L'après-midi même, Gandalf, Aragorn et Bilbon se rejoignirent devant les cavernes du Roi des Elfes de la Forêt Noire. Leurs montures étaient prêtes à partir et les elfes leur avaient fourni des paquetages comprenant des vivres, des couvertures et des cordages. Ils attendaient l'arrivée du Prince Legolas, qui refusait de prendre le titre de Roi en l'absence de preuve de la mort de son père, et l'elfe qu'il choisirait pour prendre part à l'équipe. Le concile avait tourné exactement comme le souhaitait Gandalf et avait été très court.
Bilbon retourna près de son poney. Il avait subtilisé une pomme dans les cuisines et la tendit gentiment à l'animal.
« Faites attention, Maître Sacquet ! Ou il va devenir énorme ! »
La plaisanterie d'un palefrenier elfe fit sourire le hobbit. C'était la première fois qu'il les entendait plaisanter depuis la disparition de leur roi. D'ordinaire, ils se contentaient de chanter de tristes plaintes et ne s'adressaient presque plus la parole entre eux tant leur chagrin les repliait sur eux-mêmes. Seules les discussions de vengeance trouvaient encore grâce à leurs yeux.
Bilbon laissa retomber sa main et son pouce effleura la garde de son épée. Il ne quittait pas la Comté sans Dard et il en était heureux aujourd'hui.
Legolas et Tauriel arrivèrent enfin. Le prince la tenait toujours en haute estime, contrairement aux elfes qui détournèrent les yeux pour ne pas la regarder.
« Je ne peux vous donner davantage que six jours, déclara sombrement Legolas. Au-delà et sans nouvelle information de votre compagnie, les nains devront payer pour ce qu'ils ont fait.
— Nous comprenons, le rassura Gandalf.
— Bonne chance ! Puisse la Grace des Valars vous aider ! Puissiez-vous ramener mon père en vie ! »
Les quatre cavaliers quittèrent de la Forêt Noire. Des chants d'espoir accompagnèrent leur départ jusqu'aux lisières de la forêt. Le jeune rôdeur en tête, ils chevauchèrent aussi rapidement qu'ils le purent, compte tenu du fait que Bilbon les accompagnait. Tauriel fermait la marche tandis que le hobbit restait au milieu du groupe.
Aragorn avait prévu de passer rapidement par le site de l'attaque avant de se diriger vers Esgaroth. De longues heures de chevauchée silencieuse les attendaient : personne n'était d'humeur à discuter. Ils arpentèrent la route comme l'avait fait Thranduil lui-même. Toute l'attention d'Aragorn, de Gandalf et de Tauriel se portait sur la vaste plaine dans l'espoir de débusquer un éventuel assaillant. L'ambiance morose pesait sur l'esprit du hobbit, si bien qu'il entama maladroitement une conversation après sept heures de route :
« Pourquoi le Seigneur Elrond a-t-il dit que le roi Thranduil a des raisons de haïr les nains, Gandalf ?
— Ce sont de vieilles histoires ! A l'époque, les elfes vivaient dans le Royaume de Doriath. Leur roi, Thingol, entra en possession d'un des grands joyaux elfiques, d'une valeur plus grande encore pour les elfes que l'Arkenstone n'en a pour les nains ! Il engagea des nains pour sertir le Silmaril sur une couronne d'argent. Les nains effectuèrent le travail. Ce qui s'est passé ensuite dépend de la personne à qui vous posez la question. Les nains disent que Thingol a refusé de les payer. Les elfes disent que les nains convoitaient le joyau. Toujours est-il que Thingol fut tué par les nains et le Simaril volé. Une guerre s'ensuivit et le royaume de Doriath fut détruit. Peu d'elfes survécurent. »
Le récit de Gandalf plongea Bilbon dans une profonde perplexité.
« Quand cela était-ce ?
— Il y a des âges, Bilbon. Il y a des âges !
— Et Thranduil déteste les nains uniquement pour ça ?
— Uniquement ? s'offusqua Tauriel. C'était un silmaril ! L'un des plus grands joyaux de notre peuple ! Son vol a mené à sa destruction. C'est une perte irremplaçable !
— Certes, mais ça en reste une pierre, non ? »
Aragorn éclata de rire devant la réaction de Gandalf et de Tauriel.
« Pour vous répondre, monsieur le hobbit, il y a une autre raison et une plus récente, expliqua le rodeur. Lors de la bataille de Dagorlad, les elfes et les hommes formèrent une dernière alliance pour vaincre l'ennemi. Ce fut une terrible bataille et nombreux sont ceux qui y sont mort. Oropher, le roi de la Forêt Noire fut de ceux-là. Il mourut sous les yeux de son fils Thranduil sur les plaines du marais des morts.
— Quel rapport avec les nains ?
— Aucun précisément ! révéla Aragorn. Cette bataille a sauvé toutes les races du mal mais seuls les elfes et les hommes en ont payé le prix. Les nains n'ont pas quitté leurs montagnes. Thranduil n'a ramené chez les siens qu'un tiers de son armée.
— Oh. Que devraient faire les nains pour se racheter aux yeux des elfes ?
— Mourir pour eux, Bilbon. Mourir pour les elfes ! Et peut-être alors seront-ils pardonnés. »
Ils arrivèrent deux heures après sur les lieux du carnage. Aragorn seul descendit de cheval. Ses craintes se révélèrent fondées : le sol avait été piétiné par les elfes et les nains depuis la bataille et une bonne partie des empreintes avaient disparues. Le temps n'avait rien arrangé. Toutefois, le rôdeur examina celles qui restaient.
« Il y avait un groupe ici de trois ou quatre nains et un autre là », détailla-t-il.
Le rodeur resta penché sur des traces quelques instants avant de se redresser vivement et retourner en arrière, vers la Forêt Noire sur une quinzaine de pas. Il se courba à nouveau vers le sol. Ses talents dans la lecture du sol émerveillèrent jusqu'à Tauriel.
« Il y avait deux autres groupes à l'arrière, plus importants, de quinze nains chacun je pense. Le reste d'entre eux s'est caché derrière le rocher là-bas.
— Thranduil a été encerclé ! s'exclama Bilbon. Il n'avait aucune chance !
— La surprise a permis aux nains de tuer la plus grande partie de la colonne, se lamenta Tauriel.
— Lorsque les survivants ont compris qu'ils n'avaient aucune chance, ils ont décidé de fuir vers Erebor, plus proche que la Forêt Noire…pour tomber sur le gros de l'armée, acheva Gandalf. Cette attaque est trop bien orchestrée ! Alors pourquoi s'est-il écoulé un jour entier entre elle et la fuite des nains vers Esgaroth ? Cela n'a pas de sens !
— Pour dissimuler les preuves ? tenta Bilbon. C'était leur but, non ?
— ça n'a pas dû leur prendre autant de temps et la rapidité leur aurait été bien plus profitable ! N'importe qui aurait pu passer par là ! Plus ils s'attardaient sur la route, plus ils risquaient de se faire prendre !
— Je crois que Bilbon a raison, masquer leurs cachettes leur a pris beaucoup de temps, annonça Aragorn en revenant vers eux. Je suis presque passé à côté mais je peux le dire avec certitude : les nains ont creusé des trous dans le sol, profonds et étroits, pour ne pas être vus. Ils ont été rebouchés et le piétinement des herbes en a masqué les contours. C'est un travail minutieux qui a dû leur prendre du temps à faire comme à défaire. J'ai failli les manquer moi-même car la piste est ancienne. »
Bilbon frissonna. Certes, il avait compris qu'une telle attaque avait été coordonnée et préparée depuis longtemps mais il venait seulement de comprendre à quel point leur ennemi était organisé. Leur petit groupe ne suffirait jamais à affronter une armée de renégats nains comme ceux-là, le hobbit en était convaincu, surtout si les nains jaillissaient du sol comme par magie !
Ils repartirent pour Esgaroth dans le silence le plus complet. Tous avaient peur de ce qu'ils risquaient de trouver.
« Gandalf, connaissez-vous bien les nains ? demanda finalement Aragorn alors qu'ils arrivaient en vue du lac d'Esgaroth.
— Aussi bien que les hommes et les elfes, quoi qu'ils soient plus secrets. Vous vous demandez si Dain est réellement étranger à tout cela, n'est-ce pas ? »
Le rodeur hocha la tête.
« L'ampleur du plan et le nombre de nains me font redouter le pire. Cent au moins ! Ce n'est plus une simple bande de renégats. C'est une armée qui a dû se déplacer, se nourrir, s'armer, quitter leurs terres pour au moins quatre jours…et pourtant Dain est incapable de trouver une piste ?
— Je pense que Dain est véritablement innocent ! intervint Bilbon. Il a fait tout ce qu'il pouvait pour nous aider et il était aussi surpris que nous de l'absence de Thranduil à son mariage !
— Il existe plusieurs factions au sein des nains, intervint Tauriel. Certaines sont hostiles aux elfes seuls, certaines sont hostiles à toutes les espèces en dehors des leurs. Dain est issu d'une faction modérée. Il n'est pas fondamentalement contre les elfes. Ses conseillers sont également des modérés, sauf Balin. Il est ouvert à tous.
— Je n'en doute pas mais se pourrait-il qu'il y ait une faction de nains qui voudrait le renverser ? s'entêta Aragorn. Le royaume d'Erebor et des Monts de fer est prospère au-delà de toutes espérances. La convoitise n'est pas étrangère aux nains.
— Soyez certain Aragorn que Dain n'ignore rien de tout cela, déclara Tauriel. Lors de notre dernière rencontre, il m'a avoué ne plus dormir sans être gardé par un membre de la compagnie de Thorin, de peur d'être assassiné dans son sommeil. Balin et Gloin eux-mêmes ont enquêté sur les nains disposant d'assez de richesses et d'influence pour équiper une armée et sur les nains qui étaient absents ces jours-là.
— Qu'y gagneraient les nains ? marmonna encore Bilbon. Ils ne voulaient pas être découverts alors que pouvaient-ils vouloir ? Dans leurs plans, Dain resterait sur le trône et les elfes ne les menaceraient pas !
— Affaiblir la Forêt Noire laisse la priorité aux nains pour le commerce avec les hommes d'Esgaroth, supposa Gandalf. Il y a beaucoup d'argent en jeu. Il peut aussi s'agir de vengeance personnelle, ne l'oublions pas. Thranduil déteste les nains et le leur a fait comprendre à de nombreuses reprises. Des nains détestent les elfes par principe. »
Comme ils arrivèrent à Lacville-la-Nouvelle, ils se turent et prirent garde à passer pour des voyageurs innocents. Ils dissimulèrent leurs armes et Gandalf revêtit un manteau d'elfes pour cacher son identité de magicien. Les hommes du Lac se souvenaient encore de lui et il ne tenait pas à être invité au palais de Bard. Ils n'avaient pas le temps ! L'obscurité de la nuit leur fut d'une grande aide pour passer inaperçu, bien qu'ils aient du des difficultés pour louer un bateau. Ce fut Tauriel l'elfe qui rassura le batelier et il consentit à leur faire traverser le lac.
« Au moins n'y avait-il pas de tonneaux ni de poissons cette fois ci ! » s'exclama-t-il pour lui-même.
A ses côté, Tauriel sourit tristement. Kili dans un tonneau ! Ce souvenait parvenait à la fois à la faire rire et à la faire pleurer. Elle avait fait son deuil mais n'oubliait pas son grand amour. Elle sortit de son sac des provisions qu'elle partagea avec les autres. Le regard dans le vide, elle repensa à Kili tout le long de la traversée avec une triste nostalgie. A l'avant du bateau, Bilbon, Gandalf et Aragorn somnolaient. Elle finit par sombrer dans l'étrange sommeil des elfes, les yeux ouverts fixant les étoiles.
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Ils atteignirent la berge au petit matin alors que les premiers rayons du soleil apparaissaient à travers le brouillard d'Esgaroth. Les cavaliers examinèrent rapidement les carcasses brûlées des barques puis ils repartirent en suivant la piste. Elle était facile à suivre et ils ne descendirent pas de cheval pour gagner du temps.
Dans la matinée, ils arrivèrent aux restes du campement des nains renégats, après avoir parcouru quarante milles vers l'est. Dissimulée par de hauts rochers bruns couverts de mousse et des arbres rabougris qui poussaient de travers dans la plaine désolée, les restes de petits ossements témoignaient d'un repas pour de nombreuses personnes. Ils avaient été enterrés par les renégats puis déterrés par leurs poursuivants.
Dans un coin, Tauriel découvrit un petit carré de terre retourné, caché par les ronces. Elle les écarta précautionneusement et gratta la terre avec son épée. Elle y trouva d'autres restes de repas et des fils de tissu accrochés aux épines. Du tissu provenant de manteau nain, sans l'ombre d'un doute, quoi qu'elle ne puisse pas déterminer s'il appartenait aux assaillants ou aux poursuivants.
Aragorn étudia les traces des nains. Là aussi, les hommes et les nains de Dain avaient piétiné certaines empreintes. La grande majorité restait lisible pour un rôdeur rompu à la chasse et il examina le campement, sans s'attendre à découvrir quoi que ce quoi : il arrivait après les hommes de Bard, les nains de Dain et les elfes de Legolas. Pourtant, il se pencha longuement sur une série d'empreintes en silence.
« Peut-être de jeunes nains ? murmura-t-il pour lui-même en réfléchissant.
— Que voulez-vous dire ? intervint Tauriel en se penchant également sur les traces boueuses.
— Les empreintes que nous suivons sont des bottes de nains caractéristiques. L'une en particulier imprime dans la terre le talon mais presque pas la pointe du pied. En revanche, leur profondeur m'interpelle : les nains sont petits mais ils sont lourds, plus que les elfes et plus que beaucoup d'hommes, d'autant plus qu'ils portent des charges. Mais ces empreintes ! Elles sont aussi profondes que les vôtres, Tauriel et bien moins que celles des nains de Dain ! Certaines ressemblent à vrai dire à celles de Monsieur Sacquet ici présent, quoi que les siennes soient plus longues et plus larges. Jugez vous-mêmes ! Cela n'a pas de sens. Je pensais peut-être que nous poursuivions de jeunes nains.
— De jeunes nains qui auraient assez d'expérience pour monter un coup pareil ? » releva Gandalf.
Aragorn haussa les épaules. A lui aussi, la situation lui semblait surprenante.
« C'est difficile à dire, concéda-t-il. Le temps a passé depuis leur venue. Je puis me tromper avec les empreintes plus récentes des nains de Dain. Certaines ne datent que de deux jours à peine ! Quant aux empreintes des renégats, j'estime qu'elles ont été faites il y a six jours environ.
— Ils ont mis quatre jours pour arriver ici, c'est lent pour des nains ! s'écria vite Bilbon. Avec Thorin, nous n'en aurions mis que deux !
— Thorin voyageait de jour comme de nuit, nuança Gandalf. Ces nains vont lentement parce qu'ils marchent uniquement la nuit et qu'ils doivent surveiller leurs prisonniers : six guerriers elfes et deux hommes robustes. C'est pour cela que personne ne les a remarqués.
Le fait que le campement n'ait pas été mieux détruit ne les surprit pas : ils étaient loin de la Forêt Noire et ils ne devaient pas craindre d'être poursuivis aussi longtemps après avoir commis leurs méfaits. Fort heureusement, le temps était froid et sec depuis deux semaines. La boue avait figé sous l'effet du givre.
De plus, d'autres nains pouvaient s'arrêter et le campement était si bien caché par les rochers qu'il fallait être à l'intérieur pour découvrir les restes du feu, l'herbe éparse écrasée par les corps et les empreintes laissées dans la boue. Aragorn sourit de leur négligence qui lui donnait, à lui, aux hommes et aux nains, une trace à suivre.
Le rodeur fit un dernier tour du campement d'un pas rapide, plus par acquis de conscience que pour trouver un autre indice. Ce fut alors qu'il remarqua une touffe de mauvaise herbe écrasée, un peu à l'écart, puis une autre non loin de là. La zone, rocheuse, se prêtait mal à la recherche d'empreintes mais après une étude minutieuse, Aragorn revint vers Gandalf, Tauriel et Bilbon, le visage troublé.
« Je ne sais qu'en penser, commença-t-il. Les traces indiquent que les nains sont partis vers le nord-est en direction des Monts de Fer. Seulement j'en ai trouvé d'autres qui allaient vers le sud ! quinze ou peut-être vingt nains. Ceux qui sont allés au nord sont chargés, ceux qui sont allés au sud le sont beaucoup moins. Je n'ai pu retrouver d'empreintes fiables dans les rochers.
— Ne devrait-on pas aller au sud ? demanda Bilbon. Dain et Bard ont déjà fouillé le nord.
— Si le complot est proche de Dain, ses recherches seront nécessairement entravées par les responsables, réfuta Tauriel.
— Il a assuré n'en charger que ses meilleurs hommes ! contredit Bilbon. Balin, Gloin, Oin, Dori et Nori étaient parmi les poursuivants et ils ne se seraient jamais arrêtés de chercher. Ce sont des nains honnêtes comme je crois que l'est Dain et aucun ne cautionnerait de tels agissements contre des elfes !
— Nous n'en doutons pas, lui assura calmement Aragorn. Votre dévotion envers vos amis est touchante. Mais ils ont pu être tous abusés.
— Nous devons en priorité chercher Thranduil ! décida Gandalf. De sa libération ou de la preuve de sa mort dépendent trop de choses. Il sera le seul à pouvoir empêcher la guerre. Je pense aussi que si nous le trouvons, nous trouverons du même coup le responsable.
— N'a-t-il pas été emmené par le gros des renégats nains, justement ? envisagea Tauriel. Ils n'auraient pas pris le risque de le laisser mal gardé au risque de s'enfuir et de les dénoncer ! Il doit être lourdement gardé. Quant à ceux qui sont allés au sud, il y a de multiples explications possibles. Peut-être les groupes se sont-ils séparés parce qu'ils étaient trop nombreux ou alors pour des dissensions entre eux ?
— C'est possible et même probable, admit Gandalf avec une hésitation. Aragorn, vous déciderez !
— Moi ? Mais je suis bien plus jeune et inexpérimenté que vous tous et bien moins sage que vous, Gandalf ! Si j'ai tort, je vais déclencher une guerre !
— Si vous avez raison, ce dont je ne doute pas un seul instant, vous allez en éviter une ! Aragorn, Legolas vous a choisi pour mener cette compagnie. Il ne m'a pas choisi moi, ni Tauriel. Vous n'avez pas été nommé au hasard, Estel par les elfes ! Nous nous en remettons à votre jugement. Décidez ! »
Aragorn s'assit dans l'herbe et enfouit sa tête entre ses mains. La tâche était ardue, tant il semblait évident que la piste à suivre était celle du nord. Pourtant, le cœur du rodeur le mit en garde contre les apparences. Il réfléchit dix minutes, pesant le pour et le contre de chaque voie, marmonnant des mots dans la langue commune et quelques autres en elfique.
Il se releva enfin et revint vers le groupe, pâle et fatigué après ces deux journées sans repos passées à pister les fugitifs.
« Je pense que les choses ne sont pas ce qu'elles paraissent. Trop d'éléments n'ont pas de sens et d'autres sont trop évident. J'aimerais étudier davantage la piste vers le sud. Thranduil peut vaincre dix nains et cinq de ses guerriers ont été faits prisonniers avec lui, mais est-il seulement en état de se battre ? Non, nous allons vers le sud et si d'ici demain soir nous n'avons pas d'autres indices, nous retournerons sur la piste principale. »
Ainsi fut-il fait : ils reprirent leur chemin, Aragorn en tête, suivit de Gandalf et de Bilbon. Tauriel, comme à son habitude, fermait la marche. Ses yeux guettaient la moindre trace de la vie des siens sur le sol, ses oreilles grandes ouvertes dans l'espoir d'entendre quoi que ce soit qui échapperait aux sens des autres.
Aragorn suivait la piste qui, ancienne et peu marquée dans le sol, mit fortement à l'épreuve ses talents de rôdeurs. Il marchait vite sur les herbes sèches, bondissait à travers la plaine vide. Tauriel le suivant sans mal. Malgré son grand âge, Gandalf suivait l'allure également. Seul Bilbon trainait à l'arrière, courant derrière eux. Ses petites foulées le desservaient face aux grandes enjambées du rôdeur. Après une journée à courir ainsi, ses poumons en feu et des gouttes de sueur lui dégoulinant dans le dos, il s'effondra par terre. C'était la première fois que ses pieds étaient douloureux d'avoir trop marché.
Ils s'arrêtèrent pour la nuit. Aragorn ne voulait pas prendre le risque de quitter la piste : elle n'était pas facile à suivre dans ces terres désolées couvertes de collines sèches, de graviers et rochers. Ils mangèrent sans faire de feu les provisions fournies par les elfes, veillant tout à tour et repartirent au petit matin.
Bilbon devint le préposé aux montures. Sur le dos de son poney, il trottait derrière Aragorn en tenant les rênes des trois autres chevaux. Solution bien moins harassante que courir après le rôdeur !
Après dix nouvelles heures d'une marche harassante à travers les plaines désertes, au sud du grand lac, sans croiser âme qui vive, une odeur de chair putréfiée arriva aux narines de Tauriel. Elle renifla dans plusieurs directions avant de pointer du doigt le sud-ouest, vers le fleuve Celduin, le fleuve rugissant.
« Nous devrions aller là-bas ! Je sens une odeur de mort. Cela peut être encore loin, le vent souffle dans notre direction. Pas à plus de trois milles, cependant.
— La piste va dans cette direction ! »
La peur au ventre, les cavaliers remontèrent à cheval. Tauriel prit la tête du groupe et talonna sa monture. Penché sur la sienne, Aragorn s'assurait de ne pas perdre la piste. Comme il s'y attendait, l'odeur et les traces les menèrent au même endroit.
Ils découvrirent une crevasse haute de huit pieds qui coupait en deux une colline, partiellement dissimulée par du lierre rampant. De petits arbres poussaient entre les parois raides et masquaient le soleil couchant.
Tauriel s'avança en première à l'intérieur. Elle eut à peine refermé le rideau de lierre derrière elle que trois corbeaux s'envolèrent de la colline. Bilbon les suivit du regard. La dernière fois qu'il avait vue de tels animaux, ils grignotaient des elfes. L'angoisse lui étreignit le cœur. Il se tourna vers Aragorn et Gandalf pour rechercher du réconfort quand il se rendit compte qu'eux aussi pensaient à la même chose.
Le rodeur fut le prochain à entrer, de suite imité par Gandalf le gris. Sa grande taille empêchait Aragorn de se tenir debout. Il progressait dans l'obscurité avec précaution, courbé, la main sur son épée.
Bilbon hésita. Un corbeau croassa. Rester seul dehors lui sembla soudain aussi effrayant qu'être dedans avec les autres : il se faufila à l'intérieur. La nuit était presque tombée au dehors. L'obscurité était épaisse et étouffante à l'intérieur de la crevasse. Même en plein jour, aucun rayon du soleil ne parvenait à atteindre le sol froid et stérile. Une lueur bleuté sortit du bâton du magicien et éclaira faiblement l'endroit.
Tauriel n'était plus là : elle inspectait l'autre bout de la crevasse pour s'assurer qu'aucun ennemi ne viendrait par là. Son pied léger ne faisait aucun bruit et ne soulevait pas un seul caillou tandis qu'elle allait et revenait. Gandalf, debout dans la partie la plus large de la crevasse, balayait l'endroit de son bâton pour découvrir des indices.
« Nous sommes seuls, déclara Tauriel en revenant vers eux. Les traces des nains poursuivent vers le sud.
— Je crains que nous ne soyons sur la bonne piste, malheureusement. »
Lorsque Bilbon franchit les vingt pieds le séparant d'eux, il comprit ce que voulait dire Aragorn. Le rodeur, accroupi dans un coin étroit bordé de pierre et couvert de pierres tranchantes, ramassa quelque chose sur le sol. Il leva la main, Gandalf abaissa son bâton et tous les quatre purent distinguer nettement quelques longs cheveux dorés.
Tauriel blêmit. Elle se pencha vers la paroi en dent de scie et écarta doucement quelques feuilles et des roches. Du sang avait séché sur les pierres.
« Les elfes ont opposé une grande résistance, jugea le rôdeur. Il y a des traces de lutte en plusieurs endroits. Des traces de blessures, aussi. Un elfe a été blessé mais il n'était pas le seul. Les autres prisonniers, les hommes ou les nains ? Je ne peux l'affirmer.
— Je ne peux dire à qui appartiennent les cheveux, ajouta Tauriel. Ce peut être ceux du roi ou de ses soldats. Trois étaient bruns cependant.
— Et les corbeaux ? souffla timidement Bilbon. Ils devraient…enfin…ce sont des charognards…je veux dire…
— Il y a des ossements un peu plus loin, signala doucement Aragorn en se relevant. Je vais voir. »
Le rodeur s'enfonça plus loin dans la crevasse, lentement, comme si la situation le dépassait un peu et qu'il était las d'être encore en retard. Peut-être avait-il peur également d'annoncer à son ami Legolas la mort de Thranduil, songea douloureusement le hobbit.
Ils découvrirent deux corps étendus un peu plus loin. Le premier était réduit à l'état de squelette et ses os étaient éparpillés sur le chemin. Le second cadavre était presque entier et se décomposait, rongé par la vermine et les oiseaux.
Aragorn se pencha sur les deux corps. Il prit les os du premier, les étudia attentivement, estima leur taille et les compta. Il se pencha sur les blessures du second cadavre, celui d'un homme aux cheveux sombres à qui il manquait les jambes, un bras et les organes internes. Gandalf l'éclairait et scrutait la scène avec autant d'attention que le rodeur.
« Nous avons retrouvé les bateliers disparus !
— Les bateliers ? répéta Bilbon sans comprendre. Ce sont les bateliers de Bard ?
— Oui, monsieur le hobbit, sans erreur possible ! confirma Aragorn. Les elfes sont plus grands et leur ossature est plus fine que les hommes. Les cheveux sont ceux d'un elfe, les morts sont des hommes.
— Alors quand ont-ils été tués ? On dirait que c'était il y a des mois !
— Le hobbit a raison, abonda Tauriel. Comment peuvent-ils être dans cet état s'ils n'ont été tués que récemment ?
— Ils l'ont été il y a six jours, estima Aragorn, mais les nains sont restés longtemps. La résistance des prisonniers les aura ralentis.
— Leur direction est celle du fleuve Celduin, indiqua Tauriel. Ils l'auront forcément traversé à cette heure. Rien ne peut les attendre au sud ni à l'est, ces territoires sont désertiques ! La forêt Noire est à l'ouest. Que cherchent les nains ? Cela n'a pas de sens ! »
Aragorn resta silencieux, les yeux fixés sur les corps des hommes. Il s'empara d'un ossement et l'examina avec attention.
« Gandalf, dites-moi ce que vous en pensez, pria Aragorn. L'idée qui m'effleure est très préoccupante, je souhaiterais avoir votre avis. »
Ganldalf attrapa l'os que lui tendait le rôdeur. Le tibia présentait des marques horizontales, sombres et régulières. Il s'empara d'un autre os. Des marques légèrement différentes des précédentes étaient incrustées dessus et pourtant elles étaient elles aussi parfaitement régulières.
« Je crains que nous n'ayons commis une terrible erreur, comprit Gandalf. Une terrible erreur !
— Alors vous en êtes venu à la même conclusion ! regretta Aragorn. Ce sont des traces de dent !
— Ils ont été mangés ? comprit Bilbon avec effarement. Mangés ! Ce n'est pas possible ! Ont-ils été attaqués par des trolls ? »
C'était la seule explication logique que le hobbit parvenait à trouver à la situation. L'endroit était sombre et ressemblait à une caverne avec les arbres qui masquaient le haut de la crevasse, un habitat que les trolls appréciaient. Sa propre rencontre avec Tom, Bert et William parvenait encore à le réveiller en sursaut ! Il frissonna dans l'air froid. Il rajusta son épais manteau sur son cou.
Ensuite il s'inquiéta pour les prisonniers.
« Qu'est-il arrivé aux elfes ? Et aux nains ? Ils sont peut-être tous morts !
— Aux nains ? »
La bouche de Gandalf se contracta en un rictus mauvais. Son regard glacial se figea dans celui du hobbit.
« Nous avons poursuivi de petites personnes, vêtus de manteaux et de bottes de nains et tirant des flèches de nains ! Bilbon, il n'y a jamais eu de nains ! Nous avons été piégés et la guerre est proche ! »
