Ce que veulent les Dieux - Chapitre 5
Au départ, Camus avait décidé de les ignorer. Il avait besoin d'économiser ses forces, car cela faisait déjà deux jours qu'ils marchaient, après tout. Sept jours et sept nuits de traversée pouvaient paraître longs, même aux meilleurs des hommes, Chevaliers d'Athéna ou non. Marine avait en tête l'endroit exact où ils pouvaient prendre camp, et ne comptait pas s'arrêter avant de l'avoir atteint. Le don que lui avait fait la Déesse lui permettait de s'orienter dans l'infini désert de roche et de sable où ils se trouvaient. Elle était bien la seule.
Un peu plus tôt, lui et Milo s'étaient autoproclamés éclaireurs et étaient partis baliser le terrain, avant de se rendre compte que, sans la présence du soleil ou des étoiles dans le ciel, dans une dimension défiant la physique et l'espace-temps, leur sens de l'orientation ne leur était pas d'une grande utilité. Ils étaient revenus bredouilles.
Et depuis, Camus devait supporter entendre Milo et Aiolia comploter contre Saga. Les ignorer était une chose, ne plus les écouter en était une autre. Aiolia avait visiblement une dent contre le Saint des Gémeaux, et Milo se laissait embarquer dans la croisade du Lion. Milo était loin d'apprécier Saga, Camus le savait. Son sens de l'honneur lui interdisait de s'en prendre ouvertement à leur aîné, après leur sacrifice commun dans les Enfers, mais avec l'excuse que lui fournissait Aiolia, le Scorpion allait pouvoir s'en donner à cœur joie. Camus sentait déjà pointer la migraine.
Lui, ayant le privilège de faire partie du cercle restreint du Grand Pope, avait été bien entendu mis au courant de la réapparition de la schizophrénie de Saga. Shion lui avait laissé des consignes assez précises à ce sujet. Il échangea un bref regard avec Aiolos, qui s'était retourné pour vérifier que tous les suivaient bien, et reporta son attention sur le paysage morne.
Milo l'observait d'un air soupçonneux, et Camus regretta un instant d'avoir si bien appris à baisser ses barrières pour son ami qu'il était à présent capable de lire en lui comme dans un livre ouvert.
« Que penses-tu de tout cela, Camus ? » lui demanda le fourbe Scorpion, essayant visiblement de l'entraîner dans ses combines douteuses.
Il avait abandonné Aiolia pour venir aux côtés du Verseau, et sans un mot, Camus fit mine d'accélérer le pas. Autour d'eux, des petits groupe s'étaient formés, plus animés qu'ils ne l'avaient jamais été. Le cas Saga émouvait les foules. C'était probablement la première fois que Camus voyait tant de solidarité se construire parmi ses pairs, hors contexte militaire. Dommage qu'elle se construisait aujourd'hui à l'encontre de l'un des leurs.
Devant lui, Marine, Mû et Aiolos continuaient à diriger le cortège. Juste derrière eux se trouvaient Shaka et Saga, sujet de toutes les discussions. Shaka ne se départait pas de son expression sereine, presque incongrue au milieu de l'agitation des autres Chevaliers d'Or. Saga, livide, ne le quittait pas d'un pas. Aiolia, tout aussi livide, ne les lâchait pas des yeux. Il y avait quelque chose entre ces trois-là, se dit le Verseau, et, pragmatique, fut soulagé que le Grand Pope ne lui ait pas ordonné d'aller investiguer de ce côté.
Un pic de cosmos lui chatouilla le bras. Milo avait décidé d'insister pour obtenir une réponse, s'il devait prendre à témoin le sourire narquois de l'autre Chevalier. Camus haussa les épaules, à peine perceptible à travers son armure dorée.
« Je n'ai pas à avoir une opinion sur le sujet, Milo, » dit-t-il au Scorpion. « Tant que Saga reste dans le droit chemin. »
« C'est bien là tout le problème, dixit Aiolia… »
Malgré lui, Camus était curieux. Même s'il ne souhaitait pas envahir la sphère privée de ses confrères, il appréciait comprendre les choses qui l'entouraient, analyser et disséquer les événements jusqu'à en connaître tenants et aboutissants. Il aimait faire le lien entre les conséquences et leurs causes, et ses analyses étaient tenues en grande estime par le Grand Pope – fusse-t-il Shion, ou Saga à une certaine époque. Au reste du monde, il ne laissait pas souvent entrevoir cet aspect de sa personnalité, mais Milo le connaissait bien. Un peu trop, d'ailleurs. Il avait failli mordre à l'appât.
« Qu'a bien pu te dire le Grand Pope à ce sujet ? » lui murmura le Scorpion, s'étant rapproché si près que son bras frôlait celui du Français. « Tu sais que je sais être muet comme une tombe. »
« Milo. »
Malgré toute son affection pour le gardien de la huitième Maison, Camus savait se montrer ferme. « C'est strictement confidentiel. »
Milo lui jeta un coup d'œil en coin. « Tu ne veux pas savoir ce que m'a dit Aiolia ? »
« Je pensais que tu savais être muet comme une tombe. »
« Juste pour toi, mon Camus. »
Levant les yeux au ciel, Camus tenta à nouveau – vainement – de l'ignorer. Un vent glacial venait de se lever, soulevant un nuage de cendres brunes qui venait recouvrir d'un voile poussiéreux leur protection dorée, ainsi que les parties exposées de leurs corps. Ce monde était désagréable, sale et obscur, et éveillait chez le Chevalier du Verseau un mauvais pressentiment. Ils avaient quitté le terrain plat sur lesquels ils étaient arrivés, après avoir quitté le Sanctuaire, pour une région plus montagneuse. Il se sentait inexplicablement anxieux à chaque virage que prenait Marine, sur un chemin de plus en plus pentu, ne leur laissant pas la possibilité d'avoir une vue dégagée.
Il n'était pas le seul à se sentir mal à l'aise. Aldébaran était tendu. Il marchait sur le côté, les bras croisés. Il était le seul, avec Marine, à porter autre chose que son armure, s'étant porté volontaire pour prendre le grand sac qu'il avait en bandoulière. Il n'avait pas décroché un mot depuis le malaise de Saga, et Camus ne savait pas si son mutisme était causé par son inconfort vis-à-vis du Saint des Gémeaux, ou de son aversion envers les groupes de commérage qui s'étaient formés. Sur le couloir opposé à celui d'Aldébaran, Deathmask faisait également route en solitaire. Ses coups d'œil fréquents aux promontoires rocheux qui surplombaient leur chemin laissaient supposer qu'il était sur ses gardes, également.
L'atmosphère était électrique. Derrière eux, le groupe composé d'Aphrodite, Shura et Dohko s'affolait vainement, à peine discret sur les propos échangés. Dohko était la voix de la raison. Shura et Aphrodite irradiaient de fureur. Depuis leur retour à la vie, ils ne s'étaient que très peu mêlés à la vie du Sanctuaire, la plupart du temps retirés dans leur pays d'entraînement, ou, s'ils étaient au domaine sacré, cloîtré dans leurs Temples respectifs. Aphrodite ne voulait plus entretenir de liens avec quiconque, à peine répondait-il aux sollicitations du Grand Pope. Shura, moins radical, était encore visible dans son Temple, mais le malaise visible installé entre lui et Aiolos ne l'encourageait pas réellement à descendre aux arènes, que le Saint du Sagittaire investissait régulièrement.
Ils faisaient tous semblants de ne pas les entendre, mais il était difficile d'ignorer la voix cassante d'Aphrodite récapituler tous les crimes commis par Saga sur treize longues années, et le raclement d'Excalibur sur la roche, provoqué par son propriétaire irrité. Camus n'était pas vraiment d'opinion tranchée sur le retour du mauvais Saga, mais il devait reconnaître à sa décharge qu'il avait les nerfs solides. À sa place, le Verseau n'aurait guère apprécié avoir deux potentiels exécuteurs dans son dos.
Milo lui envoya un nouveau pic de cosmos sur une partie découverte de sa cuisse, et il se tourna vers lui, agacé. Mais cette fois-ci, Milo ne l'ennuya pas avec sa discussion puérile. Les yeux du Scorpion étaient fixés sur un point au loin, forme crénelée se détachant du ciel obscurci.
Elles étaient là, silhouettes difformes et inhumaines, à les observer passer en file dans le corridor de roches où les avait mené Marine. Elles ressemblaient parfois à des hommes, mutilés d'une tête ou d'un membre, parfois à des animaux vaguement terrestres. Elles étaient mouvantes, par à-coups, puis soudainement figées, comme des marionnettes animées par un débutant peu sûr de ses actions et de son talent.
En tête d'expédition, Marine murmura quelque chose, et le message fut passé à chaque Chevalier. Ne pas quitter le chemin sur lequel la jeune femme les guidait. Ne pas chercher à provoquer, ou attaquer. Ne pas s'éloigner et rester en groupe. Elle n'eut pas à leur dire de rester sur leurs gardes. Les sourcils froncés, Camus était bien décidé à ne pas les quitter des yeux, du moins pas tant qu'il serait dans cet univers froid et lugubre. Il n'avait jamais été aussi heureux de sentir le chaud cosmos de Milo rayonner à ses côtés.
xxx
La première attaque, contrairement à ce à quoi ils s'attendaient, ne vint pas par le haut ou depuis les côtés, mais fut menée brutalement de front. Un adroit Crystal Wall du Bélier protégea Marine de l'impact de l'assaut mené par deux monstres gigantesques, couverts de plaques d'écailles. Aiolos avait pris le relais et fait barrage de son corps devant une autre attaque contre la Sainte, visiblement cible privilégiée de leurs adversaires.
Athéna et Shion avait bien choisi leur guide, se dit Shaka, esquivant habilement un rocher lancé dans sa direction. D'un commun accord, tous les Chevaliers s'étaient mis en formation pour défendre la jeune femme, comme ils y étaient entraînés pour protéger leur Déesse. Elle était suffisamment respectée pour qu'ils acceptent ses instructions sans protester, et suffisamment appréciée pour qu'ils cherchent à la mettre à l'abri du danger. Leur guide aurait été Kanon, sans doute auraient-ils été moins disciplinés et l'auraient laissé se débrouiller seul contre ses ennemis. À tort, car il fallait bien faire preuve de coordination pour affronter la horde de bêtes grotesques venue les assaillir.
Elles semblaient plus résistantes que ce que suggéraient les derniers rapports faits par les Chevaliers les ayant dernièrement affrontées. Était-ce parce qu'elles étaient sur leur territoire ? D'un geste, il immobilisa une créature se jetant sur lui et l'écrasa contre le sol. Shura en profita pour la tailler en pièces. Derrière eux, Deathmask et Aphrodite dansaient un ballet rythmé, accompagné par une symphonie de roses et de tripes. Les roses du Poissons avaient le mérite de leur épargner les giclées de sang.
Shaka chercha Saga des yeux. Même en combattant, il voulait éviter de relâcher sa surveillance du Gémeaux. Celui-ci, apathique, ne prenait pas part à l'offensive. Shaka avait à un instant cru qu'il allait coordonner la défense, fort de son autorité naturelle, mais après une seconde d'hésitation, Saga avait décidé de rester en retrait. Le blond réprima un soupir.
Il commençait à tester les limites de sa patience, réduite de jour en jour depuis son incapacité à entrer en transe. Sa paix intérieure lui manquait, d'autant plus qu'il devait avoir recours aux artifices les plus subtils pour le cacher à ses frères d'armes. Seul Mû semblait s'en être rendu compte, et le discret Tibétain n'en dirait rien tant que Shaka n'aborderait pas lui-même le sujet. Ce qui, s'il considérait son propre égo quelque peu démesuré, n'arriverait absolument jamais.
Il ne lui fallut qu'un centième de seconde pour commettre la petite erreur qui manqua de faire tourner la bataille en leur défaveur. Une erreur qui n'en était pas réellement une, car il ne pouvait expliquer pourquoi son Temna Kofuku, qu'il avait lancé pour mettre fin au combat, lui échappa de cette manière. Il fallut les réflexes et efforts combinés de Saga et d'Aiolia, les Saints les plus proches de lui, pour détourner le torrent de cosmos qui déferla sur la zone de combat, sans distinction pour leurs ennemis ou leurs alliés.
Dans le feu de l'action, les autres Chevaliers n'eurent pas l'air de se rendre compte de sa bévue. L'escarmouche pris rapidement fin, moins par ses faits que ceux redoutablement efficaces du quatuor Milo-Shura-Deathmask-Aphrodite, qui, habitués à travailler ensemble, n'eurent que peu de mal à les débarrasser de leurs ennemis.
Qualifier Aiolia de mécontent était un euphémisme. Shaka aurait apprécié qu'il remonte ses barrières mentales, sensible qu'il était aux manifestations psychiques. Avec ce que le gardien de la cinquième Maison émettait, impossible que Mû ne se rende pas compte de quelque chose ! Il tourna le dos au Lion, pour croiser le regard de Saga. Celui-ci l'observait d'un air perplexe, qui changeait presque agréablement de l'expression hébétée qu'il portait depuis sa crise, de l'avis de Shaka.
« Chercherais-tu à nous assassiner ? » lui siffla Aiolia, venu le toiser de si près que son visage touchait presque le sien. « Ne me dis pas que l'autre déteint déjà sur toi ! »
Cela ne méritait même pas de réponse. Agacé lui aussi, mais contrôlant mieux qu'Aiolia ses émotions, il contourna le Lion qui s'était planté devant lui et essuya une goutte écarlate recouvrant son plastron. Le sang avait une odeur âcre presque chimique, et il la fit brûler d'une flamme de cosmos habilement appliquée. Il ne comprenait pas ce qui venait d'arriver. Sa maîtrise du cosmos était pourtant parfaite. Son Temna Kofuku, pour sa part, était une aberration.
Le toucher de Mû sur ses barrières mentales – parfaitement levées et hermétiques au reste du monde, elles, contrairement à celles d'une certaine personne – lui apporta un peu de réconfort, même si ce dernier était teinté d'interrogations. Le blond fit un léger signe de tête à son ami Bélier. Plus tard. Si quelqu'un avait le droit à une explication, c'était Mû. Et par extension, Shion, mais le Grand Pope n'était pas présent, ce qui le disqualifiait d'office.
« Il faut s'attendre à d'autres assauts jusqu'à notre arrivée, » leur dit Marine. « Nous avons presque parcouru un tiers du chemin. Nous pourrons faire une première pause dans quelques heures, » ajouta-t-elle, dans l'espoir de leur apporter un peu de réconfort, mais cela n'eut pas l'effet escompté.
Shaka grimaça intérieurement. S'ils stoppaient pour faire camp, cela ne laisserait que plus de temps à Aiolia pour le harceler, et il ne pourrait plus non plus échapper aux questions du Bélier. Pour la première fois de sa vie, il éprouva de la hâte, en contradiction avec sa sérénité légendaire. Hâte d'en finir avec cette laborieuse mission.
Ils s'étaient rapidement remis en marche et Saga était à nouveau près de lui, toujours aussi refermé. Le Gémeaux éveillait des sentiments contradictoires en Shaka. Parfois noble et fier, parfois létal et empli de fiel, les deux personnalités s'entremêlaient et se dissociaient comme dans une danse tourmentée, tourbillon de matières et de psychés. Shaka se sentait tour à tour fasciné et effrayé. Il n'appréhendait pas réellement la raison qui le poussait à prendre son aîné sous son aile.
Il avait pourtant eu les bons arguments, lors de son entrevue avec Shion. Saga était le Chevalier des Gémeaux, et même hors guerre sainte, avoir présents tous les Saints de l'Ecliptique était une force que le panthéon d'Athéna se devait de préserver. Les récents événements ne lui avaient pas donné tort. Ils avaient besoin d'être douze pour sceller le Tartare. De plus, tous les Saints des Gémeaux étaient à un moment où à un autre soumis à la malédiction de leur constellation protectrice. Ils auraient pu le remplacer par Kanon, mais rien ne leur garantissait que ce dernier eût mieux résisté au coup du sort du destin. Saga devait apprendre à vivre avec sa dualité, et si Shaka en était capable, il l'aiderait de son mieux. Il avait déjà de maintes fois utilisé son toucher mental pour calmer l'agitation du Gémeaux.
Cela faisait plus d'une journée qu'ils cheminaient tous les deux, depuis la crise qui avait révélé la réapparition de sa seconde personnalité au reste du monde. Saga était resté en grande partie muet, de parole ou d'esprit, même si Shaka pouvait percevoir ses doutes et interrogations. Aurait-ce été un autre Chevalier, un autre de ses frères d'armes, Shaka aurait par reflexe élevé la voix pour le guider sur le chemin de l'illumination, comme il le faisait autrefois, lui-même Guidé par Sa Voix. Mais là, il s'agissait de Saga. L'homme qu'il avait respecté et admiré, alors qu'il était un jeune garçon fraîchement arrivé en Grèce, et qu'il avait regretté suite à sa disparition. L'homme qui le troublait encore parfois, lorsqu'il lui jetait un coup d'œil en coin, la tête légèrement inclinée, le visage sage et sévère.
Il y avait érigé entre eux une barrière de non-dits. Il sentait Saga mal à l'aise en sa compagnie, et ne comprenait pas que celui-ci choisissait tout de même de marcher à ses côtés. Saga le regardait à peine, et quand enfin, il se décidait à se tourner vers lui, c'était avec une telle intensité qu'à son tour le Saint de la Vierge se sentait embarrassé, et un peu confus. Et qu'Il lui en soit témoin, Shaka avait l'habitude d'être regardé, voire adulé, et ce depuis son plus jeune âge.
Il s'était préparé à ce que Saga lui adresse la parole, ne serait-ce que pour s'expliquer, ou pour lui demander pardon. Shaka n'avait pas encore oublié la scène qui s'était jouée dans son jardin quelques nuits plus tôt, Aiolia ayant effectué un excellent travail de réminiscence.
Parlant d'Aiolia. Celui-ci était venu lui coller au flanc gauche, ayant visiblement décidé d'abandonner ses messes basses avec Milo du Scorpion. Shaka n'était pas certain de savoir si le Lion était plus remonté contre lui ou contre Saga, qui n'eut pas de réaction particulière à son approche. Le Gémeaux devait sans doute être immunisé, suite à la marée de rancœur qui avait déferlé contre sa personne quelques temps plus tôt.
Aiolia avait enfin relevé ses barrières mentales, ne laissant échapper qu'une froide émanation de son cosmos doré, à laquelle l'armure de Shaka répondait instinctivement, d'une lumière apaisante. Pris en tenailles entre les deux hommes, Shaka leva discrètement les yeux au ciel. Le voyage allait être long…
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Ils furent attaqués encore deux fois avant d'atteindre le lieu qu'avait choisi Marine pour leur faire installer camp. À chaque fois, leurs assaillants, les mêmes monstres grossiers à la cuirasse épaisse, ciblaient prioritairement la Sainte de l'Aigle qui menait la file. Les Chevaliers avaient développé une stratégie pour la mettre rapidement à couvert.
Durant ces deux attaques, Aiolia devait redoubler d'attention pour veiller à la protection de Marine, mais également à celle de son irritant voisin de Temple. Il n'avait aucune idée de ce que Shaka essayait de faire, mais cela se révélait désastreux. Même Saga avait dû intervenir quand à nouveau, dans une expérimentation maladroite, le Chevalier de la Vierge envoya une attaque qui atomisa littéralement une de ces créatures, manquant d'éborgner Mû qui se trouvait un peu trop près de la victime. Un réflexe de Saga avait épargné au Bélier de se prendre une grande gerbe de sang acide au visage.
Livide, Shaka avait cessé d'enflammer son cosmos à tout va et les avait laissé nettoyer le terrain de la présence ennemie. Mû l'avait ensuite pris à part pour une discussion en bonne et due forme, et Aiolia espérait sincèrement que le Bélier lui passerait un savon. Les autres Chevaliers étaient bien trop respectueux pour oser mentionner quoi que ce soit à la Vierge – peut-être pour éviter de se faire amputer de quelques sens, ce qui, vu les circonstances, risquait de se traduire par la désintégration totale d'un membre.
Aiolia avait un mauvais pressentiment et abhorrait plus que jamais le but de leur mission. Ils se rendaient au Tartare, pour commencer, et ses derniers souvenirs de l'endroit n'étaient guère glorieux. Leur avancée lui rappelait l'assaut mené contre le domaine d'Hadès lors de la dernière guerre sainte, qui ne s'était pas exactement soldé par une fin heureuse, malgré la seconde chance que leur avait par la suite accordé Athéna. L'impression de déjà-vu ne faisait que se renforcer d'heure en heure. Une fois encore, Aiolia regrettait la présence de Marine. Même si pour le moment, elle semblait être la seule à ne pas être déstabilisée par la double personnalité de Saga, ou par le comportement étrange de Shaka.
« Tu devrais relâcher la pression, » lui dit son frère.
Marine avait décrété une pause et Aldébaran distribuait les rations qu'ils avaient apportées. Une unique tente avait été montée, au centre d'une cavité rocheuse qui semblait avoir été creusée exprès pour l'accueillir. Ils étaient arrivés à la bordure de la zone montagneuse. La vue était dégagée devant eux. Le paysage restait morne et froid, mais la roche s'était transformée en sable humide, et des arbres rabougris constellaient l'horizon comme des échardes douloureuses dans un cuir craquelé. Le ciel semblait s'être couvert d'une pellicule laiteuse.
Aiolos se laissa tomber près de lui. Assis sur le sol, Aiolia ne daigna pas relever la tête, qu'il avait appuyée contre sa main, le coude reposant sur un genou. Son frère lui lança une barre énergisante.
« Bon appétit. »
« Toi aussi… »
Aiolos mordit dans sa propre ration. Le Sagittaire observa l'homme assis face à lui. Aiolia savait-il à quel point il était étrange pour lui de le revoir, non plus sous la forme d'un petit garçon mais d'un adulte ? Un homme, effectivement, un beau jeune homme de vingt ans et des poussières, de haute stature, aux cheveux éternellement décoiffés. Un peu mesquinement, Aiolos tirait du réconfort sur le fait qu'Aiolia n'avait pas grandi suffisamment pour le dépasser en taille. Du haut de ses seize ans, il se sentait ridicule quand il s'oubliait et cédait à son habitude de l'appeler « petit frère », même si Aiolia lui faisait grâce de ne pas commenter.
Sa situation était atypique. Il était revenu à la vie, lui qui avait perdu la sienne il y avait de ça plus de treize ans. Il était anachronique, déplacé, et cela avait été un choc pour lui et pour les autres de constater qu'il avait récupérer un corps de chair et de sang, lui aussi. Il ne pouvait parfois s'empêcher d'imaginer ses restes, jetés dans une quelconque fosse commune, dévorés par les vers, pendant qu'il habitait un nouveau corps fabriqué à partir de sang et d'étoiles, ou bien d'autres choses encore ? La réflexion macabre l'emmenait ensuite à examiner le sens de sa nouvelle vie, le but qu'il y avait derrière, sa finalité.
Il n'était pas certain d'apprécier tous les éléments de réponse. Légèrement fatigué, il s'adossa à un rocher et regarda Aiolia mâchonner sans conviction sa barre chocolatée. Ce corps, constatait-il, n'avait pas tout à fait endurcis tous les muscles nécessaires à une marche de sept jours et de sept nuits. Il se reposait en grande partie sur son cosmos pour avancer. Aiolia, de son côté, ne semblait pas las, sauf mentalement. Sa mâchoire était crispée, son front plissé. Sa bouche avait un pli boudeur, qu'Aiolos aimait moquer lorsqu'ils étaient plus jeunes. Même si, le cas présent, la moquerie ne serait certainement pas la bienvenue.
Il avait été surpris de voir à quel point Aiolia avait développé un instinct protecteur, pendant ses treize années d'absence. Cet instinct frôlait parfois la possessivité. Etrange, également, l'objet de cette dernière. Aiolos n'aurait jamais imaginé voir son frère si proche de son voisin de Temple. Bien entendu, cela pouvait s'expliquer par les événements que le garçon avait vécus suite à son exécution, si les échos qui lui étaient parvenus étaient vrais. Aiolia avait été de pendant de longues années isolé, accablé par son lien avec Aiolos le Traître.
Ils avaient beaucoup discutés, les premiers jours de leur résurrection, happés dans un tourbillon émotionnel si fort qu'aucune barrière, qu'aucune fausse pudeur ne s'étaient dressées entre eux et n'avaient gâché leurs retrouvailles. Malheureusement, il ne pouvait plus en dire autant aujourd'hui. Aiolia avait son propre monde, et Aiolos devait reconstruire le sien.
Des voix s'animaient dans le dos, et il hésita à se retourner pour observer. Il savait déjà que ce qu'il verrait ne lui plairait pas. Les deux frères restèrent assis à avaler leur ration, tandis que des éclats de voix leur parvinrent aux oreilles. Saga était pris à parti, malheureusement pour lui. Aiolos ne souhaitait pas s'en mêler. Il pouvait voir dans les épaules tendues de son frère son envie d'aller en découdre, mais Aiolia resta assis également.
Aiolos avait été mis au courant du cas Saga par le Grand Pope. Il avait encaissé le choc. Shion faisant confiance en sa maturité et en sa capacité à séparer ses émotions de son devoir envers le Sanctuaire, et pour cela, il lui en était reconnaissant. Car parfois, lui-même en doutait. Bien sûr, en vouloir à Saga et le punir pour ses crimes passés ne pourrait lui rendre toutes les années de sa vie perdues. Mais la tentation était présente, car simple à mettre en œuvre. Il avait besoin de toutes ses facultés de contrôle pour ne pas y céder, comme un Aphrodite ou un Shura. Les deux Chevaliers haïssaient Saga, et ne s'en cachaient pas.
Il comprenait les raisons de Shura, un peu moins celles d'Aphrodite. Ce dernier, maniant une prose fielleuse à faire pâlir d'envie un politicien, envoyait pique sur pique au Gémeaux sans jamais hausser le ton. Saga tentait de se défendre, mais personne n'avait vraiment envie d'entendre ses piteuses excuses. Aiolos savait qu'il devrait se lever, interrompre le pugilat verbal, les empêcher d'envenimer la situation jusqu'à en venir aux mains, mais pourtant il ne se retourna pas.
« Suffit, » dit finalement Dohko.
Les voix se turent, et le silence devint soudain pesant. L'ambiance était électrique. Et une aura s'enflammait, seule au milieu des autres. Aiolos ferma les yeux, partagé entre la compassion et l'aversion.
« Oh, parce que vous vous pensez réellement meilleurs ? »
Si Aphrodite maîtrisait le fiel, Saga des Gémeaux était passé maître dans l'art de souffler le chaud et le froid. Son charisme les forçait à l'écouter, sa rhétorique habile à le comprendre. Il savait instiller le doute dans les esprits, créer des mirages dans les visions. Il avait cette autorité naturelle qui les incitait à le respecter, malgré la traîtrise, malgré le déshonneur. Il les faisait trembler, de peur, de haine, de rage, d'envie. Il était le côté obscur d'une Chevalerie d'un autre temps, aux desseins nobles et désintéressés, mais aussi cruelle et inéluctable. Qui avait réellement le choix, entre les mains de la Destinée, pions des Dieux dans des guerres sans fins ?
« Ce que tu me reproche, Aphrodite, dit-il de sa voix cruelle, c'est d'avoir failli dans une prise de pouvoir qui t'aurais donné raison. Tu te caches derrière les erreurs des autres, Saint des Poissons, pour ne pas contempler tes propres fautes, et pouvoir mourir sans avoir à les expier. Car tu vas bien sûr mourir, Chevalier … »
« Suffit, » répéta froidement Dohko. « Notre patience à des limites, Saga, et tu n'es pas loin de les outrepasser. »
Saga éclata de rire, et Aiolos sentit son front devenir moite. Les yeux d'Aiolia étaient si étrécis que le Sagittaire eut peur que son frère ne décide d'attaquer leur aîné. Il posa une main sur son épaule.
« Si l'un de vous a encore des choses à me dire, qu'il n'hésite pas, je suis totalement disposé à échanger, » dit mielleusement le Gémeaux. « Surtout toi, Chevalier de la Vierge. Pour toi, je suis ouvert à tout type d'échanges... »
L'œillade peu discrète n'échappa à personne. Shaka maintenait sa façade sereine. Pendant un bref instant, tous les Chevaliers crurent qu'un Temna Kofuku allait tomber sur le crâne du bleu Gémeaux, mais Shaka pencha légèrement la tête sur le côté.
« Allons discuter plus loin, Saga… »
Aiolos dut retenir par le bras son frère qui fit mine de se lever, manquant de s'étrangler.
25/04/2015
4500 mots
Note : l'histoire devrait faire entre 12 et 14 chapitres. Je reprends un rythme d'écriture un peu plus normal (cf note sur profil) mais le cycle de relecture et correction prendra sans doute un peu plus de temps.
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