Legolas repoussa les papiers. Il y en avait tant à lire que ses yeux le piquaient. Il soupira. Si Thranduil lui avait toujours donné de plus en plus de responsabilités au cours des derniers siècles, le prince n'avait jamais soupçonné que le roi en avait autant.

Les conseillers l'assistaient mais en tant que Régent, les décisions lui revenaient. Leurs conséquences l'effrayaient un peu : même s'il ne s'agissait que de gestion courante du royaume, il y en aurait nécessairement. A chacune, Legolas se demandait ce que son père aurait décidé. Après dix heures entières à éplucher les rapports, entendre les avis des uns et des autres, Legolas décida de mettre fin à la cession de travail plus tôt qu'à son habitude. Il libéra les conseillers et se dirigea vers les cuisines.

Comme depuis le réveil de son père, quatre jours plus tôt, il s'y attarda un moment pendant que les cuisiniers finissaient de préparer le repas de son père. Il piocha dans les plats en cours d'élaboration et repartit en direction des quartiers de son père, soutenant avec précaution le plateau. Le prince se réjouissait de ce déjeuner : le verre de vin –rallongé avec de l'eau- allait considérablement améliorer le moral de Thranduil.

Dans le couloir près du grand hall, Legolas croisa Bilbon Sacquet en train de fumer la pipe.

« Maître Sacquet, le salua-t-il.

— Comment va le roi Thranduil ? »

Si Legolas avait continué son chemin, la note d'inquiétude sincère et la compassion dans la voix du hobbit le firent s'arrêter. L'elfe lui fit face, étonné une fois de plus de la détermination calme qu'affichait le petit être.

« Mon père va mieux, je vous remercie de vous inquiéter. Sans vous, nous n'aurions pu le sortir de l'antre des gobelins, je vous en serai toujours reconnaissant.

— C'est normal ! s'exclama Bilbon. J'espérais le savoir en bonne santé avant de partir.

— Vous partez ?

— Je suis resté longtemps, j'aimerais bien rester tranquillement à Fondcombe, annonça joyeusement le hobbit. Je cherche Elrond pour savoir quand il rentrera chez lui pour voir si je passe les monts Brumeux seul ou si j'attends encore quelques jours.

— Elrond ne partira pas dans les prochains jours !

— Mais le roi va mieux, n'est-ce-pas ?

— Ce n'est pas…Oui, bien sûr, mon père va mieux…enfin Elrond ne partira pas si tôt ! »

Bilbon s'inquiéta devant l'attitude angoissée du prince. L'elfe était si troublé qu'il en oublia la nourriture. La carafe de vin s'écrasa sur le sol. Legolas laissa échapper un juron en elfique que le hobbit ne comprit pas.

« Attendez, je vais ramasser, proposa gentiment Bilbon en se penchant pour attraper les morceaux de verre.

— Ce n'est rien, j'irai en chercher une autre aux cuisines. J'étais en avance de toute manière.

— Laissez, prince Legolas ! Je vais y aller. Allez voir votre père, je vais vous en ramener une nouvelle.

— Je vous remercie. Prenez le grand escalier jusqu'au cinquième étage, ce sera la grande porte. Un soldat est en faction devant. »

Legolas poursuivit son chemin. Il ouvrit la porte des quartiers de son père d'un coup d'épaule et entra dans le salon privé de son père. Il entendait dans la chambre voisine des éclats de voix provenant d'Elrond et de Thranduil par la porte entr'ouverte. Une dispute, pour autant qu'il puisse en juger, même si les voix ne s'élevaient pas très fort. Elle finit par cesser après quelques minutes.

Curieux et préoccupé par les dernières nouvelles, Legolas posa le plateau sur la grande table. Il hésita à frapper mais craignit de déranger son père et Elrond. A la place, il glissa un œil par l'entrebâillement de la porte pour voir s'il pouvait entrer.

Thranduil était debout près du lit, blême alors qu'il éprouvait des difficultés à tenir droit. Sa tunique et ses bandages souillés abandonnés sur le lit, le roi était torse nu, révélant les nombreux hématomes violacés et les plaies rougeâtres qui marbraient son corps. Il s'appuyait lourdement sur Elrond.

Le guérisseur l'aida à faire quelques pas, hésitants et chancelants. A plusieurs reprises, sa jambe blessée se déroba sous son poids.

Lorsqu'ils atteignirent le mur opposé, Thranduil était en nage, essoufflé et tremblant sous l'effort. Ses muscles inutilisés depuis trop longtemps se rappelaient douloureusement à son souvenir.

« C'est bien, le félicita Elrond. Maintenant demi-tour et ce sera suffisant pour aujourd'hui. Lentement.

— Je n'y arriverai pas.

— Bien sûr que si ! Doucement…Un pas après l'autre. »

Thranduil prit une profonde inspiration et effectua un autre pas. La blessure de sa jambe n'était pas la plus importante, il ne l'avait pas sentie jusqu'à maintenant mais les gobelins avaient sérieusement endommagé les muscles et lui avait cassé l'os. En plus de sa faiblesse et de sa fatigue, cela rendait chaque mouvement aussi agréable qu'un aller et retour à Dol Guldur. Il fit un autre pas, trébucha et ne fut retenu que par le puissant bras d'Elrond, passé autour de ses épaules. Le guérisseur l'aida à se redresser.

Legolas ouvrit la porte. Il ne s'immobilisa qu'en voyant le regard horrifié de son père posé sur lui et comprit son erreur. Seul Elrond ne l'avait pas encore vu, il lui tournait le dos.

« Ce n'est rien, vous allez y arriver, l'encouragea encore le guérisseur. Vous n'êtes plus très loin. »

Mais Thranduil ne faisait plus attention à Elrond, trop accaparé par la silhouette dans l'encadrement de la porte, témoin de sa chute. Le roi se redressa dans un sursaut de fierté.

« Je vais bien ! » assura sèchement Thranduil.

Il repoussa Elrond et réprima les tremblements de ses jambes par la volonté seule. Ses yeux clos, il respira à plusieurs reprises à pleins poumons pour calmer les battements de son cœur. Sourcils froncés et chaque muscle de son corps tendu par l'effort, il effectua quatre autres pas sans flancher.

Elrond aperçut enfin Legolas et comprit mieux la soudaine attitude de son patient. Il fit signe au prince de rester où il était dans le dos de Thranduil. Il resta à proximité, prêt à rattraper le roi s'il trébuchait à nouveau.

A deux mètres du lit, Thranduil tomba. Elrond et Legolas bondirent immédiatement vers lui. Chacun d'eux l'attrapa par le bras. Le roi était essoufflé et épuisé. Pour autant, il refusa d'être aidé. Il repoussa Legolas, se redressa avec l'aide d'Elrond puis termina les derniers mètres jusqu'à son lit sans aide.

Legolas débarrassa le lit des bandages et de la tunique sale et Thranduil s'y assit avec un soupir de soulagement.

Le regard du prince se posa une dizaine de secondes sur les côtes visibles de son père, en particulier sur la peau plus fine de la morsure. Quand il s'aperçut que Thranduil l'observait sans rien dire, comme s'il jaugeait la réaction de son fils devant l'étendue des dommages, Legolas ramassa les bandages qu'il avait jetés par terre et les réunis en pile sur une chaise plus loin.

Voir son père aussi faible en dépit de la semaine écoulée, toujours affreusement maigre et marqué par les épreuves l'épouvantait plus que Legolas ne pouvait se l'avouer. Ce père si fier et si puissant avait toujours marché loin devant lui, suscitant son admiration chaque jour, sans cesse inaccessible, ne ressemblait pas au Thranduil qu'il avait sous les yeux.

Elrond examina les blessures avec attention. De temps à autre, il posait les mains sur l'une d'elles et marmonnait des incantations. Lorsqu'il les retirait, la peau était moins boursoufflée, moins rouge et moins douloureuse.

Après heure, Elrond fut satisfait. Pendant qu'il bandait les plaies, Legolas alla fouiller dans les armoires de son père. Il choisit une tunique bordeaux aux motifs en arabesque argentés sur le col et les manches. Il savait que son père l'appréciait. Le prince lui tendit le vêtement. Thranduil passa la première manche seul mais il se résigna à accepter l'aide de son fils pour passer le reste. Il ne parvint pas à masquer une crispation due à la douleur lorsqu'il enfila la seconde. Enfin, Thranduil s'allongea contre les oreillers, les yeux clos, exténué mais la respiration presque revenue à la normale.

« J'ignorais que vous deviez vous lever, père, murmura Legolas. Ne pensez-vous pas que c'était un peu trop tôt ?

— Je vais bien…juste un peu fatigué, marmonna Thranduil.

— Du vin contre un peu d'exercice, expliqua Elrond avec un sourire las. Vous avez bien mérité votre verre, mon cher Thranduil. Pouvez-vous aller le chercher, Legolas ?

— Le vin, oui, bafouilla le Prince qui en avait oublié le plateau. C'est ça. Eh bien, la carafe s'est brisée, le hobbit doit en ramener une autre. C'est étrange, il devrait être déjà ici.

— Bilbon Sacquet ? »

Thranduil ouvrit les yeux. Il n'avait pas pensé à Bilbon Sacquet depuis son évasion avec lui. Celle-ci restait d'ailleurs confuse. Il ne se rappelait que quelques bribes d'évènements. Il ne se souvenait que trop bien être allongé aux pieds de Noxt, incapable de bouger, pensant que la mort serait une délivrance, baignant dans son sang, et il n'avait aucune envie de compléter ces flashs.

« Est-il là ? demanda Thranduil.

— Je vais voir. »

Legolas quitta la chambre. Il entendit un tapotement régulier à la porte d'entrée des quartiers du roi. Bilbon attendait avec la carafe depuis une heure face à la porte close. Il avait fait un aller-retour pour trouver un elfe pour s'assurer qu'il ne se trompait pas d'endroit.

« Ah, enfin ! s'exclama Bilbon. Je croyais que vous m'aviez oublié. Ça va ? Vous êtes tout pâle. »

Legolas hocha la tête. Il n'avait pas envie de s'épancher devant un hobbit, fut-il celui qui avait sauvé la vie de son père.

« Entrez, Monsieur Sacquet ! lui ordonna Elrond. Servez donc un verre de vin au roi. Coupez-le avec autant d'eau. Legolas, nous devons parler. »

Bilbon s'avança dans la pièce avec hésitation. Il se tint au milieu, devant un large fauteuil en cuir surmonté d'une couverture de fourrure. Il ne se sentait pas à sa place dans le riche salon de Thranduil et il n'avait pas très envie de découvrir la chambre du roi.

Cependant le hobbit obéit à Elrond. Il s'empara d'un verre sur le plateau et pénétra dans la chambre.

Bilbon ne savait pas à quoi s'attendre en passant la porte. La dernière fois qu'il avait vu Thranduil, il était emmené en urgence à travers le grand hall dans la civière, couvert de bandages, respirant à peine. A nouveau il s'arrêta sur le seuil, la carafe de vin dans une main et le verre dans l'autre, se dandinant d'un pied sur l'autre. Finalement, Thranduil avait plutôt bonne mine après tout ce qu'il avait enduré, songea Bilbon.

« Roi Thranduil ? »

Les yeux de l'elfe s'écarquillèrent lorsqu'il découvrit le hobbit à huit mètres de lui. Il n'était pas prêt à avoir de la visite. Il se sentait aussi négligé que l'était sa chambre : les couvertures étaient froissées, il n'avait pas sa couronne et les bandages sales attendaient encore d'être débarrassés dans un coin de la pièce. Lui-même était avachi contre les oreillers, épuisé. Il se sentait mal, sale et si fatigué qu'il avait l'impression de n'être plus que l'ombre de lui-même.

« Je ne m'attendais pas à avoir un visiteur, murmura Thranduil –cela sonnait comme une excuse.

— Vous avez l'air bien.

— Vraiment ?

— Mieux que la dernière fois, précisa Bilbon avec un sourire gêné. J'ai votre vin, si vous le désirez.

— Ne vous avisez pas d'y ajouter de l'eau !

— Heu…Eh bien…A vrai dire… »

Tout à coup, Thranduil semblait plus effrayant qu'Elrond. Ses sourcils froncés et son regard clair dardés sur lui l'impressionnaient plus que le calme serein du guérisseur. Le hobbit remplit le verre uniquement avec le vin et le tendit au roi.

Comme ni Elrond ni Legolas ne revenaient, Bilbon décida de rester plus longtemps. Il grimpa dans le fauteuil près du lit. Fait pour les grands elfes, ses pieds ne posaient plus par terre. Le silence s'éternisait. Bilbon hésitait entre le respecter et le briser mais ne trouvait pas quoi dire.

Thranduil était aussi gêné que le hobbit. Il sirotait son vin en gardant les yeux rivés sur le mur d'en face. A quoi pensait Elrond ? Thranduil termina son verre et se retrouva démuni face au silence pesant. Il finit par tendre son verre vide à Bilbon.

« Remettez-en, je vous prie.

— Le Seigneur Elrond n'en a autorisé qu'un seul…

— Ce n'est qu'un verre de vin ! Que voulez-vous qu'il se passe ?

— Un deuxième verre de vin au lieu d'un seul coupé à l'eau, nuança Bilbon. Enfin, je suppose que cela ne vous fera pas de mal. Tout au plus vous endormirez-vous.

— Vous me confondez avec mon échanson, Monsieur Sacquet.

— Oh ! Je l'avais oublié, celui-là ! Je lui avais rendu ses clefs pour lui éviter une trop lourde punition. Comment s'en est-il sorti ?

— Il n'a pas réussi à s'évader de sa cellule. »

Bilbon pensa que le roi plaisantait. Il le dévisagea, cherchant la trace d'un sourire sur le visage marqué de l'elfe sans succès. Thranduil ne faisait jamais de plaisanterie sur l'un de ses gens –s'il lui arrivait d'en faire, ce dont le hobbit doutait.

« J'en suis navré, regretta Bilbon. Ce n'était pas sa faute. Vous-mêmes ne m'avez pas vu et pourtant je suis passé près de vous à l'époque.

— Un échanson n'est pas censé boire mon vin et un gardien de cellule n'est pas censé perdre les clefs ! s'exclama Thranduil. Donnez-moi ce verre ! »

Un large sourire éclaira le visage de Bilbon. Il commençait à retrouver le roi irascible qu'il avait connu il y a dix ans. Il lui tendit le verre, moins rempli que le premier.

« Je ne voulais pas vous offenser, s'excusa Bilbon.

— Vous ne l'avez pas fait. »

Thranduil sembla vouloir ajouter quelque chose puis il renonça au dernier moment. Il porta le verre à ses lèvres, regrettant pour la énième fois être trop faible pour maintenir l'illusion sur le côté gauche de son visage. Savoir que le hobbit était à sa droite ne changeait pas grand-chose.

« Je devrais au contraire me réjouir de vos talents de cambrioleur, poursuivit finalement Thranduil. Autrement je ne serais plus de ce monde.

— Vous exagérez, sire !

— Non. Je… »

Thranduil voulut s'arrêter de parler mais les mots sortaient de sa bouche sans qu'il parvienne à les arrêter. Peut-être était-ce à cause du vin, de la fatigue ou peut-être à cause de la peur qui ne l'avait pas quitté depuis son réveil, il n'en savait rien. Le vin jouait sans aucun doute son rôle.

« Je serais mort si vous n'étiez pas venu, avoua Thranduil. Je n'avais plus la force de me battre. Vous m'avez sauvé la vie, Bilbon Sacquet. Je vous en serai éternellement redevable.

— J'ai cru arriver trop tard. Vous étiez tellement mal en point la première fois ! C'était encore pire lors de l'évasion. Je n'arrivais pas à vous réveiller. Vous saigniez de partout. Quand vous avez réussi à vous lever, vous êtes tombé dès le premier pas. J'étais terrifié à l'idée que vous mourriez là, sans que je ne puisse rien faire pour vous aider ! »

Bilbon frissonna à la seule pensée de leur fuite à travers les tunnels sombres des gobelins.

« Heureusement qu'Aragorn et Tauriel étaient là ! s'écria Bilbon.

— Tauriel ?

— Les elfes détestaient tellement les nains à ce moment-là ! Legolas pensait que Tauriel serait un bon compromis et qu'elle pourrait être objective.

— Il a choisi avec discernement, jugea Thranduil. Tauriel a toujours fait ce qu'elle pensait être juste. Elle a risqué sa vie et son âme pour cela. »

Thranduil termina son vin. Il n'en demanda pas un troisième, soupçonnant que le hobbit lui opposerait cette fois un refus ou –pire- qu'il irait demander l'avis d'Elrond. A nouveau un silence s'abattit sur la chambre. Ni Elrond ni Legolas ne faisaient mine de revenir en dépit du temps qui passait.

Thranduil se mit à somnoler sous l'effet du vin. Bilbon remua sur son siège. Sa main se glissa dans son veston et caressa l'anneau. Après dix minutes, le hobbit récupéra le verre, resté entre les mains du roi, reprit la carafe et quitta la chambre.

Il découvrit Elrond et Legolas assis dans le salon, silencieux, visiblement en train d'attendre quelque chose. Bilbon comprit que ce que les deux elfes attendaient, c'était lui. Cela expliquait pourquoi ils avaient été absents aussi longtemps.

« Comment cela s'est-il passé ? s'enquit Elrond avec une inquiétude sincère.

— Je ne sais pas trop. Le roi Thranduil était étrange.

— Que voulez-vous dire ? Racontez-nous tout dans les moindres détails !

— Je ne sais pas si…

— Maître Sacquet, si je pouvais éviter cette entrevue, je le ferais, déclara Elrond. Néanmoins je ne le peux pas et j'ai besoin de savoir ce dont vous et Thranduil avez parlé. Vous savez ce qui lui est arrivé alors pourquoi vous a-t-il paru étrange ?

— Je ne sais pas vraiment comment expliquer ! C'est…comment dire…il a l'air triste. Déprimé, peut-être. A un moment, il a voulu dire quelque chose mais a renoncé. Je n'ai pas la moindre idée de ce que c'était. »

Elrond resta silencieux. Il échangea un regard avec Legolas.

La situation se révélait compliquée et la présence du hobbit la compliquait plus. Est-ce qu'il devait l'inclure dans la discussion ou le congédier ? Bilbon en avait fait bien assez, il mériter de se reposer au calme à Fondcombe. Le regard acéré du guérisseur voyait bien que le hobbit avait perdu du poids. Des cernes noirs s'étalaient sous ses yeux. Elrond, qui connaissait toute l'histoire, comprenait que le grand cœur de Bilbon supportait mal d'avoir tué des gobelins en les attaquant dans le dos.

Pour gagner du temps, Elrond se leva et attrapa la carafe de vin. Le niveau était trop bas pour un demi-verre. Il n'en était pas surpris. Pour éviter d'autres débordements ultérieurs, il versa de l'eau directement dans la carafe. Il se dirigea ensuite vers la chambre, ouvrit doucement la porte et jeta un coup d'œil à l'intérieur.

Thranduil s'était endormi paisiblement sous l'influence du vin. C'était un progrès : d'ordinaire, il était pris de cauchemars aussitôt qu'il s'assoupissait. Il se tournait et se retournait sans cesse jusqu'à ce qu'il se réveille en hurlant. Elrond prenait toujours garde à ce que quelqu'un soit présent à son réveil, lui la plupart du temps. Depuis deux semaines, il quittait rarement le chevet de Thranduil. La guérison du roi était plus lente que ce qu'il espérait.

L'heure du déjeuner était passée. Le plateau était toujours intact dans le salon et le guérisseur ne comptait pas réveiller Thranduil pour manger. Le roi avait autant besoin d'un véritable repos que de nourriture.

Elrond referma la porte. Il se retourna et jaugea le jeune elfe hésitant et le gentil hobbit.

« Je pense que Monsieur Sacquet pourrait nous aider, décida enfin Elrond. Bien sûr, c'est votre décision, Legolas. Il s'agit de votre père.

— Je ne sais pas ! Je ne sais pas du tout ! Dites-moi ce que je dois faire, Seigneur Elrond !

— Je…euh…je devrais vous laisser…proposa Bilbon, guère à son aise dans le salon.

— Aider comment ? s'inquiéta Bilbon. Je veux dire, vous n'êtes pas le premier à me demander de l'aide !

— Rien que vous ne puissiez accomplir et rien qui exigera que vous risquiez votre vie, garantit Elrond. Vous ne quitterez pas ces cavernes si vous acceptez. Je vais vous expliquer et peut-être que vous comprendrez mieux. »

Elrond retourna à la chambre de Thranduil. Il laissa la porte ouverte et s'assit dans le fauteuil en face pour conserver le roi dans son champ de vision. Legolas rapprocha un fauteuil pour en faire de même. Comprenant que la discussion serait longue, Bilbon s'installa à proximité, résigné à l'idée de ne pas assister au déjeuner.

« Qui dirige la Comté ? interrogea Elrond.

— Personne, répondit Bilbon avec étonnement.

— Aucun roi, seigneur ou maître ? s'étonna Legolas.

— Les hobbits se dirigent tous seuls. Il n'y a pas grand-chose à faire, vous savez. Ce n'est pas comme ici, je pense. Tout le monde cultive son jardin, travaille dans les ateliers ou dans les champs. Les hobbits n'ont pas de souci ! Oh, il y a bien le Thain, mais c'est juste un titre.

— C'est remarquable ! s'exclama Elrond. Cependant pour bien comprendre la situation, vous devez savoir ce qu'implique être un roi.

— Je sais ce qu'est un roi ! s'insurgea Bilbon. Ce n'est pas parce que je suis un hobbit que je suis stupide ! J'ai vu Thorin, Dain, un peu Thranduil et vous-même, Seigneur Elrond. Je comprends qu'une telle fonction implique de lourdes responsabilités.

— Comprenez-vous la solitude ? insista Elrond.

— La solitude ? répéta Bilbon. Comment un roi pourrait-il être seul ? Il y a tellement de monde ! Rien qu'ici dans les cavernes du palais. Entre les conseillers, les elfes, les serviteurs, les invités, c'est à peine si je peux faire dix pas sans buter sur un elfe ! »

Legolas détourna le regard. Il fit semblant d'être absorbé dans la contemplation d'une tapisserie à l'autre bout du salon.

« Un roi est seul, Maître Sacquet, assura Elrond sérieusement. Seul et puissant. Les décisions conduisant à la vie ou la mort de ses sujets lui incombent. Thranduil a participé à de nombreuses guerres. Pendant la dernière alliance, son père est mort sous ses yeux, comme bien des soldats de son armée. Lorsqu'il est rentré chez lui, il a dû annoncer aux femmes et aux enfants que leurs époux et pères ne reviendraient pas. Cela a été la première épreuve de son règne, non la dernière. A plusieurs reprises Thranduil a décidé d'entrer en guerre ou de la refuser. Lui-même a failli mourir sous les flammes d'un dragon. Les brûlures sur le côté gauche de son visage datent de cette époque. »

Elrond laissa passer quelques instants, l'esprit préoccupé par ses souvenirs. Il se rappellerait toute sa vie l'odeur de chair brûlée lorsqu'il avait sauvé la vie de Thranduil, des siècles plus tôt.

Bilbon ne savait pas quoi dire. Il jeta un coup d'œil au roi étendu dans son lit.

« Un roi peut rire, donner des banquets, s'amuser avec ses sujets mais quand vient l'heure de parler, de partager ses doutes ou ses peurs, ses hésitations, il ne peut s'ouvrir à personne, poursuivit finalement Elrond. On peut pardonner à son roi d'avoir mauvais caractère, jamais d'être faible, d'hésiter, de se tromper ou, pire, d'avoir peur ! Il n'y a pas de temps pour le chagrin. Un royaume ne peut attendre que son roi pleure la perte d'un être cher.

— La mort de ma mère est une blessure dont il ne s'est jamais remis, même encore aujourd'hui, ajouta Legolas. Mon père a enfermé ses sentiments au plus profond de son cœur pour prendre les décisions qui s'imposaient. Il m'est arrivé d'être en désaccord avec lui mais il a toujours protégé notre peuple.

— Une couronne est lourde à porter, acheva Elrond. Les elfes sont immortels, Maître Sacquet. Thranduil doit protéger son peuple. Il pleure chacun de ses sujets tués comme un membre de sa famille. Certain lui sont connus de vus, certains sont des amis…Thranduil n'a pas anticipé un tel piège des gobelins et cela aurait pu mener à une nouvelle guerre. Il a été capturé et torturé par les gobelins…

— Ce n'était pas sa faute ! intervint Bilbon avec virulence. Ce sont les gobelins qui ont monté tout ce plan machiavélique !

— Thranduil l'ignore ! Son devoir est de protéger son peuple. Je crains qu'il ne se pense faible, humilié peut-être. Je sais à quel point la torture des gobelins peut être destructrice. J'ai vu de mes propres yeux les ravages qu'elle peut faire. Pas physiquement mais mentalement. »

Un bref instant, une ombre passa sur le visage d'Elrond. Bilbon n'en comprit pas la raison mais Legolas éprouva la plus grande compassion pour le guérisseur. Il reprit la parole :

« Je peux soigner les blessures de son corps mais je ne peux soigner son âme. Tant que Thranduil n'acceptera pas cette épreuve, tant qu'il n'acceptera pas d'avoir peur, je craindrai pour sa vie. J'ai essayé de lui parler, il ne m'a pas écouté. Maître Sacquet, j'aimerais que vous parliez à Thranduil.

— Pourquoi moi ? Je ne suis qu'un hobbit ! s'exclama Bilbon. Je ne connais pas le roi ! Legolas est bien mieux placé pour comprendre son père, non ?

— Maître Sacquet, Thranduil vous parlera parce que vous savez ce qui lui est arrivé. Il est trop tard pour qu'il tente de vous impressionner, vous l'avez vu au plus mal.

— Je ne peux parler à mon propre père, admit Legolas avec amertume, parce qu'il n'acceptera jamais d'avouer ses faiblesses devant moi. Il aurait pu me parler depuis longtemps, il ne l'a jamais fait.

— Je suis désolé.

— Ce n'est pas de votre faute, déclara Elrond avec un sourire. C'est l'arrogance des pères que de penser qu'ils seront toujours forts devant leurs enfants. »

Bilbon hocha la tête, comprenant mieux la situation. Il se gratta distraitement le menton en réfléchissant à tout ce que les deux elfes lui racontaient. Lui-même qui avait des cauchemars au sujet des gobelins lâchement assassinés par un coup de Dard dans le dos pourrait-il vraiment aider l'un des plus puissants elfes ?

Sachant qu'il ne refuserait jamais de venir en aide à quiconque, Bilbon accepta. La seule pensée réconfortante était qu'il n'y aurait aucun risque ce coup-ci. C'était déjà un avantage considérable par rapport à d'habitude.

Bilbon les quitta ensuite avec la mission de revenir le soir. Elrond l'avait chargé de surveiller Thranduil pendant ses repas, moment où l'elfe serait le plus susceptible de parler.

Legolas resta avec son père, le temps qu'Elrond puisse se changer et prendre quelques heures pour se reposer sans surveiller le blessé. Il lui tint la main jusqu'au retour d'Elrond. Comme à son habitude, le prince lui murmurait des paroles réconfortantes.

Cette fois il lui raconta quelques souvenirs de son enfance. De bons souvenirs avec son père, qu'il avait presque oubliés, de tendres souvenirs de l'époque où son père le lançait au-dessus de sa tête au retour d'une chasse, de fois où Thranduil le hissait sur son Cerf et le faisait galoper jusqu'aux lisières de la forêt, devançant la garde royale. Et au fur et à mesure que Legolas les racontait, il se demanda ce qui avait bien pu mal tourner entre eux. Etait-ce seulement la mort de sa mère ? Thranduil s'était renfermé sur lui-même à cette époque. Il avait cessé de sourire et n'avait plus jamais parlé d'elle.