Bilbon récupéra toutes ses affaires. Il les avait tellement éparpillées au cours des dernières semaines qu'il retrouva des chaussettes derrière les fauteuils et sa pipe sous la table. Parti de la Comté avec un gros sac, il allait rentrer avec deux gigantesques. Pour le moment, un membre de l'escorte d'Elrond prit les sacs pour les déposer avec le reste des bagages sur les chevaux de bât.

Il rajusta son veston et passa par-dessus le joli manteau aux couleurs des elfes sylvains. Il neigeait depuis ce matin, la température dans les Monts Brumeux serait effroyablement basse.

Ils étaient restés six supplémentaires jours dans la Forêt Noire au lieu des quatre initialement prévus par Elrond, à la demande expresse de Legolas. Le temps n'avait pas été perdu : Thranduil allait bien mieux et récupérait vite. Signe qui ne trompait pas, le roi dissimulait à nouveau les brûlures de dragon sur son visage. Il restait cependant sujet aux cauchemars et passait des nuits difficiles.

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« Le hobbit va partir », annonça Legolas.

Il se retourna pour jauger la réaction de son père. Derrière un grand bureau, Thranduil étudiait une liasse de parchemins. Elrond n'avait rien pu faire pour l'empêcher de reprendre le travail. Legolas s'efforçait donc d'en faire le plus possible pour ne pas surcharger son père convalescent.

Au moins, le roi ne quittait toujours pas ses quartiers. Depuis deux jours, il permettait que certains de ses conseillers viennent le voir, dont Tauriel.

« Pas avant quelques heures, déclara Thranduil. De combien de soldats dispose Elrond ?

— Trente-deux, incluant Elrond lui-même. Je lui en ai fourni vingt autres pour la protection du hobbit. Ils l'accompagneront jusque chez lui.

— Bien. Les sentinelles aux frontières ont-elles remarqué une agitation suspecte les nuits dernières ?

— Non, père. Aucun signe des gobelins. »

C'était la deuxième fois ce matin que Thranduil posait la question. Comme à chaque fois que quelqu'un mentionnait les créatures devant lui, les yeux du roi lancèrent des éclairs de colère et de dégout. Sa captivité était encore trop récente pour qu'il puisse l'évoquer sereinement.

« Bilbon va être surpris quand il verra que le garde ne le laisse pas passer, poursuivit Legolas avec embarras.

— Je ne lui ferai pas mes adieux ici comme un infirme ! vitupéra Thranduil. Je descendrai dans le grand Hall. »

Legolas haussa les sourcils. Il espéra que son père avait eu l'autorisation d'Elrond avant de descendre les escaliers jusqu'aux portes principales dans un froid glacial. Il en doutait. La santé de Thranduil s'était améliorée mais son esprit buté et orgueilleux donnait du fil à retordre au guérisseur et à son fils.

« Cesse de t'inquiéter ! s'exclama Thranduil. Je vais y arriver. Je t'ai dit que j'allais bien. »

Legolas ne voulut pas le contredire. Il étouffa ses doutes, résolu à aider son père s'il en avait besoin. Il s'empara d'un livre sur la bibliothèque pour vérifier certaines informations. Il griffonna ensuite quelques mots elfiques sur une carte.

Thranduil repoussa les papiers avec un soupir agacé. Il n'arrivait pas à se concentrer aujourd'hui. Il décida d'aller se préparer pour sa première sortie publique depuis pratiquement un mois. Comme pour lui rappeler qu'il n'était pas au mieux physiquement, enfiler les manches serrées de sa robe raviva une douleur sourde dans son épaule. Il grimaça et massa ses muscles endoloris le temps qu'elle s'estompe.

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Vêtu de ses plus beaux vêtements de cérémonie, Thranduil resta de longues minutes le regard rivé à la couronne d'hiver sur la commode, n'osant ni la prendre ni la toucher. Il ne pouvait pas apparaitre sans elle mais la saisir semblait au-dessus de ses forces. La voir lui rappelait les moqueries de Noxt et les doigts du gobelin effleurant son crâne tandis qu'il posait la précédente sur sa tête.

Ne le voyant toujours pas revenir, Legolas se glissa dans son dos. Il comprit le problème, bien qu'il ne sache pas dans quelles circonstances exactement la première avait été perdue. Le prince saisit la couronne avec déférence et la présenta à son père.

Thranduil l'accepta après une dernière hésitation. Il observa son reflet dans le grand miroir. Le poids familier de la couronne lui avait manqué. Finalement, il hocha la tête avec réticence. Il était trop pâle, les traits de son visage trop tirés et trop minces à son goût, comme un rappel incessant de son épreuve. L'illusion qu'il maintenait cachait les lésions les plus voyantes mais son œil averti n'était guère satisfait de son apparence.

« Nous pouvons descendre, si tu es prêt, décida Thranduil en jetant un coup d'œil critique à la tunique simple de son fils.

— Je suis toujours prêt !

— Vraiment ? »

Malgré l'étonnement feint de son père, Legolas ne se changea pas. Il ne se sentait bien qu'avec ses habits simples de soldat. Toutefois il gardait sa couronne de prince.

Thranduil prit un escalier dérobé dissimulé dans l'un des murs de son salon. Nul ne connaissait mieux les passages des Cavernes de la Forêt Noire que le roi lui-même. Les multiples passages secrets lui permettaient d'aller où il le voulait sans être vu. Il descendit la volée de marches étroites, taillées à même la roche, une main glissant le long de la paroi polie.

Legolas resta à proximité pour le cas où son père faiblirait. L'escalier secret était plus raide et bien plus étroit que l'escalier d'honneur du grand Hall. Leur progression fut lente mais Thranduil ne vacilla à aucun moment. En revanche, il eut besoin de se reposer un certain temps au bas de l'escalier avant d'apparaître en public.

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Dehors, les chevaux étaient prêts à partir. Bilbon faisait grise mine. Le garde l'avait refoulé à la porte des quartiers du roi, invoquant des affaires du royaume qui ne pouvaient attendre. Il hésitait entre être inquiet à l'idée d'une rechute de Thranduil ou être furieux de s'être congédié de la sorte. Il n'avait pas vu Legolas non plus et même Elrond n'avait été d'aucune aide.

« Maître Sacquet, êtes-vous certain de n'avoir rien oublié ? s'enquit l'écuyer du guérisseur. Nous allons bientôt partir.

— J'arrive ! »

Une clameur attira l'attention de la compagnie. Bilbon se retourna et découvrit avec stupéfaction Thranduil et Legolas devant les grandes portes. Bilbon garda la bouche ouverte, ébahi de les voir devant lui. Au vu du petit sourire qu'Elrond arborait depuis la matinée, il s'en était douté, quoi qu'il n'en ait rien montré jusque-là.

Les elfes sylvains furent les plus surpris. Ils s'inclinèrent bas devant leur roi, une joie pure étalée sur leurs beaux visages sans âge. Leurs chants s'élevèrent dans le matin calme et froid. Ils furent repris en cœur par les elfes à travers le royaume, plus joyeux que jusqu'à présent.

Les elfes sylvains formèrent une haie d'honneur des portes aux cavaliers. Thranduil ne laissa rien transparaître mais leur attitude le toucha sincèrement. Il s'avança lentement entre les rangées de son peuple jusqu'aux cavaliers, Legolas derrière lui.

Le vent fouettait son visage, faisait voler ses longs cheveux blonds et claquer son manteau brillant. Ce n'était pas suffisant pour altérer sa bonne humeur retrouvée. Après avoir été enfermé aussi longtemps, Thranduil se réjouissait d'être dehors et de voir son royaume de ses propres yeux. Son visage sévère était adouci par l'étincelle dans ses yeux, même s'il ne souriait pas ouvertement.

Il s'arrêta devant le guérisseur à qui il devait la vie. Elrond jaugea d'un œil critique son allure et en fut très satisfait. Les derniers jours avaient fait un miracle pour l'apparence du roi. Il avait perdu en partie son expression hantée et traquée. Pourtant, le guérisseur nota l'essoufflement que Thranduil cachait du mieux qu'il pouvait et sa fatigue qui transparaissait dans ses gestes lents et las.

« Vous avez l'air bien, le complimenta Elrond.

— Grâce à votre aide, mon ami. Je ne vous en remercierai jamais assez.

— Nul besoin pour cela ! Vous voir sur pied est une récompense suffisante. »

Elrond et Thranduil partagèrent une accolade amicale puis le roi porta son attention sur le petit hobbit qui attendait près de son poney, un large sourire et des yeux brillants de joie. Il ne semblait pas y avoir deux êtres plus différents que le grand elfe blond et le petit hobbit brun. Ils s'observèrent quelques instants sans savoir que dire l'un à l'autre. Ils s'étaient dit tant de chose dans l'intimité des quartiers du roi, qu'ils semblaient tous les deux un peu déplacés, sous la neige, dans le vent, entouré de tant d'elfes qui les observaient.

« Bilbon, le salua finalement Thranduil en conservant la familiarité qui s'était établie entre eux. Vous et les vôtres seront éternellement les bienvenus dans mon royaume ! Revenez quand vous le voudrez.

— Et si vous passez par la Comté, venez prendre le thé ! s'exclama Bilbon. Je vous apprendrai à fumer ! »

Thranduil esquissa un sourire amusé. Il n'y avait aucune chance pour qu'il quitte son royaume pour la Comté mais il appréciait l'invitation à sa juste valeur de la part d'un cœur pur et généreux. Pour autant, Thranduil s'inquiétait de voir les cernes sous les yeux du hobbit. Pour un peu, la physionomie de Bilbon serait plus inquiétante que la sienne.

De cela aussi, ils avaient parlé. La douleur du hobbit à l'idée d'avoir lâchement assassiné des gobelins. Thranduil n'avait pas pu comprendre. Pas après tout ce qu'il avait vécu entre leurs mains. Quelle différence cela faisait-il qu'il y en ait un ou deux de plus, qu'ils aient été tués par un coup dans le dos plutôt qu'un coup de face ? Ils étaient en guerre. S'ils ne tuaient pas les premiers, ils seraient ceux qui seraient tués.

Thranduil en était certain. C'était la logique d'un soldat qui avait des centaines et des centaines d'années d'expérience de la guerre et qui avait hérité de son royaume sur le champ de bataille de Dagorlad.

Son regard se porta un instant sur les oiseaux qui s'envolèrent des arbres, non loin d'eux. Lorsqu'il reposa ses yeux clairs sur le cambrioleur de Thorin, il comprit que cette logique ne s'appliquait pas à Bilbon. Le hobbit n'était pas un soldat. Il ne l'avait jamais été et n'aurais jamais dû l'être.

A la stupéfaction de son peuple, Thranduil s'agenouilla devant Bilbon. Il posa les mains sur les épaules du hobbit et le regarda droit dans les yeux.

« Votre cœur est lourd et je regrette d'en être la cause, murmura doucement Thranduil. Vous n'êtes pas un guerrier. Retournez à votre salle à manger, à vos bons repas et votre pipe. Si vous ne vous étiez pas lancé à l'aveuglette dans les tunnels des gobelins, si vous n'en aviez pas tué pour me protéger, je ne serais pas ici aujourd'hui. Je vous dois la vie. Quand le doute vous assaillira, quand votre conscience vous taraudera Bilbon, pensez à cela. »

Bilbon enlaça Thranduil. C'était un spectacle auquel les elfes n'était pas habitués : le grand roi des elfes à genoux étreint par le petit hobbit. Quelques-uns furent outrés de cette seconde entorse aux convenances, d'autres furent plus bienveillants. Le plus embarrassé fut certainement Thranduil lui-même qui, sous les yeux de son peuple, tapota maladroitement le dos de Bilbon.

Finalement le hobbit le relâcha. Il sortit son mouchoir de la poche de son veston et essuya ses yeux humides.

« Ce n'est pas bien, Sire ! Vous allez me faire pleurer !

— Faites bon voyage, Maître Sacquet ! »

Thranduil se redressa. Il fut pris d'un vertige mais rétablit son équilibre seul sans que son peuple ne le remarque. Il recula pour laisser à Legolas la primeur d'offrir au hobbit les cadeaux qu'il avait choisi.

La fatigue commençait à se faire sentir. Trop têtu pour partir avant le départ des cavaliers, il resta devant les portes de son royaume, droit et fier dans ses habits royaux, les feuilles de sa couronne ondulant sous le vent.

Ce ne fut qu'une fois les derniers cavaliers de l'escorte disparus au détour des arbres que Thranduil et Legolas rentrèrent.


Fini ! Merci aux lecteurs qui ont suivi cette histoire.