« Comment va l'elfe ? »

La question de Dain suscita un malaise parmi les elfes. La rencontre entre les elfes et les nains se tenait entre les murs de la Forêt Noire –une courtoisie des nains devant la situation délicate. Cela faisait quatre jours qu'Althior avait atteint la Forêt Noire et la situation n'avait pas évolué.

Dain, Balin et Gloin se tenaient sur de petits sièges en bois à proximité de la cheminée dans l'une des salles du palais du Roi des Elfes. A ciel ouvert, elle surplombait la forêt. La vue était particulièrement magnifique la nuit avec les étoiles qui brillaient au-dessus. C'était une des pièces favorites de Thranduil et Legolas ne l'avait guère quittée depuis son retour. Aragorn était un peu à l'écart. Il s'affirmait comme ami de Legolas, rôdeur et pisteur de grand talent mais restait prudemment en retrait sans en révéler davantage qu'il n'en était contraint.

Galadriel et Elrond terminaient l'assemblée, quoi qu'ils fussent les plus silencieux. La situation affligeait les deux puissants elfes. Thranduil régnait sur la Forêt Noire depuis la bataille de Dagorlad et tous trois se connaissaient bien.

Gandalf et Bilbon complétaient l'assemblée.

« Sa vie n'est plus en danger mais il mettra du temps à se remettre, expliqua Legolas. Nous n'avons pu l'interroger qu'hier. Roi Dain, je vous présente mes excuses au nom de mon peuple pour les accusations sans fondement à l'encontre du vôtre.

— Bah ! Même moi j'ai douté des miens ! Et ils sont ma famille ! Vous auriez été stupides de pas le croire.

— Je vous en suis néanmoins reconnaissant de votre indulgence, poursuivit Legolas.

— Cessons les politesses, l'heure est grave ! s'exclama Gandalf. Les gobelins deviennent d'autant plus hardis qu'ils sont acculés. Nous devons décider ce que nous allons faire.

— C'est évident ! beugla Dain. Nous devons attaquer les gobelins et libérer Thranduil !

— Aller chez les gobelins ! s'exclama Bilbon avec effroi. Vous n'y pensez pas ! C'est un véritable labyrinthe, impossible de savoir où on va ! Les tunnels se ressemblent. Tout est sombre et froid. Les gobelins surgissent de n'importe où, n'importe quand !

— Bilbon et moi sommes revenus des cavernes, se souvint Balin. Il a raison sur tous ces points. Les gobelins verront venir une attaque de loin ! Ils connaissent toutes leurs galeries, pas nous.

— Ils sont moins nombreux qu'il y a dix ans ! objecta Dain.

— Cela les rend encore plus dangereux ! rétorqua Gandalf. Ils sont acculés, manquent de nourriture et de ressources. Ils n'ont plus rien à perdre !

— Si nous menons un assaut contre leur forteresse, les gobelins préféreront tuer Thranduil plutôt que le voir libéré, jugea Aragorn. S'ils doivent perdre, ils voudront que nous perdions également. Nous ne pouvons pas non plus écarter l'hypothèse de renforts de Gundabad maintenant que les gobelins savent que leur plan a été découvert.

— Je ne peux laisser mon père aux mains des gobelins sans rien faire ! Chaque jour lui apporte davantage de souffrance et le rapproche de la mort. Je ne resterai pas les bras croisés !

— Il y a plus inquiétant, malgré toute l'amitié que j'ai pour Thranduil et vous-même, Legolas, reprit le magicien. Je suis préoccupé par ses paroles. Quelqu'un tire les ficelles dans l'ombre ! Thranduil a raison de ne pas croire les gobelins capables d'imaginer un tel plan.

— Qui, alors ?

— Celui qui a l'habitude de monter un peuple contre l'autre ! L'ennemi craint les elfes plus que tout, vous vous êtes opposé à lui trop souvent pour que son esprit soit tranquille. Il craint aussi les nains. Vos forteresses, Roi Dain, sont imprenables pour tout ennemi non cracheur de feu pour peu que vous ayez des vivres en abondance.

— Les gobelins peuvent ignorer le retour d'Althior, intervint Elrond. Ses blessures étaient sérieuses, il a eu de la chance d'atteindre la forêt.

— Nous pouvons conserver quelques temps l'illusion, cela ne nous desservira pas, décida Legolas.

— Savez-vous ce qui est arrivé à la centaine de gobelins de la piste principale ? interrogea Bilbon.

— Ils sont remontés presque jusqu'aux Monts de Fer, indiqua Balin. Ils sont ensuite partis à l'est puis au sud jusqu'à la mer de Rhun.

— Mes éclaireurs ont pris le relai des nains après cela, poursuivit Legolas. Les gobelins sont repartis vers l'ouest. Il va falloir trouver une solution : s'ils poursuivent dans leur direction et à cette vitesse, ils arriveront aux Monts Brumeux dans sept jours. Je refuse de les laisser rentrer chez eux et grossir le nombre de ceux qui tourmentent mon père !

— Nos guetteurs sont répartis dans le sud de la Forêt Noire, ils nous alerteront dès qu'ils verront les gobelins aux alentours, précisa le discret conseiller de Thranduil. Deux cent de nos cavaliers et de nos archers sont prêts à les prendre en embuscade.

— Ils passent par Dol Guldur, précisa encore Legolas avec crainte. Des orques sont déjà présents sur place. Du ravitaillement ? Une escorte ? Un capitaine pour échanger des nouvelles ? Je l'ignore. Mes éclaireurs ne se sont pas approchés de peur d'être découverts. »

Des exclamations étouffées surgirent à sa droite. Gandalf en personne écarquilla les yeux et se redressa sur son siège. L'Ennemi avait été chassé de la forteresse dix ans auparavant. Il avait failli y laisser sa vie. La situation était plus grave qu'ils ne le pensaient. En échangeant un rapide regard avec la Dame Galadriel et le Seigneur Elrond, il sut que tous les trois redoutaient la même chose.

Rompant le silence de la salle, deux elfes surgirent de l'escalier avec des plateaux de fruit et des carafes d'eau. Ils les déposèrent sur une table en verre dans un bruit sourd. Un dernier apparut derrière eux avec des viandes froides et du vin en quantité suffisante pour rassasier tous les nains présents.

La pause fut la bienvenue après toutes les tensions des deux dernières semaines. Deux semaines ! Bilbon n'avait pas vu les jours passer tant il avait dû aller à droite et à gauche. Sa fatigue l'accablait.

« Il n'est pas question de laisser les gobelins se regrouper, reprit Gandalf après une bonne heure de repos. Néanmoins, dès le moment où les gobelins seront attaqués, l'Ennemi comprendra que son plan a été percé à jour. Je crains que ce ne soit l'arrêt de mort de Thranduil. Je compte me rendre à Dol Guldur voir si l'Ennemi y est encore.

— Pour le roi, j'ai une solution mais il va falloir une sacré discrétion ! annonça Balin.

— Dites-la !

— Eh bien, le cambrioleur ici présent –tous les yeux se tournèrent vers le hobbit surpris- a dérobé l'Arkenstone sous le nez d'un dragon. Il peut très bien cambrioler les gobelins et voler un roi !

— Que…Que…Quoi ? Je peux faire ça, moi ? »

Malgré les balbutiements du premier concerné, tous les autres félicitèrent Balin pour son plan. Les elfes se souvenaient encore du hobbit qui avait bu et mangé chez les elfes puis dérobé leurs clefs et libéré treize nains prisonniers dans les cachots. Une performance de haut vol, tous en convenaient.

« Le pourrait-il ? »

La voix suspicieuse de Gandalf s'éleva et stoppa les conversations enjouées. Il se souvenait bien de ce que lui avait dit Bilbon à propos de son anneau : égaré pendant la bataille. Ledit hobbit caressait son trésor, bien caché dans la poche de son veston.

« Je pourrais, marmonna Bilbon. Enfin, si c'est possible, je pourrais le faire. J'aimerais bien aider Thranduil. Le roi Thranduil, je veux dire. Il ne m'en a jamais tenu rigueur de m'être servi dans ses tonneaux de vin. Il était excellent, d'ailleurs ! »

Le plan fut arrêté assez rapidement. Une compagnie composée d'Aragorn, Tauriel, Balin et Bilbon infiltrerait les cavernes des gobelins. Legolas servirait de lien entre ses armées et celles de Dain. Il voulait les accompagner et sauver son père mais sa position d'unique héritier de la couronne et de chef de son peuple l'en empêchait.

Dain, quant à lui, rassemblerait ses forces. Il avait déjà commencé et une cinquantaine de nains en armure était prêts à entrer dans la Forêt Noire si les elfes en faisaient la demande.

« Quelle idée ! Quelle idée ! se lamenta Bilbon. J'aurais dû refuser et rentrer chez moi dans mon petit trou de hobbit !

— N'y faites pas attention, il va s'arrêter. Il disait cela aussi il y a dix ans ! »

La plaisanterie de Balin allégea l'atmosphère. Ils en avaient besoin : leur montée des Monts Brumeux se révélait morne et exténuant. La nuit glaciale laissait la place à une matinée tout aussi froide. La rosée avait rendu les cailloux glissants. Même le pied sûr de Bilbon ne l'empêchait pas de buter sur une pierre ou un trou.

Seule Tauriel ne trébuchait pas. Elle gravissait la pente aussi facilement qu'elle se promenait sous les arbres. Ses cheveux roux dans le vent, sa tunique serrée par une épaisse ceinture de cuir, elle tenait son arc dans sa main, une flèche encochée. Ces terres étaient sauvages et dangereuse bien que le soleil soit levé depuis quelques temps.

Le vent froid gelait les os des voyageurs. Impossible d'y échapper, il transperçait les vêtements et grondait dans leurs oreilles. Bilbon rajusta son écharpe en excellente laine de la Comté. Les nains avaient été assez gentils pour lui donner un épais manteau d'hiver, plus à sa taille que les longues capes des elfes. Il en était heureux maintenant qu'il affrontait un tel froid de canard : les vestons de la Comté se seraient révélés bien trop légers.

« Je vois un abri un peu plus haut, déclara Tauriel, peut-être deux cent mètres. Cela pourrait être suffisant pour la nuit si le hobbit a besoin de temps.

— Le hobbit vous dit merci ! »

Ils installèrent leur campement derrière deux énormes rochers et enterrèrent dans le sol tout ce dont ils n'auraient pas immédiatement besoin. La nuit était leur plus grande crainte : ils devraient passer inaperçus alors que les gobelins risquaient de faire des sorties.

Aragorn sortit une carte de sa poche intérieure. Le nain, le hobbit et l'elfe se réunirent autour de lui. Il traça une croix à l'endroit où ils étaient pour marquer leur point de rendez-vous. Trois ronds tracés à l'encre rouge indiquaient les entrées connues des gobelins. Deux étaient exclues : l'alerte serait donnée trop vite. Ne restait plus que celle la plus au nord, tout en haut d'une des Montagnes les plus au nord des Monts Brumeux. C'était plus une cheminée d'aération qu'un véritable passage. Bilbon devrait s'en accommoder, ils n'avaient pas le temps de chercher une autre issue. Pareil pour la neige : elle recouvrait le sommet. Malgré ses pieds au cuir dur et épais, il souffrirait du froid.

« Je vous y accompagnerai aussi loin que je le pourrais, déclara Aragorn.

— Moi également, assura Tauriel.

— Moi j'aimerais bien, mais…s'excusa Balin.

— Je suis d'accord, vu le boucan que vous avez fait la dernière fois ! »

Ils éclatèrent de rire. Balin était discret selon les standards des nains, extrêmement bruyant selon ceux des elfes. Il n'en serait pas pour autant inactif : sa hache serait prête à accueillir les gobelins aussitôt que ses compagnons reviendraient et il s'assurerait que la sortie soit libre. Une tâche qui pourrait signifier vie ou mort pour les autres.

Bilbon descendit lentement le long de la cheminée. La corde fine des elfes lui semblait bien trop légère pour être résistante, il craignait de dégringoler et finir aplati dans le trou des gobelins. Aragorn relâcha la pression et le hobbit descendit encore.

Une lumière rougeâtre lui indiqua la fin proche de la cheminée. Le passage allait être délicat : s'il atterrissait dans un endroit peuplé de nombreux gobelin, il serait en grand danger. Aragorn stoppa le glissement de la corde. Bilbon s'agrippa aux parois rocheuses. Il inspira profondément, plia les jambes et bascula en avant. La corde se pressa sur son abdomen alors que le hobbit se retrouvait la tête en bas, les mains collées sur la roche humide, terrorisé à l'idée de glisser.

Aragorn le fit descendre centimètre par centimètre jusqu'à ce que sa tête dépasse de l'étroit boyau vertical. L'endroit était désert. Ces quartiers des gobelins étaient les plus éloignés de la grande caverne du Chef Noxt. En conséquence, après la forte réduction de leur population, ils avaient été les premiers abandonnés. Une bonne nouvelle pour Bilbon dans l'immédiat mais une mauvaise puisqu'il allait devoir trouver son chemin à travers le labyrinthe et parcourir une plus grande distance. Le hobbit esquissa un discret geste pour indiquer au rôdeur de le descendre totalement.

Reposer ses pieds velus sur le sol fut la meilleure des expériences pour Bilbon. Lui qui avait le vertige détestait autant être suspendu dans le vide au bout d'une corde qu'entre les griffes d'un aigle. Il fit quelques pas hésitants le temps que sa circulation sanguine se rétablisse dans ses extrémités. Une fois bien sur pied, il s'enfonça profondément dans l'obscurité. La lueur rouge était le reflet de la lumière au dehors sur un heaume rouillé et elle n'éclairait rien. Avec un briquet, il examinait les parois de la caverne. Aragorn lui avait donné une feuille de parchemin et un morceau de charbon pour marquer son chemin. A chaque intersection, il dessinait la carte.

Dans le noir, le temps n'existait plus. Bilbon se repérait en fonction de son estomac. Ses poches étaient pleines de galettes de céréales et deux outres pendaient à sa ceinture. Lorsque ses provisions furent épuisées et ses jambes lourdes d'avoir marché, il rebroussa chemin. Il était grand temps : Aragorn parlait depuis un moment de mener une expédition de sauvetage. Bilbon était resté sous la terre une journée entière.

« J'ai une bonne vue de cette partie, détailla Bilbon, c'est un peu comme une sorte d'étage. Il y a deux escaliers qui descendent. Ils sont très éloignés, je voulais savoir ce que vous en pensiez.

— Lequel a les marches les plus usées ? demanda Tauriel. Les gobelins sont stupides, ils prennent les chemins les plus directs.

— D'accord. Je ne sais pas pour combien de temps j'en aurai pour descendre.

— Une fois que vous y serez, descendez jusqu'à ce que vous voyiez de la lumière continuellement, précisa Balin. Je me souviens que lorsque nous y étions, le trône du Grand Gobelin était situé en bas. Il y aura du bruit, des lumières et probablement des ossements qui traîneront partout. »

A la mention d'ossements, Tauriel détourna le visage. Cette pensée lui était insoutenable. Ancienne capitaine de la garde de Thranduil, elle connaissait tous les membres de l'escorte. Les elfes dévorés vivants comptaient parmi ses amis les plus chers. Les seuls en dehors de Legolas qui lui avaient pardonné sa traîtrise, d'ailleurs.

Bilbon y retourna après quelques heures de repos, les poches pleines de provision et le briquet rempli. La descente se fit plus facilement que la première fois et il alla jusqu'à l'escalier aussi silencieusement qu'une souris sans lumière. La suite fut plus complexe : les marches de l'escalier étaient mal taillées dans la roche, anciennes et fissurées.

Sa carte désormais rangée dans son veston, il en était réduit à compter les marches pour se repérer. Sortir son briquet et son bout de charbon pour des annotations serait suicidaire. Deux fois il avait dû sauter en quatrième vitesse hors du chemin quand un gobelin avait déboulé dans l'escalier.

Bilbon descendit cependant près de quatre cent marches dans le noir quand ses oreilles perçurent le bruit des gobelins. Il retint sa respiration, dépassa un groupe de gobelins et continua son chemin.

Le hobbit s'approchait du but : il l'entendait, le voyait et surtout le sentait. Jusqu'à maintenant, il ne pensait pas qu'une telle puanteur puisse exister. La seule bonne nouvelle était que la lumière lui permettait de voir convenablement. Avec son anneau magique, il se faufila entre les gobelins, fort heureusement rares là où il se trouvait.

« Bon ! Le plus simple est fait ! » songea-t-il avec amertume.

La grande caverne des gobelins s'étendaient sous ses yeux confus. Les plateformes en bois surgissaient de l'obscurité. Des poutres et des cordages assuraient le tout. Des ponts branlants relaient les différentes parties. De là où il était, Bilbon ne voyait pas encore le trône du chef des gobelins.

Il poursuivit sa route, esquivant les créatures difformes avec une grande précaution. Ce n'était pas le moment de se trahir bêtement en heurtant l'un d'eux. Cependant, il fut bientôt bloqué par un groupe de gobelin trop important et trop serré pour qu'il puisse passer. Il se résolu à se poster dans un coin et attendre en grignotant un bout du gâteau de Balin. Le temps passa. Le hobbit trépignait d'impatience. Après un une demi-heure d'une attente qui lui parut interminable, le groupe quitta la plateforme et Bilbon se jeta à leur suite.

Bilbon eut un hoquet d'horreur qui passa inaperçu au milieu du boucan ambiant. Le hobbit venait d'arriver sur la grande allée de Gobelinville. Le trône de Noxt s'étendait sous ses yeux, sur sa petite estrade. Au bas des marches, les yeux vifs de Bilbon distinguaient la forme étendue de Thranduil. Les cheveux blonds, la tunique sombre en lambeaux et les bottes en cuir ne laissaient aucun doute sur l'identité du prisonnier bien que le hobbit ne puisse voir son visage.

Bilbon se percha sur l'extrémité d'un rocher qui plongeait dans le vide. Il y avait assez de lumière. Il sortit sa carte et son fusain et dessina tout ce qu'il voyait. Arriver près du roi lui prendrait environ une dizaine d'heures selon ses estimations. C'était beaucoup mais il ne voyait pas comment raccourcir son chemin.

Le hobbit quitta les lieux.

« C'est impossible de le sortir de là tout seul ! » geignit-il avec désespoir quand il revint près des autres.

Aragorn, Tauriel et Balin s'étaient réfugiés à l'intérieur de la caverne pour la nuit. Contrairement à la veille, les gobelins étaient de sortie. La montagne était trop dangereuse, ils pouvaient être repérés. A la lumière d'une torche, ils étudiaient la carte du hobbit.

« Je n'ai pas pu l'approcher. Thranduil est détenu près du trône, tout le monde le voit et le roi gobelin…

— C'est un chef, pas un roi !

— Merci de la précision inutile, Balin.

— Comment va-t-il ? intervint Tauriel.

— Difficile à dire. Il est blessé et je crois qu'il était inconscient mais je n'ai pas pu m'approcher, les gobelins étaient trop nombreux.

— Ce n'est pas une trop mauvaise nouvelle, jugea Aragorn. Si Thranduil était mort, les gobelins l'auraient dévoré.

— Quoi qu'il en soit, il est juste sous leur nez, conclut sombrement Bilbon. Ils sont plusieurs milliers, je pense, poursuivit le hobbit. Beaucoup ont des blessures, peut-être de la Bataille des Cinq Armées.

— Pas nécessairement. Peu de gobelins en sont revenus. Le cannibalisme est le crime absolu pour eux, mais en l'absence de nourriture suffisante, ils peuvent se disputer entre eux le peu qu'ils ont.

— Ah ! Enfin, pour Thranduil, je ne pourrais lui enlever la chaine sans être vu mais certainement pas m'enfuir avec lui ! Il ne pourra pas faire deux pas qu'un gobelin lui sautera dessus.

— Une diversion pourrait-elle aider ? suggéra Tauriel.

— Peut-être, si vous arrivez à faire sortir les gobelins. Cela en demanderait une belle !

— Ou alors une attaque de nains, proposa Balin. Un groupe de nains fera sortir les gobelins, ils voudront avoir leur vengeance et de la nourriture. Surtout si l'un de nous porte les armes de Dain. Il combattait à la Moria, ils s'en souviendront. Cent nains peuvent attirer toute l'attention nécessaire. Aragorn et Tauriel pourront vous aider à infiltrer les gobelins. »

Le plan fut accepté, à ceci près que Bilbon refusa l'aide d'Aragorn et Tauriel. Malgré toute leur discrétion, ils ne parviendraient jamais à devenir invisibles. Néanmoins, pour raccourcir les délais, ils installèrent leur campement plus profondément encore dans le territoire ennemi, à proximité de l'escalier. C'était dangereux mais nécessaire. Aragorn et Tauriel parviendraient aisément à tuer un ou deux gobelins qui se promèneraient par là.

Le hobbit retourna donc seul sous les Monts Brumeux. Balin les quitta pour organiser la riposte contre les gobelins. Il pria pour que les paroles de Dain d'apporter son soutien aux elfes n'était pas une figure de style.

Lorsque Bilbon déboula dans la grande caverne principale. Aucun groupe ennuyant de gobelin ne lui boucha le passage. Au contraire, le nombre de gobelin était réduit, seulement quelques centaines. Noxt lui-même n'était pas présent. Peut-être était l'heure du repas ou celle du repos pour les gobelins, il l'ignorait.

Le hobbit en profita pour courir le long de la passerelle principale. Il sauta par-dessus des débris de bois entassés puis il ralentit. Sans avoir foule, il y avait suffisamment de gobelins à proximité immédiate pour qu'il reste prudent.

Bilbon parcourut les quatre cent dernier mètres avec une prudence redoublée. Il évitait de traverser la lumière des torches de peur que son ombre ne révèle sa présence. Il effectua les derniers pas la respiration coupée, les yeux rivés vers la forme étendue sur le sol.

Thranduil reposait face contre terre, immobile, les yeux clos. Onze entailles lacéraient sa tunique. Le sang avait coagulé, collant le tissu en lambeaux et des mèches de cheveux blonds aux plaies. Les bandages de ses mains étaient noirs de saleté et de sang séché. En dépit de l'assurance d'Aragorn, Bilbon craignit qu'il ne soit mort. Il posa deux doigts tremblants sur la gorge de l'elfe. Thranduil respirait à peine.

Sans le récit du survivant, Bilbon n'aurait pas compris pourquoi il lui manquait deux morceaux de peau et de muscles au bras et au-dessus de l'épaule. Son estomac se souleva d'horreur. Pour calmer les battements affolés de son cœur, il se força à inspirer lentement et expirer par la bouche. Il en avait oublié les gobelins et la dangerosité de sa situation.

Bilbon s'agenouilla aux côtés du blessé. Il écarta doucement les mèches de cheveux blonds du visage émacié et ensanglanté. Ses doigts s'attardèrent sur le front de l'elfe, brûlant de fièvre.

Le hobbit contempla avec désespoir les brûlures sur le côté gauche du visage de l'elfe, ignorant qu'elles n'étaient pas du fait des gobelins mais d'un dragon. Thranduil n'avait plus la force de maintenir l'illusion depuis bien des jours. L'elfe arborait sur l'autre côté de son visage la trace d'un coup de poing dans la joue qui lui avait ouvert la pommette et la lèvre.

« Sire Thranduil ? C'est Bilbon ! Le cambri…heu, le hobbit de Thorin. M'entendez-vous ? Je suis juste là ! »

L'elfe ouvrit lentement les yeux. Ils ne rencontrèrent que le vide. C'était une amélioration : nombre de fois au cours des derniers jours il avait repris conscience pour découvrir un gobelin penché sur lui, lui soufflant sur le visage de son haleine fétide et les yeux jaunes le fixant affreusement, le réveillant uniquement pour continuer la torture. Sans la main douce sur son front et une vague odeur de feuilles fumées, l'elfe aurait pensé halluciner. Ça n'aurait pas été la première fois.

Thranduil ferma à nouveau les yeux, rassembla ses forces et roula sur le dos. C'était tout ce dont il était capable pour le moment.

Il dévoila au hobbit un torse couvert d'hématomes jaunes, bleus et noirs et de plaies profondes, dont deux au moins l'avaient transpercé. Bilbon passa doucement une main sur les jambes de l'elfe. Elle revint ensanglantée mais il ne put rien savoir de plus. Il n'osa pas déchirer le pantalon de l'elfe. Sa respiration rapide et sifflante inquiétait aussi Bilbon.

Jamais jusqu'à présent le petit hobbit n'avait vu un elfe aussi faible. Thranduil n'avait plus que la peau et les os.

Pire, la chaîne que Bilbon avait crue attachée aux mains du prisonnier était reliée à un large collier, en fer, aux bordures en argent surmonté d'un rubis qui lui comprimait le cou. Le travail dépassait de loin ce que les gobelins étaient capables de faire : ils l'avaient volé à des nains tombés entre leurs mains. Thranduil les yeux et les posa devant lui, un peu sur la droite, là où il sentait les herbes.

« Les gobelins… »

L'elfe n'en dit pas plus. Parler était trop douloureux et il était trop fatigué.

— Ils ne me voient pas et…ils ne sont pas à proximité. Certains vous regardent, nous devons faire attention. Je crois…Oui, ils sont occupés ailleurs. Attendez, j'ai de l'eau. »

Bilbon sortit son outre, retira le bouchon et versa lentement le reste de l'eau dans la gorge de l'elfe. L'endroit se remplissait peu à peu de gobelins et Bilbon devenait anxieux.

« Merci, murmura Thranduil.

— Comment vous sentez-vous ? Enfin, la question doit vous paraitre stupide, vu la situation… »

Pour la première fois, Thranduil esquissa un vague sourire, suivit d'une grimace de souffrance.

« Si vous êtes ici… la guerre…

— Evitée, oui, confirma vivement Bilbon. Legolas et Dain vont mener une attaque commune pour débarrasser les montagnes des gobelins.

— Legolas ?

— Oh, oui. Il est revenu du Nord dès qu'il a su pour vous. Il s'inquiète beaucoup. »

Thranduil ouvrit à nouveau les yeux et fixa le plafond rocheux de la caverne. A force, il en connaissait toutes les aspérités.

Chaque centimètre carré de son corps le faisait souffrir. Chaque mouvement devenait plus difficile au point qu'il restait de plus en plus souvent à terre sans essayer de se relever.

Les moments calmes sans gobelin pour le malmener ou lui hurler dessus étaient ceux qui lui semblaient être les moins horribles. Ils étaient les seuls où il parvenait à se reposer et son corps avait désespérément besoin de repos. Le sommeil des elfes ne lui suffisait plus. Ses paupières étaient chaque jour plus lourdes et plus difficiles à ouvrir.

Bilbon sortit de la poche de son veston une tige de fer souple de sa poche. Balin la lui avait donnée pour déverrouiller les menottes primitives des gobelins. Il espérait que cela suffirait pour les délicats ouvrages des nains. Le hobbit posa les mains sur le métal froid du collier. Thranduil émergea de son sommeil fiévreux en sursaut. Il leva brusquement les mains pour protéger son visage d'une attaque et déséquilibra Bilbon, penché sur lui pour atteindre la serrure.

« Aie, aie, aie, gémit le hobbit. Ne bougez-pas ! Sire, c'est moi, le hobbit ! Ne bougez pas ! »

L'elfe finit pas se calmer. Cependant, Bilbon avait perdu sa tige de fer et le tapage avait alerté les gobelins. Le hobbit jura. Il récupéra sa tige en fer, assura à Thranduil qu'il reviendrait vite et partit à regret.