La nuit fut calme, pour autant qu'une nuit au royaume des gobelins puisse être calme. Ces êtres étaient bruyants, hurlaient et se battaient sans cesse, bondissaient et grimpaient le long des parois humides de la caverne.

Ils frappaient sur des casseroles grossières pour produire une multitude de sons aussi dérangeants les uns que les autres, se bagarraient pour de la nourriture les uns aux autres, sortant leurs armes pour un bout de viande avarié et se réunissaient en groupes plus ou moins importants pour narguer les elfes prisonniers. Ils les houspillaient, les moquaient et leur lançaient des bouts d'os et de ferraille dessus.

Pour les elfes, c'était l'enfer sur terre mais au moins, personne ne leur infligea de blessures supplémentaires. Certains réussirent même à dormir. Tous récupérèrent un peu d'énergie.

Thranduil, surtout, parvint à se redresser sans subir de vertige. Il avait encore perdu beaucoup de sang et, avec les mains liées dans le dos, panser ses blessures était un doux rêve. Si ses plaies ne saignaient plus, la douleur ne cessait pas. Elle pulsait encore et encore et il avait toutes les peines du monde à penser à autre chose.

La situation des autres prisonniers n'était pas meilleure : leurs articulations les faisaient souffrir et la suspension constante finirait par les empêcher de respirer. Ils ne sentaient plus leurs mains et ne pouvaient plus bouger leurs doigts devenus bleus : la corde bloquait la circulation sanguine. Bientôt, les dommages seraient irréversibles. Aucun elfe ne formula leur crainte mais elle restait sans cesse à leur esprit comme un ultimatum. Sans leurs mains, toute fuite serait vaine. Le temps était leur ennemi.

Ils étaient forts, cependant, et ils enduraient en silence la souffrance, leur attention tournée vers l'espoir de découvrir un moyen de s'échapper. L'un d'eux fit une tentative pour ronger la corde. Un gobelin veillait et lui tira une flèche dans le dos. L'avertissement fut suffisant, les autres ne tentèrent plus rien.

Assis contre un large poteau de bois qui maintenait une partie de la route principale, Thranduil surveillait ses subordonnés. Il ne se faisait guère d'illusion sur leur situation. Les gobelins n'avaient pas dissimulé leurs plans et il craignait plus que tout pour son peuple.

Son escorte, déjà, était perdue. Cela représentait une cinquantaine de ses meilleurs guerriers. Une guerre serait plus terrible encore ! Erebor était imprenable, les nains s'en étaient assurés. Son peuple serait anéanti par les excellentes défenses d'Erebor, sauf si Dain était assez fou pour sortir à découvert, ce qu'il ne ferait jamais. Pire encore pour lui en tant que roi et en tant que père, Legolas mènerait la charge. Sa vie serait la première menacée. Pour rien !

Thranduil ne croyait pas totalement que son peuple déjouerait les plans des gobelins en dépit de ce qu'il avait affirmé à Noxt. Le doute lui étreignait le cœur. La haine contre les nains était partiellement de son fait. La situation l'inquiétait au plus haut point. Il ne pouvait pas laisser son fils unique perdre la vie à cause de gobelins !

Thranduil inspira profondément pour calmer sa nervosité grandissante. S'il perdait son sang-froid, tout serait perdu. Il décida d'attendre et d'observer Gobelinville. L'agitation s'accroissait et Noxt était revenu sur son sinistre trône.

Les gobelins allaient et venaient vers leur Chef, parfois seuls, parfois en petits groupes. Cet endroit n'était jamais calme. En l'absence de soleil, il n'y avait pas de temps spécifique pour dormir. Ces créatures se reposaient donc petit à petit, recroquevillés dans des coins un peu plus sombre quelques heures. Par moments, la grande caverne était un peu plus vide mais cela ne durait jamais plus de quelques heures.

Dans cet endroit sombre éclairé de torches, les elfes perdirent la notion du temps. Ils ne pouvaient savoir qu'ils étaient prisonniers de Gobelinville depuis deux jours entiers quand le Grand Gobelin, après avoir quitté son trône quelques heures, revint vers le centre nerveux de la ville. Une cape de peau d'animaux lui couvrait les épaules. Il tenait dans sa main un long bâton dont une boule de fer ornait une extrémité et des pics en os l'autre bout. Noxt s'installa sur son trône, ses petits yeux fixés sur Thranduil.

« J'ai rien mangé aujourd'hui ! s'exclama le grand gobelin. Et vous savez quoi ? Il n'y a rien à manger ! »

Les gobelins rassemblés dans la caverne centrale de Gobelinville hurlèrent. Leur chef esquissa un large sourire et Thranduil réprima un frisson. Il entendit ses gens au-dessus de lui échanger rapidement quelques paroles anxieuses entre eux.

« C'est vrai, quoi ! poursuivit Noxt. Depuis cette fichue guerre, qu'est-ce qu'on a ? Des branches et des racines !

La clameur enfla et se transforma en un grondement sourd.

« Des oiseaux ! Des poissons ! »

Noxt se dressa de toute sa hauteur sur son trône. Il tendit son bâton au-dessus de sa tête dans un geste rageur.

« Vous souvenez-vous du goût de la viande ?

— Du poulet !

— Du mouton !

— Du bœuf !

— Du porc ! »

Les exclamations fusèrent des quatre coins de la caverne. Les gobelins hurlaient et hurlaient encore. Beaucoup se tenaient sur les allées de bois. Une partie d'entre eux se suspendaient sur les parois rocheuses. Avec toutes les pertes de la Bataille des Cinq Armées, la caverne était trop grande pour le nombre de gobelins.

Noxt quitta son trône. Il passa devant Thranduil sans lui accorder un regard et remonta l'allée jusqu'au crochet où les cinq cordes des elfes suspendus étaient attachées. Il posa sa grosse main sur les deux plus proches et défit les nœuds.

Les prisonniers retinrent leur respiration, redoutant ce qui allait se passer. Ils ne savaient pas s'ils avaient plus de chance en restant sagement immobiles ou en se révoltant une fois de plus. Dans le doute, ils attendirent.

« Arrêtez ! »

L'ordre de Thranduil claqua et résonna dans la caverne. Dressé de toute sa hauteur, ses vêtements déchirés et encrassés par le sang et la saleté n'enlevant rien à sa prestance, il s'avança vers Noxt.

« Cessez cette folie ou il n'y aura nul endroit en Terre du Milieu où vous échapperez à la colère des elfes !

— Oh ? Et vous allez faire comment ? Vous prisonnier, vos elfes mangés et votre peuple bataillant contre les nains ? Vous allez faire comment, Sire ? »

Thranduil ne flancha pas sous l'insulte. Droit et digne, il toisait son ennemi de son regard implacable.

Il avança encore vers le Chef des gobelins, les mains toujours liées par la grossière et épaisse corde qui restreignait ses mouvements. Les gobelins se rapprochaient de plus en plus des elfes et de leur chef, tapis dans l'ombre, ramassés sur eux même, prêts à bondir au premier signal. Ils n'osaient cependant s'approcher trop près de Thranduil.

« Pasqu'il y a quelque chose que vous avez pas compris, les elfes, poursuivit Noxt avec un large sourire. Si c'était pas pour servir de repas, vous seriez pas là ! »

Avec une dernière exclamation, le gobelin lâcha les cordes.

« Festoyez, gobelins ! Vengez-vous de vos souffrances ! »

Les deux elfes tombèrent sur le sol.

Les gobelins hurlèrent. Comme un seul monstre gigantesque et hideux, ils bondirent et se jetèrent sur leurs proies. Les crocs jaunes brillaient dans la lumière des torches. Ils se teintèrent de rouge alors que les gobelins dévoraient vivant les elfes. Ceux-ci se débattirent. Ils étranglèrent et brisèrent les nuques de sept gobelins. Ils en frappèrent une multitude d'autres.

Thranduil blêmit. Il n'était qu'à deux mètres de là où ses soldats étaient tombés et les voyaient partir en morceaux, bouchée après bouchée, dévorés vivant par les créatures. Il tira de toutes ses forces sur la corde dans l'espoir de se libérer. Elle était serrée, enfoncée dans sa peau mais petit à petit, le sang la fit glisser, emportant des lambeaux entiers de peau ensanglantée au passage.

Les trois elfes restant accrochés ne parvinrent pas à se libérer à temps pour secourir leurs camarades. Leurs hurlements d'horreur étaient masqués par les bruits des viles créatures.

Si les gobelins étaient grossiers et sauvages, ils savaient nouer des cordes et fouiller des prisonniers. Les elfes ne disposaient plus de couteaux et leurs dents ne suffirent pas à ronger les cordes. Leurs doigts s'étaient trop engourdis pour leurs permettre d'agripper la corde et de la remonter. Leurs mouvements désordonnés ne servirent qu'à accentuer leur mouvement de balancier.

Les elfes dévorés furent soudain silencieux. Des gobelins fuirent la mêlée grouillante avec, entre leurs dents, un bras ou une jambe. Ceux-là furent rattrapés par d'autres de leur espèce. Des batailles s'ensuivirent pour disputer le trophée. Tous avaient faim.

Les malheureux elfes furent réduits à l'état d'ossements en vingt minutes, dévorés vivant par les gobelins des Monts brumeux. Noxt saisit un fémur qui n'avait pas été emporté et l'agita sous le nez du Roi des Elfes de la Forêt Noire. Le roi était livide, au bord de la nausée.

« Maudits soyez-vous ! vociféra Thranduil, son sang-froid se fissurant pour la première fois. Vous paierez pour cela, dussé-je y laisser la vie de tous les miens pour obtenir vengeance ! »

Noxt rit. Il avait participé à ce banquet sanglant et du sang coulait de sa bouche. Il l'essuya du revers de la main.

Thranduil tira une dernière fois sur la corde. Il se libéra totalement de ses entraves et jeta contre lui. Son épaule heurta le grand gobelin au thorax. Ce n'était pas assez pour inquiéter son ennemi. Lourd et bien campé sur deux courtes jambes, il ne recula pas d'un pouce.

D'un violent coup de pied, Noxt propulsa Thranduil sur la gauche. Le roi roula sur quelques mètres près d'un groupe de gobelin, sa chute arrêtée par un pilier avant le vide. La douleur était insupportable et ses mains écorchées vives étaient devenues deux amas sanglants de chair et de muscles informes.

Deux gobelins le saisirent et le redressèrent. Ils ne virent pas que l'elfe s'était emparé d'un couteau attaché à la ceinture de l'un d'eux. Toute force ayant disparu de ses mains, Thranduil pivota sur lui-même et leur trancha la gorge d'un mouvement rapide. La lame ne pénétra pas profondément mais elle coupa leur carotide et leur trachée. D'un autre mouvement vif, l'elfe en fit tomber trois dans le vide.

« Attrapez-le imbéciles ! Ce n'est qu'un elfe ! »

Les vociférations de Noxt intervinrent trop tard : Thranduil gravit les six derniers mètres qui le séparaient du crochet. Il trancha les cordes, libérant les survivants de son escorte. Ceux-ci réagirent immédiatement. Sitôt leurs pieds de nouveau sur le sol, ils bondirent sur les gobelins les plus proches, leurs prirent leurs armes, délivrèrent leurs mains et se jetèrent dans la bataille. Ils se placèrent devant leur roi et Thranduil put reprendre son souffle, adossé à la paroi.

Les guerriers elfes se battirent si bien que les corps de gobelins s'entassèrent autour d'eux. Ils virevoltaient entre les rangs ennemis, tranchaient une gorge par ci, une artère par là, coupaient une main, enfonçaient leur couteau ou leur épée dans un cœur et repartaient avant d'avoir pu être touchés. Leur fatigue oubliée sous l'adrénaline, ils vengèrent leurs camarades.

Bientôt, les gobelins hésitèrent. Thranduil en profita : il ordonna à ses elfes de se retirer. Ils quittèrent les zones éclairées par les torches et se fondirent dans l'obscurité. Leur pas légers ne laissaient aucune trace et ne faisait aucun bruit, contrairement aux gobelins qui hurlaient, grognaient et dont les pieds fracassaient le sol à intervalle régulier.

Ils marchèrent longtemps, coururent autant qu'ils le purent dans les galeries sombres, humides, étroites et de faible hauteur, les gobelins sur les talons. S'ils n'avaient été des elfes, ils auraient déjà été repris et tués. Tous leurs sens exacerbés par la peur et le désespoir, ils puisaient dans leurs ultimes réserves et continuaient d'avancer inlassablement, n'échangeant aucune parole pour ne pas se faire repérer.

A deux reprises, ils furent rattrapés. Ils combattirent et repoussèrent les gobelins, l'un d'entre eux restant en arrière pour leur permettre de prendre de l'avance. Thranduil surtout avait à présent besoin d'aide pour avancer. Ses pas devenaient hésitants, sa respiration se faisait rapide et hachée et ses forces l'abandonnaient. Un soldat le soutenait sans cesse, le guidant dans les ténèbres.

Après des heures à arpenter silencieusement dans le noir, Thranduil vacilla. Il serait tombé si le soldat ne l'avait pas appuyé contre la paroi. Les yeux clos, il se concentrait sur sa respiration pour tenter d'oublier la souffrance continuelle qui irradiait dans son corps. Ses mains entourées de bandages de fortune tremblaient sans discontinuer. Il ne parvenait plus à en bouger les doigts.

Le roi n'était pas le seul dans un sale état, quoi qu'il soit le plus mal en point. Deux elfes sur les trois peinaient à tenir debout sans aide. Les épées devenaient trop lourdes pour leurs forces. Des bandages entouraient leurs bras et leurs jambes. L'un d'eux avait la pointe d'une flèche de gobelin encore fichée dans le dos. Il ne pouvait l'enlever sans perdre davantage de sang.

Seul le troisième restait indemne, hormis une grande fatigue partagée par tous. Il était devenu l'éclaireur et allait en avant tester la piste. N'entendant plus ses compagnons le suivre, il prit peur et rebroussa chemin. Il trouva Thranduil inconscient, allongé par terre, veillé par ses soldats, eux aussi en mauvais état.

« Les gobelins se sont éloignés, chuchota la sentinelle. Mais nous ne pourrons rester longtemps !

— Le roi ne pourra endurer cela longtemps, redouta un elfe. J'ai refait ses bandages mais il a besoin de soins et vite !

— Il n'est pas le seul ! Je ne puis retirer la pointe de cette maudite flèche, elle est trop enfoncée.

— Par où aller ? Le chemin se divise plus loin, poursuivit la sentinelle. Je crains que les gobelins se soient réunis près des sorties. »

Ses craintes étaient partagées. Pire, elles étaient fondées : la vision des elfes leur permettait de voir les formes dans le noir, ce qui leur permettait de progresser rapidement et d'échapper à leurs poursuivants. Les gobelins connaissaient mieux leurs galeries mais ne pouvaient voir dans le noir. Ils craignaient de tomber dans un guet-apens des elfes et les attendaient en groupe près des sorties.

Les soldats se reposèrent à tour de rôle. Huit heures s'écoulèrent, bien qu'ils n'en sachent rien. Finalement, la sentinelle décida qu'ils ne pouvaient attendre davantage. Le temps était leur ennemi : il aggraverait leur faim, leur soif et leurs blessures.

Un elfe réveilla Thranduil et ils tinrent conseil. Deux choix s'offraient à eux : forcer le passage des gobelins ou errer dans la montagne jusqu'à trouver une sortie libre, s'il en existait une.

« Nos chances d'atteindre la forêt sont nulles, quel que soit le chemin que nous prendrons, songea le roi. Cependant ce n'est pas important tant que l'un de nous arrive à rentrer donner l'alerte.

— Sire ! intervint la sentinelle.

— L'un d'entre nous doit atteindre la Forêt Noire et alerter notre peuple, répéta le roi. Ne pensez pas à vous venger des gobelins ni à aider quelqu'un d'autre… »

Les exclamations de ses soldats l'empêchèrent de poursuivre. Au fond d'eux, ils comprenaient ses raisons mais ils étaient avant tout des membres de sa garde personnelle. Leur devoir était de le protéger.

« Ceux qui tombent devront se relever seuls, poursuivit lentement Thranduil. Notre peuple ne doit pas entrer en guerre contre les nains ! L'un d'entre nous doit atteindre la Forêt Noire et les en empêcher.

— Si le soleil brille dehors, nous aurons une chance de nous en sortir ensembles, chuchota la sentinelle.

— Si ce n'est pas le cas, nous devrons nous séparer et semer les gobelins dans les montagnes. Cachez-vous et attendez l'aube ! »

L'ordre de Thranduil leur paraissait insurmontable tant ils avaient vu les leurs mourir ces derniers jours. De plus, le roi était celui qui risquait le plus d'avoir besoin d'aide : ses blessures ne lui permettaient plus de se défendre ni de tenir une arme et il était le plus épuisé d'entre eux. L'ordre qu'il venait de donner était ni plus ni moins que celui de l'abandonner à son sort si ses forces faiblissaient.

Aucun ne parla plus pendant un moment puis ils se remirent en route.