Thranduil resta inconscient deux autres jours, aux portes de la mort. La fièvre progressait et atteignait des niveaux alarmants. Elle drainait les forces de l'elfe comme un poison. Ses blessures saignaient encore par moments, tachant les bandages en soie. La chair infectée progressait en dépit des efforts du guérisseur, purulente et rougeâtre.
Elrond ne quitta pas une seule minute son chevet, allant lui-même jusqu'aux dernières limites de son énergie, pour sauver la vie du roi.
A la fin du deuxième jour, Legolas était désespéré. Le repas se préparait mais le prince n'avait pas envie de siéger à la table d'honneur en remplacement de son père. Thranduil avait l'art d'animer les repas et de les tourner en véritables festins.
Legolas descendit aux cuisines. Depuis sa plus tendre enfance, il aimait y aller. Les odeurs le ravissaient autant que voir les cuisiniers s'atteler à la préparation minutieuse des repas. Jeune elfe, il y en avait toujours un pour lui glisser une friandise ou un bol de chocolat. La matinée entamée, les elfes rangeaient le petit-déjeuner et préparaient le déjeuner.
Dès qu'ils le virent, les elfes cuisiniers s'inclinèrent respectueusement. Les nouvelles circulaient vites : tous savaient que Thranduil était au plus mal. La venue de leur prince n'était donc pas totalement une surprise pour eux.
Legolas s'assit à la grande table où les commis préparaient le repas du midi. Aussitôt, un elfe lui servit une crème onctueuse, de délicieux fruits sauvages et un verre du meilleur vin des caves du roi.
Les cuisiniers lui préparèrent également un plateau pour le Seigneur Elrond et Aragorn puisque ni l'un ni l'autre n'étaient passé par les cuisines et ils n'avaient pas demandé à ce qu'on leur rapporte un encas. La carafe de vin y fut rejointe par les mets les plus fins que les elfes pouvaient élaborer.
Ils tentèrent de lui remonter le moral avec des potins, des nouvelles et des plaisanteries. Après cette pause bienvenue d'une demi-heure, Legolas décida de remonter. Il prit les victuailles, s'excusa auprès des elfes pour le dérangement et remonta l'escalier de service à grands pas.
Lorsqu'il franchit la porte de l'infirmerie, il faillit laisser tomber le plateau de surprise. A quelques pas, Aragorn maintenait fermement Thranduil plaqué sur le lit.
« Que se passe-t-il ? » s'exclama Legolas avec inquiétude.
Legolas resta figé, incapable de bouger un seul muscle. Son intervention surprit Aragorn. Le rôdeur observa son ami sur le seuil, horrifié de le voir là.
Il desserra involontairement son étreinte et Thranduil en profita pour lui décocher un faible coup de poing qui n'atteignit jamais la cible. La panique et le désespoir ne palliaient pas assez la faiblesse de ses muscles et le rôdeur n'avait aucun mal à restreindre ses mouvements. Le plus difficile pour lui était de le faire sans appuyer sur les innombrables blessures de l'elfe.
« Legolas, allez-vous-en ! l'enjoignit vivement Aragorn. Vous ne pouvez rien faire ici, il délire ! Elrond va arriver. »
Thranduil se débattit encore. Le rôdeur, gêné par la présence de son ami, n'osait plus le maintenir aussi fermement. Le roi avait rejeté les couvertures et essayait de quitter son lit mais Aragorn rajusta ses prises et contra trop facilement ses attaques pour le laisser faire.
« Vous êtes en sécurité ! Thranduil, vous êtes chez vous, ne luttez pas ! Vous allez vous blesser ! »
Les paroles réconfortantes du rôdeur ne suffirent pas à apaiser le roi, sa voix ne transperçait pas le cauchemar de Thranduil. Il essaya encore de se défaire de son emprise mais ses mouvements non coordonnés et faibles restaient sans effet.
Enfin, après un interminable temps d'indécision sur le seuil de la pièce, Legolas se débarrassa de son plateau et s'avança au chevet de son père.
« Partez, Legolas ! » lui ordonna encore Aragorn.
Le prince ne l'écouta pas. Il se pencha sur son père et posa une main tremblante sur son front couvert de sueur, aussi brûlant de fièvre que la veille, espérant une réaction de son père. Il ne parvenait pas à comprendre ses paroles décousues et de plus en plus faible.
« Elrond ne lui-a-t-il pas donné de remède contre la fièvre ? s'enquit-il avec désespoir.
— Il faut plus de temps ! »
Legolas reprit sa place au chevet de son père.
« Père, m'entendez-vous ? C'est moi, Legolas ! »
Thranduil ne reconnut pas plus son fil que le rôdeur. Dans son délire fiévreux, il était prisonnier de Noxt. Son poing se referma sur la tunique d'Aragorn. Le rôdeur bloqua les coups. Cependant, il appuya par mégarde sur une des blessures. Thranduil hurla et s'effondra sur le matelas.
« Aragorn, arrêtez ! » intervint Legolas.
Le prince bouleversé repoussa durement le rôdeur. Il s'installa à la place aux côtés de son père qui, la respiration sifflante et laborieuse, semblait au plus mal. Sa tunique ouverte et froissée laissait apparaitre les hématomes sur son torse là où la peau n'était pas couverte par les bandages.
Thranduil ouvrit des yeux écarquillés. Il les posait tour à tour sur Aragorn et Legolas sans les reconnaitre. Legolas était si heureux de le voir aller un peu mieux qu'il ne fit aucune tentative pour le restreindre et empêcha Aragorn de le faire.
« Père, m'entendez-vous ? »
Legolas ne reçut aucune réponse. Thranduil recommença à hurler contre eux, les traitant de maudits gobelins. Ses coups ne portaient pas. Il était si fatigué qu'il peinait à simplement lever les bras. Sa tête oscillait à droit et à gauche sur l'oreiller.
Elrond arriva en courant. Il comprit la situation au premier coup d'œil.
« Legolas, sortez ! exigea le guérisseur.
— Mais…
— J'ai dit : sortez ! Estel, maintenez-le immobile ou il va se blesser davantage. Attention à ses blessures… »
Legolas hésita malgré l'ordre du guérisseur. Il resta pantelant, tétanisé et épouvanté à un pas du lit. Il craignait pour la vie de son père : la lutte désespérée de Thranduil avait épuisé les maigres forces que les soins acharnés d'Elrond lui avait rapportées. Sa respiration empirait et aucun son ne sortait plus de ses lèvres. Ses mouvements cessèrent tout à fait à cause de l'épuisement.
Elrond plaqua ses mains sur les tempes de Thranduil et entama une incantation. Ils restèrent ainsi près de dix minutes puis, épuisé et soumis à l'enchantement du guérisseur, Thranduil s'apaisa.
« Père ? »
Thranduil tourna son visage maigre vers son fils. Leurs regards se rencontrèrent. Un instant, Legolas espéra que son père le reconnaissait. Lorsque le roi murmura, son fils se pencha vers lui pour saisir ses paroles.
« Je..ne flancherai…pas...Je ne…suis pas…faible…je ne...suis pas...
— Non, vous ne l'êtes pas, père, souffla Legolas, bouleversé. Vous n'avez pas abandonné. Vous avez tenu bon et vous avez réussi à sauver un de vos soldats, à…à tenir le coup. »
Elrond fit bouillir de l'eau. Il plaça ensuite des herbes sèches dans le récipient sur le feu de la cheminée. Elles avaient la propriété de libérer l'esprit. Les vapeurs s'élevèrent rapidement dans la pièce. Legolas inspira profondément. Les herbes avaient une petite odeur de menthe très agréable.
Thranduil finit par sombrer dans un sommeil troublé. Legolas ne quitta pas la pièce malgré l'angoisse. Par moments, il lui semblait être redevenu le jeune elfe timide et inquiet et non plus l'elfe adulte responsable de son royaume et de ses gens. La peur ne l'avait pas quitté depuis des semaines.
Elrond posa une main une main rassurante sur son épaule. Il lui servit un verre de bon vin qu'il l'obligea à boire jusqu'à la dernière goutte. Ils restèrent ainsi de longues minutes en silence.
« Vous auriez dû m'appeler, Aragorn ! reprocha durement Legolas. Vous n'avez pas le droit de me tenir à l'écart !
— Je lui ai interdit de le faire, annonça Elrond. Legolas, il est des choses qu'un fils ne doit pas voir il en est d'autres qu'un père ne voudrait pas que son fils voit. Thranduil n'aimerait pas que vous le voyiez délirer. Vous auriez dû partir quand je vous l'ai ordonné.
— Je refuse d'être écarté ! Si mon père meurt… »
La voix du jeune elfe s'étrangla sous l'émotion. Il fut incapable de terminer sa phrase.
« Je veux être à ses côtés.
— Legolas, votre père va mieux.
— Mieux ? Comment pourrait-il aller mieux ?
— Hier, Thranduil était trop faible pour être conscient. Aujourd'hui, il a repris des forces et ses plaies cicatrisent peu à peu. Vous connaissez les effets de la fièvre, Legolas. Elle est stable et j'ai bon espoir qu'elle le reste dans les prochaines heures.
— Il ne m'a pas reconnu...
— Cela risque de se reproduire jusqu'à ce que j'arrive à faire baisser sa fièvre. Restez à son chevet à moment puis partez. Je viendrai vous chercher lorsque vous pourrez le voir. »
Pour être totalement sincère avec lui-même, Legolas regrettait d'être resté. L'elfe sous ses yeux était trop différent de celui qu'il connaissait pour qu'il puisse reconnaitre son père en lui.
Legolas resta des heures au chevet de Thranduil. Il lui parlait et lui passait un linge humide sur son front brulant, espérant que cela aiderait son père.
Elrond reprit les soins qu'il n'avait interrompu que le temps de la réunion avec les nains et de se changer. Il changea les bandages, nettoya les plaies et poursuivi les soins. Il marmonnait des incantations rapidement. Il veillait sur le feu et rajoutait régulièrement des herbes.
Aragorn, qui n'avait pas quitté le chevet de Thranduil depuis son arrivée, s'était assoupi dans un fauteuil.
Aux premiers signes d'agitation de son père, Legolas se leva et quitta l'infirmerie en silence, le cœur lourd.
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En dépit de ses espérances, Elrond ne parvint pas à maîtriser la fièvre. Elle augmenta au cours de la nuit et se poursuivit au même niveau la journée suivante.
Thranduil alternait périodes d'inconscience et périodes de délires. Il ne reconnaissait ni Elrond ni le lieu où il se trouvait.
La plupart du temps, le roi se croyait prisonnier de Noxt. Il luttait contre Elrond et Aragorn avec autant de virulence qu'il en était capable. Plusieurs fois, ses plaies au ventre et les morsures se rouvrirent, au désespoir d'Elrond qui devait alors reprendre les soins au début.
A deux reprises Thranduil parla à des personnes absentes. Une fois, il eut une discussion avec son épouse décédée et Elrond fut soulagé que cette épreuve ait été épargnée à Legolas. Le prince s'occupait à présent des affaires du royaume à plein temps.
Toutes les six heures, Elrond envoyait Aragorn pour le tenir informé. Les nouvelles n'étaient pas réjouissantes. L'art d'Elrond semblait impuissant face aux ravages de la fièvre.
Son peuple désespéra.
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Elrond fut heureux quand, quatre jours après son retour chez lui, Thranduil se redressa, en sueur, tétanisé par les hallucinations mais calme. Ses cheveux dégringolèrent devant son visage et cachèrent ses yeux. Son bras droit s'enroula autour de son torse et sa paume se plaqua contre ses côtes, là où Elrond avait soigné des heures durant la profonde morsure de gobelin, une morsure si profonde que les dents avaient arraché la peau, les muscles et des bouts d'os et laissé dans laissé dans les os de profonds sillons. Les doigts tâtèrent les bandages qu'il sentait sous la fine chemise de soie.
Celle de l'épaule était plus profonde et malgré les soins d'Elrond il restait un creux là où les muscles et les nerfs guérissaient. Sa main s'y porta ensuite. Lorsque sa paume recouvrit la profonde morsure de Noxt qui lui avait littéralement fait un trou béant entre l'épaule et le cou, une vive douleur jaillit. Thranduil frissonna.
Elrond s'avança avec précaution vers le lit.
« Thranduil, vous m'entendez ? »
Il posa une main rassurante sur l'épaule du blessé. Mal lui en prit : Thranduil, ne l'ayant pas vu arriver, sursauta et se dégagea de l'étreinte d'un coup sec. Il se tourna ensuite vers son agresseur, le bras levé pour se défendre. Le regard hagard, il fixa l'elfe en face de lui de longues secondes. Le brouillard induit par sa fièvre se fissura et le visage fin, les yeux gris et les cheveux noirs lui semblèrent familiers.
Thranduil regarda devant lui. Il aurait juré que Noxt y était, juste là, en train de le narguer, de se demander à quel endroit il allait dévorer son prisonnier cette fois, riant sous son nez.
« Elrond ? murmura Thranduil avec une hésitation, la voix si faible que le guérisseur eut du mal à l'entendre.
— Ravi de vous revoir parmi nous ! Vous nous avez fait une belle frayeur. Comment vous sentez-vous ?
— Elrond, les gobelins…
Thranduil fut incapable d'en dire plus, pris entre des hallucinations et la réalité. Le visage de Noxt se superposait à celui d'Elrond, l'odeur du sang et des gobelins masquait celle de la menthe et Thranduil ne savait plus que croire. Cela n'avait pas de sens et il était si fatigué ! Ses yeux désespérés rencontrèrent ceux du guérisseur puis se fixèrent sur Noxt en face.
« N'ayez crainte, Thranduil, vous êtes sain et sauf, le rassura Elrond. Vous avez été libéré des Monts Brumeux il y a de ça cinq jours. Noxt a été tué.
— Il était là…Noxt était là. Il m'a…Il m'a… »
La voix de Thranduil se brisa. Ses yeux s'égarèrent dans la pièce, écarquillés d'horreur. Il n'en voyait pas les murs clairs ni le feu dans la cheminée mais une longue route faite de planches en bois maintenues par des cordages, tachée de son propre sang, avec une bande de gobelins riant aux éclats et lui, allongé, rampant sur le sol, une terrible souffrance enflammant la moindre parcelle de son corps.
Thranduil suffoqua. La douleur embrasait son corps, partant de son épaule et de ses côtes et se propageant dans tous ses muscles.
« Thranduil, buvez ceci, voulez-vous ? Cela va vous aider à vous détendre. »
Elrond n'attendit pas la réponse. Il porta le verre aux lèvres du roi et lui fit avaler le breuvage jusqu'à la dernière goutte. La tisane fit vite effet. La confusion de Thranduil s'estompa en même temps que la douleur imaginaire. Ses traits se détendirent mais ses forces ne revinrent pas. Il parvenait tout juste à garder les yeux ouverts.
« Je croyais…murmura Thranduil. Je le voyais…
— Votre fièvre commence à baisser. Legolas sera heureux de vous savoir conscient. Il s'est beaucoup inquiété.
— Je suis tellement fatigué…
— Alors reposez-vous. Vous verrez Legolas lorsque vous vous réveillerez. N'ayez crainte, votre peuple veille sur vous. »
Les paroles rassurantes et la médecine d'Elrond éloignèrent les cauchemars de Thranduil le reste de l'après-midi.
Le guérisseur resta un moment près de lui. Il refit les bandages et contrôla la fièvre. Enfin il laissa son patient quelques instants. Décrétant que son état s'était amélioré, Elrond demanda à ce que Thranduil soit réinstallé dans sa chambre. Il y serait plus à son aise que dans l'infirmerie du palais.
La nouvelle se propagea vite dans le royaume. Le soir, tous les elfes firent la fête. Le vin coula à flots. Les chants s'élevèrent toute la nuit. Bilbon lui-même participa aux festivités avec joie. Il dansa sur les tables et chanta à tue-tête des chansons de la Comté, surprenant les elfes sylvains par des rythmes endiablés.
A l'étage dans les appartements du roi, Legolas souriait pour la première fois depuis plus de trois semaines. Il partageait une coupe de vin avec Elrond, Aragorn et Tauriel. Tous apprécièrent le changement de décor et ce n'était pas seulement parce que Thranduil allait mieux. Les fauteuils dans le salon privé étaient bien plus confortables que ceux de l'infirmerie. Les serviteurs avaient installés de nombreux plateaux contenant assez de victuailles pour rassasier une troupe de nains, tous plus raffinés les uns que les autres.
« Peut-être aurais-je dû inviter le hobbit ? regretta Legolas.
— Il préférera rester en bas, le contredit Tauriel. Les hobbits ! J'ignorais leur existence jusqu'à récemment. Ils forment un peuple extraordinaire si tous sont comme Monsieur Sacquet.
— Je connais leur pays, Sacquet est une exception, confia Aragorn, quoi qu'ils soient robustes et simples. »
Legolas ne fit pas attention au reste de la conversation. Tout à sa joie de savoir son père en meilleur état, il sirotait son vin avec un sourire heureux. Son attention se tournait souvent vers son père, à quelques mètres de là. Ils avaient laissé la porte ouverte. Sur une table près du lit était posée une nouvelle couronne d'hiver. Ce qu'il était advenu de l'ancienne, le prince ne souhaitait pas le savoir. Tout ce qu'il désirait était oublier les récents évènements, s'amender auprès de son père et reprendre leur relation sur une meilleure base.
Ce fut cette nuit-là que Gandalf revint de son voyage. Il n'en dit pas un mot, se contentant d'annoncer que le mal était revenu à Dol Guldur. Il repartit aussitôt pour un autre conseil avec Saroumane, Radagast et les magiciens bleus. De l'anneau, il ne fit aucune mention. L'explication de Bilbon selon laquelle il l'avait 'retrouvé par terre pendant une promenade à Erebor' ne l'avait guère convaincu. Cependant devant le Roi Sorcier venu s'établir dans la tour et Sauron en Mordor, il n'avait pas le temps de se préoccuper de Bilbon. Bien des fois il regretta sa décision d'alors.
Aragorn les quitta tard dans la nuit également. S'il n'avait pas regretté rester dans la Forêt Noire ces derniers jours, il devait à présent retourner dans le nord auprès des siens. Si l'ombre revenait, les rôdeurs devraient se tenir prêt. Gandalf avait insisté en particulier pour qu'ils protègent les frontières de la Comté.
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Thranduil s'éveilla à nouveau quelques heures plus tard. Il connaissait si bien le plafond aux arabesques gravées et les tentures richement brodées sur les côtés de son lit qu'il sut instantanément où il se trouvait. Sa panique s'apaisa légèrement.
L'elfe s'absorba dans la contemplation des spirales. Peu à peu, les souvenirs des dernières semaines lui revinrent. La peur s'amplifia, lui broya le cœur et sa respiration se bloqua dans sa poitrine. Les souvenirs tourbillonnaient dans tous les sens dans sa tête, il ne parvenait pas plus à les arrêter qu'à penser à autre chose.
Ses yeux tombèrent sur un vieux portrait de son épouse, une peinture réalisée d'elle alors qu'elle n'était âgée que de quelques centaines d'années. Elle y tournoyait dans une belle robe d'argent aux multiples pierres vertes. Le peintre avait saisi le mouvement du tissu fin, la joie dans les yeux de la jeune elfe et son expression radieuse. La lumière transperçait les feuilles des arbres et illuminait la scène.
Combien de fois Thranduil avait-il contemplé le portrait, il n'en savait rien. Des heures durant il était resté les yeux fixés dessus, passant des nuits blanches à songer à sa tendre épouse au lieu de se reposer. Les souvenirs de sa captivité furent remplacés par ceux de sa femme. Sa migraine et sa nervosité s'adoucirent.
Une pression sur son bras attira son attention. Il découvrit, lové en boule sur un fauteuil rapproché du lit, Legolas. Son fils avait posé une main réconfortante sur son bras tandis qu'il lisait des rapports des conseillers. Thranduil l'observa en silence : il avait une mine inquiète, plus sérieuse qu'à son habitude. Il avait passé une cape dorée sur une tunique plus simple et portait sa couronne de prince, chose qu'il faisait rarement lorsqu'il était dans la forêt.
Se sentant observé, Legolas leva le nez de ses papiers. Son visage s'éclaira d'un large sourire lorsqu'il vit son père éveillé et calme. Il délaissa les liasses de parchemin qu'il posa sur une table voisine en un tas désordonné.
« Comment vous sentez-vous, père ? »
Thranduil resta silencieux, incapable de répondre à cette simple question.
« Je vais bien…juste…fatigué. »
C'était un mensonge. Thranduil détesta sa voix faible et rauque si différente de celle qu'il avait habituellement mais il ne pourrait jamais dire autre chose devant son fils. Admettre que son corps était affreusement douloureux, qu'il était terrifié et que chaque mouvement était une torture était hors de question devant Legolas.
Thranduil essaya de se redresser. Sachant que l'en dissuader serait inutile et qu'il était trop faible pour le faire de lui-même, Legolas passa un bras derrière ses épaules et l'aida à s'asseoir. Le prince réarrangea les multiples oreillers dans son dos.
La douleur s'accrut quelques minutes avec le changement de position avant de revenir à un niveau supportable. Thranduil resta immobile, les yeux clos. Une grande fatigue l'accablait. Il n'avait aucune force dans son corps.
Thranduil tenta de faire bonne figure mais il ne parvint pas à abuser Legolas, tant ce dernier l'observait attentivement. Après des siècles avec lui, le prince connaissait les moindres de ses expressions. Il comprit aisément que la tension et la raideur de Thranduil étaient dues à la douleur. Les herbes ne faisaient plus effet.
« Voulez-vous que je demande à Elrond de venir ?
— Elrond ?
— Il vous a soigné ces derniers jours, père.
— Ces derniers jours ? répéta Thranduil. Combien de temps…suis-je resté inconscient ?
— C'est le septième », lui répondit Legolas avec une hésitation.
Le prince se réjouit de s'en être tenu à ce très court résumé quand il vit la surprise de son père. Il ne savait plus que dire.
« Nous avons tous été très inquiets. »
Finalement, Thranduil reprit ses esprits, surtout pour ne pas inquiéter davantage son fils bouleversé. Cette nouvelle le dépassait complètement. Une semaine entière ! Sans parler des journées prisonnier de Noxt dont il ne se souvenait pas non plus.
Thranduil et Legolas restèrent longtemps en silence, assis, à s'observer l'un et l'autre à la dérobée. Si Legolas était juste heureux de retrouver son père comme il était d'ordinaire, Thranduil essayait de passer outre les dernières informations. Sept jours ! Et cette douleur qui n'en finissait pas, irradiant de son épaule, de ses côtes, de son ventre et de ses jambes. Il ne sentait plus ses mains. Ses doigts étaient engourdis et il ne parvenait pas à les plier totalement. Son unique tentative de bouger les jambes avaient conduit à une recrudescence de la souffrance suffisante pour brouiller sa vision.
« Que s'est-il passé ? murmura-t-il faiblement.
— Le Seigneur Elrond a ordonné que vous vous reposiez, déclara Legolas. Il dit que vous aurez l'esprit clair bien assez tôt.
— Alors raconte-moi... Je ne peux rester…sans savoir.
— Je ne peux pas, père ! Elrond a été très strict à ce sujet. Vous devez vous reposer !
— Je me rappelle avoir été repris par les gobelins sur les Monts Brumeux, s'entêta Thranduil, les sourcils froncés sous la concentration, le regard absorbé dans la contemplation du feu de la cheminée, le cœur battant la chamade. Althior s'est échappé. Vous a-t-il prévenu à temps ?
— Oui père, mentit Legolas. Les guetteurs l'ont trouvé à la lisière de la forêt. Il va bien à présent. Il ne pourra plus être soldat mais il pourra vivre une vie normale. Désirez-vous de l'eau ? »
Thranduil accepta la diversion de son fils avec reconnaissance. Il avait la gorge sèche. Il saisit la coupe des deux mains. Sans les réflexes de Legolas qui la rattrapa de justesse, elle se serait brisée sur le sol. La coupe avait échappé à Thranduil qui n'avait pas assez de force pour la tenir seul.
Legolas comprit à voir le visage fermé et les yeux furieux de son père que celui-ci ne tolérerait aucun commentaire, pas même un destiné à lui remonter le moral. Il l'aida à porter la coupe à ses lèvres et Thranduil prit quelques gorgées.
« Désirez-vous manger quelque chose ? proposa ensuite Legolas. Il y a… »
Un éclair passa dans le regard de Thranduil, si fugace que le prince pensa l'avoir imaginé. Quand l'expression de son père se figea, il fut certain de ne pas avoir fait erreur.
« Père ?
— Tu as l'air épuisé, Legolas… Tu devrais aller te reposer. »
En dépit de la formulation familière de son père, Legolas ne s'y trompa pas. C'était un ordre et il n'avait pas intérêt à y désobéir s'il ne voulait pas attiser la colère de son roi. Cela lui déplaisait et le prince songea pendant un instant à le faire : il ne voulait pas laisser son père terriblement affaibli seul. Il abandonna vite.
Legolas déposa le plateau rempli de victuailles à portée de main, salua son père et quitta la chambre. Si Thranduil se rendit compte de la colère de son fils, il ne le montra pas tant il était furieux contre lui-même. Il ne se faisait pas d'illusion : ce n'était pas la première fois qu'il subissait de sérieuses blessures. Elles venaient toujours avec un repos forcé et une faiblesse. Ce qu'il ne supportait pas du tout était d'afficher cette faiblesse devant son fils. Les pères devaient s'inquiéter pour leurs fils, pas l'inverse.
A présent seul, Thranduil s'affaissa sur les coussins. Il prit une grande inspiration puis défit les bandages de ses mains. La peau sur le dessus était blanche, si fine qu'il pouvait voir à travers les os et les veines. Les pouces en particulier restaient tendus. Fort heureusement les paumes et les muscles principaux n'avaient pas été touchés.
Thranduil se souvenait comment il les avait eues. La fuite avec ses soldats était claire dans son esprit jusqu'à son retour aux pieds du trône. Noxt, furieux, lui avait fait amèrement regretté sa tentative d'évasion. L'inquiétude du Grand Gobelin quant à son plan éventé avait accru la violence de la correction.
Les souvenirs lui revenaient sans cesse par flash. Celui de ses soldats dévorés petit bout par petit bout par les gobelins ne quittait pas son esprit. Les murs de sa chambre aux belles tapisseries s'effacèrent devant la vivacité du cauchemar. Il entendait dans ses oreilles les hurlements de ses subordonnés et les cris des gobelins.
Un autre se superposa à cette vision cauchemardesque : Noxt s'avançant vers lui, sourire aux lèvres, puis les dents pénétrant dans sa chair et la souffrance effroyable au-dessus de son épaule. Il plaqua la paume sur la blessure. Il la sentait à travers les bandages et sa robe en soie. Se rappeler cette plaie lui remémora la mort de ses deux gardes dévorés vivants. Il se sentit mal, pris de nausée.
Elrond frappa à la porte. N'obtenant aucune réponse, il entra dans la chambre et découvrit Thranduil prostré dans son lit, le visage caché par les couvertures. Le guérisseur rejoignit le blessé et posa une main rassurante sur son épaule indemne.
« Comment-était-ce ? demanda Thranduil et sa voix vacilla.
— J'ignorais si vous alliez survivre. Vos nombreuses blessures s'étaient infectées.
— Pourrais-je encore tenir une épée ?
— N'ayez aucune crainte à ce sujet. Toutefois il va vous falloir de la patience et je ne parle pas uniquement de vos blessures. »
Le semi-elfe désigna le plateau de nourriture plein. Thranduil n'y avait pas touché. Elrond était remonté des cuisines avec un autre contenant cette fois des aliments chauds. Les cuisiniers, sachant que le repas était destiné à leur roi, avaient essayé d'élaborer un festin. Le guérisseur avait eu toutes les peines du monde à leur faire comprendre que leur roi avait besoin de quelque chose de léger.
Elrond le força à se rallonger et lui donna un bol rempli d'un bouillon clair. Il ne le lâcha pas et le blessé comprit que le guérisseur avait eu un rapport détaillé de Legolas.
L'esprit toujours préoccupé par ses souvenirs, Thranduil n'avait pas envie de manger. La simple idée d'avaler quelque chose suffisait à lui retourner l'estomac et le rendre malade. Il jaugea Elrond, assis sur le bord du lit, soutenant le bol et lui tendant la cuiller. Aucune chance d'y échapper, le roi se résigna.
Thranduil s'empara de la cuiller mais ses doigts ne lui permirent pas de la garder droite.
« Laissez-moi faire, voulez-vous ? » proposa gentiment Elrond.
Le guérisseur récupéra la cuiller. Thranduil abdiqua et se laissa nourrir comme un enfant, sa fierté aussi en miette que pendant sa captivité. Après en avoir avalé un quart, une nausée lui souleva le cœur. Il abandonna le reste de son repas et détourna le visage, incapable de regarder Elrond en face.
« Vous ne vous rétablirez pas sans manger, annonça le guérisseur.
— Je préfèrerais du vin. »
Thranduil était trop bouleversé pour que ce soit autre chose qu'une excuse. Son masque d'indifférence hautaine s'était brisé et son visage témoignait à lui seul de toute la peur et de toute la souffrance qu'il ressentait.
Elrond ne s'y trompa pas. Il connaissait trop bien les ravages causés par la torture des gobelins. Néanmoins, il connaissait aussi suffisamment Thranduil pour savoir qu'il valait mieux ne pas le heurter de front.
« Vous devrez vous en contentez, je le crains, regretta faussement Elrond. Une nourriture trop riche après tant de privations serait dangereuse pour votre santé. Reprenez-en un peu avant qu'il ne soit froid. »
Elrond lui tendit à nouveau une cuiller de bouillon. Thranduil fit abstraction de la nausée et se contraignit à avaler le reste. Il reposa le bol, le cœur au bord des lèvres, à deux doigts de vomir ce qu'il était parvenu à ingurgiter. Si c'était possible, son visage aurait pâli davantage.
« C'est assez pour le moment, jugea Elrond. Comment vous sentez-vous ? Ne me racontez pas de sornette, Legolas est absent.
— Juste la douleur omniprésente. Et les cauchemars.
— D'accord. Je vais vous donner quelque chose. Ensuite, vous devrez vous reposer. »
Thranduil commençait déjà à se rendormir. Elrond le fit boire son infusion facilement puis Legolas, qui attendait dans le couloir, put rentrer. Il ne fit que passer reprendre ses papiers et s'assurer que son père allait mieux : du travail l'attendait, plus qu'il ne pourrait en faire même s'il s'y attelait pendant cent ans.
