pendant des jours dans le sous-sol de leur Temple, privé de nourriture et de lumière. Ca forgeait son Chevalier, qu'il disait. Bien sûr.

Mais ce Saga là était de l'histoire ancienne. Kanon comprenait que la seconde personnalité était alimentée par la première, et plus Saga se montrait droit et intraitable, pétri de bons sentiments et d'envie de justice, plus il entretenait son côté sombre et maléfique. Sa solution, donc : entraîner son cher frère dans les plaisir du vice et de la chair, histoire de lui faire perdre cette pureté qui les desservait tous un peu. Étrangement, Saga avait peu apprécié son idée et Kanon avait manqué de se faire expulser du Temple des Gémeaux à coup de Galaxian Explosion. Sacré Saga.

Kanon soupira. Son frère était définitivement embourbé dans les ennuis, et lui n'était pas à ses côtés pour le soutenir.

La Déesse s'était téléportée directement au Palais, seule à pouvoir se déplacer à sa guise au sein du domaine sacré. Shion ouvrit la marche et il lui emboîta le pas. La traversée des premiers douze Temple fut silencieuse, à peine agrémentée des saluts des Chevaliers Divins prenant poste dans les Maisons qui leur avaient été assignées, en l'absence de leurs gardiens habituels. Il fut tenté de s'arrêter lui aussi lorsqu'ils parvinrent au Temple des Gémeaux, mais un coup d'œil de Shion l'en dissuada et il prit le parti de continuer à le suivre. Pour une raison qu'il ignorait encore, Shion et la Déesse souhaitaient sa présence au Palais. Peut-être allaient-ils le confronter sur son visible mécontentement de ne pas faire partie de l'expédition envoyée au Tartare. Il en avait des choses à dire, sur ce sujet.

Lorsqu'ils laissèrent derrière eux le dernier Saint, Hyôga, au milieu du Temple des Verseaux, Shion se dérida un peu.

« Comment se déroule ton intégration au Sanctuaire, Kanon ? » demanda le Grand Pope, mains croisées dans le dos, et Kanon grimaça en son for intérieur.

Pitié, épargnez-lui le paternalisme, surtout venant d'un homme qui avait l'apparence d'un adulte à peine sorti de l'âge ingrat ! Devant les yeux de Shion qui venaient de s'étrécir, Kanon comprit qu'il avait sans doute pensé trop fort. Ne jamais sous-estimer un Jamirien…

« Très bien, Grand Pope, » tenta-t-il, essayant de ne pas lui manquer de respect plus qu'il ne l'avait déjà fait. « Je vous remercie pour votre sollicitude. »

Personnellement, Kanon ne l'avait jamais connu, même treize ans auparavant quand Saga n'avait pas encore usurpé sa position. Kanon était toujours resté dans l'ombre, maintenu dans le plus grand des secrets. Shion connaissait-il son existence, à l'époque ? S'en était-il soucié ? Il devait s'estimer heureux, se dit-il, d'avoir été accepté au vu et au su de tous dans le Sanctuaire après leur résurrection. Même si cacher son existence à nouveau aurait été un grand challenge, étant donné les activités extra-chevaleresques qu'il avait menées ces dernières années.

Ils venaient de traverser la Maison d'Aphrodite et marchaient à travers un couloir de roses au parfum entêtant menant au dernier Palais. Le silence s'était réinstallé entre les deux hommes.

« Je suis conscient qu'il ne doit pas être facile pour toi et Saga de faire face au courroux de certains de nos frères d'armes, » dit finalement Shion.

En vérité, seul Saga était réellement confronté à ce problème, ayant joué au bon samaritain pendant des années avant de les trahir tous d'une main de maître. Il ne put s'empêcher de le faire remarquer à Shion. Et se sentit un peu honteux devant le regard réprobateur de l'ancien Saint du Bélier. Ah, qu'est-ce qu'il n'aurait pas donné pour être à la place de Saga, en train de risquer sa vie dans une autre dimension, plutôt que sous les yeux scrutateurs du Grand Pope !

« C'est une bonne chose que tu ne sente pas affecté par les réactions de tes pairs, » constata poliment Shion. « J'aurais aimé pouvoir dire de même pour Saga, qui, comme tu le mentionne toi-même, est le principal réceptacle de toute cette rancœur. »
« Saga s'en sort honorablement, » dit Kanon.

Il ne savait pas quelles informations le Grand Pope cherchait à lui soutirer, et cela le mettait mal à l'aise. Il ne pouvait croire que Shion ignorait la réapparition de la seconde personnalité de son jumeau – après tout, Saga lui avait fait comprendre que d'autres étaient également au courant de son état, et nul doute que les preux Chevaliers composant ce Sanctuaire se soient précipités au rapport. Il eut brusquement l'envie farouche de se précipiter auprès d'Athéna. Sa Déesse était clémente, douce et charitable. Elle ne posait jamais de questions auxquelles il n'avait pas envie de répondre.

Peut-être qu'à nouveau, Shion lut dans ses pensées. Un sourire en coin, le Bélier poussa la porte du Palais et le fit entrer dans le grand hall, où s'élevait la grande statue dorée d'Athéna, son bouclier dans une main et une représentation de Niké dans l'autre. À ses pieds, la Déesse en chair et en os était assise sur son trône.

« Merci d'être venu, Kanon, » lui dit-elle, ses traits fins sans expression, presque comme toujours lorsque Saorie était Athéna. « Je souhaitais m'entretenir avec toi à propos de Saga. »

Résigné à se faire tirer les vers du nez, Kanon s'agenouilla devant le trône. Shion retourna à sa place attitrée, derrière l'épaule de la Déesse.

« Le Chevalier du Lion a attiré notre attention sur certains points sur lesquels nous aurions besoin de tes lumières, Kanon… »

Allons bon. Qu'est-ce qu'Aiolia venait faire dans cette histoire, à présent ?

xxx

Aiolia était en plein dilemme.

Marchant en tête de file, juste derrière Marine qui lui tournait le dos, le Saint du Lion essaya à nouveau de retrouver la clarté d'esprit que son ami du signe de la Vierge vantait tant. Hélas. Force lui était de constater qu'il était bien moins doué que Shaka en matière de paix spirituelle. Il avait beau se réciter des mantras, il avait toujours envie d'en découdre violemment avec Saga, qui avait eu le bon sens de rester éloigné de lui, en queue de leur expédition.

En parallèle, Aiolia était tiraillé par son instinct de protecteur concernant Marine. Le Chevalier de l'Aigle l'aurait détesté si elle avait eu vent de ses inquiétudes, qu'elle aurait tout de suite taxé de sexisme. Aiolia ne pouvait pas se défendre sur ce point-là, il devait bien le reconnaître. Il avait des difficultés à comprendre pourquoi Athéna n'avait pas choisi envoyer un autre de ses Chevalier dans cette descente aux Enfers. Ce n'était pas comme si sa Déesse n'avait pas sous la main des Chevaliers Divins, capables même de terrasser les Dieux et leur panthéon avec !

Marine était forte. Marine était grandiose. Marine était son amie, et Aiolia répugnait à se dire qu'elle risquait de se faire blesser dans leur épopée, car, autant se l'avouer dès maintenant : ni lui ni ses frères d'armes ne se sentaient totalement à l'aise à l'idée de devoir se rapprocher du Tartare, où ils avaient été emmurés, rappelons-le. Et si jamais, par un quelconque coup du sort, ils y étaient à nouveau emprisonnés… Athéna lui en soit témoin, il ferait tout ce qui était en son pouvoir pour éviter ce funèbre sort à la Sainte de l'Aigle.

Shaka marchait à ses côtés, et il lui en fut reconnaissant. Il préférait ne pas avoir à risquer l'accident diplomatique en forçant le blond à rester près de lui – juste au cas où. D'ailleurs, en mentionnant les gens qu'il voulait avoir dans son champ de vision, Aiolos était un peu trop en queue de file à son goût. Mais Aiolia devait se faire une raison. Il ne pouvait pas surveiller à la fois Marine, Shaka, Aiolos, et ce traître de Saga, sans risquer lui-même un dédoublement de personnalité. Dure était la vie du Lion.

Cela faisait des heures qu'ils avançaient, dans un désert aride et froid. Le ciel semblait sur le point de se fendre et de cracher le contenu de ses nuages mouvants sur leurs têtes. L'air se faisait rare, et portait une odeur de soufre et d'acide. Seul le parfum d'Aphrodite parvenait à rendre le voyage moins désagréable. Le sol était inégal, parfois dur comme de la roche, parfois mou et instable comme des sables mouvants. Ils avaient fini par s'envelopper dans un voile de cosmos pour se protéger du froid – tous, sauf Camus, que rien ne semblait pouvoir déranger. Il y avait très peu de lumière, seul l'éclat doré de leurs armures leur ouvrait un chemin dans la pénombre. Pour l'instant, ils semblaient être les uniques êtres vivants dans cet univers étrange et glacial, mais Aiolia ne se faisait pas d'illusions. Leurs ennemis se montreraient bien assez tôt.

Marine semblait savoir exactement où elle allait. Comme elle l'avait mentionné avant leur départ, elle leur imposait un rythme. Lent. Fastidieux. Il n'avait même pas la possibilité de brûler son énergie en surplus dans une course effrénée. Pour s'occuper l'esprit, il observa les autres Chevaliers d'Or. En particulier, il regarda Shaka. Le blond semblait avoir encore perdu du poids. Difficile à dire, sous son armure impressionnante, mais aux yeux d'Aiolia il semblait plus fragile.

Comme à son habitude, le blond marchait la tête haute, le pas léger. Maintenant qu'il ne maintenait plus ses paupières baissées, son expression impassible lui donnait davantage l'air mélancolique que contemplatif. Il n'avait pas dit un seul mot depuis leur départ. Aiolia savait que Shaka était fâché contre lui, même si le protecteur de la sixième Maison n'en donnait aucun signe extérieur. Aiolia ne comprenait pas. Certes, il pouvait se montrer un peu impulsif, un peu sanguin, parfois. Mais jamais sans bonne raison. Et le soir où il avait découvert Shaka molesté dans son Temple lui en fournissait une excellente.

Rien que de penser à cette scène un instant lui noua le ventre de rage. Comment Shaka pouvait-il supporter ne serait-ce que la vue de cet ignoble individu, indigne de son armure et de la nouvelle vie que lui avait offerte Athéna ? Aiolia avait essayé de lui parler, mais Shaka prétendait que rien ne s'était passé. N'aurait-il pas vu de ses propres yeux les traces du méfait qu'il se serait peut-être posé des questions. Les seuls doutes qu'il pouvait avoir, a minima, était sur l'identité de l'auteur de ces marques furieuses. Comme Shaka refusait de démordre de sa version, et restait insensible à toute forme de chantage qu'Aiolia avait pu tenter, le Lion se retrouvait à devoir tirer ses propres conclusions.

Mais franchement. La mine coupable et défaite de Saga ce soir-là devant l'entrée du Temple de la Vierge valait bien tous les aveux.

Cependant, tant qu'il n'avait pas une preuve… ou une accusation en bonne et due forme… Aiolia supposait qu'il n'avait pas exactement la prérogative d'aller exécuter Saga. Il n'était pas Deathmask, après tout. Le mieux qu'il avait pu faire avant leur départ avait été de partager ses soupçons avec le Grand Pope, qui, à sa connaissance, n'avait pas encore agi. Son reniflement déconfit ne passa par inaperçu.

« On peut savoir à quoi tu penses ? » lui demanda Aiolos, qui avait remonté le groupe pour marcher à ses côtés. « Tu as une mine à faire peur. »

Cela arrive lorsqu'on rumine toute la journée des pensées de meurtre, lui susurra la voix de Shaka, résonnant dans sa tête. Aiolia n'avait pas jugé bon de placer ses barrières mentales, justement pour faire sentir au blond le poids de sa désapprobation. S'il ne pouvait pas avoir sa confession au chantage, peut-être que la torture mentale donnerait plus de résultats.
Tu vas juste réussir à provoquer une attaque avec ton aura belliqueuse, lui dit doctement Shaka. Aiolia l'ignora.

« Je réfléchissais sur l'état déplorable de notre monde, Aiolos… Sur les coupables, perfides et cruels échappant à leurs justes châtiments, et à leurs victimes trop butées, trop fières pour aller demander de l'aide… »

Aiolos le regarda, puis regarda Shaka.

« Ok… Tu sais quoi, je vais retourner parler à Mû, hein. »

xxx

Cela devait faire plus d'une journée qu'ils avançaient dans cet univers infini. Il était glacé, malgré la combustion de son cosmos, gelé jusqu'aux os. Ces derniers temps, Saga avait souvent froid.

Ils étaient arrivés dans un territoire montagneux. Les premières heures, il avait marché avec Dohko, puis au fil du temps, des kilomètres, il s'était retrouvé à la traîne, derrière le groupe de Chevaliers aux armures dorées. Il ne voyait même plus Marine, entourée de part et d'autre de Mû et d'Aiolos, le premier pour dégager les blocs de pierre qui parfois interrompaient leur parcours, et le second pour anticiper les potentiels problèmes de sa vue perçante.

Il n'y avait rien pour lui occuper l'esprit, ce qui le forçait à se ressasser les mêmes événements, le même accablement. Kanon ne lui avait jamais autant manqué qu'à cet instant, car s'il n'était pas non plus le plus prolixe habitant du Sanctuaire, ils parvenaient à se comprendre sans dire un mot. Même si, en vérité, Saga avait caché à son frère la moitié de ses préoccupations. Il lui avait parlé de la réapparition de sa seconde personnalité, car c'était le premier soupçon de Kanon… mais n'avait pu se résoudre à lui mentionner sa visite au Temple de la Vierge, quelques jours plus tôt, et des conséquences qui en découlaient.

Devant, il voyait Shaka marcher tranquillement aux côtés d'Aiolia, l'aura de ce dernier vacillant entre l'agacement et la sollicitude la plus complète. Saga ne pouvait s'empêcher de ressentir de la jalousie envers le Lion. Non seulement celui-ci pouvait sans honte s'afficher aux côtés de Shaka, mais de plus, il représentait une barrière infranchissable entre le Gémeaux et le protecteur de la sixième Maison. Saga aurait voulu lui parler, pouvoir s'expliquer. Saga aurait voulu s'immerger dans ses yeux.

Mais pour Shaka, il ne semblait plus exister, et peut-être était-ce la sentence qu'avaient choisie les Dieux pour le punir ? Condamner à vivre, à agonir, sans jamais recevoir le pardon d'un être pour qui il éprouvait des sentiments aussi forts ? Au loin, il entendit un ricanement.

Oh, cesse de te poser en victime, Saga ! Tu en deviens pathétique, c'en est presque répugnant.

Cette voix… Ce n'était pas possible…

Que veux-tu, cher Saga. Je suis tenace, on ne peut se débarrasser de moi aussi facilement.

Non, non, non, il ne voulait pas y croire… La main crispée sur le côté droit de son casque, il tituba, et se força à avancer. Il essaya de garder contenance. Il ne manquerait plus qu'il ralentisse l'expédition, à cause de sa folie bourgeonnante, de cette voix cauchemardesque dans son crâne –

Je suis une voix, certes, pour le moment. Parce que tu es un grand égoïste, Saga, quoi que tu puisses prétendre. Car après tout… Ce corps APPARTIENT AUTANT À MOI QU'A TOI !

Son monde explosa, mélange de noir et d'écarlate. Son sang s'était mué en lave dans ses veines, faisant hurler son être de douleur. Tout allait recommencer, comme dans une spirale infernale sur laquelle il n'avait aucune prise. Il était faible, il était maudit, il –

« Respire, Saga, et reprends-toi. »

La voix de Shaka dans son oreille sonnait comme celle d'un ange descendu du ciel. Il aurait pu la reconnaître entre mille. Il s'y accrocha, avec l'énergie du damné. Il sentit des doigts lui caresser la joue. La douleur déferlante se retira.

Peu à peu, le voile opaque tombé sur ses yeux se leva, et il constata qu'il était allongé sur le sol, entouré de ses onze frères d'armes, Shaka agenouillé devant lui. Son casque était tombé de sa tête, et avait roulé dans la poussière. Il frémit devant les regards peu amènes de ses pairs.

« Tu pourrais nous expliquer, Saga ? » demanda d'une voix doucereuse Aphrodite.

Oh, Athéna. Il était condamné.


21/04/2015
5000 mots

Note : petite édition du chapitre 2 pour quelques modifications mineures et corriger quelques coquilles qui traînaient encore dans le texte