Les elfes cuisiniers regardèrent avec surprise le hobbit venir réclamer la nourriture et le vin du roi Thranduil. Ils demandèrent une confirmation auprès du prince Legolas avant de lui permettre de quitter les cuisines, emportant le plateau de victuailles.

Bilbon remonta jusqu'aux quartiers du roi à pas lents pour ne pas renverser les divers bols, assiettes et carafes de vin. Dans la grande salle à manger de réception, le repas allait bon train depuis quelques minutes. Les elfes allaient et venaient sans cesse. Deux escaliers de service desservaient les cuisines et les elfes serveurs montaient et descendaient jusqu'aux cuisines au pas de courses, les bras remplis tantôt de plats qu'ils déposaient sur les tables tantôt d'assiettes vides qu'ils ramenaient en bas.

Bilbon se détourna du festin avec un soupir de dépit. Il adorait les festins. L'échanson du roi le suivit tout le long du chemin jusqu'à la porte où il fut refoulé par le garde en faction.

« Votre repas est arrivé ! annonça joyeusement Elrond.

— Encore vous ? s'étonna Thranduil.

— Moi aussi je suis content de vous voir, Sire Thranduil ! »

La tirade légère du hobbit tira un sourire à Elrond. Thranduil lui-même haussa les sourcils devant l'absence de gêne de son hôte. Bilbon se délesta du plateau et le posa sur le bord du lit.

« Les cuisiniers ne voulaient pas me laisser revenir avec ! s'offusqua Bilbon. Ils attendaient le prince Legolas. Ils auraient pu attendre longtemps !

— Legolas est occupé par certaines affaires importantes, il repassera vous voir ce soir, précisa Elrond. Je vais vous laisser. Maître Sacquet, assurez-vous que le roi mange au moins la moitié de la nourriture. S'il ne le fait pas, ne lui donnez pas son vin. Compris ? »

En dépit de l'engagement de Bilbon, Thranduil espéra s'en tirer avec le minimum à avaler. Il n'avait pas faim. A vrai dire, il n'avait jamais faim. Sans l'insistance d'Elrond, il ne ferait rien de plus que grignoter.

Le guérisseur jeta un dernier regard en arrière puis quitta la pièce. Il interrogerait Bilbon plus tard pour s'assurer qu'il avait bien suivit ses consignes.

Resté seul avec le roi, le hobbit tendit la main et attrapa un roulé aux herbes et aux champignons que les elfes servaient généralement comme apéritif. Il y en avait de nombreux autres : les cuisiniers chargeaient trop les plateaux repas pour leur roi.

Thranduil suivit son exemple. Il s'en servit un, utilisant l'assiette plate et les couverts. L'habitude des hobbits de manger avec les mains ne le tentait guère.

« J'aime bien ces machins-là, déclara Bilbon en montrant des émincés de viande parsemés de baies et grillés au feu de bois. Et vous ?

— Ce sont tous mes plats préférés, admit Thranduil. Les cuisiniers connaissent bien mes goûts.

— Cela doit vous faire plaisir. Que les cuisiniers veuillent vous faire plaisir, je veux dire.

— Oui. Donnez-moi mon verre de vin, je vous prie.

— Reprenez-en un peu, lui rétorqua gentiment Bilbon. Je ne sais pas ce qu'il y a dans ce machin mais c'est super bon aussi ! »

Bilbon piochait un peu de tous les plats en premier et proposait ensuite les assiettes ou les bols à l'elfe. Thranduil n'avait pas d'autre choix que les prendre au fur et à mesure et se servir un peu avant de les reposer. La discussion légère du hobbit l'aidait à dissiper la nausée en lui faisant penser à autre chose qu'à ses soldats dévorés vivants et lui-même en partie mangé.

Avant de rencontrer Bilbon, Thranduil n'aurait jamais songé que des recettes de cuisine lui permettraient de se sentir mieux. Cependant, il mangeait lentement et le dernier plat était froid quand il le prit. Sous le regard insistant du hobbit, il en prit une bouchée.

« Puis-je avoir mon verre de vin à présent ?

— Je vous le sers tout de suite, Sire Thranduil.

— Arrêtez de m'appeler ainsi ! »

L'ordre sec du roi fit sursauter le hobbit. Il fut plus surpris de la lueur triste dans le regard de l'elfe que du ton tranchant.

« Comment dois-je vous appeler alors ?

— Peu importe. Je suis fatigué. Donnez-moi mon vin et allez-vous-en.

— Vous ne vous débarrasserez pas de moi aussi facilement ! »

Bilbon cacha son inquiétude derrière son ton joyeux et son grand sourire. Thranduil, quant à lui, ne le regardait plus. Maintenant qu'il n'était plus diverti par le bavardage incessant du hobbit et qu'il n'occupait plus ses mains, son esprit était libre d'errer au gré de ses pénibles souvenirs.

Bilbon lui donna le verre. Cette fois non plus il ne l'avait pas coupé d'eau, sachant qu'Elrond l'avait déjà fait auparavant. Le hobbit était curieux de savoir si le roi allait s'en apercevoir. Cela ne manqua pas : Thranduil fronça les sourcils à la première gorgée et compris le piège immédiatement.

« Donnez-moi-en un vrai ou je vous fais mettre en cellule, menaça Thranduil. Vous ne vous en échapperez pas, je vous le garantie !

— D'accord, d'accord. Les cuisiniers m'avaient donné une autre carafe de toute façon.

— Merci. »

Cette fois, Thranduil fut satisfait. Le vin était l'un des meilleurs de sa cave et il sentit la torpeur familière s'emparer de lui. Il sirota le verre puis un second sous la surveillance attentive de Bilbon.

Le hobbit commençait à connaitre les expressions de l'elfe. De temps à autre, Thranduil fermait brièvement les yeux, ses mains serraient compulsivement les couvertures et il prenait une ou deux brèves inspirations. A d'autres moments, il fixait un objet en face de lui de longues minutes sans bouger puis il sursautait et regardait à droite et à gauche avant de se calmer.

« Voulez-vous quelque chose si…Thranduil ? demanda Bilbon lors d'un nouveau sursaut du roi.

— J'aimerais bien un nouveau verre. »

La pâleur de l'elfe et sa voix à peine perceptible convainquirent de lui verser un demi-verre supplémentaire. Thranduil sembla soudainement fatigué, las.

« Pourquoi restez-vous ici, Maître Sacquet ? interrogea finalement le roi.

— Si je peux vous appeler Thranduil, appelez-moi Bilbon, s'il-vous-plaît ! J'aime bien être là. Je suis content de voir que vous allez mieux.

— Mieux ? Sans doute.

— Vous n'avez pas l'air de le croire ? s'étonna Bilbon.

— Ai-je l'air d'aller mieux ? murmura Thranduil, sans oser affronter le regard du hobbit.

— Vous avez meilleure mine. Legolas m'a dit que vous vous étiez levé. Dans quelques jours, vous pourrez redescendre prendre vos repas avec les autres. »

Thranduil ne continua pas la discussion. Il n'avait même pas voulu la commencer mais le vin lui faisait dire à haute voix les questions qui venaient à son esprit. Il ne parvenait pas à partager l'enthousiasme du hobbit. Descendre dans quelques jours présider la grande table devant toute la cour ? Il n'en croyait pas un mot.

Ses souvenirs ne le laissaient pas en paix. Au bout d'une demi-heure à repenser à l'état misérable dans lequel Noxt et les gobelins l'avaient mis, le vin joua un nouveau mauvais tour à Thranduil. Il posa la question qui le taraudait depuis des jours sans y réfléchir et la regretta immédiatement :

« Me méprisez-vous ? »

La question surprit tant Bilbon que le hobbit resta la bouche ouverte, ignorant ce qu'il fallait dire. Thranduil interpréta son incapacité à répondre comme un acquiescement. Le désespoir, la résignation et la tristesse se succédèrent sur son visage, sans qu'il puisse le cacher. Ses épaules s'affaissèrent.

« Bien sûr que non ! protesta Bilbon avec virulence. Pourquoi est-ce que je vous mépriserais ? Vous êtes le grand Roi des Elfes de la Forêt Noire ! Vous avez gagné tellement de bataille que je ne pourrais même pas les compter ! Vous êtes un modèle pour votre peuple !

— J'ai laissé mes soldats se faire décimer ou dévorer sous mes yeux, je me suis laissé capturer par une bande de gobelin sans être capable de l'empêcher ! Mon évasion a été un échec et j'en ai été réduit à ramper devant Noxt, attaché comme un chien ! Torturé et dévoré ! Vous appelez cela le grand Roi des Elfes ? »

La virulence et l'amertume dans le ton de Thranduil touchèrent Bilbon. Comme s'il regrettait de s'être laissé aller, l'elfe enfouit son visage dans ses paumes pour échapper au regard du hobbit.

« Je suis désolé, balbutia Bilbon. Ce n'est pas ce que je voulais dire. Je…Je ne peux pas imaginer ce que c'a été pour vous. Je n'ai vu mourir que Thorin et il était responsable de lui-même, un des plus grands guerriers que j'ai connu. Je ne sais pas ce que c'est que de voir quelqu'un de son peuple, de sa famille mourir sans pouvoir rien faire… »

Bilbon se rendit compte que ses explications devenaient confuses et ne faisaient rien pour alléger le moral du roi déprimé.

« Ce que je veux dire, reprit-il maladroitement, c'est que vous avez survécu et que vous allez vous en remettre. Vous avez tenu bon ! J'en aurais été incapable. Vous avez une telle force, un tel courage ! Avec ce que vous avez subi, réussir à vous enfuir, tuer des gobelins…Je ne vous méprise pas, Sire. Je ne vous ai jamais méprisé ni pris en pitié même dans les grottes des gobelins ! »

Thranduil leva la main pour faire taire Bilbon. Il se redressa, le visage vide d'expression.

« J'ai bu trop de vin, je ne sais plus ce que je dis, murmura Thranduil. Veuillez me pardonner. Vous pouvez partir.

— Sire Thranduil…

— Vous pouvez partir, Monsieur Sacquet. Je vous remercie pour le vin. »

Bilbon ouvrit la bouche puis la referma quatre fois de suite sans savoir que dire. Il finit par récupérer le verre et la carafe encore bien remplie et s'en débarrassa. Il s'approcha du lit, s'assit sur le bord et tapota maladroitement l'épaule de l'elfe, le cœur lourd.

« Ça va aller, Thranduil. C'est juste une mauvaise passe, vous allez vous en remettre. Ça ira. »

Bilbon resta aux côtés de Thranduil longtemps. Le roi épuisé s'endormit. Le hobbit remonta les couvertures jusqu'aux épaules de l'elfe, écarta les mèches de cheveux qui lui tombaient sur le front puis quitta la chambre, inquiet à l'idée de ne pas avoir su aider Thranduil.

Elrond et Legolas l'attendaient dans le salon. Bilbon leur fit son rapport succinctement, pour ne pas trop trahir la confiance de Thranduil qui s'était confié à lui.

Elrond incita Thranduil à marcher le lendemain matin. L'épreuve fut aussi éprouvante pour le roi que la veille, bien que l'absence de Legolas lui permette d'aller plus lentement, à son rythme, sans vouloir trop en faire trop tôt comme la veille.

« Si vous voulez concurrencer la torture des gobelins, vous avez les bonnes méthodes ! siffla Thranduil lors du dernier retour.

— Si je voulais vous torturer, je vous priverais de vin ! »

Des coups frappés à la porte coupèrent la parole de Thranduil.

« Legolas est encore en avance ! maugréa le roi. Ne lui avez-vous pas dit de ne venir qu'à midi ?

— Il s'inquiète. Vous devriez le comprendre.

— Il ne devrait pas…Ne le laissez pas rentrer, je vous prie. »

Les quelques pas faits l'ayant mis en nage, Thranduil enleva sa tunique, plongea le linge dans la cuvette d'eau que lui apporta Elrond et la passa sur son visage. Il rêvait de prendre un véritable bain mais ses blessures étaient trop douloureuses et il était trop faible pour aller jusqu'à sa salle de bains, sans parler de ne pas se noyer.

Les coups retentirent encore à la porte, plus forts et rapprochés. Thranduil passa des vêtements propres et se rallongea dans son lit.

« Legolas s'impatiente !

— D'accord, d'accord. Il peut rentrer. »

Ce n'était pas le prince mais le hobbit, apportant de l'eau chaude, des herbes pour le thé et des petits pains.

« J'ai déjà eu mon petit déjeuner ! s'exclama Thranduil avec irritation.

— Le premier, oui. Ceci est le second petit-déjeuner !

— Elrond ! gronda Thranduil. Est-ce encore une de vos brillantes idées ?

— Absolument pas ! Combien de repas prennent les hobbits par jour ?

— Six. Il y a d'abord le premier petit-déjeuner, le second petit-déjeuner, le déjeuner, le gouter, le dîner et le souper. Je vous ai ramené du thé, Thranduil. J'ai fait les biscuits moi-même. Typiquement hobbit ! Vous allez adorer ! »

Elrond éclata de rire.

« Arrive-t-il aux hobbits de quitter leur salle à manger ? s'enquit Thranduil, dont la curiosité était piquée malgré tout.

— Oh, oui. Nous fumons aussi. A vrai dire, quand j'ai rencontré Gandalf, je venais de terminer mon petit déjeuner –le premier, j'entends- et je fumais la pipe dans mon jardin. N'hésitez pas à vous servir aussi, Seigneur Elrond. Il y en a encore dans les cuisines. J'en ai fait un peu trop. »

Thranduil lui-même esquissa un sourire amusé.

« Dans ce cas, voyons ces biscuits », consentit le roi.

Il se servit une tasse de thé et un biscuit. Ils étaient très différents de ceux cuisinés par les elfes mais aussi savoureux.

« Excellent, admit Thranduil en prenant un deuxième biscuit.

— Je confirme ! ajouta Elrond.

— Merveilleux ! J'ai vexé vos cuisiniers en monopolisant les cuisines, avoua Bilbon. Mais ils pourront vous en refaire si vous le désirez. L'un d'eux est resté à m'observer tout le long de la préparation. Je crois qu'il avait peur que je ne mette le feu au palais. »

Bilbon récupéra son plat vide, les tasses et repartit aussi vite qu'il s'était imposé dans la chambre du roi. Elrond en riait encore bien longtemps après le départ du semi-homme.

« Vraiment, les hobbits ! » s'exclama Thranduil.

Lui aussi souriait.

Au bout de quatre jours, Thranduil put se lever et parcourir une dizaine de mètres sans aide. Il lui arrivait régulièrement de trébucher ou de s'arrêter pour reprendre son souffle. Il terminait fatigué mais au moins prit-il ses repas dans la salle à manger privée attenante à son salon et non plus dans son lit comme un informe. Il apprécia le changement, même si tout son corps restait raide et faible.

Bilbon découvrit le roi installé dans un fauteuil du salon. La couronne d'hiver de Thranduil était posée sur la table basse. L'elfe ne l'avait pas posée sur sa tête depuis que sa couronne précédente avait disparu dans les gouffres gobelins.

La bonne humeur du hobbit était contagieuse et ces moments étaient les seuls où Thranduil oubliait ses malheurs. Il se surprit à rire aux plaisanteries de Bilbon. Le reste du temps, son humeur restait maussade. Il s'impatientait de sa guérison trop lente, se mettait en colère contre lui-même lorsque ses cauchemars le réveillaient et restait des heures silencieux, le regard lointain, et rien de ce que pouvait dire Elrond ou Legolas n'allégeait son humeur.

Comme à son habitude, Bilbon installa le petit-déjeuner sur la table. Cette fois, il arborait une tunique elfique faite sur mesure par les elfes de la Forêt Noire. Les artisans s'étaient surpassés pour la réaliser, même si le hobbit ne s'en rendait pas compte. Le tissu était digne d'un prince.

Il servit une tasse de thé au roi et s'en prit une avec du miel.

« Je voulais aller dehors ce matin, voir la forêt sans les araignées mais il pleut averse ! s'exclama Bilbon. J'irai plus tard. Y-a-t-il des endroits à visiter absolument ?

— A visiter ? Vous prenez vous pour un touriste, Bilbon ?

— J'en suis un ! J'aime vraiment votre ville. J'ai le vertige alors je ne monte pas souvent dans les maisons des arbres mais même en restant les pieds dans l'herbe, je trouve l'endroit magnifique.

— Il l'est ! Les arbres en été flamboient sous le soleil. J'aimais me promener seul le long de la rivière d'ici à la lisière de la forêt lorsque j'étais prince. »

Au souvenir de ces promenades, Thranduil esquissa un tendre sourire. C'était au cours d'une d'elles qu'il avait parlé pour la première fois à son épouse. Il en garderait toujours un souvenir impérissable.

« Vous aimiez ? remarqua Bilbon. Vous aimez ! Encore un peu de repos et vous pourrez en refaire.

— Peut-être.

— Legolas sera heureux de vous accompagner si vous ne voulez pas y aller seul, poursuivit Bilbon. Il s'est vraiment inquiété quand vous avez déliré à cause de la fièvre.

— J'ai quoi ? »

Elrond avait décidé de le cacher à Thranduil, si bien que le roi ignorait toujours que la fièvre l'avait fait délirer pendant des jours entiers.

« Je n'aurais peut-être pas dû vous dire ça, regretta Bilbon. Je croyais que vous le saviez.

— Il est trop tard, Maître Sacquet, éclata Thranduil. Racontez-moi tout ce que vous savez !

— Je ne sais rien, je n'étais pas là ! Tout ce que je sais c'est ce dont parlaient Elrond et Legolas devant moi. Ils disaient…que vous aviez passé plusieurs jours à délirer à cause de la fièvre. Vous preniez Elrond et Legolas pour des gobelins. Je n'en sais pas plus ! »

Comprenant que son fils avait assisté ses crises de délire, Thranduil s'effondra dans son fauteuil. Il fallait encore que quelque chose comme ça lui arrive, comme si tout le reste n'était pas suffisant !

« Partez, Maître Sacquet, ordonna Thranduil. Ne parlez de cette discussion à personne, vous m'entendez ?

— Mais…

— DEHORS ! »

Bilbon laissa en plan le reste du petit-déjeuner et quitta précipitamment le salon. Il n'avait jamais vu Thranduil aussi furieux et soupçonnait fort que sa colère dissimulait une peine immense. Savoir que son fils avait assisté à sa déchéance était plus douloureux que toutes les blessures physiques qu'il avait reçues. Comment pouvait-il ne pas avoir reconnu son propre fils ?

Il connaissait mieux Legolas que quiconque pour l'avoir observé attentivement toute son enfance. Il n'avait jamais eu besoin de le chercher parce qu'à chaque fois que le prince avait quitté le palais énervé, Thranduil savait d'avance où il irait se calmer. Il l'avait vu s'entrainer dur, s'intégrer dans la garde, gagner peu à peu ses galons et le respect des soldats. Et il l'avait pris pour un gobelin ! Il n'arrivait pas à y croire. Si Bilbon n'avait pas été aussi foncièrement honnête et incapable de mentir, le roi ne l'aurait pas cru.

La nouvelle donna un tel coup au moral de Thranduil qu'il lui sembla que toutes ses blessures se réveillaient en même temps. La souffrance physique rejoignit la souffrance morale. Thranduil se recroquevilla sur le fauteuil, soudainement incapable de respirer, chaque muscle de son corps en feu.

Elrond le découvrit ainsi lorsqu'il arriva dans le salon. Il ne trouva pas d'autre moyen pour atténuer la douleur du roi que lui donner une décoction amère qui plongea Thranduil dans un profond sommeil.

Bilbon attendait des nouvelles avec anxiété dans le couloir. Il jaillit dans la pièce lorsque le guérisseur l'autorisa à entrer.

« Que s'est-il passé ? demanda Elrond.

— Je ne sais pas ! »

Ce n'était pas tout à fait un mensonge : Bilbon ne voyait vraiment pas où était le problème. En revanche il refusait de trahir la confiance de Thranduil.

.

.

Thranduil resta irascible et alterna période de silence et période de colère les jours suivants. Rien de ce qu'Elrond, Legolas ou Bilbon dirent n'allégea son humeur. La douleur dans ses blessures se raviva.

Pire, Thranduil renvoya durement son fils et le hobbit, refusant de les voir. Legolas en fut blessé. Il aurait aussi interdit ses quartiers à Elrond s'il l'avait pu. Le guérisseur marchait sur des œufs à chaque discussion avec Thranduil. Elles dégénéraient vite.

« J'ai une bonne nouvelle pour vous, lui annonça le guérisseur.

— Le hobbit a fait des gâteaux ? »

L'amertume dans la voix de Thranduil indiqua à Elrond que c'était un autre mauvais jour.

« Pas à ma connaissance mais il sera ravi de vous en rapporter si vous l'autorisez. Je pensais que vous seriez heureux de prendre un bain mais je me suis peut-être trompé.

— Un vrai bain ? »

Après une vingtaine de jours sans se laver pendant sa captivité et trois semaines de bain à l'éponge, Thranduil se glissa dans l'eau avec délice. Il se plaça sous la cascade qui remplissait rapidement le bassin. L'eau coula sur son visage, dans son cou et le long de son dos.

L'eau chaude lui monta vite aux épaules. Ses blessures restaient sensibles mais elle fit des miracles pour ses muscles endoloris. Thranduil s'immergea complètement.

Des coups frappés contre la porte le ramenèrent à la réalité. Elrond lui amena des vêtements propres.

« Vous sentez-vous plus détendu ? demanda le guérisseur.

— Je n'ai pas besoin de chaperon ! »

Elrond n'en était pas aussi certain mais il ne dit rien. Il posa les vêtements et sortit de la salle de bains en laissant la porte entrouverte. S'il entendait des bruits inquiétants, il serait juste derrière.

Thranduil resta encore une demi-heure dans l'eau puis il se décida à sortir. Les sept marches de l'escalier vinrent quasiment à bout de ses forces. Le miroir qui prenait tout le pan du mur d'en face lui renvoya l'image d'un elfe maigre, aux yeux cernés, aux pas hésitants et il ne se reconnut pas. Ses blessures se voyaient encore bien trop à son gout. Le côté gauche de son visage, son bras et une partie de son torse arboraient les vieilles brûlures qu'il haïssait.

Il n'avait jamais regardé son corps dans son entier jusqu'ici. A chaque fois qu'Elrond changeait les bandages ou l'aidait à se nettoyer, il les inspectait les uns après les autres puis elles disparaissaient de sa vue, cachées sous les bandages ou les vêtements propres. Les voir toutes en même temps le laissa chancelant au bord du bassin.

Thranduil s'appuya sur le mur, s'enroula dans la serviette et se laissa glisser sur le sol, les jambes soudainement flageolantes, incapable de rester debout, le dos contre le miroir pour échapper à son reflet.

Ne le voyant pas ressortir, Elrond frappa à la porte.

« Thranduil, tout va bien ?

— J'arrive. Donnez-moi juste quelques minutes. »

Thranduil reprit le contrôle de ses nerfs. Il s'habilla et quitta la salle de bains en s'aidant du mur pour conserver son équilibre.

Un serviteur avait changé les draps du lit et les oreillers. La chambre embaumait les hellébores. Ces fleurs d'hiver étaient les préférées de sa défunte épouse. Depuis lors, il appréciait d'en avoir lorsque c'était la saison. Il se dirigea vers la table où reposaient les dizaines de fleurs fraîches.

« Je n'ai rien demandé, précisa Elrond. Vos serviteurs en ont eu l'idée eux-mêmes.

— Ils me connaissent bien. »

Thranduil s'installa dans un fauteuil près de sa bibliothèque, à peu de distance des fleurs. Il en avait assez de son lit mais reconnaissait qu'il n'irait pas beaucoup plus loin ce jour là. Elrond s'installa en face de lui. Le guérisseur l'observa un moment, jaugeant de l'état de son patient réfractaire. Le roi n'était pas d'aussi bonne humeur qu'il l'avait espéré mais il ferait avec.

« J'aimerais vous parler de certaines choses, Thranduil, annonça Elrond avant de poursuivre devant le silence buté du roi, je pense rentrer à Fondcombe demain ou après-demain. Vous n'avez plus besoin de mon art.

— Plus besoin ? s'exclama Thranduil. Je ne…

— Ce n'est pas de mon art dont vous avez besoin, pour être plus précis, coupa Elrond. La douleur que vous ressentez n'est pas provoquée par vos blessures. Elle est le fruit de vos souvenirs. Tant que vous ne les surmonterez pas, vous la ressentirez. C'est une illusion. »

La forme de Thranduil s'affaissa sur son fauteuil. Il avait tout fait pour ne pas penser à cette hypothèse mais il la soupçonnait. Il ne parvenait pas à dormir sans les calmants d'Elrond. Il se réveillait en sueur, comme s'il venait juste d'être poignardé par les gobelins. Le pire était les visions de ses elfes tués devant lui, pour lui et de ceux dévorés vivants, réduits à l'état d'ossements sous les dents des gobelins. Il n'avait pas une seconde de répit depuis qu'il avait interdit l'entrée de ses appartements à Bilbon.

« Si je pouvais oublier cela, je l'aurais déjà fait…murmura Thranduil désespérément. Je n'y arrive pas !

— Vous ne devez pas les oublier ! Essayeriez-vous que vous échoueriez. Vous devez les accepter. Accepter que cela vous est arrivé et que vous n'avez rien pu faire contre les gobelins.

— Je ne suis pas faible !

— Ce n'est pas être faible, Thranduil. Personne n'aurait pu prévoir une telle attaque de gobelin. Gandalf vient seulement de découvrir que le Roi-Sorcier d'Angmar habite Dol Guldur. Vous ne pouviez pas savoir. L'Ennemi nous a tous dupé.

— C'est ce qu'a dit le hobbit.

— Il a raison.

— Vraiment ? Que connait-il aux elfes ou à la guerre ? »

Elrond soupira. De toute évidence, Thranduil n'écoutait pas plus Bilbon qu'il l'avait écouté lui. Il fallait aller plus loin où le roi s'enfoncerait de plus en plus dans la dépression. Elrond connaissait trop bien cette situation.

« Thranduil, reprit le guérisseur, vous ne pouvez pas rester ainsi et vous le savez.

— Je sais, murmura le roi.

— Vous pouvez continuer ou vous pouvez aller aux Havres. A vous de choisir. Pensez à ce que vous avez…à ce que vous perdrez. C'est une décision difficile, réfléchissez bien. Êtes-vous prêt à tout abandonner pour prendre le navire vers les terres immortelles ? »

Elrond lui serra brièvement l'épaule avant de laisser le roi seul face à son dilemme.

Dès que le guérisseur quitta Thranduil, il se dirigea vers la partie du palais qui abritait les salles du conseil et du trône. Il y trouva Legolas. Le prince s'abrutissait entre les livres, les rapports et les requêtes depuis que Thranduil avait refusé de le voir. Il leva les yeux lorsqu'il vit le semi-elfe mais s'y replongea sans rien dire.

« J'aimerais vous parler de votre père, annonça Elrond.

— Allez-vous enfin m'expliquer pourquoi mon propre père refuse de me voir ?

— Je l'ignore.

— A d'autres ! s'exclama violemment Legolas. Qu'ai-je donc fait pour mériter cela ?

— Vous n'avez rien fait à ma connaissance et j'ignore véritablement ce qui lui passe par la tête. Legolas, j'ai décidé de rentrer à Fondcombe demain. Le hobbit vient avec moi.

— Si tôt ! Mon père a encore besoin de vous !

— J'en doute, jugea Elrond. Il n'écoute ni moi, ni le hobbit. Ce dont je vais vous parler est d'une extrême importance. Votre père va physiquement bien. Avec du temps, il se remettra totalement. A l'inverse son moral est au plus bas. Legolas, Thranduil doit choisir entre vivre et partir pour Valinor. »

Legolas bondit sur ses pieds, le visage défait, surpris par la tournure des évènements. Il avait espéré qu'une fois ses blessures guéries, Thranduil irait nécessairement mieux et la vie reprendrait comme avant.

« Laissez-le seul jusqu'à ce soir, conseilla Elrond. Dînez avec lui. Si vous n'arrivez pas à lui donner de raison de rester, personne ne le pourra.

— Moi ? Mais cela fait dix ans que j'ai fui mon propre père ! Nous ne nous sommes pas parlé depuis des années ! »

Elrond eut un sourire triste. Lui-même n'avait pas trouvé les mots en dépit de tout l'amour qu'il ressentait pour son épouse.

Legolas y pensa toute la journée, miroir de son père qui réfléchit toute la journée à son dilemme. Le soir venu, le prince descendit aux cuisines, récupéra la nourriture et remonta vers les quartiers de son père. La sentinelle devant la porte le laissa passer pour la première fois depuis des jours.

« Père ? Je vous apporte le dîner ! »

Thranduil ne dit rien à la venue de son fils. Il se contenta de l'observer et nota l'air raide et réservé du prince. Legolas mit la table pour eux deux. Thranduil finit par se lever et s'asseoir à la table. Legolas s'installa en face.

Ni l'un ni l'autre ne sut quoi dire de tout le repas. Legolas avait pensé à des dizaines et des dizaines de phrases pour convaincre son père mais il n'arrivait à en prononcer aucune. Elles lui semblaient toutes déplacées. Il voulait désespérément que Thranduil le regarde, qu'il engage la discussion, qu'il fasse n'importe quoi d'autre que rester immobile à observer son verre de vin plein. Le roi n'avait touché à rien.

« Qu'aurais-tu fait ? demanda finalement Thranduil.

— Je vous demande pardon ?

— L'arrière garde est tombée en première. Chevaux et soldats ont obstrué le chemin. Des flèches jaillissaient de chaque côté de la route. J'ai ordonné de fuir vers Erebor. Qu'aurais-tu fait, Legolas ?

— Il n'y avait rien d'autre à faire, assura sincèrement le prince. Je serais tombé dans leur piège comme vous. Les gobelins le savaient. La route était la seule issue : certains soldats seraient tombés mais le gros de l'escorte s'en serait sortie en prenant les assaillants de vitesse. Vous ne pouviez savoir qu'une autre troupe vous attendait.

— J'aurais pu ordonner de quitter la route, éviter les gobelins et revenir dans la forêt ! s'exclama furieusement Thranduil. J'aurais pu…

— Les gobelins vous auraient tirés dessus ! Quitter la route vous aurait empêché de galoper, le terrain est trop mauvais. Sans aucun espace où vous cacher, les gobelins vous auraient tiré dessus comme des lapins.

— Et pour sauver les survivants de la garde, quel choix aurait-tu fait ?

— Les gobelins ne gardent pas leurs prisonniers par bonté d'âme ! Comme contre les araignées, contre les orques, nous n'avons que deux choix : périr ou vaincre. Les soldats et vous-même étiez condamnés dès l'instant où vous êtes devenus captifs. S'échapper était le seul espoir que certains survivent.

— Si j'avais attendu, le hobbit aurait pu tous les faire s'échapper, supposa Thranduil.

— Non, père. Cela nous aurait pris plusieurs jours avant de savoir où vous chercher et de nombreux autres pour élaborer un plan. Le hobbit, aussi malin et furtif soit-il, n'aurait jamais pu aider quatre elfes blessés. Si jamais les gobelins ne les avaient pas dévorés vivants à ce moment ! Non, père. Vous n'auriez rien pu faire d'autre. Les elfes tombés l'ont été en protégeant leur roi. Ils n'auraient pas voulu une fin différente. Vous savez tout cela ! Ce n'était pas de votre faute mais celle des gobelins ! Les gobelins voulaient tous vous exterminer et anéantir notre peuple et les nains d'Erebor. Cessez de compter les morts. Comptez les vivants. »

Voir ses elfes mourir était toujours un déchirement. L'horreur de la mort des siens l'avait cette fois remuée au plus profond de son être. L'émotion submergea Thranduil. Il enfouit son visage dans ses paumes pour que Legolas ne le voit pas.

Thranduil savait tout cela au fond de lui. Son esprit avait rejoué des milliers de fois l'attaque subie et son évasion. Il n'avait pas écouté Bilbon, il n'avait pas écouté Elrond mais il écouta Legolas et admit enfin qu'il n'avait aucune part de responsabilité. Il n'y avait rien à faire.

« Je connaissais personnellement chacun d'entre eux, souffla Thranduil. Ils m'ont servi des siècles avec honneur et courage. Ils ne méritaient pas la mort.

— Je sais, père. Leurs familles le savent également.

— Qui le leur a annoncé ?

— Pour votre escorte, la nouvelle est arrivée des émissaires d'Elrond lorsqu'ils ont atteint la Forêt Noire disant qu'elle avait été annihilée. Pour les autres, j'ai informé leurs familles personnellement. »

Thranduil approuva.

C'était la première fois qu'il parlait de ses soldats. C'était émotionnellement éprouvant. Le souvenir de ses soldats prenant en pleine poitrine une flèche qui lui était destinée, un autre l'écartant du chemin au prix de sa vie, les deux gardes dévorés vivants…ces souvenirs ne quittaient pas un seul instant son esprit. Ils étaient plus douloureux que les blessures physiques. Les marques sur ses côtes et sur son épaule les lui rappelaient sans cesse.

Le visage défait et les yeux humides, incapable de reprendre la maîtrise légendaire de ses nerfs, Thranduil n'osait imaginer ce que pensait Legolas de lui.

« Je suis désolé de te montrer un spectacle aussi pathétique.

— C'est ridicule ! s'exclama Legolas. J'ai pensé que tu étais mort et pendant des jours j'ai craint que tu ne meures sous mes yeux. Que je ne puisse rien faire pour vous sauver…

— Au moins cette fois ci ne suis-je pas en train de délirer, murmura Thranduil avec amertume.

— Elrond vous l'a raconté ?

— Le hobbit l'a malencontreusement laissé échapper il y a quelques jours.

— C'est pour ça que vous ne vouliez plus me voir ! »

Thranduil détourna le regard, incapable d'affronter son fils. Il n'admettait toujours pas ne pas l'avoir reconnu. Legolas, de son côté, comprenait mieux la situation. Un poids se retira de ses épaules. Il avait pensé que son père le détestait ou lui reprochait de n'avoir rien pu faire pour l'aider.

« Elrond ne voulait pas t'en parler, avoua Legolas. Il pensait que tu serais…mortifié –ce sont ses termes exacts- si tu le savais. Je vais ordonner que le hobbit soit pendu par les chevilles !

— Mortifié est au deçà de la vérité, marmonna Thranduil avec gêne. Je suis désolé, Legolas.

— Je n'ai assisté qu'à la première, assura le Prince. Elrond m'a interdit de revenir à l'infirmerie avant que ta fièvre ne soit tombée. »

Le ton amer de son père attrista profondément Legolas. Thranduil préféra ne pas imaginer à quoi il ressemblait. S'il ne se sentait pas bien actuellement, il devait certainement être vraiment pitoyable à l'époque, quelques jours après l'évasion dont il ne gardait aucun souvenir.

« J'aurais aimé t'épargner un tel spectacle, déclara sombrement Thranduil. Je suis désolé de t'avoir fait souffrir.

— Ce sont aux gobelins de s'excuser, père ! C'est de leur faute.

— Ai-je dit quoi que ce soit qui t'a peiné ?

— Rien du tout. Je vous assure ! Vous nous preniez pour des gobelins et vous luttiez contre nous. Vous n'avez quasiment rien dit ! Juste que vous ne vous laisseriez pas faire, que vous n'étiez pas faible…

— Pas faible, vraiment ! » marmonna Thranduil avec tristesse.

Legolas ne sut pas quoi dire. Penser que le roi se voyait comme quelqu'un de faible le dépassait totalement. L'idée, avant que Thranduil ne l'évoque lui-même dans son délire fiévreux, ne l'avait jamais effleuré.

Le prince se leva. Il franchit en deux pas la distance qui le séparait de lui. A la surprise de Thranduil, Legolas enlaça tendrement son père. Thranduil lui rendit l'embrassade une fois la surprise passée.

« Personne ne pourrait dire de toi que tu es faible, père, murmura affectueusement Legolas, et personne ne le dit. Notre peuple loue ton courage et ta volonté de survivre. Tu as pris les décisions qu'il fallait pour ton peuple, dussent-elles causer ta propre perte. Peu d'entre nous sont capables d'une telle abnégation. Pas un elfe du royaume ne s'est pas inquiété pour toi et pas un n'a pas fêté ton rétablissement.

— Et toi ?

— Je fais partie de ceux qui ont fêté ton rétablissement, à ceci près que j'étais ici à ton chevet ! Je serai le dernier à penser que tu as été faible. »

Thranduil se dégagea de l'étreinte de son fils. Gêné et hésitant, se décida enfin à regarder Legolas dans les yeux pour la première fois. Ses mains se crispèrent sur les épaules de son fils. Il hésita puis décida que s'il ne parlait pas maintenant, il ne le ferait jamais.

« Legolas, j'allais abandonner ! révéla piteusement Thranduil. Tu comprends ? J'allais abandonner ! Sans le hobbit, je…

— Mais tu ne l'as pas fait ! Père, n'importe qui après autant de tortures penserait à abandonner. J'y penserais aussi dans une telle situation. Je ne sais pas si j'aurais eu la force de tenir comme tu l'as fait.

— Je ne pouvais pas abandonner, souffla Thranduil. Je ne pouvais pas !

— Pourquoi ? »

Thranduil ferma les yeux.

« Parce que je veux te laisser libre, Legolas, admit difficilement Thranduil. Je ne peux pas mourir et te laisser hériter de la Forêt Noire comme je l'ai fait à la mort de mon père. Devenir roi, gérer le royaume, seul, sans famille…Aussi longtemps que je le pourrai, je t'épargnerai cela. »

La voix de Thranduil s'enroua sous l'émotion. Il esquissa un vague sourire et prit la main de son fils dans la sienne.

« Je ne pouvais pas mourir avant de t'avoir revu, ajouta faiblement Thranduil.

— Dois-je comprendre que vous n'irez pas à Valinor ?

— Je ne t'abandonnerai pas, Legolas. Je peux endurer toutes les souffrances du monde pour une vie avec mon fils. Tu peux retourner dans le Nord sans crainte. Je suis assez remis pour reprendre en main mon Royaume.

— Je n'y retournerai pas.

— Legolas, tu n'as jamais désiré rester ici. Ces frontières sont trop étroites pour ton désir de liberté. Retourne voir le monde !

— Partir il y a dix ans était mon choix, rester aujourd'hui l'est également, assura le Prince. Je ne partirai plus, sauf si vous me l'ordonnez...?

— Je serai heureux que tu restes, si c'est ce que tu souhaites vraiment. »

Au sourire radieux et aux yeux pétillants de Legolas, Thranduil sut qu'il avait pris la bonne décision. Père et fils partagèrent un sourire complice.