12.
- Mon uniforme de jeune capitaine était plus beau ! Notre couleur était le vert de l'espérance. Quant à ma taille, elle est supérieure à la vôtre !
- Sur le second point, cela m'étonnerait. J'ai vu sous le drap quand vous étiez inconscient. Je suis plus grand !
Albator ricana, même si les mouvements de sa mâchoire tiraient douloureusement les muscles de sa joue, de sa pommette, jusqu'à son orbite droite dévastée par l'explosion de la console.
- Je ne parlais pas de nos attributs. Mon Arcadia est un peu plus long que ce Karyu.
- On se débrouillera. Avec les conseils de votre Maji, ce Toshiro a sauvé sa colonne d'ordinateur. Moi, j'ai explosé mon meilleur canon à vous sauver la mise en assurant votre retraite de mes tirs.
- Je ne vous ai rien demandé, je ne sais même pas qui vous êtes !
- Warius Zéro, commandant du Karyu. Mais vous, qui pouvez-vous donc être ? Depuis quand des peuples libres engagent-ils des pirates ?
- Je suis le fils de mon père. Je suis Albator von Shurkelheim, capitaine de l'Arcadia. Mais vu que nous semblons avoir été relégués dans quelque chose qui ressemble à la clandestinité, je ne serai plus qu'Albator, comme mon père
- Jamais entendu parler.
- Normal, vous êtes à peine plus âgé que moi et vous ne maîtrisez pas la situation ! grinça Albator que sa douleur à l'œil faisait souffrir au possible, la vue floue sous le bandeau qui lui ceignait la tête.
- J'ai vingt-trois ans ! se défendit Warius. Et que savez-vous de la position où nous nous trouvons ?
- Ce cuirassé est à l'arrêt, je ne ressens aucune vibration. Cela signifie que le combat a été rompu, nous avons déguerpi. L'Imperator a gagné une fois de plus. Nous ne sortirons donc jamais de ce cauchemar ? Les miens…
- C'est compliqué à expliquer, mais ils sont saufs, pour le moment.
- Je ne comprends pas…
- Sacré boute-en-train de persifleur au réveil, grinça Warius, plus qu'agacé par les propos sans aucune reconnaissance de son patient involontaire. Vous êtes impossible à vivre !
- Heureusement que nous ne sommes pas mariés, je divorcerais dans l'heure, marmonna encore Albator avant de s'évanouir de faiblesse sous toutes les douleurs de ses blessures.
- Occupe-toi de lui, Machinar, il a raison sans le savoir sur un point : nous avons effectué un saut spatio-temporel qui nous isole de tout ! Nous sommes perdus dans l'espace…
- A ce point ?
- Non. Mais nous ne pouvons pas revenir vers Technologia. Et vu notre participation à la défense, notre République Indépendante est menacée et il est exclu d'y retourner. Je ne sais vraiment pas ce que nous allons faire ! Je suis un militaire à ma hiérarchie, je ne sais que faire sans ordres… Je crois que j'envie ce pirate en devenir, il a ses convictions – qui m'échappent – mais il a un but personnel autre que la discipline… Mais je ne l'avouerai jamais à ce pirate !
Inconscient, l'esprit à la dérive, Albator rêvait.
- Comment pourrais-je également poursuivre sans toi ? gémit Kei. Nous nous étions enfin trouvés après que tu sois venu me rechercher sur la station spatiale… ! Nous n'avons eu que quelques nuits…
- C'était déjà plus que nous pouvions en rêver, gronda Albator en faisant s'ouvrir une capsule d'évacuation en forme d'œuf. Pars, Kei et vis pour nous deux.
- Albator…
La vue brouillée par les larmes qui ruisselaient sur ses joues, Kei prit place dans la capsule dont les propulseurs de décollage s'étaient allumés.
Elle n'avait pas encore atteint le sas avant d'être lâchée dans l'espace qu'une nouvelle explosion ravageait le pont d'envol, faisant de l'homme de sa vie une torche humaine.
« Je n'ai pas été à la hauteur, Kei, papa… J'ai été atomisé dès mon premier combat. Papa, j'avais déjà cette balafre, j'ai désormais ce bandeau sur l'œil… Est-ce un signe ? Suis-je vraiment devenu ton Junior ? Je peux enfin marcher entièrement sur tes traces et accomplir les miracles de liberté que l'on attend de moi ? Il me fallait passer par ces épreuves, dans ma chair ? C'est inhumain ! Ai-je seulement une chance de défaire les flottilles de l'Imperator ? J'ai si peur… Oh, cette lumière, elle est si forte, si apaisante, je ne peux que m'y diriger ! ».
Cédant à toute attache matérielle, humaine, Albator s'envola vers la lueur de paix.
