8.
Passant devant la proue à tête de mort de l'Arcadia, le 999 avait repris son voyage sans fin.
- Adieu, Maetel, murmura Albator.
Yattaran s'approcha de son étrange capitaine.
- Cette Kei, elle est repartie pour Technologia. Elle aurait été utile à ce bord, il semble qu'elle connaisse ce cuirassé de fond en combles ! ?
- Kei a couru bien assez de dangers par le passé. Je ne supporterais pas qu'elle joue à nouveau sa vie alors qu'elle a tout perdu dans le dernier combat, il y a vingt ans !
- Et nous, on va se faire atomiser dès le premier engagement, gronda le massif pirate. Vous n'avez aucune expérience en combat réel, capitaine ! Ce cuirassé a beau être une fabuleuse machine de guerre, il ne tiendra pas longtemps. Vous êtes tout frais émoulu de l'Académie Militaire, n'est-ce pas ?
- Comment le savez-vous ? grinça Albator.
- Votre âge, pour commencer. Ensuite, tout dans la rigidité de votre attitude indique le Militaire ! J'espère que vous nous expliquerez pour cette allure pirate en revanche ? Vous n'êtes pas de notre monde, mais nous avons suivi cette Kei Yuki qui en est indiscutablement ! Il vous faudra faire vos preuves, si nous survivons, et si vous voulez qu'on continue à vous suivre. Les militaires, on ne les a pas trop en odeur de sainteté dans notre caste ! Sans compter que vous avez pris le nom d'un pirate légendaire, vénéré par ceux adeptes de la liberté. C'est un autre outrage ! Vous ne vous servirez pas bien longtemps de votre ressemblance…
Le jeune homme esquissa un sourire.
- Je suis le fils de votre idole !
Volant avec les cuirassés de Technologia, l'Arcadia avait, d'une certaine façon, exécuté ses premiers bâtiments d'ailes, son jeune capitaine prenant ses marques, réalisant les dimensions de son bâtiment, et commençant à le comprendre et à se familiariser avec ses réactions en vue des combats à venir.
Mais pour finir de se préparer, autant que faire se peut, Albator s'était rendu dans la salle du Grand Ordinateur.
- Toshiro, c'est bien toi, cette formidable intelligence qui est dans cette boîte de conserve ?
- Kei m'a réactivé pour la sortie de l'Arcadia. Moi aussi, je t'ai vu évoluer de loin. Je suis très fier de toi, jeune homme. Tu es le digne fils de ton père. Lui aussi serait tellement impressionné par l'homme que tu es devenu ! Et je suis honoré d'être à tes côtés. J'ai été ingénieur toute ma vie, et bien que j'aie construit les pires machines infernales qui soient, dans mon cœur j'ai toujours été pacifique… Ces déchirements de guerre font saigner mon cœur… Mais j'avoue avoir cette prétention de vouloir cet engagement avec les troupes d'assaut de Feydar Zone, il a tué mon meilleur ami ! Je ne m'en remettrai jamais ! J'ai tellement pleuré des larmes électroniques du désastre de ce qui devait être notre victoire… Merci d'être là, Albator, merci d'exister !
- C'est Kei qui a tout fait.
Albator se racla la gorge.
- Elle aurait fait une mère merveilleuse. Mais, elle a pris tant de précaution, par paranoïa, que j'ai eu mes propres parents.
- Kei n'a fait que ce que son cœur lui dictait, pas peur de ton sort, pour te protéger ! Oui, elle s'est sacrifiée jusqu'au bout. J'admire cette jeune femme, devenue femme. Tu peux être fier d'elle.
- Je le suis !
Albator soupira.
- Mais tous ont raison : je n'ai pas les épaules suffisantes pour assumer un tel affrontement ! Je vais me faire avoir d'entrée !
- Possible. Ou pas. Tu as des instincts innés, tu as ta formation de jeune militaire. Les deux pourraient faire un mélange détonnant ! Et puis, ne te disperse pas en considérations pratiques. Je manœuvre l'Arcadia selon tes ordres, occupe-toi juste du côté « je flingue tout » !
- Oui, ça, ça me va ! Merci de ton soutien, Toshiro, c'est précieux… Lâché dans cette mer d'étoiles que vous aimez tant, je suis perdu, et la flottille de l'Imperator Zone est toute proche à présent ! J'ai tellement peur !
- La peur noue les tripes et fait donner ce qu'il a de mieux aux hommes les meilleurs. C'est l'absence de peur qui est à redouter ! Au combat, jeune Albator, les troupes de Feydar Zone seront là dans moins de quarante-huit heures à présent.
Albator prit une bonne inspiration.
- Je vais donc face au destin que, à mon insu, Kei et mes parents m'ont construit… Je n'ai jamais rien eu à décider, à choisir. Je ne suis que de la chair à canons, non ? Je ne suis rien, on m'a fabriqué, ma vie va se terminer avant même d'avoir commencé – et je ne pourrai jamais demander à Tyale de se mettre en ménage avec moi… Je laisse ma vie douce et tendre derrière moi. J'espère demeurer néanmoins en vie pour protéger le monde de ma naissance ! Je ferai tout pour Technologia, ma planète, mon monde, mes racines !
- Apprête-toi mentalement et continue de faire connaissance avec mon ultime chef-d'œuvre !
- Merci, Toshiro, fit simplement, et respectueusement, Albator. J'espère ne pas trop te le casser…
Les cliquetis du Grand Ordinateur purent s'apparenter à un rire.
- Mais ton père n'a jamais fait que ça ! s'amusa de fait Toshiro.
