La sentinelle les mena à travers les boyaux sombres de la montagne, dans la direction des gobelins. Ils avançaient lentement, silencieusement, redoublant de prudence. Thranduil avait des difficultés et ses soldats faisaient tout leur possible pour l'aider.

« Je sens un léger courant d'air, chuchota finalement la sentinelle. Nous approchons ! »

Il était grand temps. Aucun d'eux n'avait bu quoi que ce soit depuis ce qui leur semblait une éternité –quatre jours entiers, en vérité. Ils progressèrent avec davantage de précautions et observèrent longuement les gobelins qui gardaient la sortie. Ceux-ci étaient au moins trente, armés de pied en cap, vêtus d'armures pour certains. Des torches brûlaient dans le couloir : les elfes ne pouvaient s'approcher pour les prendre par surprise.

« Je ne peux voir la sortie, est-ce le jour ou la nuit ? se lamenta un elfe.

— Je pense que c'est la nuit, la seule lumière vient des torches. Devons-nous nous y risquer tout de même ?

— Le temps est notre ennemi, nous devons y aller maintenant. Notre espoir réside en la rapidité. Fuyez aussi loin que vous le pouvez et fuyez les combats. »

La bataille fut féroce. Ils ne prirent pas leurs ennemis par surprise. Moins bien armés, les elfes ne durent leur salut qu'à leur expérience, leur rapidité et leur talent. Les elfes semblaient voler de l'un à l'autre, évitant les coups et le fer des épées, frappant dans le dos, sautant et plongeant, blessant et tuant, progressant inexorablement vers la sortie. Thranduil n'était pas en reste. Il donnait des coups de coude et de pied assez puissants pour briser les os de ses adversaires et les propulsait contre les parois avec assez de force pour les assommer.

Trois parvinrent à la sortie : Thranduil, la sentinelle et un dernier elfe. Ce dernier perdait son sang rapidement à cause d'un bras sectionné au niveau de l'épaule. Une autre blessure profonde lui lardait le torse et les coupures plus superficielles étaient trop nombreuses pour pouvoir être comptées.

« Je vais les retenir ! décida-t-il. Fuyez ! »

Il n'y avait guère le temps pour discuter, le roi et l'autre elfe quittèrent les tunnels sombres pour courir sous les étoiles brillantes. Le vent sur leur visage était aussi doux qu'une caresse après toutes les épreuves. L'odeur des feuilles était le meilleur des parfums après la puanteur des trous de gobelins. Thranduil inspira à plein poumons.

Des gobelins se jetèrent à leur poursuite. Ils marchaient à quatre pattes, s'accrochaient aux rochers avec leurs griffes, ne suivaient aucune piste tracée. Ils progressaient rapidement, suivant les traces de sang qui menaient aux fuyards.

Thranduil le comprit en un instant, quand les rayons de la lune étincelèrent son chemin. Il laissait derrière lui de nombreuses gouttelettes écarlates. Se cacher serait vain. Sa seule chance serait d'être assez rapide pour atteindre la forêt ou devancer les gobelins jusqu'au lever du soleil. L'espoir s'amenuisait. La lune était encore haute, la nuit durerait encore bien des heures et la Forêt Noire était à des milles de là.

Thranduil se retourna une dernière fois. Son soldat gravissait la montagne. Le roi lui adressa un dernier signe d'adieu et descendit les Mont Brumeux, prenant la direction opposée, en contrebas, vers un chemin plus facile mais également à découvert, sans crevasse ni rochers derrière lesquels s'abriter.

Il descendait de plus en plus, dérapant parfois sur les graviers, les gobelins sur ses talons. Plusieurs fois, il chancela et perdit de précieuses secondes à rétablir son équilibre. Ses jambes devenaient lourdes et il n'avançait plus que mécaniquement, butant sur des pierres.

Les créatures se rapprochaient. Il les entendait derrière lui et n'osait se retourner. Plus il perdait de temps, moins la sentinelle avait de chances de se cacher. Thranduil poursuivit sa route. La lune suffisait à éclairer le chemin, lui permettant d'éviter les trous dans le sol et les cailloux traitres.

Un gobelin sauta sur son dos. Les griffes s'enfoncèrent dans la tunique de l'elfe. Le poids de la créature fit basculer Thranduil en avant. Ils roulèrent dans les graviers, dégringolant une quinzaine de mètres en quelques secondes. Les griffes du gobelin ne lâchèrent prise que lorsque son crâne se fracassa contre un rocher.

Thranduil se libéra du cadavre d'un coup sec de l'épaule. Un autre arriva pendant ce temps. Il tourna autour de l'elfe, les yeux brillants de convoitise. S'il ne tenait pas à tuer le roi des elfes, réservé à Noxt, il comptait bien s'arroger la gloire de la capture et grimper dans la hiérarchie.

De son côté, Thranduil redoutait un combat long. La descente impromptue les avait éloignés du gros des troupes gobelines mais il s'inquiétait de ses capacités à tuer une simple et minable créature des ténèbres. Lui, incapable de tuer son ennemi ! La situation aurait pu être comique si elle n'avait pas été aussi grave. Il se redressa lentement pour éviter les vertiges qui l'assaillaient. Le temps lui était compté : la douleur omniprésente dans son corps atteignait des niveaux insupportables. Sa vue se troublait et un bourdonnement incessant se faisait entendre dans ses oreilles.

Vingt mètres en amont, la sentinelle s'était cachée dans une fissure. Avec ses vêtements vert et brun, il devenait quasiment invisible. Les yeux fixés sur son roi en difficulté, il s'interrogeait : y aller et désobéir aux ordres donnés ou resté caché et laisser Thranduil mourir ? Six gobelins atteindraient leur cible dans les prochaines secondes.

L'inquiétude lui vrillait les tripes. Il couvrit sa bouche pour s'empêcher de trahir sa présence. D'autres gobelins surgirent des ombres de la montagne. Tous les scénarii passèrent dans son esprit : sauver son roi, le laisser, atteindre la forêt, échouer et ne jamais porter le message à son peuple... La voix de Thranduil résonnait à ses oreilles. L'elfe prit sa décision : il attendit dans sa cachette, recroquevillé sur lui-même, les larmes coulant sur ses joues creuses.

Le gobelin partit à l'assaut. Il abattit un coutelas ébréché en diagonale. Thranduil l'évita de justesse. La lame glissa sur le cuir de ses bottes.

L'elfe fonça en avant, se colla contre le gobelin et lui décocha un coup de genou dans le plexus suivit d'un coup de coude dans le dos. Ce ne fut pas suffisant pour le tuer mais assez pour le rendre inconscient.

Thranduil s'éloigna de quelques mètres. Cette dernière bataille l'avait drainé de ses dernières forces. Le son des gobelins à sa poursuite lui parvenait éloigné, étouffé.

Il tituba encore un peu puis s'effondra. Une mèche blonde lui tomba en travers du visage. La fraîcheur de la nuit lui était délicieuse et apaisait le mal de crâne qui lui vrillait les tempes. Il ne sentait plus ses jambes et ses bras s'engourdirent. Son ouïe fine ne percevait plus aucun bruit.

Thranduil conserva les yeux fixés sur les brillantes étoiles dans le ciel sombre. Elles étaient magnifiques ce soir, aucun nuage ne les dissimulait. Il les ferma quand d'hideuses têtes difformes et jaunes apparurent dans son champ de vision.

.

.

Les nuages ne dissimulaient pas totalement le soleil. Les rayons ne transperçaient pas les nombreuses feuilles des arbres centenaires des grands arbres. Les guetteurs elfes se mouvaient dans les ombres et passaient inaperçus dans leur forêt qu'ils connaissaient par cœur.

Un craquement sec retentit. L'attention des elfes redoubla. Ils se cachèrent en hauteur dans les arbres, parmi les branches épaisses, une flèche encochée dans leur arc. Le silence était total, si ce n'était pour les craquements réguliers de branches sur le sol.

Un elfe surgit entre les arbres, chancelant et voûté, les vêtements en lambeaux, le visage baissé vers le sol caché par des mèches brunes. Il s'appuyait régulièrement sur les troncs de sa main gauche et laissait trainait une jambe.

Les guetteurs se laissèrent glisser à terre juste à temps pour rattraper l'elfe blessé.

« Eh là ! s'exclama le premier.

— Les gobelins…murmura difficilement le blessé. Pas les nains…Pas de guerre. Dites-le au Prince. Pas de guerre ! Pas pu l'aider…Pas pu…Devais revenir…

— Je le reconnais ! C'est Althior, il faisait partie de l'escorte du roi ! »

La rumeur se propagea grâce aux oiseaux. En quelques minutes, toute la Forêt bruissait de la nouvelle : un survivant de l'escorte de Thranduil était de retour chez les elfes !

Legolas apprit la nouvelle avant qu'un guetteur n'arrive. Il se mit en route aussitôt avec une escorte nombreuse et vint à la rencontre de son peuple. Les elfes avaient fabriqués une civière avec deux branches droites et une couverture. Ils progressaient lentement dans leur crainte que trop de hâte nuise à la santé du blessé. Althior, ses blessures pansées, avait sombré dans un sommeil profond peu commun de leur race.

Le prince descendit de cheval. Son cœur se serra à la vue de l'elfe couvert de bandages, sale et épuisé.

« Nous avons alerté un autre groupe de veilleurs, expliqua doucement le guetteur. Ils patrouillent vers la lisière de la Forêt Noire pour surveiller les gobelins. Ils espèrent trouver des indices. »

Les gobelins ne quitteront pas leurs tanières de jour, songea Legolas. Peut-être pourrons-nous en prendre un vivant à la tombée de la nuit.

« A-t-il parlé ? interrogea le prince.

— De manière décousue. Nous l'avons trouvé à deux doigts de la mort, extrêmement déshydraté et affamé. Une chose, surtout, mon prince. Il a déclaré que le Roi Thranduil a ordonné aux survivants de rentrer à la Forêt Noire et vous avertir que les nains n'ont pas attaqué leur escorte, quel qu'en soit le coût. Il a abandonné ses camarades et le roi lui-même pour obéir.

— Il ne doit pas savoir qu'Aragorn nous en a informés ce matin, cela lui briserait le cœur ! soupira le prince. Qu'est-il arrivé aux autres ? Qu'est-il arrivé à mon père ?

— Les propos étaient confus. De ce que j'ai pu comprendre, deux soldats ont été dévorés vivants par les gobelins sous ses yeux. »

Tous les elfes frissonnèrent. Aragorn détourna la tête. Encore jeune, il avait vu les déserts du nord et connu la vie difficile qu'ils engendraient mais jamais personne à sa connaissance n'avait subi un sort aussi cruel.

« Deux autres ont été tués dans leur évasion. Quant à votre père, je l'ignore. J'ai essayé de le questionner à plusieurs reprises. Je n'ai pu obtenir de phrase cohérente. Il était si désespéré que nous avons dû droguer sa boisson pour le calmer, sous peine de voir son état s'aggraver. Peut-être aurez-vous plus de chance.

— Sa venue n'aura pas été inutile, déclara Aragorn. Maintenant, nous savons où chercher. Et contre qui nous venger ! Il se peut que les informations qu'il vient de nous fournir fassent la différence entre la vie et la mort pour Thranduil. Les Monts Brumeux ! »

L'angoisse de Legolas s'accrut. Il ne voulait pas porter la couronne de roi des elfes de la Forêt Noire ! Aragorn posa une main rassurante sur son épaule.

« Il a parlé du sort des morts. Son désespoir peut être provoqué par l'abandon du roi Thranduil entre les mains des gobelins. Et pour rien ! Quel malheur du sort ! J'ai abandonné le hobbit et le magicien sur les terres au sud pour me hâter. Je le regrette à présent. J'espère qu'ils rentreront sains et saufs !

— Il ne lui arrivera rien tant que Gandalf sera avec lui. »

Legolas, Aragorn et le reste des elfes suivirent la civière en silence.