Deuxième partie de l'histoire ! Attention, elle est centrée sur les prisonniers. Ces chapitres peuvent heurter la sensibilité de certains lecteurs. Il y aura des descriptions de torture physique et torture psychologique (pas de mention d'acte sexuel)

Un grand merci pour les commentaires !


.

.

La longue barque noire à fond plat surgit du brouillard. Silencieuse et lente, vingt créatures dissimulées sous d'épais manteaux sombres la dirigeaient et la faisaient avancer à l'aide de longues perches en bois. Protégée par la nuit sans lune, leur présence restait inconnue sur ce rivage du fleuve Celduin. Sur la berge, une autre créature tendait une lanterne allumée qu'il masquait de temps à autre selon des signaux convenus d'avance.

La barque arriva lentement puis remonta le long de la berge sablonneuse et s'y retrouva immobilisée. La créature de tête bondit sur le sol. Un coup de vent rabattit son capuchon et un visage hideux de gobelin, gros et aplati sur le haut du crâne chauve, ses bras disproportionnés trainant près du sol. Il était vêtu d'une armure et toisait près de six pieds. Accompagné d'autres grands gobelins des Monts brumeux, il dominait largement le pitoyable groupe de douze petits gobelins venant du nord qui, brûlés par le soleil, petits et chétifs, avaient eu bien du mal à remplir leur mission.

Les prisonniers leur avaient échappé une fois en dépit du poison que les gobelins leur avaient forcé à avaler, blessant gravement trois d'entre eux, avant d'être maîtrisés. Thranduil, surtout, avait été difficile à immobiliser : les gobelins le voulaient vivant et l'avaient déjà bien blessé lors de leur premier assaut.

Fort heureusement pour leurs plans, les gobelins étaient robustes et leur volonté de se venger leur avait permis de courir chaque nuit à grande allure, de supporter le soleil chaque fois qu'ils n'avaient pu trouver d'abri pour la journée, le tout en portant à tour de rôle les six elfes et les deux hommes. Ils n'avaient fatigués qu'après la tentative de rébellion et, décidant que les deux mortels n'étaient pas aussi importants que les elfes, les avaient dévorés pour reprendre leurs forces.

La suite du voyage vers le sud s'était faite plus calmement jusqu'au fleuve Celduin où ils attendaient à présent un régiment frais de gobelins des Monts Brumeux. C'était à présent chose faite : Noxt, le fils du Grand Gobelin et depuis dix ans leur chef, dirigeait l'expédition pour ramener les prisonniers à Gobelinville et obtenir sa vengeance sur les nains : trop affaiblis après la bataille des Cinq Armées, les gobelins n'avaient aucune chance de détruire Erebor, même en s'alliant avec les orques.

Noxt s'avança vers les six elfes inconscients, étendus sur le sable gris et les cailloux, ligotés par d'épaisses cordes rêches, leurs blessures justes assez soignées pour les maintenir en vie. La médecine gobeline faite d'herbes toxiques, de pierres réduites en poudre et de sang de gobelins était un poison pour des êtres comme eux. Après les coups, les blessures et la privation d'eau et de nourriture, elle se révélait aussi efficace que des cordes pour immobiliser les prisonniers.

Le grand gobelin tendit une main énorme aux longs doigts pour attraper le roi Thranduil. Une large coupure lui entaillait le côté droit du visage, une profonde blessure lui avait transpercé son épaule droite, une autre lui zébrait le dos et une dernière lui lacérait profondément la jambe gauche. Seule cette dernière et la plaie de l'épaule avaient été bandées pour stopper les saignements. Les bandelettes grises et rouges se démarquaient nettement sur le tissu fin de la tunique et du pantalon de l'elfe.

Son armure lui avait été retirée, ses armes confisquées. Sa couronne et le coffre destiné à Dain étaient gardés par un garde gobelin.

Un sourire étira les lèvres du nouveau Grand Gobelin, dévoilant des crocs jaunes de trois centimètres de long. Il attrapa la tunique de Thranduil et le leva à la hauteur du visage. L'elfe ne réagit pas à cause du poison des gobelins ou de la perte de sang. Noxt étudia son visage pâle ensanglanté avec un sourire sinistre. Cela allait être amusant.

« Emmenez-les sur le navire ! » ordonna-t-il.

Il s'occupa lui-même de ramener Thranduil sur sa barque en le traînant derrière lui tandis que ses subordonnés portaient les elfes et les déposaient sans ménagement sur le large pont. Les petits gobelins bondirent dessus à leur suite en glapissant de soulagement d'avoir mené leur mission à bien et d'être encore en vie malgré les ennemis et le soleil qu'ils n'avaient pu éviter chaque jour.

La barque tangua. Les gobelins poussèrent sur les perches pour la désengager du sable. Dans un bruit de succion, elle retourna dans le fleuve et ils luttèrent contre le courant pour atteindre l'autre rive sans être emporté par le courant.

Le retour à Gobelinville se fit bien plus facilement et bien plus rapidement : les grands gobelins portaient les prisonniers tandis que les petits courraient près d'eux. Ils revinrent vers l'ouest en direction de la Forêt Noire et la traversèrent près de Dol Guldur, à presque deux cent cinquante milles au sud des cavernes des elfes sylvains. Ils revinrent ensuite vers le nord et longèrent les montagnes brumeuses pendant des jours jusqu'à trouver l'une des Portes secrètes des gobelins, menant aux profondeurs des montagnes.

Une fois de retour dans leurs tunnels sombres et humides, leur progression se fit plus lente car ils étaient en sécurité et n'avaient plus besoin de se hâter et à la fois plus rapide puisqu'ils étaient à l'abri du soleil.

Un gobelin souffla dans un cor lorsque la troupe déboucha dans la caverne principale, menée par Noxt leur chef, avec à leur suite les six elfes, debout et chacun encadrés par deux grands gobelins en armes.

Tous les gobelins des cavernes se rassemblèrent à l'appel de leur chef. Ils hurlaient et vociféraient, chantaient et se moquaient des prisonniers. Thranduil fit de son mieux pour ne pas montrer sa souffrance mais il ne pouvait empêchait la boiterie due à sa jambe blessée.

Un gobelin tira tout-à-coup sur la corde qui enserrait les poignets d'un prisonnier. Déséquilibré, celui-ci tituba, fit quelques pas et rétabli son équilibre à la grande déception de son tortionnaire. Un second coup dans la corde et un croche-pied d'un gobelin le fit s'effondrer à terre. Les rires redoublèrent, les chants s'élevèrent, moqueurs.

Noxt poursuivit sa route vers son trône, au centre de la caverne, au bout de l'allée en bois qu'ils empruntaient. Le trône n'avait plus rien à voir avec celui de son père, tué par le magicien gris et les nains. Il était plus étroit et plus haut, en bois et en fer, posé sur une petite estrade d'où on accédait par un escalier de cinq marches.

Les elfes furent alignés au pied de l'escalier, lourdement gardés par des gobelins en armure. Noxt monta sur la première marche de l'escalier et le silence se fit dans la caverne. Il sortit de sous sa cape une couronne abîmée de bois et de feuilles et la tendit à bout de bras. Il en manquait un bout et quelques feuilles.

Noxt s'avança vers Thranduil. Droit et fier malgré le sang séché sur son visage, les yeux de l'elfe étincelaient de colère contenue. Ses poignets liés par les cordes rêches des gobelins saignaient. Ses efforts pour se libérer n'avaient servi à rien.

Deux gobelins l'encadraient, la pointe d'une épée posée sur son coup pour le dissuader de tenter quoi que ce soit. Leur chef s'arrêta devant lui, la couronne dans les mains, un large sourire mauvais sur le visage. Il la posa sur la tête de Thranduil avec une lenteur exagérée.

« Admirez, admirez le puissant roi des elfes ! » scanda Noxt.

Des exclamations et des éclats de rires s'élevèrent de toute part. Le visage impassible, Thranduil resta insensible aux moqueries. Puis il parla, calmement, froidement, et sa voix basse résonna dans toute la caverne :

« Êtes-vous donc si stupide que vous êtes incapable de poser une couronne droite ? »

Sous l'insulte, Noxt grimaça. Il n'était pas aussi habile que l'elfe pour dissimuler ses sentiments et la colère le submergeait rapidement.

« Stupide ! s'exclama le gobelin. Nous vous avons battus ! Mes gobelins ont tué votre escorte ! J'ai votre trésor ! Nous allons provoquer une guerre entre vous et les nains ! »

C'était vrai. Leurs espions près de la Forêt Noire témoignaient d'une armée d'elfes apprêtée pour le combat. Les hommes mercenaires, payés pour leur fournir armes et habits de nains à Dale, leur avaient confirmé l'inquiétude grandissante des hommes de Bard et des nains. Tous se préparaient à la guerre et les gobelins étaient en sécurité dans leurs montagnes.

« Et c'est nous les idiots ? Nous ! Z'êtes quoi alors, vous ? On vous a attrapé comme des mouches dans une toile d'araignée !

— Vous n'avez pas imaginé ce plan, vous l'avez l'exécuté. De vulgaires pantins s'occupant des basses besognes trop stupides pour comprendre qu'ils ont été utilisés ! »

Les derniers échos de la voix de Thranduil s'éteignirent dans le silence de la caverne. Noxt n'avait pas précisé à ses gobelins que l'idée ne venait pas de lui. Le gobelin n'était pas assez bête pour ne pas voir que l'elfe avait raison. Cette mission n'avait que peu de chances de succès.

S'ils étaient encore en vie sans avoir laissé de traces derrière eux, c'était uniquement parce qu'ils possédaient toutes les informations nécessaires et que les mercenaires hommes avaient couverts leurs traces près d'Esgaroth. Des informations que les gobelins ne possédaient pas : il leur avait fourni le plan.

En cas d'échec, les gobelins avaient prévu de tuer tous les elfes de Thranduil et le roi lui-même avant de se replier vers les Monts Brumeux. Dans leur grande chance de ne croiser aucun des invités au mariage sur leur chemin et que tous les hommes festoyaient chez eux.

Seulement ça, les autres gobelins n'étaient pas censés l'apprendre !

Dans un hurlement de rage, Noxt se jeta sur Thranduil. Il attrapa l'elfe par son épaule blessée, rentrant deux phalanges dans la plaie en cours de cicatrisation, pour le maintenir en place. De son énorme poing libre, le gobelin frappa ensuite son prisonnier dans la poitrine, lui coupant la respiration, puis dans le ventre à plusieurs reprises. Lorsque

Noxt relâcha son prisonnier, Thranduil s'effondra à genou devant le gobelin, incapable de respirer normalement. Son épaule saignait abondamment. La plaie s'était rouverte et les bandages desserrés ne servaient plus à rien.

Les elfes de la garde royale se révoltèrent, incapables d'assister à l'agression de leur roi sans rien faire. Deux se jetèrent en avant, un frappa le gobelin le plus proche de lui et deux autres saisirent des épées et les disputèrent à leurs propriétaires. Ils parvinrent ensembles à tuer six gobelins et en blesser onze autres avant d'être submergés par le nombre. Trois d'entre eux finirent assommés, les deux autres furent bâillonnés. Des cordes furent rattachées aux poignets de ceux qui étaient parvenus à se libérer.

Devant eux, près de l'estrade du chef des gobelins, Thranduil se redressa de toute sa hauteur. Noxt était plus grand et plus lourd que lui mais l'elfe n'hésita pas. Il frappa quatre fois dans le plexus du gobelin et d'un grand coup de pied il lui brisa le genou droit. Ployé sous le choc et la respiration coupée à son tour, Noxt tomba à genou.

Aussi vif que le vent, Thranduil bondit en avant, esquiva un coup maladroit de son ennemi, se retrouva dans le dos du gobelin et passa ses mains au-dessus de sa tête. Encore liées par la corde épaisse des gobelins, ses mains se refermèrent autour de la peau jaune du grand gobelin. Il serra. Son épaule le faisait souffrir mais il continua à serrer la corde de toutes ses forces. Noxt suffoqua, incapable de respirer sous l'étranglement lent et cruel. L'attaque avait été si rapide que le reste des gobelins n'eut pas le temps de réagir.

« Vous pensiez pouvoir tuer mes soldats et me capturer sans risquer vos vies ? siffla Thranduil au creux de l'oreille de Noxt. La vérité est que vous en êtes réduits à vous cacher de par votre faiblesse. Vous êtes incapables de gagner face à mon peuple. Vous êtes incapables d'affronter même des nains ! Voilà pourquoi vous vous contentez de tels stratagèmes. Vous n'êtes que des larves effrayées et impuissantes. Mon peuple ne tombera pas dans votre piège. Sa colère s'abattra sur vous et vos montagnes ne suffiront pas à protéger les pitoyables créatures que sont les gobelins des Monts Brumeux. »

Enfin, alors que Noxt passait du jaune au bleu sous l'effet de l'asphyxie, les gobelins sortirent de leur immobilité et se jetèrent sur le roi des elfes. Dans un ensemble désordonné, ils tranchèrent la corde lui liant les poignets, le frappèrent au creux des reins. L'un d'eux l'empoigna par sa tunique et le fit basculer sur le côté, un autre lui donna un grand coup dans les jambes avec un gourdin.

Thranduil tomba dans l'escalier grossier menant au trône, inconscient, une auréole de sang de plus en plus importante sur l'épaule et sur la jambe. Sa couronne roula sur les planches et disparut dans le vide.

Les gobelins lui tordirent les mains dans le dos et les lui lièrent en serrant de toutes leurs forces. Ils le traînèrent ensuite sur le sol jusqu'à leur chef.

Assis dans la poussière, Noxt se massait la peau du cou avec ses larges mains. De temps à autre, il poussait des grognements sourds à cause de la douleur dans sa jambe, dévoilant les crocs.

Finalement, il se redressa, appuyé sur un épais bâton en bois sculpté qui faisait office de sceptre. Il inspira profondément et rugit de toute la puissance de ses poumons.

Thranduil reprit brutalement conscience. Il ne se débattit pas. Les mains bloquées dans son dos, les deux gobelins l'encadrant et sa jambe blessée ne lui laissaient guère l'espoir de se dégager à nouveau et vu la corde des gobelins, il ne parviendrait qu'à se blesser davantage.

Noxt se pencha vers lui. Sa grosse face jaune au front proéminent à quelques centimètres du visage fin de l'elfe, ses dents découvertes dans un sourire cruel, ses petits yeux noirs étincelant de malveillance, les soldats elfiques prisonniers craignirent pour la vie de leur roi. Ils tentèrent frénétiquement de se libérer de leurs cruels gardiens sans plus de succès que Thranduil. Leur but fut cependant atteint dans une moindre mesure : le grand gobelin tourna son attention sur eux.

« Vot' roi aime bien étrangler les gobelins, grogna Noxt. Vous aussi vous aimez bien, pas vrai ?

— Vengez-vous sur nous !

— Nan, je vais voir si ça lui plaît à lui ! »

Noxt se détourna des soldats avec un éclat de rire devant leur expression horrifiée. Il claqua des doigts et une corde passa autour du cou de Thranduil. Le grand gobelin en prit les extrémités sans se départir de son sourire cruel.

« Vous croyez que les gobelins sont faibles ? Alors voyons ça ! »

Sa colère s'accru devant le calme du roi des elfes. Thranduil n'avait pas bougé d'un pouce. Les yeux rivés dans les siens, il ne se débattit pas lorsque la corde se serra ni lorsqu'elle l'empêcha de respirer, pas même lorsque ses lèvres bleuirent à cause du manque d'oxygène.

Ce duel inégal entre l'elfe blessé et le gobelin furieux dura sept minutes entières puis Thranduil bascula en arrière, cédant finalement aux ténèbres. Noxt relâcha son étreinte, déçu que son prisonnier ne se soit pas débattu et qu'il n'ait pas cédé à la panique devant la mort. Voir Thranduil recroquevillé à ses pieds, le corps parcouru de tremblements, haletant et cherchant à retrouver sa respiration ne suffit pas à atténuer sa déception et encore moins sa colère.

La marque rouge de la corde s'était déjà imprimée profondément dans la peau de l'elfe, tranchant avec sa peau blanche. Ses longs cheveux blonds lui tombaient en mèches éparses sur le visage. Incapable de se redresser, il restait prostré aux pieds de son ennemi.

« Suspendez-les ! ordonna Noxt. Non, pas le roi ! Lui, je le garde sous la main ! »

Les cordes attachées aux poignets des soldats de Thranduil se tendirent. Les gobelins les passèrent dans un crochet et tirèrent, soulevant leurs cinq prisonniers de terre. Tous se retrouvèrent suspendus dix mètres au-dessus de la route principale de Gobelinville, les articulations des épaules douloureuses. Les cinq cordes furent ensuite bloquées par un même crochet fixé dans la paroi opposée de la caverne.

Thranduil, épuisé, ne put rien faire pour ses gens ni pour lui-même : les épreuves des dix derniers jours l'avaient privé de toutes ses forces. Il leva les yeux vers ses elfes, maudissant silencieusement les gobelins et priant les Valars de leur apporter de l'aide.

Un grand gobelin s'approcha de lui en chantant une mauvaise chanson gobeline. C'était à peine écoutable pour des elfes des bois qui aimaient les beaux chants s'élevant vers les étoiles devant un feu de camp et de la bonne nourriture.

« Un nain ferait mieux ! hurla un des elfes suspendus

— Epargnez-nos oreilles ! scanda un autre.

— Tranchez-vous la langue ! » termina un autre.

Un coup de fouet atteignit les elfes, sanctionnant durement leur bravade. Thranduil esquissa un sourire. Ses gens ne se laisseraient pas abattre aussi facilement ! Ses pensées furent détournées par le gobelin mauvais chanteur : la vile créature saisit la corde qui liait les poignets de l'elfe et l'attacha à un anneau enfoncé dans le trône de Noxt.